‹ L'Apocalypse de JeanChapitre 43 sur 65 · XVI. — L’'AGNEAU SUR LE MONT SION LE CHATIMENT DE BABYLONE · texte numérisé non relu

XVI. — L’'AGNEAU SUR LE MONT SION LE CHATIMENT DE BABYLONE

En regard de ce qui suit, les visions contenues dans le chapitre x1v sont une anticipation; car elles concernent le règne du Christ à Jérusalem (x1v, 1-5), le règne de mille ans, à moins que ce ne soit le règne éternel, dont les derniers chapitres de notre livre contiennent la description, puis le châtiment de l’em pire antichrétien (x1v, 6-13), et celui de toutes les nations païennes (x1V, 14-20), dont il sera parlé aussitôt en plus grand détail. Eu égard à ce qui précède, ces petits tableaux seraient plutôt la conclusion attendue, mais en forme très succincte.

Avec assez de logique, en effet, l’auteur, après la vision de la calamité finale, amène un tableau du Christ en son règne. — «Et je vis ». — Une autre vision s’offrit : — « C’était l’Agneau, qui se tenait sur le mont Sion ». — Depuis longtemps, Sion était associée dans la pensée croyante à l'espoir du salut messianique (ef. Joë, 11, 32). Le mont Sion n'étant pas précisément la Jérusalem céleste, on peut, si l’on veut, admettre que le prophète voit le Christ dans la Jérusalem terrestre pendant le règne de mille ans (xx, 4-6 ; ef. IV Esp. xrn1, 35). Par ailleurs, la situation du Christ et des siens n’est pas représentée commé provisoire, les élus étant associés au cantique de la cour céleste (XIV, 3). —

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Et avec lui cent quarante-quatre mille Qui ont son nom Et le nom de son Père Ecrits sur leurs fronts.

* Et j'entendis du ciel bruit Comme bruit de grandes eaux Et comme bruit de tonnerre puissant ; Et le bruit que j'entendis l 4 Etait comme de citharistes jouant de leurs cithares.

« Et avec les cent quarante-quatre mille qui ont son nom et le nom de son Père écrits sur leurs fronts ». — Ceux-là, en contraste des païens, qui sont marqués au nom de la Bête, sont marqués au nom de Dieu et du Christ; ils sont marqués du sceau de Dieu, comme ses serviteurs (vi, 23; cf. LE 19 XXIE, 4; la comparaison de ces passages donnerait à penser que la source ou les sources juives dont ils s’inspirent parlaient seulement du nom de Dieu). Le Christ et ses fidèles s’opposent ainsi à la Bête et à ses sectateurs. Il n’y a pas d'article pour marquer l'identité de ces « marqués » et de ceux qui ont été signalés précédemment sous le mème chiffre. Il parait certain pourtant que ce sont les mêmes (cf. IV Esp, 11, 42-47, morceau chrétien), bien que tel trait de la description semble y contredire. Ou bien l’auteur ne s’est pas souvenu qu'il avait déjà parlé des cent quarante-quatre mille, — ce. qui n’est guère vraisemblable, puisqu'il rappelle la circonstance de la marque, — ou bien il a, par négligence, omis l’article, ou bien la tradition l’a supprimé, ne voyant pas la possibilité d'identifier ces cent quarante-quatre mille à ceux dont il a été antérieurement parlé (CHarves, IT, 6, impute l’omission de l’article à l’interpolateur dont il sera parlé plus loin).

« Etj'entendis du ciel une voix comme bruit de grandes eaux et comme bruit de puissant tonnerre ». — La voix des anges innombrables, el non celle des cent quarante-quatre mille puisque ccuxei sont sur la terre; mais ils seront associés au chant des anges (cf. vr;9-12,dont il y aiciune façon de réplique aveé variation). — « Et la voix que j'entendis », — cette grande musique céleste, — « était comme de citharistes jouant de leurs cithares ». —Ona déjà vu des cithares aux mains des vingt-quatre Vieillards (v, 8).

262 APOCALYPSE DE JEAN, XIV, d

° Et ils chantaient comme cantique nouveau Devantle trône * Et devant les quatre Vivants et les Vieillards. : Et nul ne pouvait apprendre le cantique, Sinon les cent quarante-quatre mille, Les rachetés de la terre.

__ (Et ils chantaient comme un cantique nouveau ». — Formule de psaume employée plus haut (v, 9), précisément à propos des vingt-quatre Vieillards et des quatre Vivants. — « Devant Je trône », — devant Dieu, — «et devant les quatre Vivants et les Vieillards ». — C’est donc la masse des anges qui chanterait le cantique. N’était le mont Sion, il semblerait plus naturel d'admettre que ce sont les cent quarante quatre mille. Cependant la suile donne plutôt à entendre que le cantique est chanté d’abord par les esprits célestes, et que les cent quarante- quatre mille sont seuls capables de le répéter.

« Et nul ne pouvait apprendre le cantique, sinon les cent quarante-quatre mille, rachetés de la terre ». — À la rigueur, on pourrait entendre que le cantique est réservé aux cent quarantequatre mille ; mais le sens le plus naturel est queles centquarantequatre mille seulement ont pu apprendre le cantique céleste. En pressant ce détail, on en peut tirer que les autres habitants de la terre ne peuvent pas chanter le cantique,parce qu'ils ne peuvent l’apprendre, étant incapables de le percevoir comme il faut (cf. Bozx, 19). À vrai dire, on ne sait pas très sûrement s’il y a encore d'autres habitants sur la terre, qui ont les oreilles plus ou moins fermées à l'écho de la musique céleste, et l’on pourrait comprendre aussi bien, sans faire plus de violence au texte, que, seuls, les vrais fidèles du Christ seront associés à la liturgie des esprits d'en haut. Si lecommun des non-chrétiens est censé pou voir assister à la répétition du cantique par les élus, il n’est pas autrement facile de s'expliquer comment ils ne réussissent pas à l’apprendre. En disant que nul autre ne peut apprendre le cantique, l’auteur n’a-t-il pas voulu aussi bien signifier que nul ne serait admis à l'entendre ? Le cantique est si bien secret, st strictement réservé aux bienheureux, que l’auteur s’abstient de le reproduire. On dirait que lui aussi a bien pu l’entendre, mais

« Ce sont ceux Qui avec femmes ne se sont point souillés, Car vierges ils sont.

€e sont eux qui suivent l’ Agneau Partout oùil va.

Ils ont été rachetés d’entre les hommes

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4 En prémices pour Dieu

L-- «PEAR - ; 2 re qu'il n'a pas pu l’apprendre. Ceux de la terre qui ont été É rachetés sont les mêmes dont on nous a dit que l’Agneau les à avait rachetés par son sang, pour Dieu, de toute tribu, langue,

peuple et nation (v, 9-r0) : ce sont les participants du règne de Dieu et de son Christ, les élus du christianisme, sous leur nombre symbolique de cent quarante-quatre mille. à Mais la suite de leur signalement soulève une difficulté. — « Ce sont ceux qui ne sont point souillés avec des femmes, car ils sont vierges ». — Si l'on veut presser la lettre de cette indication, il en faudra conclure que les cent quarante-quatre mille appar- ; tiennent tous au sexe masculin (l'emploi du mot raphévot n'y fait ee pas difficulté ; ef. CHarces, LI, 10) et qu'ils ont gardé la continence durant toute leur vie. Bien que certains ne reculent pas devant cette interprétation et invoquent à l'appui le texte de Matthieu (XIX, 12), qui a une portée toute différente, cette ligne n’est pas à prendre indépendamment de son contexte, et, eu égard au contexte, l'explication proposée défie toute vraisemblance. Est-ce que le Christ aura racheté seulement ces cent quarantequatre mille mâles qu’on dit avoir gardé toute leur vie la continençce ? La suite propre du Christ n'est-elle pas faite de ceux qui à doivent « régner » avec lui « sur la terre » (v, 10),« parce qu'ils n'ont pas adoré la Bête » (xx, 4) ? Au surplus, l’auteur a marqué un second trait dont il faut aussi tenir compte pour l'intelli- . gence du premier. Après avoir dit que — « ce sont ceux qui | suivent l’Agneau partout où il va », — lui faisant cortège,le « sui- L vant » dans la gloire, comme ils l’ont « suivi » dans l’humiliation et dans la mort, avantage qui sans doute appartient à tous les chrétiens élus, l’auteur ajoute : — « Ce sont ceux qui ont été rachetés d’entre les hommes ». — D'’entre tous les hommes, non pas sélectionnés entre les croyants ; et ce trait encore vise la généralité des chrétiens élus.— « En prémices pour Dieu et pour

Et pour l’Agneau ; “ Et dans leur bouche n'a pas été trouvé mensonge ; Ils sont immaculés.

l’'Agneau », — en offrande d'humanité à Dieu et au Christ (offrande sacrificielle, #rapyn comportant ce sens plus souvent que celui de prémices au sens strict du mot; cf. Caarces, II, 6). Le mot « prémices » n’est pas à prendre en ce sens que les cent quarante-quatre mille représenteraient une première offrande d'élus, que d'autres offrandes compléteraient ensuite ; il s’entend.par rapport à la masse non eroyante, qui n’est pas consacrée à Dieu. On dit des chrétiens élus qu'ils sont « offrande à Dieu »,comme on a dit qu'ils sont les « prêtres » de Dieu (E, 6; v, 10; cf. xx, 6). Le prophète ajoute comme autre motif de leur gloire : — « Et dans leur bouche il n’a pas été trouvé de mensonge »; — de ce chef aussi — « ils sont immaculés », — irréprochables ; mais le mot pourrait avoir été choisi en rapport avec ce qui a été dit de l’offrande sacrificielle, qui doit être pure et sans tache (cf. I Prer. 1, 19 ; Hégr. 1x, 14). Ce n’est pas pour rien que, tout en imitant le langage des psaumes (Ps. xxxI7, 9) et d’Isaïe (zur, 9 ; cf. Sopx. 11, 13), l’auteur a remplacé la ruse (560) par le mensonge (#:000:). Ce dernier trait vient un peu tard, et il paraît un peu faible après les précédents, si l'auteur n'y attache une signification particulière. Mais il a suffisamment fait connaître son idéal de la communauté chrétienne et du croyant chrétien, aussi son intransigeance en matière de doctrine et de moralité sexuelle, pour qu’on ait ici le droit de voir dans les chrétiens non souillés par commerce de femmes et immaculés dans leur foi ceux qui ne sont pas tombés dans les erreurs el les pratiques par lui qualifiées de nicolaïtes.Les cent quarante-quatre mille figurent bien la totalité des élus, des vrais chrétiens, ils sont décrits toutefois d’après leur élément notable et dirigeant, l'élément masculin ; c’est pourquoi l’on dit qu'ils ont ignoré la fornication tant reprochée aux nicolaïtes : mais rien ne serait plus facile que de retourner l'application aux femmes. |

Pour ceux qui trouveraient que le mot « vierges » (raolévo:) dit plus que mariés chastes, il est permis d'ajouter que l’auteur a

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* Et je vis un autre ange, qui volait au zénith,

des tendances ascétiques, encratites, et qu'il ne serait pas incapable d'avoir présenté la continence comme le devoir de tout. croyant baptisé. Comme il faut toujours en rabattre sur le sens du mot « vierge » dans notre passage, ceux qui reculeraient devant cette hypothèse peuvent supposer que l’auteur appelle virginité son propre idéal de moralité sexuelle, ou bien encore que le bataillon des élus est qualifié « vierge » d’après son élite, qui serait formée des ascètes chrétiens ; mais il semble plus facile d'admettre que sont nommés « vierges » tous ceux que l’auteur regarde comme de vrais croyants et de vrais chrétiens, parce qu’ils satisfont à son propre idéal de moralité chrétienne. Il paraît risqué de regarder comme interpolé tout ce qui concerne les vierges (CHaRLess, IT, 8-9, élimine, comme interpolation d’un ascète, « l’éditeurinintelligent » de l’Apocalypse, qui aurait pris 37207" au sens strict de prémices,« les rachetés de la terre » à la fin du x1v, 5, les deux premiers membres de 4, et les mots : «et à l’'Agneau», dans 5; le sens est plus facile, maisle texte est sensiblement mutilé,son harmonie rythmique étant détruite), sous prétexte qu'une telle dégradation du mariage est inconcevable dans le Nouveau Testament. Le mariage est dégradé par Paul tout autant que par notre auteur. Le texte peut sembler un peu surchargé, mais il l’est de glose chrétienne, par l’auteur du livre, le fond du tableau ayant été fourni par la source juive à laquelle est due la première mention des cent quarante-quatre mille élus. à

Parallèlement au triomphe des vrais croyants s'annonce, de même, en raccourci, le châtiment de la grande Babylone et de ceux qui auront adoré la Bête. — « Et je vis un autreange ». — Aucun ange n’est mentionné dans les tableaux précédents, et la référence ne peut guère aller à l'ange de la septième trompette (x1, 15); mais on pourrait songer au grand ange qui est venu apporter le livre de prophétie (x, 1-2), ou bien au grand aigle qui est venu annoncer « au milieu du ciel » les trois « malheur l'» (var, 13), comme le nôtre vient « au milieu du ciel » annoncer le jugement de Dieu. Ce n’est pas semble-t-il, sans subtilité ni artifice qu'on lirait: « Et je vis un autre » être ou

Ayant évangile éternel A promulguer sur les habitants de la terre, . - Sur toute nation, tribu, langue et peuple, ? Disant à pleine voix :

« Craignez Dieu, Et donnez-lui gloire,

personnage de vision, qui était « un ange », etc. Plusieurs témoins ne lisent pas le mot « autre », mais ce pourrait bien être parce qu’on en a senti la difficulté. — « Qui volait au milieu du ciel» — comme l'aigle précité. Rien n'empêche d'admettre que cet ange vole aussi au zénith pour faire sa proclamation ; il ne peut la faire que de très-haut (cf. xix, 17 ; Bo, 39, estime que, dans notre passage, l'auteur n’y met pas tant de précision). ‘Les anges, remarque-t-on (CHarces, IT, 12), ne sont pourvus d'ailes que dans les livres les plus récents de l'Ancien Testament (cf. DAN. 1x, 21). — « Ayant un évangile éternel ». — Le substantif n'a pas d'article ; il s'agit d'un décret divin, qui est valable pour l'éternité, et dont l’objet est le prochain jugement de Dieu ; l'ange au livre avait déjà cet évangile (x, 7). On peut parler d'évangile ou bonne nouvelle, parce que l'annonce du jugement est pour la consolation des croyants. Ce n’est peutêtre pas sans intention que l’annonce du jugement libérateur se fait par l'ange au même endroit que l’annonce du châtiment s’est fait par l'aigle. — « Pour l’annoncer sur ceux qui habitent la terre », -— l’annonce étant faite de haut pour leur parvenir à

tous, — « sur toute nation, tribu, langue et peuple ». — Quatre :

termes familiers à l’auteur (cf. v, 9), en paraphrase de « ceux qui habitent sur la terre ». — « Disant à voix grande »,— pour être bien entendu partout (cf. x, 3) : — « Craignez Dieu et donnezlui gloire ». — Dans celte proclamation adressée à l'humanité, l'on réclame simplement l'hommage dû au Créateur, parce que son jugement va venir sur ceux qui le méconnaissent (cf. Acr. XIV, 15). Le style du message a toute la solennité qui convient à la circonstance (ef. Mc. x, 15, en notant la différence du ton). L'annonce du jugement se fait d'abord en manière d’exhortation au repentir ; mais on dirail que cette exhortation est un dernier avis pour la réconciliation des prédestinés, l'annonce du

Pate Y + L +2 L ch Ô di | F2 > 4 “ ä re Fria a AA Re s ; AU APOCALYPSE DE JEAN, XIV, 8 267 00 FT (170004

Parce qu'est venue l'heure de son jugement, Et adorez celui qui a fait le ciel, | Laterre, la mer et les sources d’eau. »

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| * +8 “Et un autre ange, en second, suivait, disant: 25 M. « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, er : ER | aa | PAL ANS

châtiment qui atteint Babylone, et de celui qui va frapper les adorateurs de la Bête, suivant immédiatement, et, bien que faite

58 par d’autres anges, semblant coordonnée à la première, comme

si elle faisait partie du même message. — «Parce qu'est venue “à l'heure de son jugement », — du jugement, depuis longtemps Er prédit, qu’il doit exercer sur les hommes. — « Et adorez celui qui Se a fait le ciel et la terre, mer et sources d'eaux ». — Ceux-là

seront sauvés dans le jugement, qui auront adoré le vrai Dieu ; et non la Bête. Les sources d'eau semblent avoir été ajoutées s> aux trois parties de l’univers pour que l’énumération ait quatre ; membres (ef. vu, 7-12, les quatre fléaux des quatres parties | ainsi obtenues).

= « Et un autre ange, second, suivait », — qui venait compléter le message du premier, — « disant », — aussi du zénith, puisque l'ange et sa proclamation se joignent aux précédents : — «Elle est tombée, elle est tombée, la grande Babylone ». — La chute de Babylone est annoncée d'après Isaïe (xx1, 9), mais le mot « grande » est emprunté à Daniel (1v, 27). On retrouvera plus loin (xvux, 2-3), en forme plus développée, cette déclaration, qui a dù être empruntée telle quelle à une source antérieure. Il s’agit de Rome, la nouvelle Babylone, dont la chute sera ultérieurement déerite avec plus d'ampleur. L'identification de Rome à Babylone a dû être faite d’abord dans l’apocalyptique 2. juive (cf. Apoc. Baruch.Lxvn, 7, Sibyll, V, 153, 199) et passer de là dans l'usage chrétien (cf. I Prer. v, 13). Ce n'est point par anticipation que la ruine de Rome est ici célébrée ; elle est à la | place qui lui convient dans la perspective de la présente vision, étant coordonnée au règne de mille ans et au jugement des hommes vivants, le jugement universel et la résurrection des morts non chrétiens étant réservés pour la conclusion du livre, bien qu'on les puisse entrevoir dans la proclamation du troisième ange. Le crime de Rome est rappelé en mème temps qu'est

Qui du vin de la fureur de son impudicité Abreupa toutes les nations.

* Et un autre ange, en troisième, les suivait, Disant à pleine voix :

« Si quelqu'un adore la Bête et son image, 2 Et prend marque sur son front

déclaré son châtiment : elle est la Babylone — « qui du vin de la fureur de son impudicité abreuva toutes les nations ».—L’enfilade de ces génitifs est chère à l’auteur (6É TORXVT 10 XVI 0 XVII, 3 ; xIX, 15). Deux idées s’y entrecroisent : celle du via de colère que Dieu lui-même fait boire aux peuples qu’il veut perdre (JÉR.xxv, 15-17,27-20), et l’enivrement de l’impudicité, la séduction de l'idolâtrie par laquelle Rome a détourné de Dieu les nalions (cf. JÉR. Li, 7-5). On sauverait ici tant bien que mal l’unité de la pensée en supposant que la « fureur » (Buuos) n’est pas la colère de Dieu mais l’ardeur del’impudicité : il n’est pas autrement évident que l’auteur l’entende ainsi ; il paraît plutôt vouloir dire que l’idolâtrie et l’immoralité que Rome a entretenues dans le monde ont été ou sont devenues le vin de colère dont Dieu s’est servi pour perdre Rome et les nations séduites par elle, On peut douter cependant que l'auteur ait voulu dire la chose dans cette formule équivoque, l'idée se trouvant beaucoup mieux indiquée si on lit ici : «le vin dela fornication », auquel répond plus bas (xr, 10), « Le vin de la colère », que devra boire lout adorateur de la Bête, La « colère » (+05 Guuoÿ) pourrait avoir été interpolée dans la première formule d’après la seconde (CHARLES, IT, 15).

«Etun autre ange, troisième, les suivait », — pour achever la proclamation de « l’évangile éternel » en annonçant la damnation et le supplice des idolâtres, — « disant à voix pleine ». — Comme le premier ; mais le second n’a pas dù crier moins fort, bien qu’on ne l'ait pas dit, — «Si quelqu'un adore la Bête et son image ».— De même que, derrière le premier ange annonçant le jugement de Dieu, l’on voyait l’auteur exhortant les chrétiens à la fidélité, on le voit derrière le troisième ange, prémunissant les mêmes chrétiens contre l’apostasie par adhésion au culte impérial. Quiconque adore la Bête — « et prend marque »,

APOCALYPSE DE JEAN, xIv, 10-11 269

Ou bien sur sa main, * Lui aussi boira du vin de la fureur de Dieu, Qui a été versé non mêlé dans la coupe de sa colère, Et ilsera torturé en feu et soufre Devant les saints anges Et devant l’Agneau.

“ Et la famée de leur supplice à siècles de siècles monte, Et ils n’ont repos ni jour ni nuit, Geux qui adorent la Bête et son image

— le signe de la Bête. Ce signe étant déjà connu, on attendrait l'article devant le mot « marque » (ydpæyua), et force est de le

suppléer dans l'interprétation. — « Sur son front ou sur sa main », — comme il a été dit (xur, 16). — « Lui aussi boira du vin de la colère de Dieu ».— Il était donc signifié dans la pro-

clamation du second ange que Babylone était tombée par l’effet de ce vin, pour elle vin d'’idolâtrie et d’impudicité, pour Dieu vin de colère et de châtiment. Finalement (&Vx, 19) c'est Babylone elle-même qui boira le vin. — « Qui a été versé non mêlé », — non tempéré d’eau, — « dans la coupe de sa colère ». — ide. formuie est imitée du Psaume (Lxxv, 9), d’Isaïe (Lx, 17, 22) et de Jérémie (xxv, 15). L'auteur entend que la colère divine s’exercera sans mesure (le sens précis de la formule : èx t09 oïvou... ro) xEXEpasuÉvoU dxparou, est assez obscur, les Ceux derniers mots paraissant contradictoires ; voir hypothèses dans CHARLES, II, 16). — « Et il sera torturé ». — Plusieurs témoins lisent : « et ils seront torturés », — « en feu et soufre », — au dérnier jour, après le grand jugement (cf. x1x, 20 ; xx, 10, 15), — « devant les saints anges et devant l’'Agneau ». — On a déjà vu l’Agneau nommé après les sept esprits (1, 4-5) ; mais rien ne prouve que la mention de l’Agneau n'ait pas été surajoutée par notre auteur à celle des anges; et la mention des anges pourrait avoir été originairement une facon de ne pas nommer Dieu directement (cf. La. x1x, 8-9; xv, 10). — « Et la fumée de leur tourment monte aux siècles des siècles ». — Cette fumée qui monte éternellement yient d'Isaïe (xxx1v, 10), d’où vient aussi « ni jour ni nuit » dans la proposition suivante. — « Et ils n’ont repos ni jour ni nuit, ceux qui adorent la Bête », etc. — Quiconque adhère à l’idolâtrie romaine est damné à jamais, et sans relâche tourmenté

Et quiconque prend la marque de son nom:

12 Là est la patience des saints, Ceux qui gardent les commandements de Dieu

Et la foi de Jésus. « Ne = |

(ef. Hénocu, zxrmr, 6. Le sens de la formule : oùy Eyousty dyarau— sw, n'est pas le même ici que dans 1v, 8).

« Là est la patience des saints. » — Remarque de l’auteur, parallèle à celle qu’on a lue ci-dessus (xux, 10). C’est dans leur résistance à l'entraînement universel du culte impérial que se montrera le courage patient des chrétiens, subissant persécution en attendant la récompense. Les saints, les « autres enfants » de la Femme céleste, sont, on nous l'a déjà dit (xx, 19), — (ceux qui gardent les commandements de Dieu ». — Le mot « commandement » (voi) se rencontre souvent dans tous les écrits dits johanniques. — « Et la foi de Jésus. » — C'est-à-dire la foi en Jésus (génitif d'objet, eommedans « Le témoignage de Jésus », loc. cit.). 11 est à noter que, si l’auteur emploie la formule « Jésus-Christ » dans son préambule (1, 1, 2, 5), dans le corps du livre il ne dit jamais que « Jésus » ou bien « Christ».

La remarque sur la patience est inattendue, et l'idée quon

est obligé de suppléer pour la transition ne rend pas celle-ci .

paturelle. L'hypothèse d'une transposition, facile à suggérer, est plus difficile à démontrer. On a proposé (CHARLES, I, 368) de rattacher ce passage (xrv, 12-13) à la vision de la seconde Bête

(x, 11-18, où mieux 17, en considérant comme interpolé se

qui contient le chiffre de la Bête), et il est sûr que l’ordre logique ainsi obtenu est beaucoup meilleur; il est presque trop bon, et il coûte un peu cher. A tant faire que de se lancer dans la voie des conjectures invérifiables, comme la description de la seconde Bête a chance d’être rédactionnelle, et que notre chapitre est tout entier de remplissage, au lieu d'imaginer que la

source avait deux remarques sur « la patience des saints », l’une

après la description de la première Bête (xux. 10), l’autre après celle de la seconde, mieux vaudrait admettre que la remarque unique de la source, après la description de la Bête, aura été dédoublée dans la rédaction, la majeure partie de cette remarque ayant été réservée par notre auteur pour étoffer le rappel qu'il

LASER |

“ Et j'entendis voix qui du ciel disait :

« Ecris:

Heureux les morts Qui meurent en Seigneur dès maintenant !»

«Oui, dit l'Esprit, « Ils se reposeront de leurs peines,

fait maintenant du culte rendu à la Bête et à son image.

Une solennelle parole d'espérance, hommage aux martyre, clôture cette vision. — « Et j’entendis du ciel une voix qui disait. » — ]l semblerait que ce soit une voix plus autorisée que celle des anges, et, n'était que la voix parle du « Seigneur », on n'hésiterait guère à supposer que la voix est celle du Christ. — « Heureux les morts qui désormais meurent en Seigneur. » — On admet communément que « mourir en Seigneur » s'entend au sens de Paul : « mourir dans le Christ » (1 Cor. xv, 18). Mais l’auteur ne s'inspire guère de Paul, ni dans sa mystique ni dans son langage, et il emploie volontiers le nom de « Seigneur » en parlant de Dieu. Il ne paraît donc point impossible, étant donné que le nom de « Seigneur », en cette forme absoluëe, ne se rencontre pas ailleurs dans le livre comme désignation du Christ, que la voix loue les « morts en Dieu », ceux qui auront subi persécution et martyre pour la foi au vrai Dieu. La réponse de l'Esprit

à la voix correspondrait au jeu de dialogue qu’on trouve à la fin

du livre (xx1r, 16-17). Placé comme il est en fin de phrase, le mot « dès maintenant » Het) se raltache plus naturellement

- à « ceux qui meurent » qu'à « bienheureux ». Le bonheur du

fidèle qui meurt maintenant consiste d’abord, comme on va le dire, en ce qu'il échappe à la persécution commencée, par lui subie, et se repose de son épreuve.

A la voix du ciel l'Esprit donne la réplique: cet esprit est celui qui instruisait les sept communautés dans les sept lettres, lesquelles pourtant étaient censées dictées par le Christ en personne (cf. supr. IT, 7); il est donc comme un double du Christ pour J’action de celui-ci dans l'Eglise, et ainsi peut-il parler au Christ avec l'Eglise (xx11, 17), où commé la représentant.— « Oui, dit l'Esprit », — ratifiant ce que vient de dire la voix céleste. — « Pour qu'ils se reposent de leurs peines.» — Cette incidente ne

Car leurs œuvres les suivent. »

‘* Et je vis : X « C'était nuée blanche ; Et sur la nuée assis (quelqu'un) semblable à fils d'homme, Ayant sur sa tête couronne d’or Et dans sa main faucille aflilée.

dépend pas du mot « dit »; mais, comme l'Esprit répond au discours précédent, ce qui est affirmé dans celui-ci est sous-entendu dans la réponse : il est vrai que ces morts sont heureux, ils le sont de façon à se reposer pleinément des peines endurées, ils Le sont de telle sorte que ces peines soient surabondamment compensées. — « Car leurs œuvres les suivent », — el il leur en sera tenu compte ; ils ne seront plus à l’heure du travail et de la fatigue, mais à celle du repos, laquelle commencera pour eux sitôt après que Babylone aura péri. Il va de soi que l’auteur parle des œuvres et de leur récompense sans égard aux théories de la justification ; on peut voir dans les sept lettres ce qu’il entend par les œuvres du chrétien (cf. 11, », 19); ce sont les œuvres de foi, charité, service, patience, qui accompagnent le martyr et rendent témoignage pour lui devant Dieu ; que la récompense ne soit pas autre chose que le prix des mérites, sans doute il ne le pense pas; mais il a encore moins l’idée d’une foi qui pourrait être récompensée sans œuvres et dans sa nudité théologique ; et il lui arrive (x, 19) de compter la foi parmi les œuvres.

La perspective de la fin ultime s’est entr’ouverte. Ayant encore beaucoup à dire sur les thèmes déjà traités, l’auteur, comme il a fait après la vision des sept sceaux, remonte à son point de départ, aux fléaux qui précèdent la grande calamité: il se dispose à amener la vision des sept coupes.

« Et je vis » — une autre vision ; — « et c'était nuée blanche, et sur la nuée (quelqu'un) assis, (qui était) semblable à fils d'homme ».— Ainsi se présente la vision de l'Homme dans

Daniel (vi, 13 ; sur l’histoire de la formule depuis Daniel, voir CHARLES, II, 20). Mais notre personnage apparaît — « ayant sur sa lêle une couronne d’or », — comme il sied à un vainqueur {cf. vi, 2 ; la couronne remplace ici les diadèmes de XIX, 12) et dans sa main une faucille aiguisée ». — On va dire ce qu’il fera

de la faucille. Le rapport avec Daniel donnerait à supposer que ce personnage est le Christ, et la fonction qui lui est assignée n'est pas précisément celle d'un ange, puisqu'il ne s’agit point ici d'un fléäu particulier, mais d'une sorte d'extermination générale, consommation de tous les fléaux dans la victoire du Christ. Cependant, comme l’auteur continue en disant : «et un autre ange », l'homme sur la nuée semblerait être un premier ange ; <ar, bien que le Christ y soit parfois rapproché des anges, on ne voit pas que, dans l'Apocalyse, ce soit l’un d’entre eux. D’autre part, il n'est pas vraisemblable que l’ange soit dit « autre » par rapport aux trois anges de la vision précédente. Le rapport avec Daniel marquerait donc une utilisation qui n'irait pas jusqu’à identifier le personnage au « Fils de l'homme ». Les variantes à l'égard de Daniel pourraient être alléguées contre l'hypothèse de l'identité. Dans Daniel il est question de « nuées », mais pas d’une nuée blanche. La couronne d’or convient à un vainqueur, mais elle pourrait être attribuée à un autre que le Christ. On a vu plus haut (x11) un ange vigoureux qui était vêtu de nuée et couronné d’arc-en-ciel. Le nôtre n’est pas plus remarquable. Cependant l’analogie qu’on a trouvée entre la faucille et les anges moissonneurs, — qui n'ont pas de faucille, — dans la parabole de l'Ivraie (Mr. xurr, 39-41), est assez lointaine, et toutes les considérations précédentes n’empêchent pas le rapport avec Daniel de rester significatif. On conçoit que des critiques éminents aient soutenu que l’homme sur la nuée blanche est le Christ, soit qu'ils aient reconnu dans notre passage un simple doublet, la moisson par le Christ (x1v, 14-16) et la vendange par l’ange (x1v, 17-20) signifiant la même chose (WELLHAUSEN, 24), ou bien admis un dédoublement du jugement final en moisson et vendange, par influence d’un texte de Joël (1v, 13), la moisson revenant au Christ, et la vendange, qui serait le châtiment d'Israël, étant attribuée à un ange (J. Wueiss-HEITMüLLER, 298), ou bien qu’on ait eu recours à l’hypothèse d’additions rédactionnelles. C’est de ce côté plutôt qu’il convient de rechercher la solution des difficultés que présente notre tableau. On A fait justement valoir (CHaRrLes, Il, 18) que celui-ci double la grande apparition du Christ vainqueur, avant le règne de mille ans (xx, 11-16, où il est dit que le Christ vient fouler le pres-

A. Loisx. — L'Apocalypse de Jean. 18

ë Et un autre ange sortit du temple 3% SANTE Criant à pleine voix A celui qui était assis sur la nuée : | à

«Lance ta faucille *

Et moissonne, Parce que l'heure est venue de moissonner, Parce qu’est sèche la moisson de la terre.»

moisson à côté de la vendange, en attribuant à des anges l’une et l'autre. Le mot d'interpolation paraît exagéré, mais le rema-

niement rédactionnel de la donnée apocalyptique semble avoir

été ce qu'on nous dit.

« Et un autre ange », — dont la démarche est étroitement. coordonnée à celle du précédent, celui qu'est maintenant l'homme sur la nuée. Si l’on veut que « l’homme » soit encore le Christ, on devra supposer que l'ange est dit « autre » par rapport à ceux des visions précédentes (xIv, 6-9), ce qui n'est aucunement naturel. Cet ange — « sortit du temple »,— le temple du ciel (vx, 15 : X, 19), — « criant à pleine voix » — un ordre divin — « à celui qui était assis sur la nuée : « Lance ta faucille ».

— Formule de Joël (1v, 13), que le rédacteur exploite librement

en cette vision, — « et moissonne, parce que l'heure est venue de moissonner »; — ce qui se reconnait à ce — « que la moisson de la terre est sèche », — les épis étant à maturité sur le

-chaume desséché. L'auteur parle en allégorie, et l'on entend ‘bien que « la moisson de là terre » est l'humanité mûre pour

le jugement de Dieu. — « Et celui qui était assis snr.la nuée jela sa faucille sur la terre ». — Ce n’est pas précisément le geste d’un moissonneur, mais on le comprend s'il s’agit d’un mois-

sonneur céleste, l’exécuteur du jugement divin signifié dans.

Joël sous la métaphore de la moisson. — « Et la terre fut moissonnée ». — Le rédacteur ne dit rien de plus sur cette moisson; on en lira davanñtage sur la vendange, parce que la métaphore

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