‹ L'Apocalypse de Saint-SavinChapitre 11 sur 73 · André Michel, op. cit., tome I, 2€ partie, p · texte numérisé non relu

André Michel, op. cit., tome I, 2€ partie, p

Mais c’est surtout la manière de disposer les différentes couleurs qui nous intéresse dans l’art du porche. L'artiste a pratiqué, d’une part, l'alternance du ton clair et du ton sombre et, d’autre part, l'opposition des couleurs franches. Il obtenait par ce moyen un effet remarquable avec très peu de couleurs. Sur le doubleau, devant le tympan, le fond de chaque compartiment est composé de deux zones, l’une de ton clair et l’autre de ton foncé; le ton sombre est donné par le jaune et le brun-rouge foncé et le ton clair est rendu alternativement par le blanc et le vert clair. Nous avons ainsi alternance de quatre teintes : blanc, vert, brun-rouge et jaune, et, de plus, alternance des tons clairs et foncés. Nous trouvons partout appliqué dans les peintures du porche ce principe de l'alternance de couleurs différentes, par exemple sur les douze anges et les douze apôtres du doubleau, sur les anges de l’Euphrate, sur les sauterelles et leurs victimes. Les trois anges de l’Euphrate sont vêtus, le premier en blanc et brun-rouge foncé, le second en brun-rouge clair et vert, le troisième en blanc et brun-rouge clair. Saint Michel, vêtu en vert et blanc, monté sur un cheval blanc, est suivi par un ange vêtu en brun-rouge et jaune et monté sur un cheval vert. Une sauterelle brun-rouge foncé, aux ailes jaunes, est suivie d'une sauterelle blanche à ailes Jaunes; celle-ci est doublée d’une troisième de couleur brun-rouge clair, qui amène à son tour, derrière elle, une quatrième en jaune. Le plus souvent, entre les différentes couleurs, l’artiste a tracé, comme des cloisons, de minces lignes en brun-rouge foncé ou blanc, ou encore celles du ton foncé doublées de traits blancs, pour mieux faire valoir chacune des teintes®. Le blanc est partout employé pour contrebalancer l'effet des masses de ton foncé. La femme en robe blanche s'oppose à l'énorme corps brun-rouge du dragon et au manteau brun-rouge foncé de saint Jean. Les surfaces de couleur unie sont toujours allégées par des traits blancs. Le fond composé de zones de différentes couleurs n'est pas quelque chose d'indifférent, car, par les rapports des

6. Par exemple les zones de différentes couleurs des compartiments du doubleau, la grande croix du tympan, les nimbes, les sièges circulaires, etc.

tons qui le composent, il joue autant que les images proprement dites. Le vaste champ vert au-dessus de l'horizon est fort pâli aujourd’hui, mais si nous nous le représentons dans son état primitif, cette zone vert-clair devait très heureusement contraster avec les teintes brun-rouge foncé et brun-rouge clair qui se répètent si fréquemment dans les peintures du porche. Quelquefois l’effet de l’opposition est adouci par l’emploi du demi-ton : ainsi, dans la foule des malheureux, sous les pattes des sauterelles, trois hommes à gauche sont peints en brun-rouge foncé, en blanc et en brun-rouge clair, trois autres hommes à droite sont en brun-rouge foncé, jaune et brun-rouge clair.

En posant différents tons les uns à côté des autres et en combinant leurs rapports, l'artiste a su les faire chanter et obtenir un effet chatoyant; par l'emploi fréquent des demi-tons, il a réalisé une harmonie douce et calme.

Le dessin des peintures du porche est habile, sans grande originalité; il exprime toujours un mouvement rythmé, tantôt lent comme dans les figures des anges de l’Euphrate, tantôt d’une cadence précipitée comme dans les figures de saint Michel et de son compagnon. Jamais de volumes pesants et immobiles, mais des masses allégées et animées par un dessin assez nerveux. Les corps sont modelés, et surtout articulés par les traits d'ombre et de lumière; les retouches en blanc sont très fréquentes et jouent un rôle important. Ce sont elles qui donnent à l’ensemble, avec les traits bruns du contour, leur excellente qualité linéaire, la vivacité des surfaces, l’accent nerveux de la forme.

Nous voyons ainsi quelle a été la technique de cet artiste et comment il a exécuté ces fresques; nous pouvons maintenant étudier les formules particulières du dessin de la figure humaine, des draperies, des accessoires et des motifs d'ornement.

Les figures ont un corps bien articulé, animé d’un mouvement alerte, léger et rythmé. Leurs gestes n’ont pas la lenteur monumentale qui caractérise les peintures de la tribune et celles de la

nef; ils n’ont pas non plus la brusquerie véhémente des personnages de Vicq saisis en plein mouvement.

Les proportions sont harmonieuses. Le rapport entre la tête, le buste et la partie inférieure du corps, c’est-à-dire les hanches, les cuisses et les jambes, est traduit approximativement par des chiffres simples : 1, 2, 4. Ces chiffres se retrouvent dans beaucoup de peintures de l’époque romane”. Pourtant, il arrive souvent que la proportion de la tête soit inférieure à 1 et qu’elle se rapproche parfois de 0.5, tandis que celle de la partie inférieure du corps dépasse largement 4. De nombreuses figures dans les peintures de la tribune et de la nef de Saint-Savin offrent cet allongement du corps et montrent souvent en même temps un amincissement du buste. Dans les peintures du porche, la largeur d’épaules des personnages mesure approximativement les deux tiers de la longueur du buste; dans les figures allongées de la tribune et de la nef, la largeur d’épaules est souvent au-dessous de ce chiffre. Cet allongement, avec la lenteur du geste, contribue beaucoup à l'effet monumental de l’image du Seigneur dans les peintures de la tribune et de la nef. Au porche même, sur le tympan, la grande figure du Christ a une tête assez petite : malgré la taille de la figure, elle est seulement un peu plus grande que celle des anges qui l’accompagnent à droite et à gauche. Mais par le volume de la tête, par leur corps articulé et animé, les autres figures du porche se rapprochent du type de la figurine. D'autre part, pour éviter la rigidité, l'artiste dessine souvent le corps humain suivant une ligne légèrement ondulée. Par exemple, dans la scène de la Délivrance des anges de l’Euphrate, l’ange libérateur à le buste penché en avant; les genoux avancent eux aussi,

7. Un autre type de figure présente la proportion x, 2, 3. Les personnages de la Bible de Charles le Chauve (Bibl, Nat., lalin, x, fo h13), ceux du Missel de Saint-Denis (Bibl. Nal., lalin, 9436), nous donnent des exemples de ce \ype ramassé.

8. Le portrait de Geoffroy Plantagenet, sur la plaque d'émail conservée au musée du Mans, lémoigne de la môme tendance. D'autre part, cerlaines minialures gothiques, par exemple le manuscrit français 4o3 de la Bibliothèque nalionale, donnent à la figure humaine une proportion harmonieuse : 2, 3, 6, la têle élant sensiblement agrandie, C’est la proportion de la figurine.

donnant aux cuisses un mouvement symétrique de celui du buste, tandis que les jambes, légèrement obliques, suivent une ligne parallèle à celui-ci. Cette attitude amène nécessairement un allongement de la partie inférieure du corps, donnant au buste, aux cuisses et aux jambes une longueur à peu près égale.

Parmi ces personnages, il est un type très caractéristique, au ventre en amande” (PI. V). L'artiste cherche à rendre visibles les détails anatomiques du corps robuste et bien charpenté; les plis du vêtement accusent le modelé des cuisses et surtout accusent [a saillie du ventre, arrondi et allongé. Cette graphie du corps humain est fréquente à l’époque romane; à Saint-Savin, elle se retrouve un peu partout; en voici, dans les peintures du porche, les exemples les plus lisibles : l'ange délivrant les quatre anges de l’Euphrate; derrière lui, sur le doubleau, les anges du paradis cueillant des fleurs et certains apôtres ; des hommes renversés sous les pattes des sauterelles; enfin deux personnages princiers dans la scène de la Jérusalem nouvelle.

Les visages sont dessinés uniformément selon une formule bien définie. Sur le ton de chair, des lignes brun-rouge foncé donnent le contour du visage, les sourcils, le nez, la bouche. Des tons d’ombre, brun-rouge ou vert, sont posés entre les sourcils et les yeux, sous les yeux, des deux côtés du nez, sur le front, et suivent le contour des joues si le visage est imberbe; ces tons d’ombre complètent le modelé. Des taches brun-rouge clair sont appliquées sur la bouche et colorent les lèvres, ainsi que sur les joues. Enfin des traits blancs soulignent l’arcade sourcilière, l’arête du nez et la lèvre supérieure et des taches blanches rehaussent les narines, les saillies des pommettes et le menton. Les traits blancs au-dessus des sourcils se réunissent en accolade. Celui de la lèvre supérieure en M est aussi caractéristique. Sur le menton, la tache blanche au milieu est accompagnée de deux autres au-dessous des commissures des lèvres. Les prunelles étant effacées presque partout, les yeux ne laissent voir que le blanc !°. Les visages des-

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