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est loin de le couvrir tout entier. L'élément chrétien ne laisse pas d’être prépondérant, bien qu'il ne soit pas matériellement le plus considérable. Cet élément a ici une couleur très particulière, qui n’est point celle des évangiles synoptiques, ni celle de l’évangile johannique, ni celle de Paul. Le Christ de l’Apocalypse n'est pas le prédicateur galiléen dont la tradition synoptique raconte les miracles et l’enseignement, ni le divin mystagogue qui révèle, dans le quatrième évangile, la gnose du salut, ni le Christ de Paul, soit son Christ mystique, âme de la communauté, soit le Christ de sa gnose, Homme céleste, dont la chair
crucifiée à emporté le péché de l'humanité. Il est l'Agneau
immolé, dont le sang a purifié les croyants, devenu assistant au
trône de Dieu, loué par toute la cour céleste, instilué maître et révélateur des destinées du monde: il est aussi bien celui qui va venir, en roi des rois et seigneur des seigneurs, pour détruire la Bête, régner pendant mille ans sur la terre avec
- les siens, célébrer, sous des cieux nouveaux et sur une terre
nouvelle, ;/après la ruine définitive de Satan et le Jugement de tous les hommes, ses noces éternelles avec sa fiancée, la nouvelle Jérusalem. La physionomie de ce Christ est, comme
Je livre même, plus d'à moitié juive en son caractère eschato-
logique. Mais l’Agneau est chrétien, si le roi des rois, le cava-
lier au cheval blanc, est juif; l’Agneau est le Christ Sauveur, l'objet du culte, l'esprit du mystère qu’est maintenant le chrislianisme. On ne nous dit presque rien sur l’Agneau immolé, mais le nom même est suffisamment éloquent. L'Agneau est le Christ que Paul appelait « notre pique » (I Cor. v, 5). Les hymnes à l’Agneau sont très significatives; car l'Agneau n'est
tellement célébré dans la liturgie céleste que parce qu'il l’est
dans la liturgie des communautés; on peut même se faire par ces hymnes une idée de ce qu'étaient les hymnes, « chantés au Christ comme à un dieu », dent parlera bientôt Pline écrivant
- à Trajan. Ainsi l’Apocalypse nous ouvre un certain jour sur la
vie intense des communautés asiates et sur l'esprit qui animait leurs assemblées. Le Christ qu'on y vénère est « celui qui vient »,le Christ de la parousie attendue, mais c’est aussi bien un Christ mystique, la victime divine qui a été immolée pour le salut des hommes croyants, « le premier et le dernier, qui est
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mort et qui est ressuscité », présent aux communautés qu'il instruit et qu’il dirige, à ses fidèles qu'il soutiendra dans l'épreuve et qu'il est prèl à couronner.
L’on peut donc, grâce à l’Apocalypse, se faire quelque idée de l'esprit qui régnait dans les communautés d'Asie vers l’an 95. Nous avons déjà dit que la nuance particulière, proprement apoca!yptique, de ce christianisme, ne devait pas être, du moins au même degré, celle de toutes les communautés, que même elle pourrait bien n’avoir pas été universelle dans les communautés d'Asie, et que l’auteur a pu écrire non seulement pour satisfaire et encourager l'espérance apocalyptique, mais pour la ranimer. En tout cas, la fièvre de cette espérance devait être déjà quelque peu modérée chez l'éditeur ou les éditeurs de l’Apo- . calypse, ceux qui ont ménagé l’accouplement de l’Apocalypse au quatrième évangile. S'ils ont eu soin d'introduire dans l'évangile la résurrection dernière et le grand jugement, dont ne sembarrassait pas le premier auteur des discours évangéliques, ils ont mis le Logos dans la description du vainqueur au cheval blanc, et dans les épitres ils se sont permis de dire que les faux docteurs de la gnose étaient l’Antichrist annoncé, ce qui témoigne d’un certain désintéressement à l'égard de la Bête. Néron. Bien que l’on ait recommandé l'Apocalypse dans l’évangile (IN. Xv1, 13) comme une révélation de l'Esprit sur les choses à venir, le seul fait d'associer l’Apocalypse à l'évangile montre qu'on n'était plus sous l’ardente impression d'où le livre était sorti, que l’on avait subi l'influence toute différente, plutôt contraire, du mysticisme évangélique, et qué ce mysticisme n'avait pas seul payé les-frais de l'accord. L’Apocalypse avait commencé de n'être plus comprise et d'être conservée comme un livre mystérieux où les secrets de Dieu touchant l'accomplissement de l'espérance, au lieu d’être révélés pour FRRAECE l'attente, avaient été mis sous le nuage des symboles jusqu’à ce qu'ils s'expliquassent dans leur réalisation.
L'auteur de l’Apocalypse, en un moment critique, où peutêtre l'administration romaine de la province d'Asie était plus ouvertement et plus décidément hostile au christianisme et à sa propagande, aura été l'organe de l'espérance chrétienne, dont nous ne possédons aucun document plus complet. On doit dire
Pourtant qu'il a exprimé plutôt la foi encore enthousiaste du christianisme oriental que la foi déjà plus rassise des communautés d'Occident, surtout de la communauté romaine ; que, dans son milieu aussi, des individus et même des groupes chrétiens étaient plus détachés de l’apocalyptique juive; enfin que sa somme apocalyptique représente une forme, savante à sa façon, de la foi ancienne, et par laquelle cette foi, eu égard à celle de Jésus et du premier groupe croyant, est plutôt interprétée, remaniée et presque scolastiquement développée, que simplement conservée. Le livre n’en fut pas moins bien accueilli partout, même en Occident, et ce fut l'Occident qui le sauva du discrédit qui, au ur siècle, l’avait atteint en Orient, où on le comprenait encore assez pour n’en pouvoir être pleinement satisfait. Le christianisme occidental, moins spéculatif dans sa croyance et moins savant, plus massif dans ses espérances, ne sentit pas, comme le christianisme alexandrin, la faillite du millénarisme: et de là vient que l’Apocalypse a été finalement maintenue dans le canon du Nouveau Testament, où aucun écrit similaire ne fut conservé. La tradition occidentale ne laissa pas sérieusement fléchir la confiance qu’elle avait d’abord faite aux éditeurs éphésiens de la bibliothèque johannique.
On peut voir dans l’Apocalypse, aussi bien et mieux peutêtre qu'en aucun autre document du christianisme primitif, comment la gnose mystique du paganisme oriental, plus ou moins hellénisé, s’est infiltrée dans la pensée juive et chrétienne, combien aussi la croyance eschatologique et le mythe du salut, dans le temps où s’est formée la foi chrétienne, primaient toute tradition historique touchant la vie de Jésus et les origines du mouvement chrétien. Car de l'existence terrestre de Jésus l'Apocalypse ne nous apprend rien, si ce n’est, incidemment, qu'il a été crucifié à Jérusalem (1x, 8). Avec l’enseignement que les évangiles attribuent à Jésus la correspondance est à peu près nulle, sauf pour le discours sur la fin du monde, discours fictif et qui n'appartient pas lui-même au plus ancien fonds de la tradition évangélique. Ce qui caractérise notre livreest l’adaptation de toute la mythologie apocalyptique au thème de Jésus, Christ de la foi chrétienne et objet du culte chrétien. Nulle. indication n’est à en tirer touchant les débuts du christianisme
en Asie; à peine y peut-on Grotte quelque idée de la situation intérieure des eommunautésasiates vers la fin dure" siècle. Il n’en est pas moins significatif que l’Apocalypse etle quatrième évangile aient pu naître à peu près en même temps dans le
même milieu, être présentés ensemble aux communautés comme
étant du même auteur, être acceptés ainsi sans grande difficulté, finalement gardés l'un et l’autre, exercer sur la tradition, chacun selon sa nature propre, une influence considérable. Le fait montre que le christianisme a été capable d'absorber des éléments fort disparates, et de les digérer tant bien que mal sans en être sérieusement incommodé.