‹ L'ApocalypseChapitre 13 sur 239 · LA FORME APOCALYPTIQUE. XXV · texte numérisé non relu

LA FORME APOCALYPTIQUE. XXV

. vaient pour glorifier leur religion, per fus et nefas, aux yeux des Goyim, et, par "

» raccroc, rendre service à ces derniers. C'étaient, au moins dans l’ensemble, des

- auteurs méditatifs et pieux, très attachés à la révélation. L'inspiration n’a pas

empêché certains auteurs du Nouveau Testament de les citer avec faveur, sinon

. comme inspirés et authentiques, cependant comme des. autorités honnêtes. Paul, dans II Tém., parle de l'histoire de Jannès et de Jambrès, à la façon, sans doute, dont nous pourrions aujourd'hui chercher une comparaison dans une légende ; mais saint Jude, dans son épitre, vv. 14-15, n'hésite pas à puiser dans un apocryphe qui doit être l’Assomption de Moïse, et à emprunter des phrases d'Hénoch pour annoncer le dernier jugement. On sait d'ailleurs la considération dont jouit cet Hénoch,.et après lui, le Pseudo-Esdras, dans l’église } primitive. Il y avait donc de bonnes choses IA ces apocryphes, et parfois de véritables beautés. Cela n'empêche, même en faisant abstraction de la fraude littéraire qui nous répugne à bon droit, pour autant qu’elle était destinée à tromper, que les Apocalypses pseudonymes sont séparées par un abîme, au simple point de vue de la valeur humaine et littéraire, des prophéties cano-* niques. C’est toute la différence qu'il peut y avoir entre des écrits spontanés et vivants, dictés par l'inspiration consciente et brûlante du moment, et des compo- ! sitions artificielles dont l’auteur veut frapper les imaginations par des moyens |

choisis à tête reposée, en utilisant, sans grandes exigences de goût ni de cri-}

tique, ce qui lui semble le plus propre à cet effet parmi les traditions les plus?

mélangées du passé.

+ Or, il est deux écrits inspirés que l’on range, et cela avec un certain droit, dans

“ la même catégorie littéraire que les Apocryphes susdits :le Zivre de Daniel et ;

\ l'Apocalypse de saint Jean. Daniel, dans la Bible hébraïque, appartient aux ins ge

- Ketoubim, non aux Nebîim. Si donc on admet qu'il n'a été composé qu'au /

- temps d'Antiochus Epiphane, on ne saurait dire pour cela qu'il est pseudonyme

au même sens que nos Apocryphes; il présente une philosophie vraiment pro-

“ phétique de l’histoire, sans aucune accointance avec des traditions fantaisistes de

… cosmogonie ou d'eschatologie; et la fiction, si fiction il y a, ne serait pas plus

… attaquable que celle du livre de Job, ou du Koheleth, ou de la Sagesse de Salo-

mon. Mais nous n'avons pas à nous occuper de Daniel ici. Quant à l’Apocalypse johannique, reconnaissons tout d’abord qu'elle offre de ὁ

- nombreux rapports matériels et formels avec les principaux écrits du genre.

Comme eux, elle se compose de visions, avec des parties descriptives mêlées de

parties prophétiques. Le style en est essentiellement figuré et mystérieux, et

… use, pour une bonne part, des mêmes lieux communs que l’Apocalyptique juive.

…. Sauf les lettres des chapitres τὶ et nr, elle se réfère en bloc à l'eschatologie,

… comprise toutefois en un sens très large que nous expliquerons. Elle oppose,

- dans un dualisme tranché, le siècle présent et le siècle futur. Mais les ressem-

“blances ne vont pas plus loin, et les différences sont bien plus notables.

. D'abord, ce n’est pas un écrit pseudonyme. L'auteur écrit à ses contemporains,

ἃ des églises où il a travaillé, et sous son propre nom bien connu. Car on ne

“peut même supposer qu'il ne soit pas le Jean qu'il dit être; son livre était d’une

actualité trop pressante, et toute fraude eût été trop facile à découvrir.

…— Son unité d'enseignement, nous le verrons, est parfaite. Ce n'est pas un

recouseur de traditions divergentes. S'il puise des images dans le stock com-

Ut

TE

XXVI INTRODUCTION

mun des Apocalyptiques, il sait mettre sur cette matière son empreinte bien personnelle. Pour le fond, qu'il nous suffise de dire à présent que Jean ne s’occupe jamais de choses inutiles, comme les prétendus secrets cosmiques. Il ne cherche à satisfaire aucune curiosité plus ou moins étrangère à la religion. Il n’abuse pas des Anges, car, à deux ou trois passages près, il reçoit les communications immédiates de Dieu ou du Christ. Il ne fait même pas de calculs, nous le prouverons, sur le temps de la fin, puisqu’ « on ne connaît ni le jour ni l'heure ». S'il oppose vivement les deux « siècles » — et encore sans employer ce terme précis, — il les fait pourtant, dans une mesure, coexister; car il voit déjà la victoire de Dieu présentement réalisée sous une forme qu’on peut appeler l'état initial du Règne des cieux. Comme les prophètes, il écrit dans un but direct d’exhortation, d'encouragement, et en passant de réprimande, pour ses frères ébranlés par les menaces trop claires des événements. Et, bien loin d’être pessimiste, toute sa révélation est pleine de l’enthousiasme des premiers jours, c'est véritablement une « Bonne Nouvelle », imprégnée du plus pur esprit des Évangiles, surtout du quatrième qui rapporte la parole du Christ : « Confiance, j'ai vaincu le monde. » Cet apocalyptique est aussi chaleureux et sûr de lui que n'importe quel prophète d'autrefois. Il trouve moyen, en dépit du genre, d’être parfaitement lui-même, tout vibrant de spontanéité. D'un mot, nous pouvons dire que l’Apocalypse de saint Jean se rapproche,

par l’objet etles matérialités du style, de ce groupe d'écrits auquel son nom a été étendu; mais, par l'esprit, elle en est aussi loin que possible. Elle est tout à fait dans la ligne des prophètes canoniques. Seulement, elle les dépasse tous comme prédication inspirée, et comme révélation des secrets divins. Car son auteur est un prophète qui connaît à fond l'Évangile, et qui couronne toute l’œuvre de ses devanciers en portant son regard d’aigle jusque dans les derniers mystères accessibles à l’homme. | |

Avant de décrire la forme détaillée qu'il donne à cette révélation, et d’en analyser le contenu, il faut voir de quels matériaux il s’est servi pour l’exprimer aux fidèles d'Asie. Ici encore, nous aurons à établir une comparaison entre l'Apocalypse, les Apocryphes, et de plus la Bible en général.

CHAPITRE V LES MATÉRIAUX SYMBOLIQUES DE L'APOCALYPSE JOHANNIQUE ET LEUR ORIGINE.

Sans nul doute, la forme « apocalyptique » était excellemment choisie pour faire pénétrer profondément, dans les esprits du 1°" siècle finissant, les enseignements de notre Révélation. Mais elle devint très vite, ce qu’elle est encore trop souvent pour nous, une pierre d’achoppement, et cela explique le discrédit d’un siècle ou deux où un livre inspiré put tomber dans certains milieux ecclésiastiques. Nous exposerons dans un autre chapitre les raisons particulières de ce fait. On peut cependant dès à présent en indiquer la cause générale : les emphatiques images que le genre exigeait n'étaient pas d’une signification bien lucide; pour les comprendre, il fallait être plongé dans les conventions symboliques de certaines régions et de certains milieux. Α la rapide diffusion du livre ne correspondit point une transmission aussi universelle des clés de ce langage. Aussi dut-il produire chez bien des lecteurs un effet de malaise et d’effarement. Ceux qui s’attachèrent à l'interpréter furent souvent réduits à leur fantaisie ; tandis que d’autres, initiés aux traditions apocalyptiques juives, ne se rendirent pas toujours assez compte de l'entière liberté avec laquelle Jean maniait tous ces symboles ; voulant de force ramener les détails de sa Révélation aux « prophéties » des Apocalypses non canoniques, ils arrivèrent à en multiplier les obscurités, sinon à y introduire une véritable incohérence, au point de rendre suspect aux gens rassis un livre dont l'esprit, ainsi conçu, s'accordait si peu avec la simplicité grandiose des vues évangéliques.

Il est donc de la plus grande importance de connaître la matière et les lois du

… symbolisme apocalyptique, et de savoir dans quelle mesure véritable l'Esprit qui inspirait le prophète Jean s'y est plié. Nous déterminerons ainsi, en gros, le sens de ses principaux symboles, quitte à revenir d’une façon détaillée, dans le commentaire, sur ceux qui exigent de plus longues discussions.

Tout d’abord s’impose à nous une revue rapide des écrits dont les conceptions ou le langage ont pu exercer de l'influence sur la forme des visions johanniques, en dehors de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il est clair que tous les apocryphes énumérés ci-dessus ne sont pas, à cet égard, dignes de la même considération. Il faut d'abord mettre au premier rang ceux que Jean a pu connaître, parce qu'ils lui sont antérieurs. Le nombre de ceux-ci qui nous est parvenu est

… assez restreint : Jubilés, Testaments des Douze patriarches (expurgés de leurs interpolations chrétiennes), Jenoch éthiopien, Psaumes de Salomon, Hénoch slave et Assompiion de Moïse. Vivant dans un milieu hellénistique, Jean a pu con-

… naître aussi les anciens Sibyllins juifs, desquels il ne nous reste que 4558. IIT.

En seconde ligne se présentent les Apocryphes judaïques publiés au 1°’ siècle, et

… que l’on peut considérer comme à peu près contemporains de notre Apocalypse;

c'est l’Ascension d'Isaïe (dans ses parties les plus anciennes), le 7 V® Zivre d’Es-

Page 1