‹ L'Apocalypse de Saint-SavinChapitre 31 sur 73 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SOURCE ICONOGRAPHIQUE DES PEINTURES DU PORCHE : UN DES PROTOTYPES DE LA FAMILLE ANGLO-NORMANDE DE L’APOCALYPSE ILLUSTREE

Le livre de l’Apocalypse a connu, en Occident, au cours du moyen âge, une fortune considérable : il a été l’un des monuments auxquels la pensée chrétienne s’est attachée avec le plus d’insistance. La décoration des églises et l’art de la miniature témoignent de cet intérêt. Depuis l’époque carolingienne jusqu'au XIV°® siècle, de nombreux manuscrits ont reproduit et illustré le texte de saint Jean. Dans l'illustration de l’Apocalypse, telle qu'elle se présente dans les manuscrits, il faut tenir compte d’une certaine évolution et d’une certaine diversité !. Aussi, avant d'aborder l’étude que nous nous proposons ici, celle des peintures de l’Apocalypse de Saint-Savin-sur-Gartempe et de Saint- Benoît-sur-Loire, nous pensons qu'il est nécessaire de donner un classement des manuscrits illustrés de l’Apocalypse et un aperçu historique de leur évolution.

L'origine de l’Apocalypse illustrée remonte à l’art symbolique du christianisme naissant. Dès le IV® siècle, des images empruntées aux visions de saint Jean décoraient les murs des églises rOmaines *; ce sont l’Agneau, le Christ entre l'alpha et l’oméga,

1. Mâle : L'Art religieux du XIIIe siècle en France, Paris, 1910 (3° 6d.), pp. 414 el suiv.; M. R. James : Apocalypse in Art, Londres, 1931.

2. André Michel, t. 1, pp. 43, 52, 8r et suiv.; Paul Clemen : Die romanische Monumentalmalerei in Rheinlanden, Düsseldorf, 1916, pp. 62 et suiv.; M. R. James : Apocalypse in Art, pp. 30 el suiv.

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les quatre animaux symboliques, le fleuve de la Vie, la Jérusalem céleste et enfin les vingt-quatre vieillards présentant leur couronne aux pieds du Seigneur *.

Ces visions apocalyptiques traversent les Alpes et apparaissent souvent dans les monuments carolingiens *.

À côté de ces scènes isolées, la narration figurée du texte entier de saint Jean existe dès cette époque. Nous la trouvons dans quatre manuscrits, du IX° ou du X° siècle, provenant des régions qui vont de la Loire au Rhin. Ce sont les manuscrits de Paris (Bibl. Nat., nouv. acq. lat. 1132), de Valenciennes (n° 91 de la Bibl. Municipale), de Cambrai (n° 386 de la Bibl. Municipale) et de Trèves (C. 31 de la Stadthibliotek) *. Leur style les apparente à l’art chrétien primitif. Les manuscrits de Paris et de Valenciennes montrent pour la première fois une illustration suivie et complète de l’Apocalypse : exécutés d’après un même modèle, ils contiennent chacun quarante scènes. Les manuscrits de Cambrai et de Trèves, datant également du IX° ou du X° siècle, sont cependant plus évolués : les images sont moins symboliques, plus narratives et beaucoup plus nombreuses : le manuscrit de Trèves en compte déjà soixante-quatorze. Avec quelques scènes

3. Benoît Biscop, fondateur des monastères de Wearmouth et de Jarrow, au diocèse de Durham, avait rapporté, de son quatrième voyage à Rome, sous le pontificat du pape Agathon, 678-682, des « peintures des visions de l’Apocalypse de Saint-Jean ». Ce sont sans doute des figures isolées des visions apocalyptiques, comparables à celles que nous trouvons dans les églises romaines du VIII et du IX® siècle. Voir H. Omont, Manuscrits illustrés de l’Apocalypse aux IX et Xe siècles, Paris, 1924, p. 5.

h. André Michel, op. cit.; Paul Clemen, op. cit.; L. Bréhier : L’Art en France des invasions barbares à l’époque romane, p. 195. Les manuscrits de Saint-Médard de Soissons et de Saint-Emmeran de Ratisbonne, les Bibles de Charles le Chauve (B. N., ms. lat., 1), d’Alcuin (Brit. Mus. addit. ms., 10546) et de Saint-Paul de Rome montrent des exemples de cette illustration sporadique de l’Apocalypse.

5. H. Omont, Manuscrits illustrés de l’Apocalypse aux IX et Xe siècles, Paris, 1924; W. Neuss, Die Apokalypse des HI. Johannes in der altspanischen und altchristlichen Bibel-Illustration (Das Problem der Beatus Handschriffen), Münstler, 1931, pp. 247 et suiv.

6. Dans ces deux manuscrits, la parenté des thèmes est très étroite, mais les différences qui apparaissent dans l’exécution trahissent indéniablement la différence d’origine. D’après M. Lauer, il est possible que le manuscrit de Paris soit de provenance méridionale (du scriptorium du monastère des îles

de Lérins).

9h L'APOCALYPSE DE SAINT-SAVIN

contenues dans la Bible catalane, ces quatre manuscrits constituent le cycle archaïque de l’Apocalypse illustrée ?.

Comme M. Neuss l’a démontré très justement, il est déjà possible de distinguer deux groupes dans les manuscrits de ce cycle *. Ceux de Paris (Nouv. acq. lat., 1132) et de Valenciennes offrent des scènes simples et symboliques qu’il serait souvent difficile de déchiffrer si elles n'étaient insérées dans l’ordre du texte de l’Apocalypse. Les personnages peu nombreux y sont représentés très grands et forment l’élément principal de chaque composition comme sur les bas-reliefs des sarcophages chrétiens ou dans les peintures des catacombes. Cependant, leur style n’est pas toujours proche de l’art des premiers chrétiens. Leur caractère symbolique et disparate n’est pas sans rapport avec les images des visions apocalyptiques isolées qui se trouvent, comme par hasard, dans des Bibles carolingiennes de l’école de Tours. Cependant, les modèles de ces deux manuscrits ne ressemblent pas à ceux des visions apocalyptiques monumentales que nous trouvons dans des églises romaines.

Les manuscrits de Cambrai et de Trèves sont moins symboliques, riches en détails, et traduisent fidèlement le texte de l’Apocalypse. Le nombre considérable des illustrations suffit à démontrer la différence entre ces manuscrits et ceux de Paris et de

7. Le Beatus de Berlin, quoique tardif, mériterait une attention toute particulière. La parenté frappante qui existe entre les scènes du début de l’Apocalypse que renferme la Bible de Roda et les scènes correspondantes du manuscrit de Berlin, nous incite à croire que l'illustration de ce Beatus aurait été exécutée d’après un modèle semblable à celui du dessinateur de la Bible de Roda. L'illustration du Beatus de Berlin nous laisse entrevoir un type d’Apocalypse illustrée existant en Catalogne aux X® et XIe siècles; celui-ci se présente comme l'illustration plus évoluée du cycle archaïque (groupe Paris-Valenciennes) et sur ce point, il s’apparenterait à certains Beatus du groupe [ de M. Neuss en même temps qu'à l'Apocalypse de Bamberg. Le manuscrit de Berlin ne contient que cinquante-cinq scènes et daterait de la seconde moitié du XIIe siècle, Le texte trahit, d’après M. Neuss, une origine lombarde. Par contre, le dessin comporterait certaines traces catalanes : la fréquence des arcs en fer à cheval, le type particulier de lampes suspendues, la forme des nuages lels « des touffes de feuillage rappelant les lotus des Hindous » (La Catalogne à l'époque romane, p. 107, article de Ph. Lauer), que nous trouvons partout dans le Beatus de Gérone, etc. (Voir Neuss, op. cit., pp. 45-47, 247-267).

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