Omont, op. cit., p
Les manuscrits du cycle des Beatus s’attardent avec une certaine complaisance sur l’histoire d’Enoch et d’Élie. La seconde scène traite de leur martyre, la troisième de leur résurrection.
Le Beatus de Saint-Sever !? représente la scène du martyre de la manière suivante : dans la partie supérieure, la destruction de Jérusalem : quatre hommes armés de haches, d’un marteau et d’une lance détruisent les deux tours de la ville, au centre de laquelle, sous une arcade, apparaissent sept hommes à mi-corps. Au-dessous, prend place le martyre des témoins. L’Antéchrist, coiffé d’une énorme couronne, s'apprête à couper la tête de l’un des témoins, tandis que l’autre attend le même sort. À gauche, derrière l’Antéchrist, deux de ses suppôts brandissent l’un un glaive, l’autre un bâton. À droite gisent deux cadavres décapités.
La résurrection est développée sur quatre zones; Dieu sur un trône, assisté de deux anges, reçoit les lémoins qui, debout sur les nuages, se tournent vers lui, les mains tendues. Les nuages se prolongent sur la seconde zone où cinq personnages debout montrent de la main gauche les ressuscités. Sur la troisième, six figures agenouillées. Dans le registre inférieur, on voit trois arcades se renverser sur cinq corps humains.
Telles sont les scènes-types de ces deux événements. Les Beatus du groupe de Morgan sont conformes, pour la scène du martyre et de la résurrection, au manuscrit de Saint-Sever et ceux du groupe [I de M. Neuss, bien que parfois plus archaïques, les suivent dans l’ensemble. La scène du martyre est composée de deux éléments : d’une part, le siège et la destruction de Jérusalem, d'autre part, l’Antéchrist tranchant de son glaive la tête des deux témoins. Les manuscrits de Cambrai et de Trèves, pour la scène du martyre, comportent, comme nous l'avons observé, ces deux traits; cependant ce n'est pas l’Antéchrist qui met à mort les prophètes, mais le monstre surgissant de l'abime. Ces deux versiôns, version carolingienne et version des Beatus, vont se conseryer
17. Fol. 155. Voir Lauer : Les enluminures romanes..., pl. xxv, fol. 156, — Il est intéressant de comparer ces deux représentations aux scènes correspon-
dantes du manuscrit de Cambrai (ms. 386); nous y trouvons plus d’un point de contact,
toutes les deux et réapparaître dans l'illustration des Apocalypses gothiques !#. La scène de la résurrection a aussi des caractères particuliers. Dans une atmosphère vivante et réaliste, les peintres des Beatus du groupe de Morgan évoquent le miracle. Les ressuscités emportés dans les nuages montent au ciel, au milieu de la clameur des peuples. Ce détail passera également dans le cycle gothique.
La scène expliquée par le deuxième passage du texte d'André de Fleury doit peindre la résurrection des deux témoins. Le quatrième vers les décrit déjà sur les célestes parvis, à la droite du Père. N'y a-t-il pas là l'indication d’une image semblable à celle du Beatus de Saint-Sever ? Pourtant les trois vers précédents semblent faire allusion à leurs exploits, à leurs miracles et à leur martyre.
L'artiste de Saint-Benoît-sur-Loire aurait-il représenté la mort et la résurrection des témoins en une scène unique ? C’est possible, d’autant plus qu'il réunit souvent deux récits qui se succèdent ; nous l'avons déjà vu pour la scène de la Délivrance des anges de l’Euphrate et pour le Fléau des cavaliers.
Le modèle dont l'artiste de Fleury s’est inspiré pourrait se rattacher, soit au groupe de Cambrai et de Trèves, soit au cycle des Beatus. Ce qui nous semble certain, c’est que cette scène de Saint-Benoît-sur-Loire offrait un aspect plus évolué que celle des manuscrits de Cambrai et de Trèves ou encore de l’Apocalypse de Bamberg. Pour la première scène représentant Élie et Enoch près des oliviers, le modèle appartenait sans aucun doute au cycle de Beatus. Pour la seconde scène, la description émouvante du texte ne nous fait-elle pas pencher vers le cycle de Beatus ?
(3) L'’aigle crie « Malheur...! » (vin, 13).
18. Par exemple, dans le manuscrit français 4o3 de la Bibliothèque nationale et dans l’Apocalypse du Trinity College, ce sont les deux suppôts de l’Antéchrist qui tuent les deux témoins, tandis que, dans l’Apocalypse bodeléïenne Douce 180 et dans l’Apocalypse gothique de Cambrai (ms. 482), Élie et Enoch sont mis à mort par un monstre à corps de cheval et à tête humaine représentant l’Antéchrist.
Texte :
Signum iudicii pandens, haec taliter inquit : Vae Vae terrigenis, et toto vae simul orbi!
Il y a peu à dire sur cette scène qui a pu être inspirée par des Beatus espagnols aussi bien que par des manuscrits du Nord. L'image du grand aigle criant dans le ciel n’est liée à la scène qui la suit immédiatement — le Fléau des sauterelles — que dans les manuscrits de Cambrai et de Trèves.
(4) Le Fléau des sauterelles (1x, 1-11).
(11) La Délivrance des anges de l’Euphrate et le Fléau des cavaliers (1x, 13-16, 17-21).
Le quatrième sujet de la table de M. James, le Fléau des sauterelles, se trouve dans la peinture de Saint-Savin ainsi que le neuvième, le dixième et le onzième sujets. Le Fléau des sauterelles est suivi, immédiatement, par le onzième sujet, la Délivrance des anges de l’Euphrate et le Fléau des cavaliers, selon l’ordre de l’Apocalypse. Nous nous sommes déjà occupés de ces deux sujets à propos des peintures de Saint-Savin.
(9) La Femme et le Dragon (xu, 1-6; 13-18).
(10) Le Combat des anges contre le Dragon (xn, 7-12).
Comme nous l’avons vu à propos de Saint-Savin, la scène de Saint-Benoît-sur-Loire suit le type des Beatus espagnols.
La scène du Combat des anges contre le Dragon mise à part, les trois sujets que nous venons d’examiner seront reproduits dans les Apocalypses de la famille anglo-normande, à peu près tels qu'ils sont décrits à Saint-Benoît-sur-Loire. Bref, l’étude de ces sujets confirme la conclusion à laquelle nous sommes arrivés par ailleurs sur le rapport de ces deux représentations apocalyp-
tiques. .
(5) L'adoration de l’Agneau. 3 ‘6) Jean regardant les âmes des martyrs.
Texte :
(5) Ex hinc etherei laudes reboando ministri Conlaudant dominum nocte dieque pium,
Victor quisque, sacros referens de morte triumphos. Nos dedit excelsos mente subire polos.
Hic tua, summe pater, veneratur lucida sedes, Qui caelis terras, inclite consocias.
Suscipis inde libens famulorum vota tuorum, Quae tibi caelestes dant super astra duces.
Huic siquidem vere semper genu flectitur omne, Atque creaturae agmina stelligerae.
(6) Dictus stellifer Johannes gratia regis Mirans conspicit hos Christi pro nomine cesos.
Nous arrivons avec le cinquième et le sixième sujets de la table de M. James à un tableau d’un développement considérable. M. James pense que l’adoration de l’Agneau aurait formé le cinquième sujet; le sixième, la scène de Jean regardant les âmes des martyrs (V, 4 OU XX, 4).
Tout d’abord, nous essaierons d’analyser le texte et d’en tirer les éléments de la composition.
Les trois premiers vers indiquent la présence de personnages désignés sous le nom de « ministri etherei » qui rendent hommage au Seigneur. De plus, le texte évoque les saintes victoires qu'ils remportent sur la mort. Le quatrième vers nous indique qu'il doit y avoir une région céleste (ercelsos polos).
Les deux vers suivants parlent du « siège éclatant » (lucida sedes) du « très haut » (summe pater). En même temps, nous savons qu'il existait deux régions distinctes, le ciel et la terre.
Dans le septième et le huitième vers, nous voyons apparaître d’autres personnages célestes (caelestes duces) qui présentent au Seigneur, au-dessus des astres (super astra), les vœux de certains autres personnages (famulorum tuorum).
Les deux vers suivants disent que tout genou fléchit devant Dieu ainsi que le « cours du monde étoilé » (creaturae agmina stelligerae). Ils semblent donc indiquer l’attitude de personnages agenouillés.
Enfin, les deux derniers montrent la présence de Jean (dictus stellifer Johannes) regardant les martyrs (cesos)
À quel passage de l’Apocalypse correspondrait cette scène de Saint-Benoît-sur-Loire ? Comme le remarque M. James, elle présente une affinité avec l'illustration du chapitre v, l’adoration de l’Agneau ou tout au moins avec celle du chapitre 1v. la Vision du Seigneur entouré de la cour céleste. En effet, le quatrième vers de ce passage coïnciderait avec cette phrase du chapitre 1v, 2 « Aussitôt, je fus ravi en esprit; et voici qu'un trône était dressé dans le ciel, et sur ce trône quelqu'un était assis. » D’autre part, la vision du chapitre 1v et celle du chapitre v se ressemblent dans de nombreuses Apocalypses illustrées. Pour composer la scène de l’adoration de l’Agneau, on unit l’image de l’Agneau et celle du Seigneur entouré de la cour céleste !* ou bien on substitue l'image de l’Agneau à celle du Seigneur °°.
On doit cependant chercher la signification des différents groupes de personnages désignés sous les noms de ministri etherei, caelestes duces, famulorum tuorum, cesos, etc. L'auteur a pu employer des mots différents pour désigner le même groupe. Mais nous savons tout d’abord qu'il y a un groupe de personnages célestes désignés sous le nom de caelestes duces. Ce serait, sans doute, un groupe d’anges, ou tout au moins d’anges et de vieillards de l’Apocalypse. À côté d'eux, il est évident que se tenait un groupe de personnages choisis parmi les peuples de la terre (famulorum tuorum) ; ils occupaient dans la scène de Fleury une place assez importante. Sur ce point, cette foule décrite par le texte d'André de Fleury semble correspondre à celle du chapitre vit, 0-17 : ce sont ces élus « debout devant le trône et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches et tenant des palmes à la main » (vi, 9) et « ce sont ceux qui viennent de la grande tribulation; ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau. C’est pour cela qu'ils sont devant le trône de Dieu et le servent jour et nuit dans son sanctuaire... » (vu, 14-15). Les « ministri etherei » peuvent être soit un groupe de certains personnages lerrestres élus, saints où martyrs, soit les vingt-quatre
19. Bible de Roda, IV, fol. 105Y; la Trinity Apocalypse, elc. 20, Beatus de Berlin, fol. 38.
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