CHAPITRE VI
La Vie de l'abbé Gauzlin, écrite vers 1041 par le moine André de Fleury, nous apprend que l’Abbé fit décorer la façade de l’église Saint-Pierre de Saint-Benoît-sur-Loire, dans le premier tiers du XI° siècle, de scènes de l’Apocalypse'. Des vers accompagnaient ces scènes et les expliquaient :
Ceterum ipsius aecclesiae faciem quibusdam miraculorum apocalipsis Johannis theologi variari fecit, hisque versibus exornari.
Le texte ne précise pas s’il s'agissait d’une décoration peinte, sculptée ou en mosaïques. Il est néanmoins probable qu'il s’agissait de peinture, la sculpture monumentale à cette époque ne permettant pas des ensembles aussi vastes et aussi complexes, et la mosaïque, d’autre part, n’ayant jamais eu en France d'application aussi considérable. Sous l’abbatiat de Gauzlin, l’abbaye de Fleury connut une grande prospérité. Fils naturel d'Hugues Capet et demi-frère du roi Robert le Pieux, cet abbé-prince entretenait des relations très actives avec d’autres monastères, non seulement avec ceux de la Gaule, mais encore avec ceux d'Italie et d’Espagne. L'abbaye fut alors enrichie de dons de toute provenance ; dons du comte de Gascogne, de la famille ducale de Normandie et de plusieurs seigneurs de l'Espagne. En 1026, un violent incendie éclata et l’abbaye fut complètement détruite. Gauzlin
1. Pour le texte, voir J. Schlosser : Quellenbuch zur Kunstgeschcht d. abendländ. Mittelalters, Wien, 1806, p. 184.
Pour l’Apocalypse de Saint-Benoîl-sur-Loire, voir L. Delisle : Mélanges
de paléographie et bibliographie, Paris, 1880, p. 138; M. R. James : The Trinily Apocalypse, p. 8; du même, The Apocalypse in Art, London, 1931, P: 98; J. Puig i Calafalch : Le premier art roman, Paris, 1928, p. 151; H. Focillon : Peintures romanes des églises de France, Paris, 1938, pp. 6, 14, et Chenesseau : L'abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire, Paris, 193r.
entreprit alors sa restauration sur un plan grandiose; il appela des artistes de tous les pays pour exécuter des travaux *.
Nous savons par ailleurs que Gauzlin était étroitement lié avec Oliba, abbé de Ripoll. Les rapports entre les deux grands centres monastiques étaient alors fréquents. En 1013, deux nobles de Barcelone, Joan, moine de Ripoll et futur successeur de Gauzlin à Fleury, et son frère Bernat vinrent à Saint-Benoît-sur-Loire. Ils y apportèrent entre autres présents des étoffes et un évangéliaire à couverture d'argent. En outre, des textes nous apprennent d’autres échanges de manuscrits entre les deux monastères. Dans cette circonstance, il nous paraît fort possible qu’au temps de Gauzlin, le Beatus illustré, si répandu en Espagne, ait été connu à Saint-Benoît-sur-Loire *.
Avant d’aborder l'étude de la décoration perdue de Saint- Benoît-sur-Loire, nous évoquons encore les circonstances dans lesquelles elle fut entreprise.
Dès le début du XI° siècle, l’activité naissante d’un art vigoureux et original apparaît au cœur de la France. Une série d’églises possédant le chevet à chapelles rayonnantes, plan spécifiquement français, réalisé pour la première fois à la cathédrale de Clermont en 046, se développe de la fin du X° au début du XI° siècle au pays de la Loire. Presque en même temps, une riche famille de chapiteaux romans est née dans la région comprise entre la Seine et la Loire : ceux de Saint-Germain des Prés, de Saint-Brice de Chartres, de Saint-Aignan d'Orléans et de Saint-Benoît-sur-Loire. Les manuscrits enluminés ne disposent pas de richesses moindres, Le Missel de Saint-Denis“, le groupe de manuscrits de Saint-Martial de Limoges, le groupe de ma-
2. Chenesseau, op. cit., p. 126, n° 4; Bréhier : L’art chrétien, Paris, 1928, | On XEN
3. Sur les rapports entre Gauzlin et Oliba et entre Fleury et Ripoll, voir Puig i Cadafalch : L’Arquitectura romänica a Catalunya, vol. II, pp. 29, 69; Nicolau d’Olwer : La Littérature latine au XIe siècle, dans La Catalogne à l’époque romane, Paris, 1932, pp. 203, 206-208; Pijoan : Oliba de Ripoll, dans Art Studies, VI (1928), pp. 8r et suiv. Voir aussi p. 156, n. 48.
h. Bibl. nat., Jlat.:, 9436.
5. Surtout Bibl. nat., lat, 5, 8. Voir aussi, Ch. de Lasteyrie, Saint-Martial de Limoges, Paris, 1901, pp. 335 et suiv.
nuscrits angevins, la Vie de sainte Radegonde 7, le Recueil historique écrit à Saint-Germain des Prés*, le Recueil de pièces concernant saint Martin (Bibl. de Tours, 1018) attestent l’existence d’un style nettement défini au XI° siècle, reconnaissable à son dessin vigoureux, au sentiment de la vie, à un mouvement qui va parfois jusqu'à une dramatique violence. L'activité des peintres n'aurait pas été moins remarquable. Le texte parle précisément des artistes du pays, à propos des travaux du nouveau monastère de Gauzlin. « Un portique de marbre fut l’œuvre d’Adelelme, abbé de Saint-Calais, et une voûte fut peinte à fresque par Odorlic, moine de Saint-Julien de Tours. On ne distingue pas toujours à quelle église s’appliquaient les embellissements cités, mais la fresque est attribuée à l’église Saint-Pierre, ainsi que d’autres peintures, qui figuraient, sur les murs de la façade,
des scènes de l’Apocalypse ou de la Vie du saint ?-"°.
C'est à cette époque et dans ces circonstances que fut exécutée l'Apocalvpse de Saint-Benoît-sur-Loire. L’horizon si étendu de l'abbé Gauzlin, d’une part, et l’activité naissante de l’art du pays, d'autre part, rendent difficile la reconstitution de la peinture perdue en nous présentant un trop grand nombre de possibilités. Des influences lointaines et multiples, mêlées à des inventions originales dues peut-être à des artistes locaux, ont pu jouer un rôle, en effet, et ce rôle, il nous est impossible actuellement de le déterminer.
En supposant que la peinture de la façade ait été exécutée par les artistes du pays, ce qui ne laisse presque pas de doute, on pourrait chercher à connaître son style par une étude comparative des manuscrits que nous avons cités tout à l'heure; pour la technique, elle offrirait des rapports avec la fresque carolingienne
6. Par exemple les mss. 3, 4, 21, 24 de la Bibl. d'Angers, le ms. 2 de Ya Bibl. d’Amiens et le ms. nouv. acq. lat. 1390 de la Bibliothèque nationale.