‹ L'Apocalypse de JeanChapitre 37 sur 65 · XIL — JÉRUSALEM ET LES DEUX TÉMOINS · texte numérisé non relu

XIL — JÉRUSALEM ET LES DEUX TÉMOINS

Un premier tableau concerne le sort de Jérusalem (xx, 1-13), mais il semble avoir été délibérément placé en dehors de la perspective eschatologique, avant que la septième trompette annonce l'ouverture de la période messianique. La ruine de Jérusalem et la destruction du temple n'y étant poinl prévues, non plus

re

x Et me fut donné jonc pareil à bâton, Avec ces mots: « Eève-toi, « 4 Mesure le temple de Dieu,

d'ailleurs que dans le reste du chapitre, l’on s’est cru en pré-

sence d'une source spéciale que l’auteur se serait appropriée.

On y a pensé reconnaitre deux parties, dont la première (x1,

1-2) serait un oracle annonçant l'occupation de Jérusalem par les païens, à l'exclusion de l'enceinte sacrée du temple, et la deuxième (x1, 3-13) un autre oracle concernant deux précur-

seurs du grand avènement qui seraient mis à mort par l’Antichrist régnant à Jérusalem. En réalité, les deux fragments tranchent sur leur contexte tant pour le fond que pour la forme, et par leur isolement, car ils commencent de facon abrupte (xt, 1} et finissent de même : ils ne laissent pas de correspondre assez . exactement entre eux, et l'on a peut-être été trop ee de les attribuer à deux sources différentes.

« Et il me fut donné». — Encore l’impersonnel, peuat- être sous l'influence de la phrase précédente (x, 11) et pour s'y adapter. Celui qui donne est le Christ, d’après le discours qui suit. — « Un roseau pareil à un bâton », — un jonc propre à servir de règle, de bâton à mesurer, bien droit, mais plus léger et plus maniable qu'un bâton. —« Disant. » -— « Ce « disant » (.éywy) est celui qui donnele roseau. Nul motif de songer à l'ange gigantesque : l’impersonnel est employé dans ce verset et dans le précédent tout exprès pour qu’on ne pense pas à lui; l'ange étaitutile pour apporter le livre; le livre donné, on ne songe plus à l'ange. Pour ne pas compliquer la mise en scène, on ne dit pas d’où vient le roseau : il ne convenait pas de le faire apporter par le Christ.

Le roseau se trouve dans la main du voyant,et le Christ dit ce qu'il faut faire. — « Lève toi et mesure le temple de Dieu. » — Hs'agit d'un mesurage analogue à celui que l’on voit pratiqué dans Ezéchiel (x£-xLiT), mais pas pour le même objet ; car il n'est pas question de consiruire un temple, ce temple étant censé existant et n'étant pas autre que le temple de Jérusalem, dont on considère d'abord l'édifice sacré. Le mesurage peut signifier qu'on veut le détruire ou bien qu'on veut le conserver ; le premier sens est exclu par la suite du récit ; il s'agit apparem-

ve

Et l'autel, Et ceux qui y adorent.

* Quant au parvis extérieur du temple, Laisse-le en dehors È Et ne le mesure pas,

Parce qu'il a été donné aux Gentils ; Et la ville sainte ils fouleront Pendant quarante-deux mois.

ment de représenter garanti contre la profanation des païens

le temple proprement dit, la maison de Dieu. — « L’autel ». —

L’autel des sacrifices, qui était placé en dehors du temple, dans le parvis sacré, non l’aütel des parfums qui était dans le temple et qu’il ny a pas lieu d’en distinguer ici; au surplus les petites dimensions de cet autel ne s’adapteraient guère à l’idée d'un mesurage comme celui dontil s’agit. — « Et ceux qui y adorent », — non pas seulement les prêtres, mais tous ceux qui viennent prier devant cel autel, c’est-à-direles Juifs, ceux qui fréquentent la cour intérieure, dont l’accès élait, sous peine de mort, interdit aux païens. Devant la porte du temple était l'autel, dans la partie de cette cour dite cour des hommes, parce que les femmes n'y entraient pas ; elles pouvaient pénétrer dans une autre partie de la même cour, dite pour cette raison cour des femmes. En disant qu’on mesurera les personnes quifréquentent les parvis intérieurs, l'auteur entend désigner ces parvis mêmes, mais en attirant l'attention sur les personnes, qui sont évidemment garanties, comme le lieu, par la protection divine. Pour le rédacteur, temple, autel et adorateur s'entendent spirituellement des croyants à préserver non de la mort mais de leurs ennemis spirituels. — « Et mets en dehors le parvis extérieur du temple ». — Non pas: « la cour qui est en dehors du temple », bien que le texte (rhv adkny Tay EEwley roÿ v205) soit susceptible de cette traduction ; mais l’auteur oppose la cour intérieure du temple, réservée aux Juifs, à la cour extérieure où les païens pouvaient entrer. Ce parvis extérieur doit rester en dehors de la présente opération, — « Nele mesure pas, parce qu'il a été donné », — abandonné — « aux Gentils, et que » — en vertu de cette concession providentielle, — « ils fouleront la ville sainte durant quarante- deux mois », — trois ans et demi. C’est le chiffre sa-

cramentel de l'apocalyptique, la demi-semaine d'années que Daniel (vn, 25 ; Xn1, 7) assignait à la tyrannie d’Antiochus Epiphane. Plusieurs croient pouvoir traduire : « Parce qu'il a été donné aux Gentils de fouler la ville sainte », etc. Le sens resterait le même, la cour des païens étant censée figurer en quelque façon la domination que lés païens doivent exercer sur toute la ville (cf. ZAcH, 11, 5), à l'exception de l’enceinte sacrée, durant la période d’abomination (Mc. xus, 14; Mr. XXIV, 15 ; ©f. LG. xx1, 20,24) ; mais la traduction n’est pas exacte, car il n’y a pas ici d’hébraïsme (comme il y en a un dans xx, 3 : « Je donnerai à mes deux témoins et ils prophéliseront », c’està-dire :« Je donnerai àmes deux témoins de prophétiser », les deux verbes étant au même lemps et coordonnés. CHARLES, 1,278,280),

En ce qui regarde l’auteur de l'Apocalypse, le sens de cet oracle n’est pas à fixer indépendemment de ce qui suit, la prédication des deux témoins durant douze ans soixante jours (x,3), qui sont exactement les quarante-deux mois dont parle notre texte. Cette prédication des deux témoins m’étant pas un fait passé, mais un fait à venir, un fait des derniers temps messianiques, il s'ensuit que l'occupation de la ville sainte est dans le même cas, et que l’auteur ne prophétise pas après coup la destruction de Jérusalem. S'il avait visé cette destruction, il n'aurait pas employé des termes qui ne la signifient pas. De plus la perspective générale de la vision serait inintelligible, la scène des deux témoins (x, 8-13) se trouvant en contradiction parfaite avec son préambule. IL n’est pas vrai d’ailleurs'que la perspective même de la vision soit exactement celle du siège de Jérusalem avant la ruine du temple par l’armée de Titus : la perspective est purement eschatologique et fait abstraction des événements qu’on y veut lire, soit qu’ils ne soient pas accomplis au temps de l’auteur, soit qu'il les néglige, précisément parce qu'ils sont accomplis. La dernière hypothèse s'impose par rapport au rédacteur de l’Apocalypse. Celui-ci place comme devant se réaliser dans les derniers temps un morceau de lradition apocalyplique dont on n'avait pas vu la réalisation. Le point de départ de cette tradition est dans Daniel ; il aura été développé ensuite et il avait pris forme avant la révolte juive, avant le document qui est à la base de l'apoca-

- \ Le | * Et je donnerai à mes deux témoins $ De prophétiser douze cent soixante jours,

lypse synoptique, et à plus forte raison avant la nôtre ; notre auteur incorpore celte tradilion à sa synthèse prophétique, estimant que ce qui a été annoncé par Daniel et ses interprètes ne peut manquer de s’accombplir. Ce qu’il dit touchant le mesurage du temple et des parvis ne correspond plus à un objet actuellement réalisable ; mais sans doute l’entend-il à moitié en allégorie ; il a en vue toutefois des événements qui s’accompliront en Palestine dans les derniers temps et qui intéressent le sort tinal des Juifs.

Quant au premier auteur, c’est la première hypothèse suggérée ci-dessus qui lui convient, et sans doute est-ce par une inconsciente préoccupation de retrouver dans notre passage une allusion à des faits contemporains, que l’on a voulu voir en lui un zélote qui aurait lancé cet oraele entre le mois de mai et le mois d'août 70, lorsque les Romains étaient maîtres de la ville et les zélotes retranchés dans le temple (J. Werss-Herr- MÔÜLLER, 278 ; WELLHAUSEN, 19, un peu avant 70 Ou au Cours de cette année ; CHaRLes, I, 274, avant 90). Le fragment paraît antérieur à l'an 70; mais il n'y a aucun soupçon de siège ni d'investissement ; rien ne montre que les adorateurs de Dieu soient bloqués dans l'enceinte sacrée par les païens qui sont dans la ville et dans la cour des Gentils. Au fond, c’est la situation de Jérusalem sous l'occupation romaine, aggravée en état de complète sujétion, qui est représentée dans ce temps de l'abomination finale. Ainsi entendue, cette première partie de la description fournit un cadre approprié à la prédication des deux témoins. La prédiction, comme le document fondamental de l'apocalypse synoptique, peut remonter aux premiers temps

. de la guerre juive, mais elle pourrait aussi bien être antérieure, et, dans tous les cas, elle n’est pas en rapport avec les opérations d’un siège.

« Et je donnerai à mes deux témoins de prophétiser ». — Dans notre livre, celui qui dit : «mes deux témoins »,estle Christ (ef. 1x, 13). Les deux témoins sont supposés connus, et on ne les nomme pas. Mais, vu le caractère abrupt de ce début, il

* Rvétus de cilices.

: Ce sont les deux oliviers + Etles deux candélabres | Qui se tiennent devant le Seigneur de la terre.

n'est pas téméraire de conjecturer que le contexte, dans la source, les désignait plus clairement. On peut songer à ceux de la transfiguration, Moïse et Elie,qui sont dans ce récit évangélique par anticipation de leur rôle eschatologique ; toutefois la tradition (déjà TERTULLIEN, De anima, 50) a désigné de bonne heure, à la place de Moïse, Hénoch, et ceci peut être à considérer. Sur les antécédents mythologiques de ces deux témoins l'on n’a pu faire jusqu’à présent que des hypothèses inconsistantes (cf. CHARLES, I, 282, n. 1 ; 283, n. 1). — « Durant douze cent soixante jours ». — Toujours trois ans et demi. C'est le chiffre de la grande épreuve, dans la crise finale. La variante à l'égard du verset précédent n’est pas un indice certain de sources différentes : on trouve pareillement dans Daniel (vi1,25 ; XII, 7) untémps, deux temps, une moitié de temps », et (XI, 11) « douze cent quatre-vingt-dix jours » (quarante-trois mois, un mois intercalaire étant ajouté aux quarante-deux). — « Revètus de cilices. » — Comme autrefois Elie et, depuis, Jean-Baptiste. Les deux témoins seront des prédicateurs de pénitence. Le théâtre de leur activité sera Jérusalem, mais rien ne prouve qu'ils ne s’adresseront qu'aux Juifs ; le contraire est beaucoup plus vraisemblable, puisque Jérusalem est censée occupée par les Gentils et que tous 'les peuples assisteront à la mort des deux témoins et s’en réjouiront (xr, 10), —— « Ce sont les deux oliviers et les deux candélabres qui sont devant le Seigneur de la terre ». — Ceci veut être une explication et ne réussit guère qu'à être un nouveau mystère : allusion à un passage de Zacharie (1v, 2-3, 13-14) où sont visésle grand-prèêtre Josué et Zorobabel ; mais, dans Zacharie, s’il y a deux oliviers, il n’y a qu'un candélabre, dont les sept lampes sont « les sept yeux de Iahvé qui parcourent toute la terre », et c'est par les deux oliviers que sont figurés « les deux fils de l'onction qui se liennent près du maître de toute la terre » ; comme l'application n'était pas faite expressément à Zorobabel et à Josué, on l'aura plus facile-

* Si quelqu'un veut leur faire du mal, Un feu sort de leur bouche Et dévore leurs ennemis.

Si quel q’un veut leur faire du mal, Aïnsi faut-il qu'il soit tué.

* Ils ont le pouvoir de fermer le ciel, Afin qu'aucune pluie n'arroseles jours de leur prophétie.

ment délournée sur d’autres. Le texte de Zacharie a été fort librement traité, puisqu'on a doublé le candélabre et changé sa signification pour le mettre en rapport avec les deux témoins. Cette explication, qui paraît surajoutée dans la description des témoins, pourrait venir du rédacteur (ef. CHarLes, I, 284). Si les deux témoins sont pour lui Moïse et Elie, ilentend qu’en eux la Loi et la Prophétie rendent térnoignage à Jésus-Christ. Peut-être y a-t-il aussi à la vision de Zacharie un fonds mythologique par lequel pourraient s'éclairer et cette vision et notre passage. Tout ce qu'on peut dire, c’est que les deux témoins sont deux personnalités considérables de l'Ancien Testament, apparentées au monde céleste et auxquelles est attribué un grand rôle eschatologique.

Ils sont investis d’une puissance redoutable : — « Et si quelqu'un veut », — non seulement désire, mais essaie de —- «leur faire du mal, un feu sort de leur bouche », — comme l'Ecriture (Ps. XVIIt, 9) le dit dela bouche de Tahvé (mais ef. JÉR. v, 14) : — «et dévore leurs ennemis », — comme le feu du ciel, tombanit à la parole d’Elie, dévorait les messagers que lui députait Ochozias (IL Roïs, 1, 10, 12, 14 ; ef. Eccr. xLvInx, 1, 3 ; JÉR. loc. cit.). Si l’un des deux est Moïse, on pourrait aussi rappeler quele feu dévora Coré et ses partisans (NouBr. xvi, 35) ; mais le rapport avec la légende d’Elie paraîtrait plus assuré, si le pouvoir de changer les eaux en sang, dont il va être parlé (xx, 6), ne rappelait Moïse et n’invitait le commentateur à l’associer à Elie de préférence à Hénoch. —« Et si quelqu'un veut leur faire du mal, ainsi faut-il qu'il soit tué », — c’est-à-dire par le feu. La répétition manque de force, et l’on est tenté d’y voir une glose (CHarLes, I, 284). — « Ils ont le pouvoir de fermer le ciel, afin qu'aucune pluie n’arrose les jours de leur prophétie », —

A. Loisy. — L'Apocalypse de Jean. 14

Ils ont pouvoir sur les eaux

Pour les changer en sang,

Et de frapper la terre de tout fléau, Tant qu'il voudront.

7 Et quand ils auront accompli leur témoignage La Bête qui monte de l'abîme fera guerre avec eux, Elle les vaincra,

Et elle les tuera.

comme il advint jadis pour Elie (1 Rors, xvIx, 7 ; XVIN, 7 ; noter que la légende ne parle que de trois années, mais que La. 1v, 25, et Je. v, 17, ont le chiffre apocalyptique de trois ans et six, mois, quand ils parlent de ce fait) ; — « et ils ont pouvoir sur les eaux pour les changer en sang, et de frapper la terre de tout fléau aussi souvent qu'ils voudront ». — On reconnaît à ce trait Moïse el les plaies d'Egypte (Ex. vi, 17; xI ; 10, cf. I Sam. 1v, 8). L'auteur assurément pourrait attribuer ce pouvoir à un autre que Moïse, puisque, dans notre passage même, il l’atitribue aux deux témoins ; mais on avouera que la présomption est en faveur de Moïse et d'Elie comme étant les deux témoins dont il s’agit présentement (sur le rôle eschatologique de Moïse et son association à Elie, dans la tradition rabbinique, cf. Voz, Jüdische Eschatologie,r903, pp. 191, 334). Nul besoin de rappeler à propos de ce passage ce que dit Josèphe (Bel. jud., V, 9, 4) touchant les fontaines de Jérusalem, qui tarirent pendant le siège de la ville par les Romains.

« Et quand ils auront accompli leur témoignâge », — leur ministère de prédication et de prophétie, que l’on doit supposer exercé en faveur du Christ, — «la Bête qui monte de l'abime».— Ge doit être la Bête dont il sera parlé plus loin (&ux, 1-10; XVI, 8), mais l’auteur ne pourrait pas la désigner ainsi comme déjà connue s'il n'empruntait le langage de Daniel (Wir, 3, 7, 21) pour décrire son combat contre les témoins du Christ : selon lui la quatrième bète de la vision de Daniel est l'empire romain, et les deux témoins périront lorsque la Bête exercera pour la dernière fois sa puissance contre le Christ, avant d'être à jamais vaincue par lui (cf. xvrr, 8-14). Laissons-nous donc dire que — « la Bête qui monte de l’abime fera guerre avec eux, les vaincra et les luera ». — Ce trait des deux témoins est pris du com-

* Et leur cadavre sera sur la place de la grande ville, mentaire que l’apocalytique juive faisait de Daniel, et adapté à l'espérance chrétienne, en sorte que la question de source ne se poserait guère plus rigoureusement pour notre chapitre que pour mainte autre partie du livre, si le fragment n'était isolé, et d'un caractère si particulier. C'est le seul endroit de l'Apocalypse où l’Antichrist soit mis en rapport avec Jérusalem, et l’on aurait tort de supposer (avec WELLHAUSEN, 17) que la source le mettait en rapport avec Rome; mais il est permis de se demander si la source désignait déjà l'Antichrist comme « la Bête qui monte de l’abîme », vu que, dans Daniel (loc. cit.),il y a quatre bêtes qui montent successivement « de la mer », et qu'il est dit seulement de la dernière qu’elle « fait la guerre aux saints et l'emporte sur eux ». Il est vrai, la suite de cette analyse le montrera, que la concentralion des quatre bêtes de Daniel en une seule, qui est l’empire romain, semble antérieure à l’auteur de l’Apocalypse, mais le rattachement du présent morceau à ce qu'on lira plus loin de la Bête n'est pas autrement facile à réaliser, et il se pourrait que notre fragment ne vint pas de la source d’où proviennent la description de la Bête et de ses exploits. Mais, s'il est probable que la mention de la Bète en cet endroit vient ici de notre auteur, il est superflu de spéculer sur ce qu'on pouvaitlire dans la source (cf. CnaRLes, I, 285). « Et leur cadavre sera sur la rue de la grande ville », — dans la suite du livre, c'est Rome qui est ainsi appelée ; mais, pour cette raison même, l’auteur s'explique, afin de signifier clairement qu'il s'agit d’une autre « grande ville ». On s’est autorisé de ce trait et du singulier : « leur cadavre » (certains témoins ont ici le pluriel, et tous l’ont à la fin de xx, 9), pour soutenir que la grande ville est Rome et que même il s’agit d'une prédication qui serait faite à Rome par un seul témoin, prophète juif, à linstar de Jonas, et qui lui coûterait la vie (WELLHAUSEN, Loc. cit.). Le «cadavre » (rrôus) crée une difficulté qui est plutôt accrue qu’atténuée par le fait que plus haut (x1, 5) il a été question de « leur bouche ». A la rigueur, cela peut s'entendre collectivement (cf. CHARLES, I, 286) ; mais il paraît bien aussi que le pouvoir de changer les eaux en sang (Moïse) vient en surcharge du

Qui est appelée spirituellement Sodome et Egypte, Où leur Seigneur àussi a été crucifié.

pouvoir d'empêcher la pluie (Elie); il se pourrait que le rédacteur ait réuni deux témoins entre lesquels hésitait la tradition juive, et que la source n'ait eu en vue qu’un seul témoin, Elie, celui que recommande la tradition la plus ferme. Mais le point central de la description, le lieu où le témoin exerce son ministère pendant les trois ans et demi de l’abomination ne peut être que Jérusalem. Il n’est pas étonnant que celle-ci soit appelée « ville sainte » (11, 2) quand il s’agit d’en annoncer la profanation, et « grande ville » quand il s’agit de montrer le cadavre du témoinsur la voie publique, dans la ville, « Sodome et Egypte», qui tue les prophètes (Mr. xxur, 37 ; Lc. xx, 14) et où se

rencontrent des gens de toute nation. La ville, d’ailleurs, n'est

pas tellement considérable, puisque l’auteur, finalement, en évalue la population à soixante-dix mille habitants. On doit noter que, dans la perspective, Jérusalem devient pour trois ans ei demi comme le centre du monde.

C'est — « la grande ville qui est appelée spirituellement », — en langage mystique et chez les prophètes, mais qui dans lelangage ordinaire porte un autre nom, — « Sodome et Egypte ». — Avec un peu de bonne volonté l’on peut trouver que Jérusalem est appelée Sodome dans Isaïe (1, 9-10), et dans Jérémie (xxx, 14), surtout dans Ezéchiel (xvr, 46, 48-49); mais il est plus difficile de trouver un passage spécial où elle serait appelée Egypte. — « Où leur Seigneur aussi a été crucifié ». — Le crucifiement du Seigneur a eu lieu dans la même ville où doivent périr ses deux témoins. On ne trouvera pas dans tout le livre une allusion plus claire à un point quelconque de l’histoire évangélique. Ce n’est pas motif pour suspecter l’allusion et la regarder comme une surcharge à l'égard de son contexte immédiat. L’allusion appartient à la glose de notre auteur sur la mort des deux témoins (on reconnait son style dans ru xakeirar mr. : cf. CnarLes, [, 287). Il convient plutôt de remarquer que le Christ n’est plus censé parler ; c’est le prophète lui-même qui explique le rôle et le sort des deux témoins ou qui est censé en avoir la vision (probablement depuis xt, 4).

* Etdes (gens) de (tous) les peuples, tribus, langues et nations Regardent leur cadavre trois jours et demi ; Ils ne laissent pas déposer leurs cadavres en tombeau.

€ Et », — la ville étant foulée par les Gentils, — « des gens des peuples, tribus, langues et nations » — qui sont par le monde — « voient leurs cadavres trois jours et demi », —- et se repaissent de ce spectacle. L'on est ici en pleine fiction. Les

trois jours et demi font une demi-semaine de jours, analogue à. la demi-semaine d'années qui marque la durée de la grande abomination. Ce trait n’est donc pas directement emprunté à la

tradition concernant la résurrection de Jésus ; il ne laisse pas d’y être quelque peu apparenté. — « Etils ne permettront pas que l'on déposeleurs cadavres en tombeau ». — Ce sont des païens qui font cela, empèchant les Juifs de se débarrasser des cadavres. Il en va résuller que la résurrection des deux témoins sera publique, ce qu’on n’a point osé supposer pour Jésus ; mais l'au-

teur, qui ne s'embarrasse pas pour si peu, saura bien dire com-.

ment le fils de la Femme céleste (x1r, 5) a été «ravi vers Dieu et son trône ». Force est de conclure pourtant, ou qu'il ne connaît pas ce que nous appelons tradition évangélique, ou, plus vraisemblablement, qu’il n'y attache pas encore assez d'importance pour que sa pensée soit dominée par elle.

« Et les habitants de la terre ». — Non pas seulement ceux de toutes les nations qui sont dans la ville, non plus ceux de la Palestine, ce qui dérangerait l'équilibre du récit, mais les habitants de toute la terre alors connue, le ministère des deux témoins, bien qu'ayant eu Jérusalem pour centre, ayant été une lutte contre la puissance ennemie de Dieu et maîtresse de l'univers, et les fléaux qu’ils ont déchaînés s'étant fait sentir directement ou indirectement par toute la terre. Rien absolument n’invile à supposer que la luite des témoins aurait été conçue d’abord comme s’exerçant contre un faux Messie juif et dans les limites de la Judée. Conçoit-on qu'un rêve messianique, aux temps romains, ait pu s’enfermer strictement dans les limites de la Palestine ? Et si le Messie est nécessairement juif, l’Antichrist, presque aussi nécessairement, incarne la puissance romaine,

214 APOCALYPSE DE JEAN, xI, 10-11

50 Et les habitants de la terre se réjouissent à leur sujet,

Ils se félicitent X

Ets’envoient présents mutuellement,

Parce queces deux prophètes tourmentaient les habitantsde laterre. © Et après les trois jours et demi,

Souffle de vie (venu) de Dieu est entré en eux,

Ils se sont mis sur leurs pieds,

Et grande frayeur est tombée sur ceux qui les regardaïient.

« Tous les païens donc — « se réjouissent à leur sujet », — contents de leur mort, heureux d'être débarrassés d'eux ; — «ils se félicitent, s’envoient mutuellement des présents », — en

témoignage de mutuelle congratulation (ef. EsrTx. 1x, 19, 22 ; NÉH. VIN, 10, 12) — « parce que ces deux prophètes », — avec leurs fléaux, — « tourmentaient ceux qui habitent sur la terre ». — On objecte que toute la terre n’a pu être avertie en trois jours et demi de ce qui s’est passé entre les deux témoins et la Bête. Rien n’est plus vrai, s’il s'agissait de réalité. Mais, dans une fantasmogorie de ce genre, où tout se fait par magie divine ou dia- bolique, le merveilleux ne se mesure pas aux conditions d’une exacte possibilité. L'auteur a ses raisons pour marquer les trois jours et demi, il en a pour dire la joie universelle, et il ne s'inquiète pas de savoir combien il faudrait de temps pour que la nouvelle de la mort des deux prophètes arrivät de Jérusalem à Rome ; il dit à sa façon l'impression produite par la mort des prophètes, selon que cette mort est venue à la connaissance des peuples qu’ils ont stupéfiés de leurs miracles.

« Et après les trois jours et demi », — ci-dessus indiqués (quelques témoins n’ont pas +ä devantzosis nuécas xTh.), de cette mort sans sépullure, — « un souffle de vie » venu « de Dieu est entré en eux, ils se sont mis sur leurs pieds ». — Ainsi la résurrection des deux témoins est conçue et décrite d’après Ezéchiel (xxxvir, 5, 10) ; ce ne sont pas précisément les âmes des deux défunts qui reprennent possession de leurs Corps, mais un souflle ou un esprit qui vient de Dieu ranime les cadavres et fait que les deux hommes sont de nouveau vivants, debout sur leurs pieds. — « Et une grande crainte tomba sur ceux qui les régardaient » — ainsi ressuscilés. — « Et ils entendirent. »

# Etils ont entendu grande voix du ciel, Qui leur a dit : « Montez ici. »

Ils sont montés au ciel duns la nuée, Et lés ont regardés leurs ennemis.

“ Et en ce moment-là Advint tremblement grand ;

— Probablement les deux prophètes, la foule présente étant d'ailleurs censée entendre pareillement. Un certain nombre de témoins lisent : « et j'entendis », ce qui serait assez dans la manière de l’auteur, mais la variante pourrait aussi bien s’expliquer par là, et l’on aurait moins facilement substitué : «ils éntendirent » à : « j'entendis » (dans la source, s’il n’y avait qu’un seul témoin, « il entendit » ne faisait pas équivoque). — « Une grande voix », — peut-être la voix de Dieu, ou bien, pour notre auteur, celle du Christ (cf.1v, 1), — « venant du ciel, qui leur disait : « Montez ici ». — C'est ce qui a été dit (1v, 1) au prophète lui-même, et l'ascension de ces ressuscilés, comme celle du prophète, s'opère au même instant, par la volonté d’en

. haut, l’ordre donné étant pour signifier cette volonté plutôt que pour faire appel à l’obéissance de ceux qu’il concerne. — « Et ils montèrent au ciel dans la nuée », — comme les Actes (4, 9) le disent du Christ. Rien ne rappelle la mise en scène de l’ascension d'Elie dans un char de feu (II, Rors, 11, 11). Dans l’Assomption de Moïse (CLEMENT d'Alexandrie, Strom. VI, 15), le législateur est enlevé au ciel ; d’après Josèphe (Ant. IV, 8, 48), il a disparu dans une nuée :-notre texte combinerait les deux traditions (Cuanzes, I, 291). Il est possible que l’ordre céleste ct la facon d’en dire l'exécution ne soient que pour accentuer le miracle accompli publiquement devant les incroyants. — « Et leurs ennemis les regardèrent » — monter ainsi vers les cieux. Mais ils n’en furent pas quittes pour si peu.

« À la même heure », — au terme des trois jours et demi et en accompagnement du miracle de l’ascension, — «il y eut grand tremblement de terre », — comme Matthieu en a mis en accompagnement de la mort (Mr. xxvu, di) et de la résurrection du Christ (Mr. xx vu, 2); mais celui-ci est plus funeste en ses elfets, et il n’y a pas lieu de supposer que notre auteur, qui use volon-

LP Be L “

: RENÉE Re Arr 216 APOCALYPSE DE JEAN, XI, 13 É

Le dixième de la ville tomba, Et périrent dans le tremblement sept mille personnes ;

Les autres furent effrayés, Et ils donnèrent gloire au Dieu du ciel.

tiers du tremblement de terre (cf. vr, 12), pourrait avoir imité le premier évangile. — « Le dixième de la ville tomba. » — Ne pas demander pourquoi les neuf autres dixièmes n'ont pas souffert. L'auteur est coutumier de ces fractionnements. Le tremblement de terre fait tomber un dixième de la ville et, par la même occasion, fait périr un dixième des habitants; on nous dit le chiffre exact des victimes. — « Et il périt dans le tremblement de terre sept mille personnés. » — Si la population de Jérusalem se trouve ainsi évaluée à soixante-dix mille âmes et que l'évaluation soit à peu près juste, l’auteur pourrait bien ne l'avoir pas fait exprès. Etant données les habitudes de l’apocalyptique, il ne pouvait dire que sept mille, s'il voulait marquer un chiffre assez considérable. Mais il aurait bien su en trouver un plus fort s’il s’agissait de Rome. — « Les autres furent effrayés, et ils donnèrent gloire au Dieu du ciel. » — On doit voir là une conversion (cf. 1x, 20-217 ; XVI, O, II, pour un effet contraire). La formule : « glorifier le Dieu du ciel », n’équivaut pas à : « se converlir au Dieu unique » (voir les passages qui viennent d’être cités, où les païens sont.dits ne pas «se repentir » de l’idolâtrie), et ne prouve pas que l’auteur pense à une ville de païens, qui serait Rome (WELLHAUSEN, loc. cit.). Le Dieu des Juifs est appelé « Dieu du ciel » dans Esdras (v, 12) et Néhémie (1, 4, 5), et cette formule ou des formules semblables se rencontrent souvent dans les derniers livres du canonet dans les apocryphes: Par conséquent l'auteur annoncerait la conversion des Juifs comme devant se produire avant la parousie. Notre voyant, qui a écrit sous Domitien, ramènerait donc avant la fin à Jérusalem les Juifs qui n'y étaient plus depuis l'an 70, ou bien il entendait plus ou moins allégoriquement la donnée de la source. Au surplus, comme il ne se pique pas de logique ni de vraisemblance, il a fort bien pu s'approprier l’oracle du prophète juif, sans s’inquiéter beaucoup de la façon dont la chose pourrait se réaliser.

La conversion in extremis de Jérusalem ressemble un peu à

ns

“ Le second « maiheur ! » est passé :

Voiei le troisième « malheur ! » qui vient bientôt.

celle de Ninive (Jon. xx, 5-10), commela résurrection après trois jours et demi rappelle l'aventure de Jonas. L'ensemble de la description ne laisse pas de présenter un rapport singulier avec la légende relative à la prédication, à la mort, à la résurrection et à l'ascension du Christ. Cependant ce n’est pas d’après cette légende que la description a été construite; description et légende sembleraient plutôt en rapport avec un thème antérieurement donné. Et plus déconcertant encore sera le chapitre suivant, où nous trouverons un mythe du Christ qui ressemblera beaucoup moins à la légende de l'Evangile que ce mythe des deux témoins, d'après lequel Jérusalem, détruite seulement au dixième et désormais convertie, setrouve prête pour l'avènement glorieux du Messie.

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