‹ L'Apocalypse de JeanChapitre 34 sur 65 · X. — Les « MALHEUR · texte numérisé non relu

X. — Les « MALHEUR

Dans la perspective qui domine la série des sept trompettes, la terre, la mer, les eaux terresires, les astres ont tous été frappés pour un tiers de leur ètre, et par ce moyen très simple l’auteur a obtenu quatre fléaux d’ailleurs plus ou moins apparentés aux plaies d'Egypte. Comme il va changer de méthode afin de donner plus d’ampleur à son exposé, il se pourvoit d’une transition. — « Et je vis » ; — continuant de « voir »,— « j'entendis un aigle » — messager divin, puisqu'il parle pour annoncer les desseins de l'Eternel, — « qui volait au milieu du ciel », — c'est-à-dire au zénith, — « et qui disait à pleine voix », — comme pour être entendu de ceux que son annonce concernait; — « Malheur! malheur |! malheur! » — Ce sont les trois « malheur! » (odai oûat obat) par lesquels va s'achever la série des sept trompeltes. — « À ceux qui habitent la terre, pour les autres coups de trompette des irois anges qui les vont sonner ». — Il

x Et le cinquième ange sonna de la trompette : Je vis une étoile qui du ciel tombait sur la terre ;

ne faut pas chicaner l'auteur sur ce que le troisième «malheur! » se trouve sans objet spécial, puisque sous le couvert de ce troisième « malheur! » viendront, avec beaucoup d’autres choses, les sept coupes ; la rupture du septième sceau n'a servi non plus qu'à amener les sept trompettes. Bien que l'aigle annonciateur ne soit pas présenté comme déjà connu et que l'auteur s’abstienne de l'identifier au dernier des quatre Vivants, il n’est pas impossible que cet aigle volant au zénith soit la constellation de l’Aigle (Pégase) à son point de culmination ; on trouvera plus loin (xix, 19) un ange dans le soleïl, au zénith, qui fait pendant à l'aigle de notre passage; mais l’auteur ne semble pas avoir une conscience bien nelle du rapport astrologique sur lequel se

fondent ces images (cf. Bocr, 38), ou bien peut-être il aura évité

de l’accentuer. Prise en soi, la proclamation sert d'introduction aux fléaux qui suivent et n’a pas de rapport avec ceux des quatre premières trompettes. La finale du message: « à raison

des autres coups de trompelte des trois anges qui les vont

sonner », est passablement lourde et doit appartenir à Ja rédaction, pour adapter les « malheur ! » aux trompettes ; el pareillement les formules d'introduction aux fléaux quisuivent(ix, 113): « Et le cinquième ange sonna de la trompette... Et le sixième ange sonna de.la trompette-», les « malheur! » étant suffisammeni distingués l’un de l’autre par les conclusions (1x, 12): « Le premier malheur ! » est sorti, il vient deux « malheur |! » après cela », et (xr, 14): « Le second « malheur! » est sorti, le troisième arrive bientôt ». Le troisième « malheur | suivait cette indication dans la source, mais on ne saurait dire si notre auteur l’a conservé.

« Etle cinquième ange sonna de la trompette», — pouramener le premier « malheur! », qui est pris en cinquième fléau de la présente série. — « Et je vis une étoile qui du ciel tombait sur la terre, » — Mais cette étoile n’est pas comme celle qui, en tombant sur letiers des eaux douces les a changées en absinthe, elle va se comporter commeun ange ayantunemission à remplir. Cette circonstance invite rétrospectivement à considérer l'aigle

Lui fut donnée la clef du puits de l’abîme ; * Et elle ouvrit le puits de l’abime.

Et monta du puits fumée

Comme fumée de grand four.

Et furent obscurcis le soleil et l'air

comine étant, même dans la pensée de l’auteur, une constellation personnifiée. L'étoile messagère pourrait donchien descendre du ciel en forme d'ange, c'est-à-dire en forme éthérée, d'apparence humaine. Cependant c’est parce que l’auteur a dit « étoile », et non pas ( ange », qu’il emploie ensuite le mot « tomber », et non « descendre ». — « On lui donna la clef du puits de l'abime ». — L'auteur parle du puits de l’abîime (rù opéxo vis àfüssou) et” de sa clef comme sitoutle monde les connaissait. Nul doute que ce sont objets mythiques. Les premiers lecteurs de l'Apocalypse savaient à quoi s’en tenir sur ce puits à clef. Dans la perspective dela présente vision, le puits estsouterrain, c’estle puits de l'enfer ; mais de ce puits ouvert, ce ne sont pas des morts qui vont revenir ; il en jaillira de la fumée, d'où sortiront d'extraordinaires sauterelles. Plus loin c’est de l’abime encore que sortira la Bète (xx, 9 ; xvir, 8). Cependant il y a aussi un enfer au ciel, la région des derniers signes zodiacaux à partir de la Balance, (BoLL, 71), et même un puits, qui, chose curieuse, paraît être identique à l’autel dont il à été plus haut question, la constellation de l’Autel se trouvant au dessous du Scorpion et du Sagittaire (cf. Bozz. 74). Ici le puits de l’abime est celui qui conduit à un compartiment du monde souterrain, et ce compartiment, l’abime, n’est pasleséjour des morts, mais un profond cachot où sont enfermées des puissances démoniaques (ef. xx, 1, où un ange descend avec la clef ; c’est peut-être cet ange qui a la clef en garde, et cette clef de L'abîime ne se confond point avec celles de la mort et de l'enfer, qui sont aux mains du Christ, 1, 18 ; sur l’abîme et les places de châliment, voir CHARLES, 1, 239-249).

« Et» — l'étoile — «ouvrit», —avec sa clef, — «le puitsdel’abime, et il monta du puits une fumée comme la fumée d’un grand four ». — C’est comparaison biblique (Ex. x1x, 18; cf. GEN. xx, 28) — « Et le soleil », — qui déjà ne brillait plus que pendant les deux tiers du jour, — « fut obscurci » — passagèrement, —

Par la fumée du puits.

: Et de la fumée sortirent sauterelles sur la terre ;

Et leur fut donné pouvoir Comme ont pouvoir les scorpions de la terre.

«ainsi que l'air », —l'atmosphère, — « par La fumée du puits ».— Mais cette fumée n'était pas de la fumée, et son effet ne consista ni en ténèbres durables ni en émanations pestilentielles, comme on aurait pu s’attendre qu'il en sortit de cette bouche d'enfer. La fumée va se résoudre en nuée ‘'e sauterelles, mais de sauterelles comme il n’en existe pas sur la terre et qui dépassent en force et en activité destructive celles dont le prophète Joël(1r, 2-10)a décrit l'invasion, disant qu'elles obscurcissaient le soleil, la lune et les étoiles. La description de Joël est déjà hyperbolique, mais notre auteur (ou plutôt sa source), qui l'utilise, y ajoute des traits qui donnent à ces sauterelles des proportions gigantesques et les transforment en véritables centaures. Nonobstant les emprunts qu'il fait à Joël, les sauterelles de l'Apocalypse ne sont pas celles de l’ancien prophète, et elles ne procèdent pas uniquement de la tradition juive. — « Et de la fumée sortirent des sauterelles sur la terre, » — Ce n’est pas précisément la fumée qui se change en sauterelles ; mais la fumée se dissipant, Les sauterelles apparaissent. Lenom de « sauterelles » est maintenu, non d’après Joël, qui ne l’emploie pas, mais d’après l'Exode (x, 4-6, 12-15), le présent fléau correspondant à la huitième plaie d'Egypte. Il apparaît tout aussitôt que ce ne sont pas de vraies sauterelles, et par le pouvoir qui leur est attribué de nuire directement aux hommes, et par la défense qui leur est faite de s'attaquer aux plantes.

« Et il leur fut donné pouvoir », — ici une faculté de nuire, ou plutôt un dard venimeux, ainsi qu'il sera dit plus loin (1v, 10) —« comme ontles scorpions de laterre ».— Les anciens pensaient

connaître aussi des scorpions volants (CHARLES, I, 242). Nos sauterelles sont, à certains égards, les scorpions du monde infernal,

d'où elles sortent ; par la queue ce sont des scorpions. — « Et il leur fut dit. » — Agents de la Providence, monstres chargés

des ordres divins, espèces de démons pour les œuvres de chàtiment, nos sauterelles reçoivent, sans doute par l'intermédiaire

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Et on leur dit de ne point nuire à l’herbe de la terre, Ni à aucune verdure, à aucun arbre,

Mais aux hommes qui n’ont pas la marque de Dieu sur le front. * Et il leur fut donné de ne pas les tuer, Mais de les tourmenter pendant cinq mois.

des anges, les instructions qui conviennent à leur rôle. — « De ne point faire tort à l'herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre ». — Consigne difficile à observer par les sauterelles vulgaires, qui ne font autre chose que dévorer feuilles et plantes. — « Mais seulement aux hommes », — et

encore pas à tous, à ceux — « qui n’ont pas la marque de Dieu.

sur leurs fronts »,— ceux qui n'ont pas reçu l'empreinte du sceau divin dont il a été naguère parlé (vi, 3) Autant dire que le fléau n’atteindra que les non-chrétiens. Les sauterelles sont donc des monstres capables de nuire aux hommes, et des génies qui sauront reconnaître la marque du sceau divin, distinguer ceux qui sont chrétiens, pour les épargner, et ceux qui ne le sont pas, pour les frapper. Une distinction de ce genre n'a pas été marquée pour les quatre premières trompettes, et il ne semble pas qu’on eût pu songer à la faire. Le caractère du présent fléau et du suivant est d’ailleurs essentiellement différent de celui qui appartient aux quatre précédents. Les sauterelles de la présente description et les chevaux de la suivante sont comme des espèces inférieures de démons. La coordination de .ce fléau avec l’apposition du sceau sur les élus pourrait être un indice de source commune. Mais la limitation de ce fléau et du suivant au monde païen, à l'exclusion des seuls chrétiens, peut être aussi bien due au rédacteur. — « Etil leur fut donné de ne les pas tuer, mais de les tourmenter cinq mois durant. » — Une nuée de sauterelles dévore en quelques heures toute la verdure d'une région. Nos sauterelles scorpions opéreront sur les hommes non chrétiens pendant cinq mois : c'est probablement parce qu'elles commenceront leur œuvre dans le mois du Scorpion, et qu'elles la continueront jusqu’à la fin de l’année zodiacale (terminée au signe des Poissons. Bozt, 91). On adit aussi que les sauterelles ordinaires, naissant au printemps et mourant à la fin de l'été, ne vivent que cinq mois (CHARLES, Î, 245) ; maisili paraît évident que

La douleur qu’elles causent Est comme douleur de scorpion Quand il pique un homme.

° En ces jours-là,

Les hommes chercheront la mort, Etils ne la trouveront pas ; Ils souhaiteront mourir, Et la mort s’enfuira d'eux,

la vie de nos saulerelles ne se règle pas ainsi sur les saisons. On remarquera ici le chiffre cinq, qui n’entre pas se dans les combinaisons apocalyptiques.

Unesingularité de cette description est que les sauterelles-scorpions ne tuent pas,et que cette abstention n’est point présentée comme une limite de leur pouvoir : il leur est donné de ne pas tuer, comme s'il leur eût été plusfacile de donner promptement la mort; mais elles tourmenteront pendantlongtempsleurs victimes, sans provoquer la mort de celles-ci. Le trait est compris comme une aggravation du fléau, et l’on va dire pourquoi. — « La douleur qu'elles causentest commela douleur que cause le scorpion quand il pique un homme. » — Rien de plus naturel, puisque, par la queue, ce sont des scorpions. Ce qui est moins naturel, c'est que les hommes, tout en souffrant atrocement, n’en puissent pas mourir. Il est vrai quela piqüre du scorpion n’est pas ordinairement mortelle, et ce peut être pour ce motif que l’auteur fait sa comparaison, tout eninsinuant que l'intensité de la douleur rendrait celle-ci plus que mortelle si les sauterelles n'avaient le singulier privilège de ne pas faire mourir les hommes en les faisant tant souffrir. — « En ces jours-là, les hommes chercheront la mort et ils ne la trouveront pas. » — Ici l’auteur oublie qu'il re sa vision, et il prophélise en imitant un passage de Job (nr,

; Cf. JÉR. vrir, 3). — « Ils désireront mourir, et la mort s’enfuira du » — Le texte même invite à chercher dans le caractère des démons -scorpions la raison de ce fait étrange. Nos scorpions, on va nous le dire (1x, 7), ont l'air de chevaux à tète d'homme, ce sont des centaures et des hommes-scor pions ; ce sont les centaures qu'on voit sculptés sur les bornes babyloniennes ; ce sont les multiples de l’'Homme-scorpion, représenté finalement

-* Et les formes des sauterelles Etaient pareilles à celles de chevaux préparés pour combat ; Sur leurs têtes étaient comme couronnes pareilles à or ; Leurs faces étaient comme d'hommes ; * Elles avaient cheveux comme cheveux de femmes ; Leurs dents étaient comme (dents) de lions ;

dans le zodiaque par le Scorpion et le Sagittaire, qui préside à la moitié inférieure et infernale du zodiaque, et déjà dans le poème de Gilgamès garde l’entrée del’au-delà ; portiers del'enfer, les hommes-scorpions ne laissent passer que ceux que le destin a voués à la mort ; c’est pourquoi, dans la présente vision, ils ne tuent pas el empêchent même les hommes d’obtenir la mort désirée par eux (BoLL, 72-73). | L'auteur s'arrête pour décrire les monstrueux génies et dire le nom de leur chef. — « Et les formes des sauterelles étaient pareilles à celles de chevaux préparés pour le combat. » — La comparaison est dans Joël (11, 4-5), mais notre voyant ne s'en tient pas à la comparaison, il décrit des formes et une ressem blance. — « Et sur leurs têtes étaient des couronnes semblables à de l'or. » — Ceci n'est point de Joël, et il faut beaucoup de bonne volonté pour reconnaître les antennes des sauterelles dans ces couronnes qui rappellent plutôt celles des vingt-quatre Vieillards (1v, 4), si ce n’est qu’elles ont seulement l'apparence de l'or. Aussi bien ces génies sont-ils fort inférieurs aux vingtquatre Vieillards. Le bonnet du centaure babylonien est devenu dans l'astrologie hellénique la couronne du Sagittaire ; nos cen-

taures sont des figures royales (Bozr, 70). — « Et leurs figures étaient comme figures d'hommes. » — Cest temps perdu de chercher cette ressemblance du côté des sauterelles. — « Elles

avaient des cheveux comme des cheveux de femmes. » — Les centaures zodiacaux de Babylone et d'Egypte portent en effet de longs cheveux (Bozz, 73). — « Et leurs dents étaient comme » — dents — « de lions ». — Joël (1, 6) l’a dit hyperboliquement des sauterelles. — « Et elles avaient des cuirasses », — à moins qu’on n’admelte (avec Boz, 76) un jeu de mots (sur lopaxas) et qu'on ne traduise : « des poitrines » (Primasius : pectora habebant ut loricas ferreas), ce qui donne un meilleur sens, —

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