‹ L'Apocalypse de JeanChapitre 42 sur 65 · XV. — La BÈTE ET SON AUXILIAIRE · texte numérisé non relu

XV. — La BÈTE ET SON AUXILIAIRE

/ La Bête qui va monter de la mer est apparentée au monstre du chaos, elle est comme un dédoublement et une incarnation de Satan, et par elle va se réaliser le règne de l’Antichrist (XI, I- 10). Cette Bête elle-même est comme dédoublée dans une autre, qui lui sert d’auxiliaire et la fait adorer (xnr, 11-17). Quant au nom personnel de la Bète, les habiles peuvent le deviner dans son chiffre, 666 (xx1x, 18).

« Et je vis, montant de la mer », — comme les quatre bêtes de Daniel (vir, 3), qui sembleraient ici rassemblées en une seule, l'empire romain. Pour les Orientaux, les Romains arrivaient de la mer, puisqu'ils venaient de l'Occident. Mais il y a un rapport originel entre la mer et la puissance du chaos, devenue dans la tradition apocalyptique la puissance ennemie de Dieu. Dans Daniel (vrr, 2-8), la quatrième bête est l'empire grec, qui doit faire place au règne des saints ; le règne des saints n'étant pas venu, et l'empire romain ayant pris la place de l'empire grec, on ne tarda pas à admettre que la quatrième bête de Daniel était l’empire romain, et l’exégèse chrétiennea suivi en ce pointl’exégèse juive (cf. CHARLES, 1, 345). — « Une bète qui avait dix cornes et sept têtes ». — Plus haut le Dragon avait sept têtes et dix cornes, avec sept diadèmes pour les sept têtes ; ici les cornes viennent en premier lieu, et la Bète a — « sur ses cornes dix diadèmes ». — Ainsi le nombre des diadèmes correspond à celui des cornes, mais un diadème est mieux placé sur une tête que sur une corne. On ne voit pas bien pourquoi les cornes ont été nommées avant les têtes (cf. xx, 3) ; etilest presque ridicule

Et sur ses têtes noms de blasphème.

? Et la bêle que je vis Etait semblable à léopard;

de dire que. la Bête sortant de la mer, on a vu les cornes avant les têtes. Mais, sous peine de se répéter, l’auteur ne pouvait pas dire ici, comme il l'a dit pour le Dragon, que la Bête avait sept têtes et dix cornes, avec des diadèmes sur les sept têtes ; il varie. — et l’on peut croire qu'il corrige sa source, — en donnant relief aux dix cornes qui sont pour lui dix rois, et en leur attribuant des diadèmes en cette qualité (les rois parthes, alliés de l'Antichbrist pour détruire Rome, ne sont pas considérés comme vassaux de Rome); et il trouve autre chose pour garnir les sept têtes, qui pour luisont sept empereurs romains (XVII, 9-10). CEE sur ses têtes », — qui doivent avoir aussi leur ornement, — «des noms de blasphèmes ».— Ge pourrait être noms de dieux paiens en série, comme dans les litanies religieuses et dans les formules magiques, ou plutôt les titres religieux de Rome et de l'empereur (cf. Bocr, 29). Plus loin (xvux, 3), c’est toute la Bête qui est remplie de ces noms. Des témoins autorisés ont le singulier (6voua) : s’il n'y a qu'un nom de blasphème sur.toutes les lêtes, c’est Le titre divin (s:$Bas70:); si les noms sont différents, c’est le nom de chaque empereur avec ses titres (CHarLes, I, 348). Les dix cornes viennent de Daniel (vixr, 7-20), et ces dix cornes

. sont dix rois, comme, dans Daniel, (vrr, 24), les dix cornes de

la quatrième bête. On a supposé que les sept têtes de la Bête avaient été obtenues en annexant aux quatre têtes de la troisième bête dans Daniel (vx, 6) les rois têtes qui appartenaient respectivement aux trois autres bêtes ; l'hypothèse paraîtra moins nécessaire si l’on considère que le Dragon aussia sept. têtes, et que ce monstre pourrait les avoir eues avant d'entrer dans la tradition apocalyptique. IL est vrai que l'auteur a soin d'attribuer à la Bète, qui estla quatrième de Daniel, les attributs des trois premières ; mais cette circonstance ne prouve pas précisémentqu'il ait additionné toutes les têtes pour en pourvoir la Bête en laquelle se concentre toute là puissance des précédentes.

«Et la bête que je vis était semblable à un léopard », — la troisième bête de Daniel (var, 6); — « sés pieds étaient comme

APOCALYPSE DE JEAN, XIII, à

Ses pieds étaient comme (pieds) d'ours, Sa bouche comme bouche de lion.

Et le Dragon lui donna sa puissance, Son trône Et autorité grande.

-* Et l’une de ses têtes (était) comme frappée à Sn

ceux d'un ours », — deuxième bête de Daniel (vrr, 5); — « sa bouche comme la bouche d’un lion », — première bête de Daniel (vi, 4). Seulement l’auteur paraît oublier que, la Bête ayant sept têtes, il lui faudrait une bouche pour chaque tête. Ces figures fantastiques étaient familières à la mythologie astrale ; mais la présente est composée par notre auteur sur les données de Daniel, en conformité de ces images dont l'origine remonte aux plus anciennes religions. —- « Et ie Dragon lui donna sa puissance ». — L'intervention du Dragon fait la liaison essentielle de cette vision avec la précédente, et il n’est pas autrement nécessaire de supposer que le Dragon s'était transporté au bord de la mer pour appeler la Bète. — « Son trône ». — Dans la lettre à Pergame il a été question du trône de Satan (xx, 13), et le trône de la Bête sera mentionné plus loin {xvr, 10). Le Dragon avait son trône au ciel : ce n’est pas celui-là qu'il donne à la Bête ; mais c'est à raison de ce trône céleste qu'il est censé avoir un trône où il fait asseoir maintenant la Bête; pour notre auteur, ce trône est le culte païen et idolâtrique, attribué maintenant à Rome et à l’empereur. — « Et grande autorité ». — L'empire universel de Rome embrasse le monde païen presque en entier ; c’est pourquoi l’on peut dire que le pouvoir et Pautorité du Dragon sont cédés à la Bête, ainsi que son trône. L'auteur paraît se complaire dans l'énumération qui accentue la communication de puissance et fait de l’empereur romain le vicaire de Satan ; on peut croire qu’il y a mis du sien (probablement ty ÔUvauty abroÿ mai tov Doévoy adroÿ. Crares, I, 341. Pour l’idée, cf. Le. 1v, 6-7). La conséquence naturelle de ce pouvoir si grand est l'admiration des peuples et le culte rendu par eux à la Bète : ce qui est dit de la tête frappée à mort et guérie (xrn, 3, a-b) pourrait être considéré comme une enclave rédactionnelle (cf. Cnares, I, 341).

« Et une de ses têtes comme frappée à mort ».—Il faut sous-

Et sa blessure mortelle fut guérie ; Et toute la terre fut en admiration derrière la Bête.

entendre : « je vis » (avant miuy éxr@v xepakv xrÀ.). Les têtes sont aussi des rois, c’est-à-dire des empereurs, bien qu'on ne l'ait pas dit : ce symbolisme sera expressément formulé plus loin (xvir, 9-11). L'empereur dont on dit ici qu'il est mort et quil à revécu est celui dont on dira qu'il était l’un des sept et qu’il sera le huitième : c’est Néron. César est hors de cause, car on ne l’a pas cru vivant après sa mort, et l’on n’a pas attendu sa restauration; il en va de même pour Caligula. Le prophète voit la tête « comme frappée à mort » (6: ésoxyuévny). Le «comme » dit amanière dont se présente la chose et ne signifie pas que la mort n'ait été qu'apparente. Le cas est le même que pour l’Agneau, dont on a dit aussi qu'il était « comme tué » (v, 6); et la correspondance est certainement voulue ; la Bête aux sept têtes et aux dix cornes s'oppose à l’Agneau qui a sept cornes et sept yeux, et la tête frappée à mort s'oppose au Christ immolé : il est de fait que les deux figures, celle du Christ et l’on peut dire celle de l’Antichrist, se font pendant aussi bien dans la résurrection. On avail commencé par croire que Néron n'était pas mort, qu’il était caché chez les Parthes et qu'il reviendrait; et finalement on supposa qu'il était mort, mais qu'il ressusciterait. Au moment où se place la rédaction chrétienne de notre vision, la tête est frappée à mort, Néron est dans la tombe; mais l’auteur le voit, dans un avenir prochain, ressuscitant et régnant avec la Bête par la grâce du Dragon, durant les courtes années où sévira la rage de celuici. Les résurrections ne coûtaierit pas cher en ce temps-là: on a pu voir ressusciter les deux témoins du Christ (xx, 11), et nous aurons à parler bientôt de Simon le Magicien. Ici, d’ailleurs, l’auteur, qui reviendra plus loin sur le sujet, ne parle de la résurrection de Néron qu’en termes voilés. —« Et sa blessure mortelle fut guérie ». — La tête’ qui était morte reparut vivante. N'était le contexte, « le coup mortel » pourrait être une maladie, mais la têle a été « tuée » comme l’Agneau. — « Et toute la terre fut en admiration derrière la Bête », — après avoir été témoin d’un tel prodige. Le trait, s’il avait été originairement en rapport avec quelque manifestation historique de faux Néron, ne serait plus

Ils adorèrent le Dragon,

Parce qu’il avait donné le pouvoir à la Bète, Et ils adoreérent la Bête, disant : *

« Qui est semblable à la Bête,

Et qui peut lutter avec elle ? »

maintenant que mythe ; mais .il peut fort bien se rattacher, comme ce qui suit (xx, 4), à la communication que le Dragon a faite de son pouvoir à la Bête. |

Il est curieux que, pour ce miracle, le monde adore le Dragon et la Bête, puis qu'une seconde Bète moins formidable, ultérieurement qualifiée de faux prophète, fasse adorer la Bète seule. Il doit y avoir en tout cela de la combinaison (CHARLES, {, 351, no-: tant la correspondance de xr11,3 et de xvir 8 : « et ceux qui habitent sur la terre seront en admiration. voyant la Bête », ete., croit à une source hébraïque que l’auteur aurait mal lue, en traduisant lui-même dans xiu, 3, et dont il aurait donné la vraie traduction dans xvir, 8, d’après une version grecque du même document. Grande complication d’hypothèses. IL est sùr que xvir reprend le thème de xIIT, 1-10, mais surtout en manière de paraphrase et d'explication. La description de la Bête, dans xXnx, 1-10, se tient plus près de la source, et il est plus facile d'y distinguer des éléments rédactionneis qui sont confondus dans le commentaire de xvus. La phrase : « Et toute la terre fut en admiration derrière la Bête », n’est pas tellement inconcevable, puisque, en vertu du pouvoir conféré par le Dragon, les peuples de la terre suivent la Bète).

« Ils adorèrent le Dragon », — les faux dieux personnifiés en

Satan, — « parce qu'il avait donné autorité à la Bête », — Rome impériale, — et ils adorèrent la Bête », — Rome et l’empereur, — « disant : « Qui est semblable à la Bête et qui peut

combattre avec elle ? » — Ce sont les formules que l'Écriture emploie pour caractériser la souveraine puissance de Dieu (Ex. xv, rl 220 XIV, *LVI,00 MICH VIT, 18”; Ps. xxxv, 10; cx1xt, 5). Par conséquent, ces propos ne caractérisent pas précisément la force brutale par laquelle Rome s’imposait à l’hommage des provinces, mais la grandeur de sa puissance, le prestige divin dont Satan a entouré Rome et l'empereur romain.

* Et lui fut donnée bouche Disant grandes choses et blasphèmes ; Et lui fut donné pouvoir De subsister quarante-deux mois.

‘Et elle ouvrit sa bouche Pour blasphèmes contre Dieu, Pour blasphémer son nom Et son tabernacle, Ceux qui habitent au tabernacle du ciel ;

C'est contre cette apothéose que le christianisme s’insurge et que fulmine notre prophète. — « Et une bouche lui fut donnée, qui disait grandes choses et blasphèmes ». — Trait emprunté à Daniel (vir, 8, 20, 25), où il concerne Antiochus Epiphane. — « Et il lui fut donné de subsister quarante-deux mois ». — Littéralement : « Et fut donné à lui pouvoir de faire quarante-deux mois ». Toujours les trois ans et demi. Par conséquent, ce règne de la Bète n’est pas autre chose que le règne du Dragon- Salan, la brève période de violence et d'impiété persécutrice en suite de laquelle apparaitra le Christ. L'auteur va insister sur les blasphèmes en paraphrasant Daniel ; l’utilisation qu’il fait de ce prophète donne à croire qu'il ne voyait aucunement l'empire des Séleucides dans la quatrième bête et qu’il regardait la prédiction de Daniel touchant le quatrième empire, les trois ans et demi d'oppression et lé règne des saints, comme restant

à accomplir : c'est pourquoi il ne se fait aucun scrupule de la

rééditer.

«Et elle ouvrit sa bouche pour des blasphèmes contre Dieu», — ce qui est expliqué ensuite : — « pour blasphémer son nom et son

tabernacle », — non paske temple de Jérusalem, que l’auteur chrétien sait fort bien n'exister plus, mais le temple céleste, le ciel

même, Car l'auteur ajoute une nouvelle explication, ne réussis-

sant pas à trouver la formule qu'il cherche, préoccupé de suivre Daniel en l'interprétant, et ne voulant pas abandonner son formulaire plus où moins mystérieux ; selon lui le nom de Dieu et son tabernacle équivaut à : — « Ceux qui ont

leur tente » — ou tabernacle — « au ciel » (roùs y +6 O0DAVE TXNYOUv-

tas). — Transposition de ce que disait Daniel (vu, 10-11) de la

y, ET J

4 RE = APOCALYPSE‘DE JEAN, XII, 7-8 \ 251 E E * Rt lui fut donné de faire combat avec les saints Œ | Et de les vaincre. :

; Et lui fut donné pouvoir : | sr

- Sur toute tribu, peuple, langue, nation ; 15

“Et l’adoreront tous les habitants de la terre

révolution religieuse essayée par Antiochus Epiphane. L'empire satanique, durant les années de la dernière crise, accen-

__ tuera son caractère d’impiété envers Dieu et la hiérarchie céleste, par le fait qu'il voudra imposer de force aux chrétiens et son idolâtrie et le culte impérial. Si le «et » devant : « ceux qui ont

tente au ciel », était mieux attesté, les habitants du ciel seraient

__ sûrement les anges ; il est difficile d'entendre la leçon la plus

sûre comme visant simplement Dieu et le Christ. Si le passage

vient d’une source juive, contemporaine de Caligula ou de Né-

Fe ron, le premier auteur entendait par « tabernaele » le temple.

. Îlest plus difficile d'admettre (avec Cuarves, I, 352) que le pro-

: phète chrétien aurait, par jeu de mots, employé le mot « tente » {sxnvi) pour désigner « la présence » (shekinä) de Dieu au ciel. Au surplus, l'explication « ceux qui habitent, etc. » pourrait être une glose surajoutée,

« Et il lui fut donné de faire combat contre les saints et de

7 les vaincre. » — Extrait de Daniel (vrr, 21). Plusieurs témoins gs ee l'omet'ent, mais ce pourrait bien être par suite d’un accident de Le 3 copie (chute de La première des deux propositions commençant ee par xal 8060n adr®). Il ne s’agit pas plus de la destruction de î #4 Jérusalem que de la persécution de Néron, mais de la persé- x : cution à venir, la rage d'idolâtrie qui caractérisera le règne du - de Dragon ; durant cette période, les saints seront vaincus par la SR Bête, du moins extérieurement, parce que le culte de Dieu ét BELCE du Christ sera entièrement proserit et les saints poursuivis, sans a | RE. que le pouvoir de la Bête subisse la moindre atteinte. L'empire RSS de la Bête s’étendra sur toutes les nations. — « Et lui fut pe donné pouvoir sur toute tribu, peuple, langue, nation ». — Vo- + cabulaire de Daniel (v, 19 ; on peut trouver l'idée dans Dax. 2e

, . » a à xIr, 23), mais glose du rédacteur, assez mal venue en cet endroit, — « Et tous les habitants de la terre l’adoreront ». — L'auteur “3 oublie qu’il soit l'avenir, etil parle au futur, comme un homme 2

Dont le nom n’est pas écrit Au livre de la viede l’'Agneau immolé, > Depuis la fondation du monde.

* Si quelqu'un a oreille, Qu'il entende.

1 Si quelqu'un est pour captivité, En captivilé il va;

qui l’annonce. Tout le monde adorera la Bête ; mais cela s’entend du monde païen, car les chrétiens ne tomberont pas dans cette abomination ; il s’agit de ceux — « dont le nom n’est point écrit au livre de la vie de l’Agneau immolé, depuis le commencement du monde ». — Le livre de la vie est le livre de l’immortalité, où sont inscrits les élus (cf. xx, 5). La mention de l’Agneau pourrait sembler superflue et suspecte d’interpolation, s'iln’y avait une raison pour l’auteur de rappeler que ceuxlà sont inscrits au livre de vie, qui ont été purifiés par le sang de l’Agneau et qui sont sauvés par la foi du Christ (cf. xxI, 27). Les mots : « depuis la création du monde », ne se rapportent pas à l’immolation de l’'Agneau, mais à l’inscription au livre de vie (cf. xvix, 8). Si ce trait vient de source, comme il est probable, le premier auteur disait des adorateurs de la Bête, que leur nom n'avait pas été « inscrit dans le livre de vie au commencement du monde ». L’addition de « l'Agneau » est visiblement artificielle, et celle de « l'Agneau immolé », tout à fait lourde, fait équivoque, parce qu’on pourrait se demander si ce n’est pas l'Agneau qui aurait été immolé depuis le commencement. Mais ce serait une singulière façon de dire qu'il a été prédestiné à limmolation (cf. I PrEr. 1, 19-20).

Comme l’auteur vient de révéler en termes mystérieux une chose importante, il insiste : — « Si quelqu'un a oreille qu'il entende ». — Avec un peu d'attention le lecteur comprendra ce que parler veut dire (cf. 11, 7). On ne croyait pas pouvoir se risquer à prophétiser, en termes propres et clairs, la ruine de Rome et son châtiment. Du reste, que les fidèles ne s'effraient pas de la terrible épreuve qui vient d’être annoncée ; mais que chacun se confie à Dieu. — « Si quelqu'un mène en captivité, en captivité il va. » — Le mot « mène » (äx&y<t) manque

Si quelqu'un est pour étre par épée tué, Celui-là sera par épée tué.

Là est la patience Et la foi des saints.

“ Et je vis une autre bête

dans un très grand nombre de témoins, et plusieurs de ceux quine l'ont pas n’ont qu'une fois « en captivité ». Mais l'équilibre de la phrase et de la pensée réclame la même construction que dans la seconde partie du verset. N’était cette seconde partie, on pourrait entendre : « Qui va en captivité y aille » et ne s'inquiète pas de son sort (JÉR. XV,2 ; XLIIL, IX, aurait inspiré l’auteur). Seulement on ne s’attend pas à ce que cette idée soit lâchée tout de suite pour une idée tout autre. — (Si quelqu'un par l'épée tue, il feut que par l'épée il soit tué » . — Le sort des persécuteurs est marqué d'avance par une loi proverbialement connue (cf. Mr. xxvr, 32). Que les croyants se disent donc que ces violences ne sont.pas à imiter, même en manière de représailles apparemment légitimes. On pourrait, il est vrai, obtenir l’unité de sens en entendant : « Qui est pour captivité, en captivité va, et qui par épée tuerait, par épée serait Lué » ; mais on forcerait le sens naturel du second membre de phrase qui est une assertion positive, et avec ce résultat, de présenter la captivité comme le plus grand danger auquel: le chrétien soit exposé. L'interprétation proposée d’abord donne un sens plus facile, mais qui, au point de vue logique, a l'inconvénient de présenter comme objet de la patience des croyants un motif secondaire de cette patience, le châtiment des persécuteurs. Il est donc permis de coupçonner (avec WELLHAUSEN, 22 ; CHARLES, I, 357) le second membre de phrase d'avoir été retouché par influence de Matthieu (loc. cit.), et de lire (ms. A): —« Si quelqu'un est pour captivité, en captivité il va; si quelqu'un est pour être par épée tué, celuilà par épée sera tué » (cf. JÉR. XLIIX, II, SUPr. cit.). Le croyant doit ètre prêt à supporter la captivité et la mort, si telest son destin. — « Là est la patience et la foi des saints ». — C'est là que doivent se montrer et s'exercer la patience des saints (cf. XIV, 19) et leur foi, qui les sauvera.

Mais voici venir la seconde Bête. — « Et je vis une autre

pee

Monter de la terre, rh Qui avait deux cornes pareilles à celles d'agneau, Et qui parlait comme dragon.

bête montant de la terre », — à la différence de la précédente, qui montait de la mer. Ce trait ne prouve aucunement que la seconde Bête appartienne plus que la première à la province d'Asie (cf. Dan. vus, 17). La seconde Bête — « avait deux cornes pareilles à celles d’un agneau ». — D'où l’on peut inférer que l'aspect de cette autre bête n'avait rien de terrifiant. Plus loin elle sera simplement qualifiée de faux prophète (xvx, 13 ; XIX, 20 ; xx, 20). Ce pourrait done bien être un individu, comme la tête blessée à mort, et une personnalité religieuse qui serait censée se mettre au service du polythéisme romain et du culte impérial ; ce faux prophète n'aurait d'un agneau que l’apparence, et il serait un loup en réalité (cf. Mr. vrx, 15), — « Et elle parlait comme un dragon », — pour séduire les hommes, comme Je serpent de la Genèse (nr, 13), et pour les amener à adorer la Bête, ainsi qu’il va être expliqué. DES Cette seconde Bète pourrait bien être une création de l’auteur et n'avoir pas plus que la première de prototype distinct dans

la mythologie astrale. Le rapport de cette bête avec une per-

sonnalité religieuse des premiers temps chrétiens n’est pas plus à écarter sans discussion que celui de la tête blessée de la première bête avec le personnage historique et mythique de Néron. Parmi les identifications qai ont été proposées, une seule mérite d’être retenue au moins à titre hypothétique, celle d’un personnage qui a sa légende et même son mythe, et à l'égard duquel le christianisme des premiers temps témoigne une profonde antipathie, comme si la secle qui se réclamait de son nom avait été à tous égards une concurrence dangereuse : c’est Simon le Magicien. La tradition le met en rapports bienveillants avec Claude ou avec Néron ; la seele paraît avoir eu la faveur des pouvoirs établis ; il semble bien aussi que les sectateurs de Simon le disaient ressuscité. Etait-il si difficile pour notre voyant de concevoir que ce rival plus que suspect ressusciterait avec

Néron pour faire les affaires de la Bête pendant le combat des

trois ans et demi ? Il y aurait ainsi motif spécial à ce que la se-

1 2 APOCALYPSE DE JEAN, XIII, 12 255 Fa “Tout le pouvoir de la première Bête | e a Elle exerce devant elle, d . FE A Et elle fait que la terre et ses habitants AE > Adorent la première Bête EEE “4 : Dont a été guérie la blessure mortelle, : re conde Bête monte de la terre. On hésite à rapprocher nos deux & 4 monstres de Béhémoth et de Léviathan, bien que, d'après Hénoch os: (Lx, 7-9; cf. Ap. de Baruch, xxix, 4 ; IV Espr. vi, 49-52), le F 4 monstre femelle Léviathan habite l’abîme des mers, et le monstre Sn mâle Béhémoth un désert à l’ouest du jardin où demeurent les De élus et les justes (cf, MarTIN, Le livre d’Hénoch, 120). Beaucoup 4 (entre’ autres, CHARLES, !, 355) pensent que la seconde Bête est SRE le sacerdoce de Rome et d’Auguste, — ce qui ne s'accorde guère FES avec la description symbolique, — ou bien un proconsul d'Asie a qui aurait fait beaucoup de zèle pour le culte impérial (J. Wexss- «LÉ TS 4 HerrmüLeer, 293; RENAN, 353 : «un ardent néronien, qui joignait A ë à sa passion politique des prestiges de sorcier »), — hypothèse PRE Le qui ne convient pas mieux à la deseription dont il s’agit. — Le . . F double de l'Antichrist ne doit pas avoir historiquement plus de | #5 consistance que Néron ressuscilé, mais il peut être une person- es nalité dont le mythe était lié, pour les chréliens, à celui de 155 Néron. Var HO . «Etelleexerce toutle pouvoir de la première Bête devant elle ». PRE — L'autorité venue du Dragon à la première Bête passe ainsi à la seconde, celle-ci réalisant en quelque façon, au nom ou par ST les ordres de la première Bête et à son profit, le pouvoir donné | fe par le Dragon. Ce pouvoir, on va le dire, se manifeste par des 4

4 signes miraculeux. Un tel pouvoir ne conviendrait guère au sacerdoce augustal, et ce qui est dit du rôle de la seconde Bête : dans le culte de la première ne concerne pas le culte impérial LES dans sa généralité. — « Et elle fait que la terre et ceux qui y ha- A bitent. adorent la première Bête, dont a été guérie la blessure ; mortelle ». — Ici c’est la Bête elle-même, et non une de ses EE têtes, qui est identifiée à Néron (cf. xvur, 8, 11). La Bête étant Ê l'empire, et les sept têtes, des empereurs qui se sont succédé UE comme chefs de l'empire, la Bête est aussi bien l'empereur ré- ER gnant, surtout l’empereur-Antichrist. Toute la description de la 24 :

Elle fait grands signes, Jusqu'à faire descendre feu du ciel sur la terre Devant les hommes.

- # Elle séduit les habitants de la terre Par les signes qu'il lui a été donné De faire devant la Bête, Disant aux habitants de la terre De faire une image à la Bête Qui a la plaie de l'épée,

seconde Bètc ne laisse pas d’être en rapport avec le seul trait de la tête blessée, qui, dans la description précédente, a chance d’être rédactionnel. Il peut donc être superflu de rechercher dans le portrait de la seconde Bête les éléments d’une source antérieure (l’idée d’un Antichrist juif, annoncé dans un document juif, qui est détendue par CHARLES, I, 342-344, n'est pas très vraisemblable en elle-même et paraît purement conjectutrale). Le culte dont parle notre texte concerne Néron ressüscité pour le règne de trois ans et demi. Par conséquent le rôle de la seconde Bête peut être aussi individuel que celui de la première. L'auteur sait les miracles que fera la seconde Bête. — « Et elle fait de grands signes », — contrepartie de ceux qu’on nous a dit devoir être faits dans le même temps par les deux témoins du Christ (xx, 5-6), et qui correspondent à un irait de l’apocalypse synoptique (Mc. xux, 22 ; cf. II Tuess. x, 9 ; Ascension dIsaïe, IV, 10), — « jusqu'à faire descendre le feu du ciel sur la terre devantles hommes ». — C'est ce qu'avait fait, diton,en son vivant, le prophète Élie (IL Rors,1,9-14), et cequ’avaient voulu faire les fils de Zébédée (La. 1x, 54), mais en manière de châtiment ; il s’agit ici d'un miracle pour l’émerveillement des foules, et d'un jeu de magie dont l'idée pourrait bien ne pas venir de l’Ecriture.

« Et elle séduit ceux qui habitent sur la terre », —le commun des hommes, — « par les signes qu'il lui a été donné de faire devant la Bête ». — Cette séduction se traduit par le culte qui est rendu à l’image de Ja Bête elle-même, le magicien — « disant à ceux qui habitent sur la terre de faire une image à la Bête », —

c’est-à-dire de fabriquer des statues en l'honneur de Néron res-

suscité, la Bête étant celle — « qui a la plaie de l’épée et qui a

Et qui a vécu.

Et lui a été donné

De donner âme à l'image de la Bête, En sorte que même parle l’image de la Bête, Et de faire que tous ceux qui n’adorent pas l’image de la Bête Soient mis à mort, “"Etelle fait que tous, Les petits etles grands, Les riches et les pauvres, Les libres et les esclaves, Se mettent marque à la main droite

vécu » — de nouveau après sa mort. Développement un peu lourd, et qui tourne presque à l'enfantillage. — « Et il lui a été donné de donner esprit », — c'est-à-dire soufile de vie, — à image de la Bète »,— d'animer la statue, comme se flattait de faire, à ce qu'on raconte, Simon le Magicien (Recogn, NI, 45). Au reste, ce merveilleux est dans l'esprit du temps (cf. CHARLES, I, 361).— « De façon que l’image de la Bête ait même la parole ». — Idée prise, comme celle de la statue animée, dans la magie cultuelle de l'époque, soit imaginée, soit réellement pratiquée. Le prophète estime que tout cela se réalisera dans les derniers jours par la puissance du démon, — « Et qu'elle fasse », — ou plutôt : « qu’il fasse », car il s’agit plutôt du magicien que de la statue, peut-être même doit-on lire : «et il fera » (rouiset, avec S et d’autres témoins, au lieu de To15N), — « que tous ceux qui n'adorent pas l'image de la Bête soient mis à mort ». — Ainsi étaient traités ceux qui ne voulaient pas adorer la statue de Nabuchodonosor (DAN. ur, 0-7, 15); mais l’auteur sait aussi que le refus du culte impérial entraîne pour le chrétien la peine de mort (CnarLes, I, 361, rappelle fort à propos ce qu'on lit dans la lettre de Pline à Trajan : « Qui negarent se esse christianos, aut fuisse, cum praeeunte me deos appellarent, et'imagini tuæ, quam propter hoc jusseram... afferri, thure ac vino supplicarent, .. ego dimittendos putavi »; quant aux chrétiens obstinés : « duei jussi »).— « Et elle fait que tous », — par tout l’univers, — « les petits et les grands, les riches et les pauvres, les libres et les esclaves », — indistinctement associés dans ce nouveau mystère, — «se meltentune marque à la main

A. Loisy. — L’Apocalypse de Jean. 17

Ou sur le front, 47Et que nul ne puisèe acheter ou vendre, S'il n’a la marque, Le nom de la Bête, T- Ou le chiffre de son nom.

droite ou aufront ». — On a pu voir (vir, 4) que les élus euxmêmes sont censés avoir été marqués de cette façon au front. La coutume était de marquer les esclaves et les soldats : mais ici l'idée vient des marques de culte, spécialement usitées dans les religions de mystères. Chacun se fait marquer au noi où au signe de la Bête, pour témoigner qu'il est consacré à son culte et placé sous son patronage (CHarues, 1, 362, compare les tephillin, que les Juifs portent à la main Aie et au front; mais les {ephillin ne

sont pas des marques, et l'indice est bien faible comme earactéristique d'un Antichrist juif, d'autant que la marque n’est pas

sur la main et sur le front, mais sur l’un ou sur l’autre ; la marque de la Bète sur le front de ses serviteurs n'a pas plus de rapport avec les tephillin que le sceau de Dieu sur le front des élus). — « De façon que nul ne puisse acheter ou vendre », — ne puisse faire aucun négoce, soit mis en dehors de la vie sociale, — «s'il n’a la marque », — c’est-à-dire, — « le nom de la Bête ou le chiffre de son nom », — le nom en lettres ou le nom

en son chiffre, inscrit au front ou à la main. Le chrétien sera -

hors la loi, m0 d'incapacité civile. Il n’y a pas à dire que le commerce n'aura guère lieu d'être en ces années terribles ; l'auteur y suppose l'application stricte des principes en vertu desquels les chrétiens étaient légalement poursuivis, et l'intensification extrême des embarras où ils se trouvaient déjà par suite de la coutume d'appliquer le sceau impérial sur les actes d'achat, et par l'emploi de monnaies portant les images des dieux, de Rome, de l’empereur.

Quel est donc ce nom? L'auteur ne veut pas ou n'ose pas le dire ouvertement ; mais il brle de le faire entendre. Il vient de parler du chiffre à côté du nom, parce que déjà il pensait à signifier le nom par le chiffre. Lui-mème et ses premiers lecteurs ont pu s’y retrouver facilement, connaissant ‘le mot du chiffre; mais le mot une fois perdu, le chiffre peut s'adapter à

# Là est la sagesse ; Qui a sens entende le chiffre de la Bête !

Car c’est chiffre d'homme ; Et son chiffre est six cent soixante-six.

bien des noms. — « Là est la sagesse » . — Cest en ce point qu'il en faut faire preuve (cf. v. ro; x1v, 12; xvir, 4), pour devinér dans le’chiffre le nom de la Bête. — « Qui a sens » — une intelligence pénétrante (ef. DAN. 1, 17) — «calcule le chiffre de la Bête », — afin de retrouver les lettres dont est formé son nom et qui sont représentées dans le chiffre par leur valeur numérique. Les lecteurs sont conviés à un exercice d’arithmétique ‘spéciale, de gematria, qui est dans les moyens de la raison. — « Car c’est chiffre d'homme ». — L’assertion comporte deux sens : le chiffre est de l’arithmétique usuelle et à décomposer selon la valeur qui est attribuée aux lettres d’après cetle arithmétique, le principe de la numération n'étant point d'ordre surnaturel (cf. xx1, 17); ou bien le chiffre est d’un homme, il représente le nom d'un individu, qui est la Bête ou son représentant officiel. Le « car » se justifie dans un cas comme dans l’autre. Contre la seconde hypothèse, on allègue l’absence de déterminatif (on attendrait évé ou ztv6s à côté de avBowrou) ; mais l'objection n’est pas fondée (cf. Ps. cv, 17, Sept.). Au surplus, l'auteur aurait usé d'une subtilité bien inutile en avertissant que le nombre à chercher n’est pas inintelligible. D'autre part,

comme il n’a été question que de la Bête et d’une de ses têtes,

celle-ci étant identique à celle-là, il importe de préciser en disant, sans parler d'empereur, que le nom de la Bête impériale est un nom d'homme, le nom de l’empereur qui représente la Bête. Il ne s’agit pas de deux noms distincts, celui de la Bête et celui de l’empereur, qui se trouveraient avoir la même valeur numérique (hypothèse de Corssen ; Zeits. f. Neut. Wissenschaft, IT, 239-242; IV, 264-267 : V, 86-88), puisque l'homme est, en réalité, la bête dont il s’agit. — « Et son nombre », — le chiffre de la Bête, — « est 666 ». — La signification du chiffre est introuvable si l'on ne consulte que les possibilités de combinaisons arithmétiques : faut-il chercher un nom abstrait ou un nom de personne? faut-il compter la valeur des lettres d’après celle qui

x Et je vis :

C'était l’'Agneau, qui se tenait sur le mont Sion,

leur est attribuée dans l’alphabet hébreu, ou bien d'après celle qui leur appartient dans l'alphabet grec? Etant donné que la Bête est Néron, rien n'empêche d’admettre, l’auteur aimant à citer des noms hébreux, qu'il s’est passé la fantaisie de donner . comme chiffre de la Bête la valeur numérique de Néron (Verôn} ésar écrit en hébreu. La variante, 616, qu’Irénée (Haer. V, 50, 1) mentionne pour la rejeter, s'accorderait avec la même formule où le nom de Néron aurait gardé sa forme latine ( Ver). Il n'y a pas lieu d’insister autrement sur cette sagesse (voir les. conjectures savantes dans BAUER, 399-401, et une solide lecon de gematria dans CHARLES, I, 365-368).

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