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LA FORME APOCALYPTIQUE. XXIII

tent l'opposition la plus aiguë entre le « siècle présent » et le « siècle futur ». Îls ont souvent, les derniers surtout, une couleur pessimiste très accusée, ἢ at-a tendant aucune amélioration sur la terre que de l'intervention théâtrale de Dieu, || quand les maux auront été portés à leur comble. Et cette intervention amènera la perte de la plupart des hommes. Dieu attend dans sa transcendance le moment fixé par son bon plaisir, et révélé à quelques privilégiés. Jusque-là, il semblerait qu’il s'abstient de s'occuper du monde, sauf par des châtiments DAÉCHFEQUES À de la grande catastrophe. Les justes non plus n’ont à peu près rien à faire, qu'a ὁ attendre et à patienter; comme des spectateurs passifs et des victimes résignées, Ὁ ils regardent venir des événements que pousse une sorte de fatalité. L’Apocalyptique ne portera donc guère ses contemporains, comme le Prophète, à agir en vue d’un but déterminé, ni à chercher la réforme ou le progrès. À ces différences de fond entre l’Apocalypse et la Prophétie se joignent des différences de forme non moins notables. Tandis que le prophète est avant tout un prédicateur,... l'Apocalyptique est essentiellement un narrateur, dont l'instrument n’est pas la parole, mais la plume. Il décrit des visions où ont été vues et entendues des choses mystérieuses ; car pour lui l’extase, le songe, le rapt sont devenus en règle le moyen des communications divines. Il est au ciel plus souvent que sur la terre. , Si « les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes », de sorte que l'inspiré, ! même sous la motion divine, combine et réfléchit personnellement, l'écrivain apocalyptique se contente de redire, comme un écho, ce qui lui a été révélé de toutes pièces par des Anges ; car ce sont ces intermédiaires, plutôt que Dieu en personne, qui l'ont appelé à cette mission, Tantôt sa narration est purement descriptive ; tantôt la conversation qu'il a avec les Anges se prolonge en commentaire des tableaux qui lui ont été montrés, et il écoute l’application de ces symboles aux événements de l'avenir. Alors le temps des verbes change; le passé fait place au futur. Il faut donc distinguer les visions narrées, qui n’ont pas toujours l’avenir pour objet, et les prédictions, conçues en style un peu moins allégorique d'ordinaire, qui leur font suite assez souvent. Du reste, ces deux éléments se mêlent la plupart du temps, et le Voyant raconte des prophéties entendues dans des apparitions mystérieuses (1). Mais il est pur narrateur, et n'apostrophe pas directement ses lecteurs réels, comme le faisaient si volontiers les Prophètes.

C'est que, quel que soit l'effet qu'il escompte sur ses contemporains, il s'efforce toujours de faire abstraction en apparence de sa véritable époque. Il se transporte toujours à un point conventionnel du passé, au temps d'un grand personnage comme [Hénoch.ou Esdras, qualifié pour recevoir des révélations. … divines. Et c’est ce personnage qu'il fait parler. Un caractère essentiel de ces apocryphes est donc la pseudonymie. Tous reposent sur des fictions littéraires. Ou bien quelque patriarche, comme Hénoch, quelque prophète comme Baruch, sont censés parler eux-mêmes, ou bien la plume d’un de leurs contemporains, comme dans les Testaments, a recueilli leurs paroles. Ces livres ont été transmis par une tradition secrète, dans un groupe d'initiés, pour que le monde les

(1) L'Assomption de Moïse fait exception, parce qu’elle adopte la fiction d’une narration prophétique, au lieu de visions symboliques. — Les Jubilés se présentent comme de lPhistoire passée, mais révélée à Moïse par l’ « Ange de la Face ».

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XXIV INTRODUCTION

connaisse à l'heure fixée par la Providence. L'auteur prétendu pourra donc décrire par mode de prophétie les principaux événements historiques qui se seront écoulés depuis son époque jusqu'à celle du véritable auteur; et celui-ci continuera cette série de prédictions post epentum, — sans que rien, dans le ton ni la forme littéraire, dénote le changement, — par ses propres spéculations sur l'avenir. Il construit ainsi un bloc qui embrasse jusqu'à la fin du monde, et dévoile tous les desseins de Dieu dans l’histoire intégrale de l'humanité. C'est une vraie philosophie de l'histoire. L'’exactitude des descriptions pseudo-prophétiques du passé servira à garantir aux lecteurs la non moindre exactitude des prévisions qu'expose l’Apocalyptique sur les temps futurs. Seulement, en cette seconde catégorie de « prophéties », le caractère conventionnel des images pourra s'exagérer encore, par la force des choses, l’auteur n'ayant plus de faits historiques connus pour lui servir de trame. Il devra recourir aux traditions allégoriques, aux lieux communs, monotones dans leur emphase, d'étoiles, de métaux et pierreries, de monstres fantastiques, symboles dont l'origine est à chercher bien souvent dans des mythes étrangers; les nombres même dont il usera pour faire ressortir la précision de ses vues, seront plus d’une fois de provenance païenne, Et comme, en eschatologie notamment, l’auteur se trouve en face de bien des traditions dont il ne sait pas toujours lesquelles sont préférables, il recueillera des traits un peu au hasard dans l’une ou dans l’autre, plus attentif à leur caractère impressionnant qu’à l’idée qu’ils expriment ou qu'ils voilent. De là résulte un défaut d'unité, une grande difficulté à harmoniser les divers points de vue eschatologiques que l’on rencontre, je ne dis pas seulement dans des compilations comme l'Hénoch éthiopien, mais en des livres sortis d’une seule main, et d’une belle venue après tout, comme le Pseudo-Baruch et le Pseudo- Esdras. Il reste jusque chez les meilleurs, quelque chose de livresque; c'était la conséquence inévitable du défaut de l'inspiration authentique, qui eût mis de

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l'unité dans leurs vues, et-aussi de la méfiance d'eux-mêmes qui les gênait dans

leur fraude pieuse.

Si je parle de « fraude », je ne voudrais cependant pas appeler ces auteurs, sans plus, des faussaires. Il y en a, comme le Pseudo-Esdras, dont l’âme était certainement profonde, capable d'accents véritablement humains et religieux qui

nous émeuvent encore. Leur intention devait être bonne ; ils disaient avec sincé- ἡ

rité ce qu ils croyaient que serait l'avenir, d’après leurs propres méditations, et ce qu'auraient pu dire, pensaient-ils, Esdras et d'autres hommes de Dieu, s'ils

avaient vraiment écrit sur le même sujet. Leur fraude consistait, non à dire des

choses dont ils n'étaient pas convaincus, mais à couvrir leurs rêveries d'une autorité usurpée. Îl faut se souvenir du reste qu’on était alors bien plus indulgent que nous ne le sommes pour toute espèce de fictions littéraires. L’esprit juif et l'esprit alexandrin s’accordaient sur ce point-là. Qu'on se rappelle Evhémère et sa Panchaïe, ou toute la littérature pseudo-orphique. La mentalité orientale admet, entre la fiction purement mensongère et la pure vérité, certaines catégories dont nous n'avons pas, heureusement, la notion spontanée ; elle accorde beaucoup plus d'importance à ce qui est dit qu'à l'identité de la personne qui l’a dit; et peut-être les faiseurs d'apocryphes se prenaient-ils eux-mêmes pour des inspirés ou des prophètes. En tout cas, pour ma part, je n’oserais affirmer qu'ils aient voulu tromper absolument leurs lecteurs, sauf les Sibyllins qui écri-

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