Volume IV, fol. 105Y
que nous l’avons examinée dans les Beatus du groupe Morgan et la représentation traditionnelle de la Vision du Seigneur entouré de la cour céleste. Les caractéristiques que nous avons remarquées à Fleury, à savoir, l’image du Seigneur occupant le centre de la composition et la représentation développée de la cour céleste autour de la figure grandiose du Seigneur, se retrouvent précisément dans le cycle gothique. Prenons trois exemples : l’Apocalypse française 403 de la Bibliothèque Nationale, l’Apocalypse du Trinity College et l’Apocalypse Bodeléienne Douce 180. Le premier est relativement simple : la scène se présente ainsi : à gauche, un vieillard et saint Jean, debout, regardent la Vision se dérouler devant eux. La composition est divisée en trois registres; le Seigneur avec l’Agneau à sa gauche dans l’auréole, accompagné des quatre symboles, occupe le centre des deux registres supérieurs. De chaque côté de l’auréole se tiennent en haut des anges, en bas un groupe de vieillards dans une attitude d’adoration. Au-dessous, sur le troisième registre, sont figurés des élus tenant des palmes.
La représentation de l’Apocalypse du Trinity College offre, par contre, un aspect monumental (PI. XVI, A). Même division en trois registres : en haut, Dieu, trônant sur un siège somptueux, apparaît dans une mandorle ovale entre les quatre symboles; l’Agneau, de très petite taille, est près de lui. À droite et à gauche, des anges s’agenouillent et font un geste d’adoration. Sur la seconde zone, les vingt-quatre vieillards couronnés sont assis; les uns tiennent des coupes, les autres des instruments de musique. Tout à fait en bas, se masse la foule des élus portant des palmes et, à l'extrémité gauche de cette zone, saint Jean converse avec un vieillard.
La composition de l’Apocalypse Bodeléienne Douce 180 ne manque pas non plus de monumentalité. La scène est divisée en quatre registres. La représentation du Seigneur se présente comme dans les exemples précédents ; elle occupe cette fois le centre des trois registres supérieurs. De chaque côté de l’auréole, sur les trois registres, sont placés symétriquement des saints nimbés, à tête tonsurée, un des vieillards se prosternant et un
groupe d'élus portant des palmes. Dans le bas, sur le quatrième registre, se présente un autre groupe d'élus portant également des palmes. À l’extrémité gauche, en dehors de la scène, Jean s'entretient avec un vieillard dont la tête seule apparaît par une fenêtre.
En parcourant les scènes de ces manuscrits du XIII siècle, nous sommes immédiatement frappés par leur ressemblance avec la description d'André de Fleury. La grande figure de Dieu entouré d’une immense cour céleste illustrant le passage du chapitre vu, 4-17, est au X[I° siècle une nouveauté qui ne se trouve que dans le Beatus de Saint-Sever et à Saint-Benoît-sur-Loire. Or, cette image si caractéristique est reproduite dans les Apocalypses anglaises, à Trinity College notamment, où des anges sont agenouillés comme certains personnages décrits par André de Fleury. C’est le même groupe d’anges qui s’agenouille dans le Beatus de Saint-Sever, comme aussi dans les Beatus du groupe de Morgan. Les trois exemples, Fleury, Saint-Sever et Trinity College, ne seraient pas sans ressemblance. Au-dessous de cette cour céleste apparaît la foule des élus tenant des palmes. A Saint- Benoît-sur-Loire, le groupe des personnages terrestres aurait sans doute été figuré ainsi. La présentation des palmes aurait donné au chroniqueur l’idée de parler dès le début du triomphe sur la mort et de mentionner les martyrs à la fin. Par ailleurs, il est possible que les élus y aient été figurés en deux groupes superposés comme dans les Beatus du groupe Morgan ou dans l’Apocalypse Bodeléienne Douce 180.
Ainsi, à l’aide des Apocalypses gothiques, il nous paraît possible de reconstituer la composition de Fleury dans ses lignes principales. En haut, au centre, c’est la grande figure de Dieu trônant majestueusement; l’Agneau y serait représenté aussi petit que dans la scène du Beatus de Saint-Sever ou dans celle du Trinity College. Le Seigneur est entouré d’anges à genoux et de vieillards. Au-dessous s’étendant sans doute sur deux registres, se serait déroulé l’imposant défilé des élus.
Dans l’histoire de l'illustration du chapitre vu, 4-17, de l’Apocalypse, la scène de Saint-Benoît-sur-Loire marque une étape :
l’image de Dieu entouré de la cour céleste se serait imposée; c’est une composition analogue à celle de la première vision apocalyptique de Dieu adoré par les vingt-quatre vieillards; avant l’exécution de la peinture de Saint-Benoît-sur-Loire, le manuscrit de Trèves, insistant sur cette même idée, représentait les vingtquatre vieillards. Quant à l’artiste du Beatus de Saint-Sever, il a réalisé cette scène d’une façon toute singulière.
Le choix du passage du chapitre vir, 4-17, au lieu du chapitre iv ou v, pour l’une des deux compositions monumentales, faisant pendant à la scène grandiose du Jugement dernier, nous paraît très significatif. L'artiste de Fleury pouvait ainsi associer l’image de la foule des élus portant des palmes à la composition traditionnelle du Seigneur entouré des anges et des vieillards. Le texte d'André de Fleury prouve que la composition de Saint- Benoît-sur-Loire était autre chose qu’une simple interprétation anecdotique de l’Apocalypse : insistant sur la glorification de l’Éternel par la cour céleste et par le monde des élus, elle avait un caractère plus universel. C’est en cela qu'elle rejoint la grande tradition carolingienne.
(12) Les Oiseaux dévorant les cadavres des réprouvés (xx, 17-18). Texte:
Caetibus aligeris divina voce vocatis, Odibiles Christi, caelesti cuspide fusi, Spe privata quidem vivendi corpora prebent.
C'est le passage du chapitre x1x, 17-18, de l’Apocalypse. Nous trouvons dans certains manuscrits du cycle gothique l’émouvante illustration de cet épisode *. Dans le manuscrit français 403 de la Bibliothèque Nationale, nous voyons l’ange du soleil, enveloppé d’une auréole circulaire, appeler une foule d'oiseaux; ceux-ci descendent du ciel et se précipitent sur les cadavres amoncelés à ses pieds. La violence du texte de Fleury s'accorde bien avec celle que l'artiste a su donner à cette scène dans l’Apocalypse française 403.
29. Ms. fr. 403, fol. 37; la Douce Apocalypse, p. 82; le manuscrit de Cambrai (ms. 482), fol. 89".
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