‹ L'Apocalypse de JeanChapitre 8 sur 65 · V. — LA FORME LITTÉRAIRE, LE STYLE ET LE LANGAGE DE L'APOCALYPSE · texte numérisé non relu

V. — LA FORME LITTÉRAIRE, LE STYLE ET LE LANGAGE DE L'APOCALYPSE

Ainsi qu'on l’a pu voir par l’analyse qui a été donnée ci-dessus, l’'Apocalypse, au point de vue littéraire, n’est ni un chefd'œuvre, ni un livre trop mai composé. En comparaison de Daniel et d’autres apocalypses, le plan de la nôtre peut sembler assez régulier et satisfaisant. On ne peut pas néanmoins se dissimuler que, s’il n’y a pas précisément de morceaux inutiles, il y a beaucoup de digressions, les matériaux débordant le cadre, et l’ensemble donnant un peu trop l'idée d’une compilation dont l’auteur n’a pas pris la peine de s’assimiler assez tous les éléments pour éviter les incohérences, les doubles emplois et les contradictions. Les descriptions ne sont pas dépourvues de grandeur ; encore est-il qu’elles ne sont pas toujours équilibrées, certains traits, à l'occasion, se présentant comme des surcharges. Les redites ne manquent pas, mais il en est qui peuvent être dues à l'éditeur. Du reste, le plan est trop mathématique, trop en chiffres, et trop artificiel pour notre goût. Il est trop visibleque les trois séries de sept fléaux ressassent la même matière ; et il y a quelque déception pour le lecteur à voir reculer la fin, que chaque série de fléaux semblait devoir introduire immédiatement. Mais on ne doit pas oublier que les divisions arithmétiques ne sont pas pour l’auteur un expédient littéraire, un moyen d'amplification ; elles ont une valeur mystique et par là rentrent

dans l'esprit de sa révélation. Sa description de la ruine de Rome-Babylone est d'une rhétorique un peu simple et verbeuse, mais elle vient des anciens prophètes. Celle de la Jérusalem nouvelle est trop en or et pierres précieuses, mais qu'imaginer pour donner du brillant à cette cité surraturelle où il convient que tout resplendisse? L'auteur s’est conformé aux lois du genre, et les modèles qu'il a suivis, qu'il a même large- ment exploités, n'étaient point dans la littérature classique, mais dans la littérature juive. Il a cependant, même au point de vue littéraire, opéré une adaptation qui a produit l’unité relative de son œuvre, comme elle lui communique une vie particulière, et une force de sentiment très impressionnante. Sa révélation affecte la forme d’une épiître, elle devient une instruction donnée au nom du Christ par le prophète, mais directement adressée à tels destinataires. Il est vrai que dans le corps du livre, après la première partie, faite de sept sous-épîtres, le genre épistolaire n’est point soutenu, et qu'il reparaît seulement dans l’épilogue. Encore est-il que l’auteur est censé raconter par lettre à ses lecteurs l’ensemble de ses visions. Sa prophétie se trouve n’appartenir en toute rigueur à aucun genre déterminé. Elle n’en est pas moins puissante, quoique de caractère hybride, comme elle est originale, quoique faite, en grande partie, de pièces et de morceaux.

Renan (L'Antéchrist, intr. xxx1), a dit que l’Apocalypse était

un livre « pensé en hébreu », écrit dans « un grec calqué sur l’hébreu ». Le caractère de la pensée n’est pas discutable, et il s'explique d'autant plus facilement que l’auteur, outre qu'il était lui-même d’origine et d’éducation palestiniennes, lisait l'Ancien Testament en hébreu et qu’il a utilisé des sources, des apocalypses juives, dont-plusieurs, sinon toutes, avaient été composées en hébreu ou en araméen. IL a donc tout naturellement emprunté le style biblique de l'Ancien Testament, et l’on y reconnaît facilement le parallélisme des livres hébreux. Il est permis toutefois de se demander si ce style n’accuse pas d’autresinfluence que celle des Ecritures juives. car il a un ton et un rythme qui ne sont pas tout à fait ceux des anciens écrits prophétiques. Ce n'est pas Daniel, avec sa molle et quelque peu insignifiante phraséologie, qui en a fourni le

modèle. Ce style ressemble assez à celui des discours johanniques, c’est-à-dire qu’il a la ton oraculaire et une façon de détailler les phrases en membres parallèles, non pour le sens, mais pour la coupe, et qui ne sont pas non plus isométriques, comme les vers hébreux. L'auteur n'’écrit pas en vers grecs, mais, bien que son grec soit assez médiocre, comme nous l’allons voir, ce langage quelque peu barbare ne laisse pas d’être fort étudié pour ce qui est de la cadence et de l'harmonie. Non seulement les fragments

: de cantiques sont rythmés, les discours le sont aussi, et même les descriptions. Les lettres aux sept communautés, toutes sur le même type, sont, en leur genre, de petits poèmes artistement — construits, on pourrait presque dire musicalement écrits. Le plus considérable des récents commentateurs de l’Apocalypse (R. H. Charles) a édité le texte complet de l’Apocalypse: c'est à peine si certaines phrases de transition, quelques descriptions ou parties de description ne se laissent pas, au premier coup d'œil, découper en membres parallèles et rythmiques ; encore, É si on laisse de côté les gloses rédactionnelles, ces éléments ont-ils aussi leur harmonie. L'auteur s’est donc fait une sorte de style sacré, très original, qui a, du reste, été pratiqué sous des formes plus ou moins variées, dans les autres livres du Nouveau Testament, et pour lequel il n’a pas dû être influencé seulement par les poèmes hébreux et la version des Septante.

Cette recherche du rythme dans le discours et d'une certaine harmonie vocale dans la phrase est d'autant plus remarquable que le grec de l’auteur est franchement incorrect ; il l’est même si franchement qu'on est parfois tenté de se demander s’il ne l’est pas volontairement et par une sorte d'affectation qui serait . aussi bien en rapport avec le caractère du livre. D'abord l'incorrection ne fait pas doute (le sujet a été traité à fond et complètement par CHaARLEs dans l'introduction à son commentaire, I, cxvir cuix, chapitre intitulé : «une courte grammaire de l'Apocalypse », où sont minutieusement recensées toutes les particularités du langage johannique ; cette belle étude n’est pas à recommencer, et le plan du présent travail ne permet pas même d'en essayer une analyse sommaire ; force nous est d'y renvoyer simplement le lecteur qui s’intéresse à cette question de linguistique). Jusqu'à ces derniers temps il était admis que le

langage de l’'Apocalypse était fortement teinté d’hébraïsme : mais les progrès réalisés, en suite des récentes découvertes, dans la connaissance du grec vulgaire, ayant montré que la langue des Septante et du Nouveau Testament était en général le grec commun et non un grec lout hébraïsé, on s’est risqué à soutenir que les singularités du grec dans notre livre étaient conformes au langage vulgaire. Le savant le plus qualifié en cette matière n’hésite pas à déclarer que le caractère linguistique de Apocalypse est absolument unique (CHARLES, 1, cxLHT), très différent de celui des Septante, des autres versions et des apocryphes de l'Ancien Testament, aussi de la langue des papyrus, bien qu’il s'accorde en plusieurs points avec ces témoins du grec récent. « Aucun document littéraire du monde grec ne présente une telle abondance de solécismes. » La raison générale de ce fait n’est pas que le prophète Jean ait voulu défier la grammaire, mais qu’il pensait en hébreu et qu'il savait mal le grec. — Sans doute faudrait-il ajouter qu'il n'avait pas grand souci d’exactitude grammaticale et qu’il lui suffisait de traduire sa pensée selon son propre goût. — Son grec a souvent besoin d'être mis en hébreu pour être compris et traduit exactement (phrases comme celle-ci, 1, 5-6 : To dyarévrt nuäs xat AUoavr! NUS... al éroinsey Nu%s Bastsiay, qui doit s'entendre et traduire : « À celui qui nous a aimés, .…et quia fait de nous un royaume »; ou encore, I, IS : Co) eut 0 Rp@Tos.. «al 6 COy ka éyevéunY VEx00<, à traduire: « Je suis le premier et le dernier, celui qui vit et qui fut mort »; ou bien xr11, 15 : «ui 060n adrÿ doûvar… koi mouton, « et il lui fut attribué de donner... et de faire » ; de même, xx, Ne O0 MryañÀ :.. Toù RoÂeuñoat, « Michaël et ses anges avaient à combattre », cf. xur, 10 ; les sens secondaires d’un mot hébreu peuvent être attribués au mot grec qui en traduit le sens principal, par exemple 5:ô6vat est employé dans les diverses acceptions de l’hébreu nathan ; constructions comme 6 x0Y Docu ar® 11, 26 ; IT, 12, 21; Où dnd ‘Insoo Xotorod 6 HApTuc Ô mor, I, 19 ; ©WVYN... ÀéyWY, IV, I ; sans compter ce qu’on pourrait appeler les solécismes de distraction, comme 70 muotiptoy rôy ÉTÉ Gorépwy... x Ts ÉrTÈ Avyvius, I, 20 ; TpopnTeUugouat.….. meptfeBinuévous, x1, 3; etc.). La plus extraordinaire de ces irrégularités est celle que présente la formule solennelle par

laquelle est assez fréquemment désignée la divinité: « celui qui Le

Es.

+4 Eee:

ést, qui était et qui*vient », dont la structure même est incorrecte, et que l’auteur fait de plus invariable (ainsi, dès le début, I, 4 : m0 0 y 44, 0 NY XX 0 épyOUEvos. Remarquer l'emploi de 2v

avec l’article, et la coordination de cette forme verbale à deux participes). C’est que la définition de l'être divin n’est pas sou-

mise aux règles de la grammaire. Il n’est donc pas trop témé-

raire de penser que, si l'auteur se met tellement à son aise

avec la syntaxe, c'est qu'il considère le droit au solécisme

comme un des moindres privilèges quiappartiennent à sa fonc-

tion prophétique.

En dehors des éditions critiques du Nouveau Testament,

une édition spéciale du texte de l’Apocalypse a été publiéepar B. Weiss (Die. Johannes Apokalypse, 1891, 1909). Discussion

solide et documentée dans l'introduction au commentaire de W. Bousset. Discussion et édition dans le commentaire de Charles (mais, dans les derniers chapitres eten d’autresendroits, l’auteur, mêlant la critique littéraire à la critique proprement textuelle, a disposé le texte en conformité de ses opinions touchant l’ordre primitif des visions, le caractère d'addition

rédactionnelle ou de glose qui appartiendrait à tel ou tel pas-

sage). Etant données ses incorrections, il était naturel que le texte füt retouché plus ou moins par les recenseurs ou par les copistes, et il l'a été: On conçoit donc que Charles ait classé les Lémoins d’après la façon dontils ont traité les singularités du langage johannique. Il n’y a pas de texte neutre que l'on puisse considérer comme représentant exactement le texte primitif. Les trois plus anciens manuscrits grecs qui contiennent notre livre, A (c. Alexandrinus), C (palimpseste d'Ephrem), S (c. Sinaiticus) ne sont pas de la même famille, À et CG marchant ensemble, mais A étant sensiblement meilleur, et S représentant un texte plus retouché (cas typique cité par CHARLES, I, c1x : dans les adresses des lettres aux sept communautés, la construction conforme au langage de l’auteur est 76

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