II. — LE TRAVAIL CRITIQUE SUR L'APOCALYPSE
Cependant, au xvur siècle, on a déjà recherché quelle était, * au point de vue purement historique, la position prise par l’auteur de l'Apocalypse. Semler (depuis 1766) montre que la prophétie est conçue contre l'empire romain idolâtre. Corrodi (Kritische Geschichte des Chiliasmus, 1780) établit le rapport de l’Antichrist avec Néron et voit dans les dix rois les rois parthes. De même Herrenschneider (7entamen Apocalypseos a capite 4 usque ad finem illustrandae, 1786) et Eichhorn (Comm. in
- Apoc. Jo., 1591); mais le dernier estime que, dans la pensée de l'auteur, ce ne sont qu'images. Le point de vue historique est
nettement défini par Bleek (dans Theologische Zeitschrift, 18920 ; Vorlesüngen über die Apokalypse, éditées seulement en 1862),
Ewald (Comment. in Apoc. Jo., 1898 : Die Johanneischen Schrif- :
ten, I, 182), Lücke (Versuch einer vollstandigen Einleitung in die Offenbarung Joh., 1832, *1859), de Wette (£rklärung der
| Offenbarung Joh., 1848, *1854%. 1869), Volkmar (Kommentar
zur Offenbar.Joh., 1862). Tous ces auteurs, admettant l'unité de l’'Apocalypse et voyant que la conservation du temple y est prévue (Ap. x1, 1-2), font composer le livre avant l’an 70, Dès 1837, Benary et Reuss professent quele chiffre de la Bête, 666, est tout simplement la valeur numérique des noms Néron César, écrits en lettres hébraïques. Comme l’'Apocalypse est en même temps replacée dans. son genre littéraire (cf. Hiigenfeld, Die jüdische Apokalyptik, 1857), elle cesse d'être une énigme indéchiffrable
et devient une source de premier ordre pour intelligence du
christianisme primitif. Ainsi l’entendent Zeller (Vortræge und Abhandlungen, ], 1865), Hausrath (dans Schenkel, Bibel-Lexicon, I, 1869), Schellenberg (Die Offenbarung Joh., 1865), Manchot (Die Offenb. Joh., 1869), Krenkel (Der Apostel Johannes, 1871), Beyschlag ( Die Offenb. Joh., 1856).
Renan (L’Antéchrist, 1871) croyait pouvoir se prononcer en toute assurance sur la date de l’Apocalypse et il était disposé à en admettre l'authenticité apostolique. On peut, pensait-il, déterminer la date « à quelques jours près », fin « janvier 69 », l'auteur ignorant peut-être encore la mort de Galba (15 jan-
. vier 69) et prévoyant la restauration de Néron après la chute
de celui-ci (op. cit.. xx1, 355). Quant à l’auteur, «si l'éyo ‘'Todyyns du premier chapitre de l'Apocalypse est sincère, l'Apocalypse est... bien réellement de l’apôtre Jean » ; il est vrai que les apocalypses sont généralement pseudonymes ; mais ici le faux serait contemporain de l’auteur prétendu ; et « si l'apôtre, en janvier 69, vivait en Asie, ou seulement y avait été, les quatre premiers chapitres sont incompréhensibles de la part d’un faussaire»; du reste, l’Apocalypse « respire une haine terrible contre Paul », et « le livre répond à merveille au caractère violent et fanatique qui paraît avoir été celui de Jean » (op. cit.,
xxvi-xxx1). Toutes ces précisions semblent aujourd’hui plus que risquées. \ |
Ainsi l'authenticité johannique du quatrième évangile était depuis longtemps battue en brèche, et celle de l’Apocalypse était encore admise par des critiques émancipés de la tradition: La plupart, depuis Semler, admettaient bien que l'évangile et l'Apocalypse ne pouvaient pas être de la même main; mais Baur, Schwegler, Zeller, Krenkel, Renan attribuaient l'Apocalypse à Jean l’Apôtre, en lui refusant l’évangile; d’autres (Lücke, Bleek, Ewald, etc.) lui attribuaient l'évangile et lui refusaient l’Apocalypse ; quelques-uns de ceux ci (Bleek, Ewald), d’autres encore, qui estimaient que l’apôtre Jean n’avant rien écrit (par exemple, Keim), se montraient disposés à reconnaître comine auteur de l’Apocalypse Jean l'Ancien.
La solution à donner au problème de l’auteur parut bientôt compliquée de celle qu'il fallait donner au problème de la composition. Déjà Grotius admettait que l'apôtre Jean avait écrit la première partie du livre (1-x1) sous Claude, et la seconde sous Vespasien. Vogel (Commentationes VIL de Apoc. Joannis, 1811- 1816) découpait l’Apocalypse en quatre morceaux (1, 1-8 ; I, 9-IU, IV-XI, XII-XXI1) que Jean l’Ancien aurait rassemblés. Bleek com- , battit Vogel, tout en reconnaissant qu'une partie notable (rv-x1) avait été écrite avant 70 (Theol. Zeitschrift, 1822), et le reste après; mais plus tard (Beitrâge sur Evangelienkritik, 1846 ; Studien und Krit., 1855), il abandonna lui-même cette opinion. La question de composition ne fut réellement soulevée que par Voœlter (Die Entstehung der Apok., 1882, 1885), qui l’a traitée en plusieurs écrits (outre l'ouvrage principal, déjà eité, Die Offenbarung Joh. keine ursprunglisch judische Apok., 1886, contre Vischer. Das Problem der Apok., 1803 ; aussi dans Theol. Tijdschrift, 1891 ; Prot. Kirchenzeitung, 1886 ; enfin Die Ofjenbarung Johannis, 1924). Vœælter a plusieurs fois corrigé des opinions qui n'étaient pas très consistantes. Il suffit d'indiquer la position générale qu’il a prise d’abord (en 1885) : l'Apocalypse est en son entier une œuvre chrétienne ; un écrit fondamental de l’apôtre Jean aurait existé, composé sous Néron et pourvu, en 65, d'un supplément ; il aurait subi encore sous Vespasien, Trajan et Hadrien, les retouches et remaniements de
trois éditeurs, en sorte qu'il n'aurait acquis sa forme définitive que vers 140 (d'après Æntstehung, “1885, écrit fondamental, 1, 4-6 ; IV, I-V, IO ; VI, 1-19 ; VIL, 1-8; VIII, 1-13 ; IX, 1-21, XI, 14- 19 ; XIV, 1, 3, 6, 7, 14-20 ; XvITI-XIX, 10 ; supplément x-x1, 13; XIV, 8 ; XVII; premières additions, xI1, XIX, 11-XXI, 8 ; deuxièmes, V, 11-14; VII, 9-17 ; "XI, II ; XIII, XIV, 4, 0, 9-12; XV-XVI; XVII, 14; XXI, O-XXII, 9 ; XXIE, 6, XIX ; troisièmes, 1 1-3, 5-8, 9-In, 22 ; VA OPÉRAIV 15 XVII D. XIX,: LO D; 13 D; XXII, 7 Q, 19,19; 10, 17, 20-21). En dernier lieu (Ofenbarung, 1904), Vœlter admet deux sources, une apocalypse de Jean Marc, ‘écrite sous Néron, (x, 4-6 ; 1V-v, 10 ; VI-VIL, 8; VIL-IX ; XL, 14-19 ; XIV, 1-3, 0-7 ; XVIII-XIX, 4 ; XIV, 14-20 ; XIX, 9-10), et une apocalypse de Cérinthe, écrite au printemps de 70 (K. 1-11 ; XVII, 1-18 ; XI, 1-13 ; XII, 1-16 ; XV, 5-6, 8 ; XVI: XIX, 11-XXI1, 6), un rédacteur sous Trajan (1, 5-8 ; v, 6, 11-14 ; XIE, 11, 18-x1n0, 18 ; XIV, 4-5, 9-12 ; XV, 1-4, 7; XVI, 19 ; XVI, 14, 16-17 ; XXI, 14, 22-27, 1, 2, 8, O), et un autre sous Hadrien (1, 1-3, 9-11, 22 ; XIV, 13 ; XVI, 15 ; XIX, 10 ; . XXII, 7, 10-20). -
Weizsæcker. qui avait, avant Velter suggéré l'hypothèse de sources (Theolog. Literalturzeitung, 1889, pp. 78-79), estima (Das apost. Zeitalter, 1886) que l’Apocalypse était l’œuvre d’un unique rédacteur qui s'était approprié divers fragments antérieurs, d'origine différente, du temps de Néron, vers 64-66 (vs, 1-8), du commencement de la guerre juive (x-x1, 13), du moment où les chrétiens quittèrent Jérusalem (x11, 1-12), du temps de Vespasien (xx), du règne de Domitien (xvu). Idée plus consistante que les découpages de Vœælter.
Tout autre est l'hypothèse de Vischer (Die Offenbarung Joh., eine jüdische Apokalypse in christlicher Bearbeitung, mit einem Nachwort von A. Ilarnack, 1886); admettant l'unité du livre et pensant constater le caractère juif des chapitres x1-xnr, Vischer déclara que l’Apocalypse était un livre juif, antérieur à l’an 70, qui avait été ensuite chrétiennement édité et interpolé. À l’auteur chrétien appartiendraient les premiers chapitres (1-1), l’épilogue (xxir, 4-21) et diverses additions dans le corps du livre (v, 9-14 ; VH, 9-17 ; XII, 9-10 ; XIV, 1-0, 12-13 ; XV,3 ; XVI, 15 : XVII, 14 ; XIX, 9-10, 11,19 ; XX, 4-6 ; xx1, 5 D 8), sans compter les retouches et additions plus menues, notamment celle du
mot « agneau », partout où il se rencontre dans lé corps du livre. Bien que le fondement de la thèse ne fût pas très solide et qu’elle fût trop systématiquement déduite, l’idée fit sensation k
et trouva crédit. Mais on ne pouvait pas s'arrêter en si beau chemin. | Lamême année, Weyland (Theol. Tijdschr., 1886; puis Omwerkings en Compilatie-Hypothesen toegepast op de Apocalypse van Joh., 1858) découvre deux sources juives, écrites en grec, une principale, de l'an 8r (4, 10, 12-179, 19 ; 1V-1x ; XI, 14-18: xv, 5 ; XVI, 1790-20 ; XIV, 14-20; xvII-xIx, 6 ; XX1, 9-XXIT, 11, 14-15), et une secondaire, plus ancienne, du temps de Néron (x-xt, 13; xn, I-10, 12-18 ; XIII; XIV, G-II ; XV, 2-4 ; XVI, 13-14, 16 ; XIX, II-
Xx1-8), qui auraient été compilées par un rédacteur chrétien
(ram ; V, 6-14 ; XI, 19 ; XIL, II, 19 C ; XIV, 1-D, 12-13: xv, 1, 6-8; XVI, 1-17 4, 21 ; XIX, 7-10, 13 D ; XXII, 19-13, 16-21). Pareillement, O.Holtzmann (Geschichte des Volkes Israël, I, », 1887, pp. 658- 664) admet qu'une apocalypse juive, du temps de Néron. dans laquelle avait été incorporée une autre apocalypse (xnx ; xIv, 6-13), du temps de Caligula, a été rééditée par un auteur chrétien. Pfleiderer (Urchristentum, 1887) place l’apocalypse juive (vV-xx11,5) au temps de Vespasien, avec morceaux antérieurs à l'an 9o (x1, 1-13, x11), et deux rédacteurs chrétiens, l’un contem- . porain de Domitien, et l’autre (auteur de 1-1, xxn, 6-21) sous Hadrien.
À. Sabatier (Revue de Théologie et de Philos., 1887 ; Les origines littéraires et la composition de l’Apocalypse de s. Jean, 1888) maintient que l’Apocalypse est, dans l'ensemble, un livre
chrétien où ont été introduits des morceaux d'origine juive
(XL, 1-13; XXII ; iv 6-20 ; xvI, 13-14, 16 ; XVII-XIX, 2 : xIx, TIXX, 10 ; XXL, 9 ; XXI, 9). Mème idée dans Schœn (L'origine de PApocalypse de s. Jean. 1887), sauf que le nombre des morceaux juifs est notablemént réduit (REC 1-19 ; XP, 1-9: xt: xviu). Bruston (Les origines de l’Apocalypse, 1888; ne voulait que des sources chrétiennes, mais il en admettait deux, l’une
écrite en hébreu avant 68, sous Nérou, l’autre écrite en grec sous
Domitien, qui auraient été combinées au commencement du second siècle par un rédacteur judéochrétien. Ménégoz (Annales de bibliographie théologique, 1888, PP. 41-45) voulait deux apo-
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calypses juives, avec un rédacteur chrétien (auteur de 1-ini, xx1x, 6-21).
Une hypothèse plus compliquée a été suggérée par Spitta (Ofenbärung des Johannes, 1889). Supposant, assez gratuitement, que les trois séries de sept sceaux, sept trompettes et sept coupes doivent procéder de trois sources différentes, cet auteur admet une apocalypse primitive qui aurait été écrite vers l'an Go par Jean Marc {1, 4-6, 9-19 ; n-x, sauf les conclusions de Ltoutes les lettres ; 1v-vI ; VHX, 1 ; vrr, 9-17; XIX, OÙ, 10 ; xx, 8, 13, 164, 17-184, 20b-21); une source juive du temps de Caligula CRMEB VIII, 2-IX5 x, 10, 20, 9, 9-7 ; XI, 19, 19.3 XII, 18-XUIx, 8, 11-18; XIV, 1-24, 4b-7, 9, 10b, 1r@; XVI, 13-14, 16, 19 b-00 ; x1x, II-XX, 3; 8, 15 : xx1, 1,5 &, Ga) ; une autre apocalypse juive du temps de Pompée, 63 avant notre ère (x;:1b, 24, 10-11 ; Xi, 1-13, 19, 17, 18 ; XIV, 14-20 ; xv, 2-6, 8; XVI, 1- -19, 17 4, 1: XVII, 1-6 a ; XIX, 1-8 ; . 9-xxn1, 34, 15) ; finalement un rédacteur chrétien qui aurait mis bout à bout ces documents moyennant de brèves sutures, et en les retouchant très légèrement (1, 1-3, 7-8, 20 ; IP Mo D:G.D, 85 vi: 10 1x, 9. 15b>; x, 4 5b,;8 à, 9 &; XI, 7b, 8b, 14-16; xrx, 6,11 ; xt, 9-10, 18 a, 3 a,4 b, 5 b, 7 a; xxv, 2b-4a, 8, 11 0-13 ; XV, 1,7; XVI, 15 ; xvur, 6b-18; x1x, 4,8 b, 94, 19 ; XX, 4-7; XXI, 24, 5e. 6b-8; xx, 3b-7, 9, 16b, 18 b-20 a). D’ autres combinaisons ont été suggérées par P. W. Schmidt (Anmerkungen uber die Komposition der Offenbarung Joh., 1991; sources juives formant le corps du livre; 1-11 et xxu, 6-21, appartenant au rédacteur chrétien) ; Erbes (Die Offenbami Johannis, 1891 ; écrit fondamental, de l'an 62, et petite apocalypse, XII-XIN, 15, XIV, 9-12, du temps de Caiiaies combinés et complétés par un rédacteur contemporain de Domitien, le tout judéochrétien) ; Rauch (Die Offenbarung des Joh., unlersucht nach ihrer Zusammensetzung und die Zeit ihrer Entstehung, 1894 ; écrit fondamental juif, de l’an 62 — où étaient incorporés cinq fragments, aussi juifs, plus anciens, dont deux du temps de Caligula et un de l'an 53 — christianisé sous Titus par un rédacteur qui mit en tête les lettres aux sept Eglises); Briggs (The Messiah of the Apostels, 1895 ; six apocalypses primitives ; Bûtes et Dragon sous Caligula, trompettes, sceaux, coupes, sous Galba, lettres entre Néron et Domitien, le tout en hébreu, sauf
les lettres; de plus quatre éditions pour la réunion de ces documents. d’abord sceaux-trompettes-coupes, puis les mêmes avec les lettres, ensuite avec Bêtes et Dragon, et annotation finale). J. Weiss (Die Offenbarung des Joh., 1904) admit une apocalypse écrite vers la fin de l'an 6o, en Asie, par un chrétien du.nom de Jean, probablement Jean-Marc (4, 4-6, 9-19 ; II-VII ; IX ; XU 7-12 ; XIII, 11-18 ; XVI, 1-5 ; XIV, 14-20, XX-XXI, À; xx11, 3-5, 8-0), à laquelle un rédacteur contemporain de Domi tien aurait ajusté une apocalypse juive, ‘elle-même compilée d’oracles plus anciens, pendant le siège de Jérusalem (x1, 1-13; XII, 1-6, 14-19; XIII, 1-7 ; XV-XIX ; XXI, 9-27). Du reste, le rédacteur aurait assez librement traité ses sources et fait œuvre d'écrivain, se considérant comme éditeur et interprète de prédictions dont il voyait venir l’accomplissement. Le point de vue de J. Weiss est retenu encore par Heitmüller (Die Schriften des N. T., IV", 1916. Voir Le quatrième Evangile’. 37).
L'unité de rédaction, reconnue par J. Weiss, et avant lui par Weizsæcker, Sabatier, Schœn, a été défendue en toute rigueur par certains critiques qui ont déclaré imporsible et superflue la recherche des sources (Bovon, Reuss, Beyschlag, Hilgenfeld, Düsterdieck,B. Weiss, Zahn, et le commentateur anglais Swete, The Apocalypse of St. John,1906). D’autres ont renoncé seulement à dénombrer les sources et les rédactions,et toutén admettant l'unité du livre chrétien, ne se sont pas défendu d'y recon-
naître certains éléments antérieurs, juifs ou même chrétiens. Ainsi Harnack (Chronologie, I, 1897), Jülicher (Æinleitung i.d. N. T.‘1906), Wrede (Die Entstehung der Schriften d. N. T. 1907),H. J. Holtzmann et W. Bauer (Ævangelium, Briefe u. Offenbarung des Johannes, 1908). Mème un auteur catholique, Calmes (L’Apocalypse devant la tradition et devant la critique, 1905), estime que le corps du livre {vr-xvur) est fait de documents combinés et reliés par un travail de rédaction.
Wellhausen (Analyse der Offenbarung Johannis, 1907) admet que l’auteur, un prophète Jean, a écrit pendant la persécution de Domitien,mais qu'il a utilisé très souvent,en les retravaillant, des documents antérieurs ; de plus l'éditeur du livre est à distinguer de l’auteur. A l'éditeur appartiendraient le titre préambule (1, 1-3) et la conclusion {xxu, 18-19) ; l'œuvre authentique com-
| mence avec l'adresse aux sept églises et la vision inaugurale | (1,4-20) ; l'auteur se serait approprié les lettres, plus anciennes que » le livre, en y faisant'quelques additions (1x, 7b, 10b,11b, 196, 23e 98a ; nt, 5, 10-12,20-2r) ; il a, de lui-même, construit l'introduc- tion (1v-v) à la vision des sepl sceaux (vi), dont le sixième acte | (vx, 9-11)a été profondément refondu,ainsi que la conclusion (vrx, 1-5),où s'accroche (par vin, 9, 30-4) la vision des trompettes. L’in-
termède (vir)est en partie fondé sur des sources antérieures (vir, È 1-8),en partie de l’auteur lui-même (vi, 9-15). La vision des trom- : pettes (vur, G 1x, x1, 14-19) est fondée sur une source particulière, À parallèle à la vision des sceaux (la main du rédacteur est particu- lièrement sensible dans IX, 13-19, 20-91, et la fin de la vision a été coupée après XI, 14) ; l'interméde (x-xx, 13) a été construit sur des sources (reconnaissables dans x, 1, 2b 4 : XI, 1-2, prédic- . tion de zélote, conçue pendant le siège de Jérusalem ; 3, 7-8a, 9-15, où ja source juive aurait mis en scène un seul prophète,
| second Jonas, prèchant à Rome). Ce sont fragments de sources juives qui apparaissentdans la vision dela Femme et du Dragor
(x, 1.6, et 7-9,13-14 étant morceaux parallèles, avec ‘conclusion Commune, 15-17, jusqu'à : « avec les autres de sa descendance — prédiction pharisienne, du même temps que x1, 1-2, et dont pue fin a élé coupée). Juif aussi, mais postérieur à la destruclion de Jérusalem est le fond de la vision qui devient (xx) celle de la Bête-Néron-Antichrist et de son prophète (xiIx, 1&,9, ! moins ce qui regarde le Dragon, 5-7a, 10, vision de la Bète-empire ; 114, où la source aurait donné ::« une image de la Bête », au lieu de : « une autre: bête » : 19, jusqu’à « pour qu'ils adorent la Bête » ; 16, depuis : « pour qu'ils prennent la marque » ete. ; 17). Les scènes de triomphe qui viennent ensuite (x1v, 1-5, 6-13, 14- 20), mal liées entre elles et mal équilibrées en elles-mêmes, ne
peuvent pas être d’une seule venue, mais les sources se dégagent
mal de l’œuvre rédactionnelle, Un morceau d’apocalypse, dont :
| n'auraient été utilisés que le commencement et la fin, se recon- | naîtrait dans les premiers versets du chapitre xv (1-4, sauf la men- | tion des « vainqueurs de la Bête, etc., dans 2, et dans 3, « et le
. cantique de l’Agneau »), La vision des coupes (xv, 5-xvI) serait
| empruntée comme celle des sceaux et des trompettes (la main . | du rédacteur se reconnaîtrait dans xvi, 2, fin de 5-5, 13-16),
12 A. Loisy. — L’Apocalypse de Jean. 2
Deux sources, l'une certainement, et l’autre probablement juive, la première du temps de Vespasien, l'autre du temps de Titus, auraient été rassemblées dans la vision de la grande Prostituée (xvn, 1-3 a, sauf le raccord avec la vision des coupes, mais on ne saurait dire à laquelle des deux sources ce préambule appartient ; première source : xvi, 3 b. sauf les «€ dix cornes, 4 b-7. sauf les « dix cornes », 10, explication des sept têtes ; deuxième source, xvIi, 11413, 16, à partir de: « eux détestent la Prostituée », 17-18). De source juive est la description de la ruine de Babylone-Rome (xvini ; interpolations chrétiennes dans xvII, 20, « les saints, les apôtres et les prophètes », et 24); la vision du Christ sur son cheval blanc (xix, 11-27) doit venir aussi de source, mais elle a été refondue par l'auteur (xx, 12 b,13%0%e peut-être 13 tout entier, seraient surcharges) ; la description de la fin (xx, 1-15) serait également un morceau juif avec des additions chrétiennes (xx, 4, sauf le premier membre de phrase et le dernier, 5-6, 10, 14-15). La description de la nouvelle Jérusalem (xx1-xx11, 5) serait de l’autéur lui-mème, s'inspirant d'Isaïe et d'Ezéchiel ; et aussi l’épilogue (xxn, 6-21) sauf la note de l'éditeur (18-19).
Si intéressante que soit cette analyse, el en elle-même, etsi on la compare aux essais antérieurs, elle n'en laisse pas moins de côlé une question tout aussi importante que celle des sources et qui était soulevée depuis assez longtemps, à savoir, l’origine même de la tradition apocalyptique, tradition mythique dont le point de départ est ailleurs que dans le strict monothéisme, et qui a continué de subir en son développement, jusque dans notre livre chrétien, l'influence de la mythologie païenne. Gunkel (Schæpfung und Chaos, 1894) fait passer avant la recherche des sources et l'interprétation par les faits contemporains la recherche destraditionsm;thiques.d’où procède l'imagerie des apocalypses; maisila surtout étudié le mythe de la Femme et du Dragon, le comparant au vieux mythe babylonien de la création, sans tenir assez compile des intermédiaires qui nécessairement se placent entre la vieille mythologie de Babyioneet l’apocalyptique juiveet chrétienne au premier siècle de notre ère. Sur les pas de Gunkel et en atténuant certaines thèses de celui ci, Bousset, sans nier le lointain rapport avec la mythologie de Babylone, a insisté prin-
cipalement sur l'existence d’une tradition apocalyptique, dontil a étudié le développement en ce qui regarde la conception de l'Antichrist(Der Antichrist in der Ueberlieferun g des Judentums, des neuen Testaments und der alten Kirche, 1K95). Le même auteur à commenté l’Apocalypse (Die Offenbarung Johannis, 1896. “1900) ; il fait sa part à la méthode de critique littéraire en relevant l'existence de sources pour diverses parties (vix, 18, source juive ; x1, £ 2, 3-13, prédiction juive formulée au commencement du siège de Jérusalem ,et morceau apocalyptique juif chrétiennement adapté ; xI7, adaptation chrétienne d’un mythe solaire, que l’auteur de l'Apocalypse a trouvée déjà faite ; xt serait fondé sur tradition plutôt que sur écrit, et, appliquant aux empereurs les dix cornes, Bousset en infère que l'Apocalypse a été écrite au commencement du règne de Trajan ; xiv, 14-20, fragment apocalyplique, relatif au combat final des anges contre l’Antichrist ; xvir, fondé sur une source juive du temps de Vespasien:; Xx1-xxu1, 5, description fondée sur tradition probablement écrite et juive). Depuis, Boll (Aus der Offenbarung Johannis, 1914) à essayé de montrer que les rapports de l’Apôcalypse avec la mythologie païenne étaient beaucoup plus étendus et plus immédiats que ne l'avaient supposé Gunkelet Bousset, ces rapports étant simplement avec la mythologie astrale, d’origine babylonienne, alors très répandue dans le monde grécoromain.
Le plus récént et, à certains égards, le plus complet des commentaires de lApocalypse, celui de Charles (The Revelation 07 St, John, 1920), bien qu'appuyé sur une ‘connaissance profonde de la tradition apocalyptique, a continué plutôt, en la poussant jusqu'à ses dernières limites, l'application de la méthode d’analyselittéraire. L'Apocalypse aurait été écrite par un prophète Jean, qui ne serait ni l'apôtre ni l'Ancien, judéochrétien émigré de Palestine en Asie, et qui ne savait pas bien le grec. Ce Jean composa son livre sous le règne de Domitien ; il serait mort avant d'avoir mis au net la fin de l'ouvrage (xx, 4-xxn), qui aurait été publié ensuite par un éditeur inintelligent. Jean avait utilisé des sources nombreuses, rédigées soit en grec soit en hébreu. Il avait écrit les sept lettres sous Vespasien, et il les réédita, comme première partie de son livre, en les complétant. Deux
sources, dont on ne saurait diresielles étaient rédigées en grec
ou en hébreu, auràient été exploitées pour la vision des cent
quarante-quatre mille (va, 1-3, source juive ; vix, 4-8, source …
juive ou judéochrétiene). Auraient exisié en grec la source des visions concernant le temple et les deux témoins (x1, 1-2, 3-13,
sauf 7, 8 bc-9 a), fragments antérieurs à l'an 70 ;les deux sources de la vision concernant la Femme et le Dragon (xIT, 1-5. 13-17. et 7, 10, 12, 6 el T1 étant de l’auteur, ainsi que certaines additions dans 3, 5, 9, 10, 13, 19), écrites en hébreu avant l'an 90, mais que l’auteur aurait connues en traduction grecque, la pre- De
mière de ces deux sources juives représentant l’adaptation messianique d’un mythe païen ; les deux sources de la vision concernant la ruine de Babylone-Rome, écrites aussi en hébreu
après l’an 70, sous Vespasien etsous Domitien, mais que l'auteur
aurait connues, pour la majeure partie, en grec(xvit, 1 c-2, 3 b-6, 7, 19, G-LO ; XVIN, 2-23 ; elxVIT, 11, 12-19, 17, 16, l’auteur ayant ajouté XVII, 1, 14 ; XVII, TI, 20, 23 f-24 et certains éléments dans xvir. 3, 6, 8, 9, 11). Auraient été exploitées directement sur
l’'hébreu les trois sources de la vision concernant la Bête
et son auxiliaire, la première source (xt, 1 abd, 2, 4-7 a, :0) ayant été écrite certainement aux environs de l’an 70, et les deux autres (x11, 3 c, 8, utilisée en version grecque dans xvn, 8; et xnt, 11, 12 ab, 13-14 ab, 16 ad, 17 a) probablement avant cette date, puis le tout adapté, par additions de l'auteur (xx, 16, 3 ab, 6c, 7 b, 8 b-9, 10 c, 12 be, 1% b-15, 16, be, 15 b-18). Une source hébraïque aurait été peut-être aussi mise à contribution pour la vision des coupes (xv, 5-xvi,. Cette distinction des sources hébraïques et grecques, uniquement fondée sur des particularités de langage, laisse une impression un peu confuse. Charles a étudié plus à fond que personne le langage de l'Apocalypse, mais peut-être a-t-il mis dans celte discussion des sources quelque subtilité. On peut craindre aussi qu’il n'ait malmené plus que de raison l'éditeur de l’Apocalypse et qu'il n’ait mis quelque lémérité dans sa restitution des derniers chapitres (après xx, 3, il amène xxXI. 9-XXI1, 2, 14-5, 17, puis XX, 4-15 ; xx1, 5a, 4 d,5b, 1-4 c ; xxn1, 3-5 : xxx, Da, 6-8 ; XxIF, 9, a, 16, 13, 12, 10, 8-0, 20-21; 11 et 18 b-19 seraient des interpolations).
Il convient de citer, à raison de son esprit critique et de sa valeur
è littéraire, la traduction française qui a été publiée par P. L. Cou-
choud (Z’Apocalypse, 1929).
À moins d’imprévoyables découvertes, le dernier mot ne sera jamais dit sur la composition de l'Apocalypse. Il paraît du moins certain que l’auteur n’a pas été un simple compilateur, bien que la substance de son livre lui ait été fournie en majeure partie par une tradition qui avait grandi dans le judaïsme et qui était représentée par de nombreux écrits quand ce prophète chrétien l'interpréta, pour l'encouragement de ses frères, au temps de Donmitien. L'Évangile même procédait de cette tradition et se l’était assimilée. L'utilisation d’écrits juifs dans l’Apocalypse de Jean n’a rien de plus extraordinaire que l’utilisation du livre juif des Deux voies dans la Didaché et dans l’épitre dite de Barnabé. Ce qui importerait le plus serait de déterminer l’origine et le caractère de cette tradition, ainsi que les particularités de son adaptation chrétienne.
S IUT. — La compostrioN DE L'APOGALYPSE
On s'accorde à reconnaître l’unité de style qui règne d’un bout à l’autre de l'Apocalypse (cependant Charles distingue du style de l’auteur le style de l’éditeur, dont le grec serait meilleur). La plupart des commentateurs admettent l'existence d’un plan régulier, les sept lettres, les sept sceaux, les sept trompettes,les sept coupes marquant dans le livre une division assez nette et comme les étapes du drame eschatolosgique, à partir de l’état présent des communautés jusqu’à la fin du monde actuel et l’organisation d’un monde nouveau.Mais, si le cadre est suffisamment (racé,les scènes qui s’y déroulentne sont pas toujours bien liées entre elles ni équilibrées dans leur propre structure. Les doublets ne manquent pas, ni les surcharges, ni les anticipations. C’est sur les incohérences du fond et de la rédaction que la plupart des critiques ont fondéleurs hypothèses touchant les sources ou iraditions qui ont été incorporées dans notre livre. Enfin l’artifice par lequel le septième sceau recouvre en quelque façon les sept trompettes, la septième trompette les sept coupes, la septième coupe les événements dela fin, qui amènent le règne du
Christ et le règne de Dieu, trahit la combinaison rédactionnelle bien plus qu'il ne réalise l’enchaînement des faits. À dire le vrai, l'unité de l'Apocalypse ne laisse pas d’être passablement super: ficielle et chaotique.
Le prologue (1, 1-3) d’abord paraît éditorial ; il double l'adresse aux sept communautés, et l’insistance qu'on met à faire valoir « le témoignage » de Jean ne rappelle que trop la même préoccupation du témoignage dans les parties secondaires du quatrième évangile (JN. x1x, 35 ; xx1, 24) et dans les épitres (I Jn.1, 1, 3: II JN, 12). Ce qui y est dit du lecteur (1, 3) concerne le livre déjà fait, et, à supposer que le total des béatitudes ait été voulu, l'inégalité de leur distribution dans le livre (x, 3; xIv, 13; XVI, 1 ; XIX, 9 ; xx, Ô ; XXII, 7, 14) tendrait à prouver, non que le prologue doive être attribué à l'auteur (CHaRLes, 1, 24), maïs que le chiffre des sept béatitudes a été visé seulement et réalisé par l'éditeur,
Une première partie du livre est formée par l'adresse aux communautés (1, 4-8), la vision inaugurale (1, 9-20) et les sept lettres (n-mm), Le rapport de cette partie avec le corps du livre pourrait sembler artificiel, ia prophétie, dans son ensemble, concernant tous les chrétiens et l’avenir du genre humain. Mais l’autenr écrit d'abord à sept communautés parce qu'il lui a plu d'en désigner nommément sept, et que, dans toutle livre, il opère avec des sept. Il existait alors plus de sept communautés chrétiennes dans la province d'Asie ; les sept représentent toutes les communautés, et d'abord celles d'Asie, auxquelles l'auteur s'adresse immédiatement parce qu'il vit au milieu d'elles. Plusieurs, ainsi qu’on l'a pu voir, admettent que les lettres ont été écrites avant l’Apocalvpse, et de là viendrait le caractère particulier de celte première partie. Mais la vision inaugurale, si étroitement liée aux sept lettres, ne laisse pas d'être coordonnée à l’ensemble du livré . À moins que les lettres ne contiennent des marques évidentes de priorité, il est plus indiqué d'admettre que l’auteur, voulant faire précéder d’une instruction morale la révélation de l'avenir, aura partagé sa moralité entre sept communautés, comme il allait présenter les maux de la fin en trois séries de sept fléaux. Les lettres sont comme encadrées dans la vision iaaugurale et ne siguifient
presque rien si on veut les dégager de tout ce qui les y rattache.
L'adresse pourrait n'être pas exempte de surcharges. Il semble du moins que l’annonce de la parousie et surtout la déclaration de l'Eternel (1, 7-8), glissées entre l'adresse proprement dite et la vision inaugurale, soient de remplissage rédactionnel. On a suspecté aussi, mais probablement à tort, la mention des sept esprits (1, 4), entre Dieu et le Christ, dans la formule de salutation.
Dans la vision inaugurale (1, 9-20), on n’a guère suspecté que la conclusion (1, 19-20), surtout l'explication des sept astres et des sept candélabres (1, 20). Cependant l'explication paraît si étroitement coordonnée à la mention des sept astres et des sept candélabres dans la description même, que le trait et son explicateur sont plutôt à considérer comme étant de la même main. Quant à l'ordre (1, 19) d'écrire ce que vient d’être vu, c’est-à-dire le Christ au milieu des sept candélabres, avec les sept astres dans sa main, et ce qui est, l’état des communautés apprécié dans les sept lettres, et ce qui doit arriver ensuite, c’est-à-dire le corps des révélations qui viennent après les sept lettres, force est d'y reconnaître une division du livre aussi peu équilibrée que le livre même et qui appartient à son auteur principal. La vision elle-même, faite d'emprunts bibliques et pénétrée de mythologie solaire, n'est pas très originale. Ajoutons que la notice (1, 9) : « Je fus en l’île appelée Patmos, pour la parole de Dieu et le témoignage de Jésus », a bien plus de chance d’être éditoriale que l’explication des sept astres et des sept candélabres. Dans l'ensemble, la vision inaugurale présente le mélange de symbolisme astral, christologique et ecclésiastique, par lequel est caractérisé Iç livre tout entier.
Avant de développer sa révélation eschatologique, l'auteur a voulu donner aux communautés une instruction morale en rapport avec leur situation actuelle devant le prochain avenir. Apparemment destinées aux sept communautés, les sept lettres concernent l'Église entière, puisque le nombre sept figure l'uni- * versalifé, que les sept lettres sont pour l'instruction de toutes les communautés, qu'elles sont, quant à la forme, toutes taillées sur le même patron, l’objet particulier de chacune se définissant le
2% Re. L'APOCALYPSE DE JEAN
.plus souvent d'une manière assez vague. Ces lettres sont dans le
plus étroit rapport avec la vision inaugurale, l'adresse de chaque lettre faisant valoir un trait spécial de la vision. La lettre même
est comprise en révélation que le Christenvoie par son prophète
à la communauté qu’elle concerne. Autre chose pourtant est
d'attribuer les lettres à l’auteur principal, et autre chose est de n’y admettre aucune retouche éditoriale. On a fait valoir la dua-
lité de perspective qui se remarquerait en ce que les admonitions, dans le corps deslettres, feraient abstraction de la fin imminente, et que les conclusions, appartenant à l'encadrement rédactionnel, viseraient le prochain avènement du Christ. Maïs cette dualité pourrait bien résulter en partie, si ce n’est en totalité, de l'artifice par lequel l'auteur a voulu donner une leçon morale en même temps qu’une révélation eschatologique, et instruire toute l'Eglise en ayant l'air de redresser les abus particuliers à telle communauté. Les leçons morales sont pratiquement nécessaires, quoique, théoriquement, l’imminence de la fin les rende supetflues, ou bien n’en réclame qu'une seule : la conversion complète et immédiate. A vouloit dégager de ces lettres un fond de correspondance réelle, on finirait par n’y plus rien trouver de consistant Il est de fait que la promesse au vainqueur, à la fin de toutes les lettres, se trouve tantôt avant, tantôt après l'avertissement : « Qui a oreilles entende ce que l'Esprit dit aux communautés »,et qu'on pourrait voirlà un indice de surcharge. Mais l'avertissement même plaide contrela destination spéciale des lettres,et devrait être aussi bien considéré comme rédactionnel. Aïnsi l’anomalie qui se remarque dans la disposition de la promesse et de l'avertissement n’est plutôt qu’une ‘négligence soit de la rédaction soit de la transcription.
Le style symbolique et mystique de l’auteur fait qu'on ne peut tirer grande lumière de ce qu'il dit touchant l’état spécial des communautés que concernent les lettres. Ephèse est louée de n’avoir pas écoulé certains faux apôtres (11, 2), qui semblent ensuite (1, 6) identifiés aux Nicolaïtes. Mais l'identification pourrait sembler surajoutée, et d’ailleurs le nom de Nicolaïtes ne nous apprend rien. Smyrne aurait parcillement connu ces maîtres d'erreur, ici qualifiés de faux Juifs (x, 9); mais on néglige de nous dire comment la communauté les a traités. Les mêmes
ÿ Le
se retrouvent encore à Pergame, comparés à Balaam (1x, 14), et, s'il fallait prendre l’auteur à la lettre, on devrait voir en eux les tenants d’une gnose paganisante et relâchée ; l'identification aux Nicolaïtes (11, 15) se présente dans les mêmes: conditions que pour ceux d'Ephèse, et pourrait être aussi interprétée en sur- Charge. À la même catégorie, si elle n'en est pas la personnification, appartient la fausse prophétesse Jézabel, qui scandalise la communauté de Thyatire ; mais il est dit assez clairement que les hérétiques vont être accablés d’une grande tribulation, et que les vrais fidèles n'ont qu'à persévérer pour être sauvés dans la parousie prochaine. (n ne saurait dire si c'est encore le même péril qui est dénoncé pour Sardes, à mots couverts (Lx, 1-3). Philadelphie ‘connaît ces faux Juifs, mais ne se laissera pas séduire (ur, 9). On peut se demander si la tiédeur qui est si véhémentement reprochée à Laodicée (ur, 15,17) ne leur serait pasimiputable, Quels que soient ces hérétiques, — à certains indices (n1, 2, 9, 14, 20, 24 ; ii, 9), on pourrait les prendre pour des sectateurs, allardés et exagérés, de Paul, — il est évident que l'auteur les regarde et comme le danger présent de l'Eglise, et comme une sorte de fléau préliminaire à ceux de la fin. C'est le point de vue des épiîtres pastorales et des épîtres catholiques, mais moins accusé et moins défini ; les hérétiques menacent encore du dedans l’Église, non du dehors, et s'ils sont, en quelque façon, les précurseurs, ils ne sont pas encore la monnaie de l’Antichrist, comme le diront les épîtres johanniques. Ke
Une seconde partie de l’œuvre est constituée par la vision du livre aux sepl sceaux, qui comporte la mise en scène la plus solennelle, le prophète, ravi au ciel, étant admis à contempler Dieu sur son trône, entouré des sept esprits, des vingt-quatre vieillards et des quatre chérubins (iv), puis le livre aux sept sceaux, le livre du destin, et le Christ Agneau de Dieu, qui seul peut rompre les sceaux pour l’accomplissement des volontés divines (v). L'ouverture des six premiers sceaux a lieu ensuite sans grand développement (vr), le septième sceau étant réservé comme introduction aux sept trompettes. Cette première phase du drame eschatologique est assez bien liée, mais tant s'en faut que le contenu en soil parfaitement homogène.
L'artifice de la transition (1v, 1-2 a) est sensible entre la vision des lettres et la description du trône de Dieu. Cette description s'inspire surtout d’Ezéchiel. Les vingt-quatre vieillards, dont la mention se présente commeune surcharge rédactionnelle, sont des personnifications astrales ; mais ils arrivent trop Lôt ({v, 4) dans la description et doublent les quatre chérubins (1v, 6). On regarde volontiers comme une glose l’explication des sept lampes (1v, 5 b) ; mais les. sept lampes elles-mêmes font surcharge et doublet à l'égard de la mer cristalline. Il est à noter que les quatre chérubins, les quatre « animés » ou « vivants » ne sont pas, comme dans Ezéchiel (1, 22, 26), sous le trône, mais autour, et que chacun ne réunit pas non plus les quatre formes de lion, taureau, homme. aigle ; il se trouve que cette représentation plus simple correspond mieux au caractère de ces quatre, qui représentent originairement les principales constellations du zodiaque. En ce point notre auteur dépend de la tradition astrologique et non d’Ezéchiel. On n'est pas étonné de trouver; à la fin, que la louange des vingt-quatre vieillards (1v, 9, 11) double et surplombe celles des chérubins (rv, 8), inspirée d'Isaïe (vi, 3). Il semblerait donc que, pour ce premier tableau, notre auteur a utilisé une description toute faite, qu'il a complétée d’après la tradition astrologique sur laquelle reposait déjà cette description même.
C'est de la tradition mythologique la plus ancienne que proviennent les éléments essentiels de la description suivante : la présentation du livre du destin’et la remise de ce livre à un être divin, seul qualifié entre tous pour en gouverner l'exécution. Mais notre prophèle n'a pas puisé directement dans la tradition mythologique ; il a dû trouver dans la tradition apoealyptique une application du mythe à l’espérance juive, Il serait naturel que le livre aux sépt sceaux contint toute la révélation de l'avenir. Comme il n’en est pas ainsi dans notre apocalypse, c'est que la vision du livre aux sept sceaux représente une source, un thème complet d'apocalypse, dont notre auteur ne se sera pas contenté, puisqu'il en fait seulement Je premier acte de son drame, ou, si l’on veut, la première partie de sa somme eschatologique. Aussi bien, pour la majeure partie de cette vision, a-t-il dû modifier l’économie de la source dont il
s’agit, l'Agneau immolé n'étant pas le Messie de la tradition apocalyptüique. Son tableau (v) ne manque pas d'unité, parce qu'il l’a construit lui-même (sauf les gloses explicatives des sept yeux, v, 6,et des parfums, v, 8, qui ont été surajoutées).
Suit la rupture des six premiers sceaux, répartis en deux séries, de quatre et deux. La première série (vi, 1 8), est, du moins en apparence, plus logiquement équilibrée que la seconde (v1,9-17). Les quatre chérubins prononcent l’un après l’autre un appel auquel répondent dans le même ordre quatre chevaux montés, le premier élant un cheval blanc, le second un cheval rouge, le troisième un cheval noir, le quatrième un cheval jaune. Le deuxième cavalier amène la guerre, le troisième. la famine, le quatrième la peste. Plus difficile à discerner est le rôle du premier, qui est présenté simplement comme un vainqueur, Dans Zacharie (x, 8-11 ; vi, 1-8) des chevaux de quatre couleurs différentes figurent les quatre vents ; et comme, d'autre part, nos quatre chevaux sont respectivement en rapport avec les quatre chérubins, il est vraisemblable que notre vision, ou plutôt la source d'après laqueile notre auteur l'a conçue, était coordonnée ‘à une table de pronostics où tel fléau était prévu pour l’année sur laquelle dominaient tel signe zodiacal et tel vent; Le fléau correspondant au premier cavalier, à l'année gouvernée par le signe du Lion et le vent d'ouest, était l'invasion des fauves, que notre auteur a mentionnée seulement dans la récapitulation finale, parce qu’il avail changé la signification du premier cavalier. Celui-ci paraît bien n’annoncer point un fléau mais le triomphe spirituel de l’Evangile. Même incohérence pour les deux derniers sceaux, la rupture du cinquième n'annonçant point une calamité mais marquant une sorte d'intermède .où figurent les martyrs chrétiens (vi, 9-11), tandis que la rupture du sixième annonce un bouleversement général (vi, 12-19), que semblerait devoir suivre immédiatement la parousie, comme elle le suit dans l'apocalypse synoptique, où les fléaux qu'annoncent iei les trois derniers cavaliers sont « le commencement des douleurs ». Cette chaîne de fléaux, dans l'application qui en est faite par notre auteur, n’est qu'une première série de calamités par lesquelles semble affecté l’ensemble du genre humain. Au fond les fléaux des trompettes et ceux des coupes sont parallèles à ceux
qu'on vient de voir (WELLHAUSEN, 11), bienqu'ilssoient présentés comme leur faisant suite ; c’est la même matière traditionnelle exploitée sous trois formes différentes. |
Entre le sixième sceau et le septième se place un intermède (vnr) où il est encore question de sceau, maïs non plus par rapport au livre et aux fléaux : il s’agit du sceau de Dieu, dont tousses élus doivent être marqués successivement avant qu'arrive la fin. Ce quise lit des anges préposés aux vents des quatre coins de la terre, et invités à contenir ces vents pour que les fléaux de la fin n'arrivent pas avant que le recrutement des élus soit accompli (vx, 1-3), et la liste même des élus, apparemment recrulés dans les douze tribus israélites (vis, 4-8), proviennent de tradition et probablement de source juives, notre auteur interprétant chrétiennement et au spirituel ces données déjà symboliques. Les cent quarante-quatre mille élus d'Israël deviennent la foule innombrable des croyants recrutés chez tous les peuples, et dont le prophète voit par anticipation le triomphe dans le ciel (vir, 9-19). Sans cet étalage de vision, l'apocalypse synoptique avait eu soin de placer, entire le commencement et
la consommation des douleurs, la prédication de l'Evangile dans :
tout l'univers (Mc. xix, 10 ; Mr. xx1v, 14), mais par une sorte. d’interpolation dans le cadre traditionnel, comme il arrive ici pour la présente vision, qui a pris dans notre livre un sens
assezdifférent de celui qu’elle avait dans la source juive.
Survient l'ouverture du septième sceau, mais pour introduire la vision des trompettes, non la consommation des choses et l'avènement du Messie. Le préambule de la consommation paraît s'être conservé (dans vin, 1, 3 &, 5); notre rédacteur y a suspendu la vision des sept anges avec les sept trompettes (vit, 2,6), autre série de fléaux qui arrivent en exaucement des prières faites par les saints et offertes avec des parfums sur l'autel céleste (vur,3 b-4). De la septième trompette l’auteur a disposé comme du septième sceau, pour introduire plus ou moins directement une autre série de sept fléaux, les fléaux des sept coupes. Les six trompettes se répartissent, comme les sceaux, en quatre (vin, 7-12)et- deux (vx, 13-1x), et les quatre premiers fléaux sont systématiquement coordonnés : un tiers de la terre est brûlé, un À tiers de lamer changé en sang, un tiers des eaux terrestres absin--
thé, un tiers des astres obscurci. Les trois dernières trompettes s’enchevêtrent avec trois « malheur! », fléaux particuliers dont le troisième se perd avec la septième trompette (I, 14-15) parmi les préliminaires de la vision des sept coupes. Les deux premiers « malheur ! » sont d'un tout autre caractère que les fléaux des quatre premières trompettes, et l'on a pu être tenté de rattacher les « malheur! » à la vision des sceaux ; mais ils pe s’y raccordent pas naturellement et ils proviennent plutôt d’une source particulière. Les fféaux des quatre premières trompettes sont pris dans le fonds commun de l’apocalyptique, et peut-être ont-ils été conçus par le rédacteur lui-même pour équilibrer ses trois séries de sept calamités. Beaucoup plus originale est la description des sauterelles chevalines et des chevaux dont la
bouche souflle feu, fumée et soufre (1x, 13-21). Il s’agit de puis-
sances démoniaques, sauterelles-centaures, et chevaux-hommes qui sont de si près apparentés aux sauterelles-centaures, que Pont pourrait se demander s'il n’y a pas eu dédoublement. Ces fléaux concernaient originairement le monde païen, et le rédacteur y a pratiqué des retouches pour l'adaptation à son cadre x, 13-15 parail en grande partie rédactionnel). Brusquement introduite, la vision des chevaux-hommes est coupée non moins brusquement à la fin. La conclusion de ce second « malheur ! » est transposée (xt, 14) après un long intermède, et le troisième « malheur ! », qui est alors annoncé, ne viendra pas, parce que la consommation des choses est encore renvoyée plus loin, comme elle l’a été à la rupture du septième sceau.
L'intermède (x-xr, 13) contient une sorte de révélation particulière dont la partie essentielle est une description du règne de l’Antichrist à Jérusalem (xt, 1-13) ; la communication d’un livret spécial (x) introduit cette prophétie, qui est, dans le cadre géné-
ral, une digression et une anticipation. Il n'est pas douteux que l'auteur s’est approprié ici un morceau d'apocalypse plusancienne. Le préambule (x) doit avoir été suggéré en partie par la source même, mais il a été élaboré par l’auteur pour le raccord avec le plan d'ensemble. L’oracle principal contient deux parties nellement distinctes (x1, 1-2, 3-13) et où la destruction du temple n'est point prévue. On y annonce une occupation de la ville sainte par les Gentils durant quarante-deux mois, soit trois ans et demi,
chiffre consacré ; le temple et les parvis réservés éc it à cette profanation. Peut-être faut-il beaucoup de bonne volonté pour trouver que cet oracle n'a pu être composé que pendant les derniers mois du siège de Jérusalem par Titus ; car le texte D ne dit aucunement que les Gentils qui ont accès au parvis exté- … rieur assiègent lés Juifs dans le sanctuaire. La description des se deux témoins, où l’on a pensé reconnaître un fragment d'une re. autre apocalypse, suppose la même situation et indique, en. d'autres termes, douze cent soixante jours, la même durée, pour la prédication des deux prophètes thaumaturges. Mais la main du rédacteur chrétien s’y reconnaît en plusieurs endroits (notam- = ment x1, 4, 8 b). On est stupéfait de la facilité avec laquelle se ce rédacteur s'est approprié un mythe apocalytique aussi étroitement parallèlé à la légende de Jésus que celui de ces deux. témoins qui prèchent pendant trois ans et demi, sont tués par Rome-Antichrist et ressuscitent trois jours et demi après leur mort. | + Arrive, en transition artificielle, la conclusion du second” « malheur!» et l'annonce du troisième par la septième trompette (X1,14-15 a) ; mais, au lieu du troisième « malheur! », c'est une autre série de fléaax qui va venir. Il est probable que, dans la source où notre prophète a trouvé les « malheur ! »,letroisième : amenait la fin des épreuves et le triomphe des élus de cette conclusion l'on n’aura voulu garder ici que l’action de grâces - où était célébrée la victoire de Dieu (xx, 15 b-19), mais en l’aménageant de façon à introduire la grande vision, rétrospeclive, s de la Femme et du Dragon (xn), et celle de la Bête avec son auxi- ANT liaire (x), qui se trouve correspondre ainsi au troisième nos « malheur | ». E N La vision de la Femme et du Dragon est faite de divers élé- F ments. Le noyau principal est le mythe astral de la Femme te céleste en travail d’enfantement, dont le fils échappe au Dragon qui se tenait prêt à lé dévorer, et qui échappe elle-même aux Ce ee poursuites de cet ennemi (xx1, 1-6, 13-18 : 13 «@ est une reprise
% TU nécessitée par l'enclave 7-12). Ce mythe transparaît encore assez EE visiblement sous l’adaptation chrétienne, qu'on peut supposer LPS greflée sur une première adaptation juive au thème du Messie.
ne L'ensemble de la description acquiert une meilleure couleur
pe
SUR met de é INTRODUCTION 31
juive et chrétienne par l’enclave concernant le combat de Michaël et du Dragon (xn,7-11) et l’action de grâces dans le ciel pour la - victoire de Michaël. Cette action de grâces a été rédigée par | l’auteur -chrétien ; mais on peut croire que le rôle de Michaël est dû à l'adaptation juive. Car, dans le mythe, c’est le fils de la Femme céleste qui triomphait du Dragon, et sans doute l’auteur chrétien n’aurait-il pas songé de lui-même à frustrer le Christ de cette victoire, sauf à lui réserver la victoire ultérieure sur la Bête - Antichrist.
Dans la description de la Bête (xur), ce qui regarde Néron ressuscité (xixx, 3) paraît avoir été ajouté par l’auteur chrétien ; de même le développement sur la victoire de la Bête (xn1r, 9 b 9) et ie chiffre de la Bête (xnx, 18). Le premier auteur voyait dans la Bête l'empire romain et annoncait une persécution finale de quarante-deux mois. Plusdiflicileest l'interprétation dela seconde Bête (xx, 11-19), dont le rôle paraît directement coordonné à celui de la Bète-Néron. Bien que plusieurs aient pensé devoir attribuer la description de cette seconde Bête à une source anté- * rieure, rien, ce semble, n'empêche de l’attribuer à l'auteur chrétien. De même, l'identification de la seconde Bête au sacerdoce impérial se recommande d’aulorités eonsidérables ; mais cet assistant de l’Antichrist est à considérer plulôt comme un individu auquel conviendrait la qualité de « faux prophète », à lui imputée plus loin par notre auteur (Xv1, 13 ; XIX, 20 ; XX, 10). Cette vision nous conduit encore à proximité de la fin ; mais, comme l’auteur se propose d'en traiter plus longuement après la troisième série de fléaux, il se borne à l'indiquer ici (xrv) sommairement et comme par anticipation dans une série de petits tableaux assez mal liés entre eux. Il commence par une vision des élus autour de l’Agneau sur le mont Sion (xiv, 1.5); la description päraît un peu heurtée et surchargée, mais ce peul être parce que l’auteur chrétien en a empruntéle fond à la source juive qui lui. a fourni le recensement des cent quarante-qualre mille élus. Le châtiment de Rome-Babylone esl anticipé de même en raccourci, et en reculsur la vision de triomphe : vient d’abord un suprème avertissement au genre humain de reconnaître le créateur du monde (xiv, 6-7) ; aussitôt la ruine de Rome- Babylone est annoncée comme accomplie; en fait,s'il s’agit plutôt
932 e L'APOCALYPSE DE JEAN
de la sentence qui condamne la ville coupable et qui est motivée par la contagion de 8on idolâtrie (x1v,8) ; suit encore un double avertissement où s'expriment, d’une part, le châtiment qui attend
lés adorateurs de la Bête et de son image (xIV, 9-11), d'autre part,
la récompense de ceux qui gardent leur fidélité à Jésus (x1v, 12- 13); enfin une vision représente, sous la double image de la moisson et de la vendange, le jugement des peuples (x1v, 14-20). Mais il semble que la rédaction ait ici dédoublé en moisson et vendange, respectivement attribuées à deux anges, un thème de vendange où le Fils de l’homme apparaissait en exécuteur des vengeances divines, c'est-à-dire le thème qui sera traité en conclusion de tous les fléaux (xx, 11-16). L’on peut parler, pour ce chapitre, d’anticipations, mais les termes de doublet conscient et de remplissage délibéré seraient tout aussi légitimes. En introduction à la vision des sept coupes (xv), dernière série de iléaux, suite apparente, et, au fond, doublet des sept scèaux et des sept trompettes, vient une vision de triomphe (xv, 2-4), qui semblerait devoir plutôt se rattacher immédiatement à celle des châtiments (x1v, 14-20) ; ainsi devait-il en être dans la source où notre auteur & pris l’idée de l’une et de l'autre. L'annonce prématurée des sept derniers fléaux (xv, 1) coupe le lien nalurel entre le triomphe des martyrs et le châtiment de l'empire idolâtre ; et la main du rédacteur chrétien se reconnait en ce qui est dit des vainqueurs (xv, 2) et de l'Agneau (xv, 3 a), beaucoup moins dans le cantique des élus, où la conversion des Gentils est annoncée comme conséquence de la ruine de Rome. La vision des sept coupes (xv, 5-xvi), qui sont vidées jusqu’à la dernière, se déroule assez régulièrement et sans intermède, mais elle aura des suppléments. Ce qui frappe d’abord est son étroite correspondance avec la vision des sept trompettes : de
quelque façon qu’on explique la chose, il y a eu dédoublement :
artificiel d’un thème antérieurement donné, la description des sept trompettes paraissant d’ailleurs plutôt secondaire à l'égard des sept coupes. La réflexion intercalée entre la troisième et la
quatrième coupe,touchant le breuvage de sang qu'ont mérité ceux |
qui ont martyrisé les saints (XVI, 5-7), se présente comme une addition rédactionnelle. De même, en grande partie, ce qui est dit des trois esprits sortis de la bouche de la trinité Dragon-Bète-
Pseudoprophète (xvr, 13-14). A plus forte raison l’apostrophe lancée en cet endroit par le Christ au lecteur chrétien (xvr, 15), et qui détonne si singulièrement dans cette description, la coupant de sa fimale (xvr, 16), qu’on a pu la supposer tombée par accident en cet endroit. Mais le décousu du passage peuts’expliquer par ce fait, que le rédacteur a supprimé une partie des données concernant l'invasion des rois parthes, sur laquelle il reviendra plus loin, et qu'il aura rempli vaille que vaille, et plutôt mal quebien, le vide ainsi créé. La ruine de Babylone, qui vient avec la septième coupe (xvi, 17-20), est pareillement indiquée de façon sommaire, parce que le sujet va être aussitôt repris.
Un artifice rédactionnel (xvrr, 1-2) rattache à la vision des sept coupes la description de la grande Prostituée et de son châtiment. La description de la Prostituée (xvir, 3-18), dans le rapport le plus étroit avec la vision de la Bête et du Dragon (x), si elle n’y est originairement identique, manque un peu d'équilibre, et il n'est pas douteux qu'elle représente l’élaboration chrétienne d’une source juive, remontant au temps de Vespasien ou de Titus. La main du rédacteur est particulièrement sensible en ce qui est dit de la Prostituée ivre du sang des mar-
tyrs (xvix, 5-6), et des dix rois associés à la Bête, qui voudront
combattre l'Agneau maïs seront vaincus par lui (xvu, 14) ; sans compter les pièces de suture et les transpositions (xvrr, 18 viendrait naturellement après 7). Beaucoup pensent même devoir distinguer deux éléments dans le fond de la description, où ce qui concerne le huitième roi, qui est la Bête, Néron ressuscité, allié aux dix rois parthes, pour détruire la Prostituée (xvur, 11-13, 16 17), viendrait en complément de ce qui concerne les sept rois, têtes de la Bête (xvir. 36-4, 10). La description de la ruine (xvrn) est entièrement dépourvue d'originalité ; c’est une imitation, presque un résumé d'anciennes prophéties, notamment de l’oracle d’Ezéchiel contre Tyr et de celui de Jérémie contre Babylone. Ce devait être un thème familier de l’apocalyptique juive, et notre rédacteur s’est approprié un tableau tout fait, où un prophète juif, contemporain de Vespasien, s'était complu à décrire l’anéantissement de Rome (XVII, 20 est rédactionnel, et aussi 24). |
Avant l'apparition du Christ, qui est maintenant préparée,
A. Lorsy, — L’Apocalypse de Jean. ÿ
s'intercalent les acclamations joyeuses des esprits célestes et des élus, conçues dans l'esprit général du livre et qui doivent appartenir à l’auteur (xix, 1-8). Les versets qui suivent (XIX, d-10) font doublet avec la scène qui, à la fin du livre (xx, 6-9), se passe entre le prophète et l'ange qui l’assiste. Ou bien l’auteur l’a copiée ici d'après une source, et imitée à la fin du livre, ou bien le présent passage est une interpolation éditoriale.
Le triomphe final du Christ est comme dédoublé par l'introduction du règne de mille ans. Il en résulte un certain désarroi et quelque artifice dans les descriptions de la fin. Ainsi la mise en scène du grand combat vient ici, mais le Christ n’aura pas en face de lui le Dragon : il se débarrassera donc de la Bète et de ses auxiliaires ; et le Dragon, provisoirement enchaîné dans le puits de l’abîme, reparaitra au bout des mille ans, flanqué de xog et de Magog, pour être définitivement vaincu, sans que Île Christ apparaisse. Qu'il soit le fait de notre auteur, ou que d'autres l’aient avant lui réalisé, ce dédoublement représente une combinaison de sources ou de traditions. Mais quoique, : pour cette conclusion, l’auteur n'ait pas manqué de sources écrites, il est plus difficile de les reconnaître dans ses tableaux. La vision du Christ sur son cheval (x1x, 11-18) est faite d'éléments quelque peu disparates ; un seul pourtant détonne tout à fait (x1x, 13 b) : & Et son nom se dit : le Logos de Dieu ». Le Logos n’a pas accoutumé de monter à cheval ; et ce membre de phrase paraît venir en surcharge dans la description du céleste cavalier. Ce doit être une addition éditoriale, faite pour justifier l’attribution de l’Apocalypse et du quatrième évangile à un même auteur. Telle que nous la lisons, la description du combat (xIx,17-21) a été arrangée par l’auteur du livre, et assez maladroitement, puisque les chefs de l’armée antichrétienne, la Bête et le Pseudoprophète, ne sont pas mis hors de combat par le Christ lui-même, dont on dit seulement qu'il a exterminé « les autres »,le gros de l'armée, avec le glaive qui sort de sa bouche.
Après cela, l’incarcération du Dragon (xx, 1-8) est déerite comme une simple opération de police céleste dont or dit la raison : c’est pour qu'il n’agisse plus sur les nations avant la fin du règne de mille ans. A cette notice est annexée assez gauchement une description sommaire du règne des croyants res-
suscilés, ceux de la première résurrection, pendant les mille ans de félicité qui leur sont d’abord octroyés sur la terre (xx, 4-6). C’est évidemment le rédactenr qui attribue cette félicité à Ceux qui ont été décapités pour le témoignage de Jésus et -qui n'ont point voulu adorer la Bête (xx, 4b) : et c’est lui pareillement qui spécule sur les deux résurrections et les deux catégories de ressuscités (xx, 5-6). Le dernier combat est très
sobrement décrit : Satan libéré. — on ne prend pas la peine de dire que le puits de l'abime a été ouvert et que la chaîne du diable lui a été enlevée, — s’avance avec Gog et Magog, — les
peuples qui n'ont pas été exierminés dans le combat contre Ja Bête, — et toute cette armée du mal est détruite instantanément par le feu du ciel ; cette fois Satan est précipité dans l’étaug de feu et de soufre, où sont déjà la Bête et le Pseudoprophète (xx, 7-10). Arrive ensuite, dans l’immensité de l’espace, la terre et le ciel ayant disparu, le grand jugement, devant le trône éternel de Dieu ; tous les défunts sont sortis de la mer, de la mort et de l'enfer, pour être jugés selon leurs œuvres, consignées dans « les livres » (xx, 11-25). C’est la donnée juive du grand jugement, tèlle à peu près qu’elle se définit déjà dans Daniel. Mais notre : auteur y superpose l'idée du livre de vie (xx, 12 c, 15), qui procède d’une autre conception : ce livre des prédestinés, des sauvés par grâce, rend superflu l'examen des livres de comptabilité où sont écrites jour par jour les œuvres des hommes. Ce doit - être aussi le rédacteur qui expédie tous les damnés dans l'étang de feu ; il s’abstient de dire en quoi a pu consister le regain de bienheureux qu’aura procuré le grand jugement,
Il ne s'intéresse désormais qu’à l'installation finale des élus dans la nouvelle Jérusalem. Par une gaucherie de la rédaction, la cité bienheureuse est présentée en deux fois (XXI, 1-8 ; xx, 9-XxI1, 5), probablement parce que l'auteur chrétien. avant d'introduire la grande description qu’une de ses sources lui fournissait, aura jugé à propos de placer une déclaration générale sur la félicité des saints, et un suprème avertissement aux pécheurs qui en seront exclus ; en tout cas, cette première partie est tout entière de remplissage rédactionnel. La grande description, inspirée surtout d’Ezéchiel, contient un petit nombre de retouches chrétiennes, dont quelques-unes se présentent
comme des. surcharges (désignation de la nouvelle Jérusalem
comme « femme de’Agneau », xxI,9 ; ce qui regarde les douze
pierres de fondation, au nom des douze apñtres, Xx1I, 14; notice
qui ne permet pas de considérer l’auteur comme élant lui-même un des Douze : le membre de phrase : « Et son flambeau est l'Agneau », xx1, 23, de même, à la fin de xx1, 27: « Sinon les inscrits au livre de la vie de l’Agneau » ; enfin les mots : « el de l’Agneau », dans xxit, 3). C'est la conclusion qui convenait à la grande révélation, mais on s'aperçoit encore, à certains traits,
qu’elle n’avait pas été conçue d'abord pour exprimer l'espé-
rance chrétienne (xx1, 24, 26; xxli, 2, ce qui est dit des
Gentils).
L'épilogue (xx11, 6-26) donne une impression d’incohérence
qui est due pour une part aux répétitions quil contient. On.
conçoit que l’auteur ait insisté dis-rètement sur l'importance de
sa prophétie (xx11, 6-7), qu'il se soit mis en scène avec l'ange interprète (xxni, 8-9), qu'il atteste encore l'imminence de Ja fin.
pour la consolation des bons et pour menacer les méchants
(xx11, 19-15), que Jésus donne sa garantie (xx, 16-17), qu'il promette sa venue prochaine et que le prophète en prenne acte
(xxu1, 20), que l’auteur adresse, pour finir, son salut aux commu-
nautés destinataires de son livre (xx1r, 21). L'exhortation, un peu singulière, qui est faite à chacun de persévérer dans sa voie, bonne ou mauvaise (xxi1, 10-11), semblerait venir plutôt de l’éditeur ; peut-être aussi l'appel de « l'Esprit » et de « la
Fiancée », et l’apostrophe au lecteur (xxir, 17) ; enfin la menace
à qui serait tenté de pratiquer sur le livre de prophétie quelque addition ou retranchement (xx11, 18-19).
Tel est le livre de là grande révélation. La régularité toute :
rélative de son plan, l'unité de son cadre, celle de la pensée
qui la domine n’empêchent pas l'œuvre d’avoir quelque carac-
tère de compilation, et d’une compilation assez indigeste, où ne manquent pas les incohérences, ni même, sur quelques points, les contradictions. Enfin, s’il y a un auteur principal qui n’a pas su fondre en un tout homogène les éléments par lui empruntés à ses devanciers, il y a eu aussi un éditeur, dont l'intervention, assez limitée quant à l'objet et à l'étendue de ses additions, paraît avoir eu pour but de faire agréer à toutes les commu-
re trs : INTRODUCTION 81
-naulés, comme œuvre apostolique, un livre qui avait été d’abord adressé aux communautés d'Asie par un prophète de la région, lequel n'était point l'apôtre Jean fils de Zébédée,