EXC. XVIII. — LES CHEVAUX APOCALYPTIQUES
Cette scène est une des plus populaires de l’Apocalypse, parce qu’elle est plus plastique que d’autres; elle a inspiré Dürer et d’autres célèbres artistes. Mais, parmi les exégètes, grandes ont toujours été les divergences d'interprétation. André y voit l’âge des grandes persécutions. Les partisans de la « récapitulation » ont assimilé cette vision à celles des « Trompettes » (virr-xi), pour lui faire représenter la vie entière de l'Église (Bède, Walafrid Strabo, Albert le Grand, etc., Ménochius) ou bien du monde, depuis Adam jusqu’au catholicisme (Bérengaud); de même plus tard Collado, Cocceius et d’autres. Rupert de Deutz y voyait les diverses actions du Christ; Joachim a rapporté spécialement cette vision à l’âge des martyrs, de Néron à Dioclétien. Bibliander y a vu l’histoire ancienne du monde, Corn. a Lap. toute 18 vie de l'Église. Pour Nicolas de Lyre, c’est la période écoulée de J.-C. à Julien l'Apostat. Ribeira trouve dans les 5 premiers sceaux l'établissement de l’Église, jusqu’à Trajan, et Alcazar, les victoires de l'Église jusqu’à la chute de Jérusalem; Grotius (qui croit la péricope écrite sous Claude), la rapporte au jugement des Juifs, et Bossuet, à la préparation de la vengeance divine contre le peuple infidèle. — Mais, à l'encontre des non-récapitulants, nous croyons avoir établi par notre analyse qu’il ne s’agit pas ici de périodes déterminées, faisant hombre avec celles qui suivront; (1) et, contre toutes les interprétations mentionnées, que la
(1) Contre Beckwilh, qui y voit l'épyh ὠδίνων.
ne: cs ἜΞ ἔαν, τὰντι sr
APOCALYPSE DE SAINT JEAN. y
vision (exception faite pour le 1° Cavalier) ne décrit encore aucune exécution de jugements divins.
Les critiques indépendants se sont évertués ἃ y découvrir quelque origine et quelque sens mythologiques. Jérémias, Das Alte Test. im Lichte des A. O?, p. 370, al, et B.N.T. pp. 23-suiv. reconnaît des dieux planétaires, à la couleur des chevaux; Gunkel (Sch. p. 226-suiv. et Verst. p. 53-suiv.) des périodes du monde avec les dieux qui y président, un dieu solaire, un dieu de la guerre, un dieu des moissons, etc., Gressmann p. 165, quatre empires qui se partagent la « Grande Année » du monde, comme Dan. νι, sous la domination successive de quatre grands dieux ou systèmes de dieux. Clemen (p. 91), tout en admettant les mêmes principes, a au moins l'avantage de se montrer sceptique sur ces identifications qu'on prétend tirer des idées du vieil Orient. Bol! (pp. 78-94), les rejette également, mais a recours à l’astronomie hellénistique, et cherche à expliquer les traits typiques de chaque cavalier — non sans en négliger quelques-uns de très importants — par tous les Matthieu de la Drôme des premiers siècles : il reconnaît dans l’attirail et l’action des 4 cavaliers les caractéristiques funestes de quatre constellations qui se suivent, Lion, Vierge, Balance et Scorpion, leurs influences sur quatre années suécessives de la période consacrée de douze ans (Δωδεχαέτηρις) qui se répète toujours. Sa dissertation est intéressante, elle peut, notamment pour la Balance, expliquer quelques RS du symbolisme; mais l’ensemble est bien loin d’être convaincant.
Pour ne pas nous permettre de divination peu scientifique, nous ne verrons rien autre chose dans nos Cavaliers que ce que nous apprend le contexte luimême, éclairé par un parallèle biblique très frappant. Dans l'A. T., des cavaliers célestes représentent plus d'une fois les agents des vengeances divines : tel celui qui foule aux pieds de sa monture Héliodore (11 Macc. 1, 25), ou les cinq qui se mettent à la tête de l’armée de Judas Maccabée (ibid. x, 29). Mais notre scène rappelle surtout deux passages de Zacharie 1, 8, 10 et vi, 1-8. Dans ce dernier, le v. 5 donne justement l'explication du symbolisme des chevaux : ce sont les quatre vents du ciel, personnifiés, — absolument comme dans l’Apocalypse, — comme des êtres qui se tiennent devant Dieu pour exécuter, quand ils en recevront l’ordre, les décrets de sa justice. Les vents ont beaucoup occupé l'imagination des apocalyptiques; Hen. eth. leur fait jouer un grand rôle dans sa cosmologie révélée (xvirr, 2; xxxIV, xxxvI, Lxxvi, etc.). Ailleurs ils se trouvent associés aux jugements eschatologiques. Ainsi, dans la première partie de διῶ. vrrr, qui est certainement juive ou élaborée d’après des sources juives, et date au plus tard de la fin du τι siècle de notre ère, il est question d’un ouragan qui dévastera la terre et sera suivi de la résurrection des morts (...moAAT δέ τε λαίλαπι τυφῶν | [Γαῖαν ἐρημώσει νέχρῶν δ᾽ ἐπανάστασις ἔσται, Vers 204- 205). Les vents tiennent encore une grande place dans les apocalyptiques postérieures, telles que celle du Pseudo-Jean et l'Apoc. syriaque de Pierre (v. Bousset, Off., sur vir, 1). Mais déjà, dans l'A. T., nous les voyons dans leur rôle de ministres des décrets divins sur l'humanité (Ps. σιν, 4, d’après l’hébreu « Dieu fait des vents ses messagers »). Dans Jér. xuix, 36, les quatre vents du ciel dispersent la nation d'Elam; dans Æzéch. xxxvr, 9, ils font souffler l'esprit de vie sur la plaine couverte d'os desséchés, image de la résurrection nationale d'Israël; dans Dan. vir, 2-4, en fondant sur la Grande Mer, ils en font surgir
secondaires. En produisant quatre chevaux au lieu de quatre attelages
. parole de la prédication, lorsque le Saint-Esprit a parcouru l'univers ». André,
ds EME VOOR as te AE D κου δος δ ΟΝ Ter PE OI EUR LEVEL A PO ON Donne 2 UE Def": ες ἈΠ Ἶ ᾿ ᾽ ῖ ᾽ ἔ 1 ROSES LE Rene ARTE 4 r ΕΞ
les Quatre Bêtes qui symbolisent les empires païens. Et, en tout cela, l'influence mythologique n'apparaît pas clairement; il peut n'y avoir, comme dans le Psaume, qu'une image poétique.
Dans Zacharie, nous avons un symbolisme complexe, à deux degrés, où des chevaux — sans doute à cause de la rapidité de leur course — représentent les vents du ciel, et où ceux-ci, à cause des troubles atmosphériques qu'ils amènent, signifient tout naturellement l’ensemble des fléaux naturels, et, par extension, les calamités historiques. Ce symbolisme de Zacharie se retrouve, d'une facon latente, à la base de la vision de Jean. En effet, au début du ch. vir, il va être question des « 4 vents de la terre », retenus par 4 Anges aux & points cardinaux, en attendant d'être làchés pour ravager l'univers. Leur signification est étroitement identique à celle des Cavaliers — sauf pour le premier — et ces répétitions d’une même idée sous divers symboles sont fréquentes dans notre livre (Inrron., c. vi-vii). Cela admis, le rapport de Jean à Zacharie devient encore plus évident. La couleur des chevaux, et l’ordre dans lequel ils sont mentionnés, montre une réelle dépendance vis-à-vis de ce prophète, ou d’un schéma traditionnel qui aurait également servi aux deux visions. Le rouge précède le noir; le quatrième rang est occupé, il est vrai, chez Zacharie, par les chevaux pies (ποικίλοι ψαφοί), chez Jean par un cheval d’une couleur indécise et sinistre, χλωρός ; malgré ce changement de la dernière couleur, motivé par la nature du dernier cavalier, la « Mort », cette similitude d'ordre est quelque chose de frappant. Si Jean a mis le cheval blanc le premier, et non le troisième comme Zacharie, c’est pour une raison particulière dont l'explication sera de la plus haute importance. Les autres divergences sont
(efr. Zach., 1, 8-11), la vision de Jean a simplifié le « modèle », et a gagné peut-être en esthétique. Des simplifications semblables s'observent au chapitre 1v, au chapitre ΧΠΙ, et ailleurs.
Mais la vision Dot n'est-elle que cela? Que fait, dans ce plan de
vengeances, le Premier Cavalier? Σ
EXC. XIX. -- LE CAVALIER AU CHEVAL BLANC. à
L'interprétation que nous avons donnée des vv. 1-2 repose sur une tradition exégétique non unanime, mais très sérieuse. Elle apparaît chez le premier Père $ qui ait commenté certains passages de l’Apocalypse, saint Irénée (Α ἀν. Παρ». " ιν, 21, 3 : « de qui (du Seigneur) Jean dit dans l’Apocalypse : Il est parti vain- Ὁ ς΄ queur pour vaincre »). Puis chez Vict., pour qui le Premier Cavalier est « la
qui a développé pour toute la vision une théorie des périodes, a du moins opposé cette première période aux autres, comme caractérisée, non par des malheurs et des vengeances, mais par la joie des triomphes apostoliques : « Nous admettons ainsi, dit-il, que, à la rupture du premier sceau, est signifiée la génération des Apôtres; eux qui, se servant de la prédication évangélique comme d’un arc tendu contre les démons, amenèrent au Christ ceux qu’ils avaient blessés des traits du salut. Ils ont reçu la couronne pour avoir, au moyen de la vérité, vaincu le prince de l'erreur; et cela dans l'espérance d’une seconde victoire,
celle qui consiste à confesser, jusqu’à la mort violente, le nom du Seigneur. C'est pour cela qu'il est écrit : « Il s’en alla victorieux, et afin de vaincre... » Une première victoire, ce fat la conversion des Gentils; une deuxième, leur sortie volontaire du corps, à cause d'elle, parmi les tortures. » Des interprétations similaires, par les succès du Christ et de l'Église, remplissent les commentaires du Moyen Age, Bède, Albert le Grand, etc. Cette exégèse s’est transmise à beaucoup de modernes, Rtbeira, Bossuet, etc. De nos jours elle a été défendue par beaucoup de critiques de marque, catholiques et protestants : le Cavalier est pour eux soit le Messie (Däüsterdieck), soit le triomphe de la cause messianique (B. Weiss dans son Introduction, Hilgenfeld, Z. ΝΥ. Τ. 1890, p. 425; Zahn, Einl.); Joh. Weiss, en ces dernières années, a apporté en sa faveur de nouveaux arguments.
Cependant la très grande majorité, on le pense bien, s’est crue obligée de considérer notre Cavalier comme le premier membre d’une série aussi homogène pour le sens que pour la figuration, et par conséquent en a fait dépendre la signification de celle des trois autres. Les uns (A), de même que les médiévaux, veulent trouver dans la vision des Sceaux l’allégorie d’époques historiques successives, connues de Jean. Le Cavalier royal représenterait alors l’extension . mondiale des conquêtes romaines, par exemple depuis Pompée et César (aweis, d'après oltzmann), ou peut-être, suivant Wezzsäcker!, la brillante époque d’Auguste. D’autres (B), qui sont beaucoup plus nombreux à présent, trouvent dans les quatre Cavaliers également quatre personnifications de fléaux qui peuvent d’ailleurs se répéter à bien des époques de l’histoire. Le Premier serait une image de la Guerre en soi, « le militarisme triomphant » (Swete), que Jean avait sous les yeux dans les empires guerriers des Césars et des Arsacides. (Id. Beckwith). La plupart (C), même sans tenir à la théorie des périodes, cherchent dans le Premier cavalier l’image d’une réalité historique déterminée et contemporaine de l’Apocalypse. Il faut que ce soit une monarchie militaire, victorieuse déjà ou menaçante pour l’avenir. Mais ils ne l’identifient pas de la même manière. Pour Spitta, ce sont les Romains; pour Vitringa, Holizmann, Schmidt, Erbes, Vôülter dans sa quatrième étude, Ramsay, ce seraient les Parthes, à cause de leurs armées d’archers à cheval. Précisément leur roi Vologèse, en 62, avait surmonté les forces romaines sur le Tigre, et pour toute l'Asie Mineure, depuis plus de deux siècles, la crainte d’une invasion orientale était un perpétuel cauchemar. Bousset aussi, bien que repoussant l’idée d’un paticinium ex eventu, tiré de quelque fait particulier comme la victoire de Vologèse, croit pourtant que l'Apoc. prophétise ici aux Romains une invasion triomphante de leurs ennemis Arsacides. Le Premier Cavalier, avec son arc, symboliserait la puissance des Parthes, le Deuxième, avec son épée, celle des Romains (Æoltzmann). Quelques auteurs (Swete, Calmes, encore Holtzmann), verraient dans le conquérant au cheval blanc le côté brillant des guerres de conquête, dans le sombre cavalier au cheval rouge l’image du sang répandu et des horreurs de la guerre. Renan, (l'Antéchrist *, p. 385), et Bruston font signifier au Premier les victoires sur les étrangers, au Deuxième les guerres civiles, comme : celles qui ensanglantèrent l'Empire après Néron.
Nous objecterons simplement à la théorie À que l’énumération des fléaux Guerre, Peste, et Famine est un lieu commun de la littérature biblique et pro-
fane, assez impropre à distinguer des périodes : toutes celles de notre histoire, hélas! les connaissent trop; ce n’est qu’en spiritualisant le texte à l'excès qu’on arrive à des déterminations comme celle d'André, et, plus tard, de Joachim ou de Nicolas de Lyre. — La théorie B mérite plus de considération; mais, si elle se justifie pour les trois derniers cavaliers, il n'en est pas de même pour le Premier. En effet, s’il représentait la Guerre ou la Conquête en soi, il formerait un doublet absolument inutile avec le 2°. Jamais ailleurs, dans une seule et même scène, — nous ne parlons pas ici des descriptions successives en « volutes », — l’auteur de l’Apocalypse, malgré son style redondant, n’a de répétitions semblables, même pas xrv, 14-20 (Vid. ad loc.). Quand il présente une même réalité sous divers symboles, c’est, ou bien dans deux contextes différents, ou bien, si c'est dans le même contexte (ainsi les « Esprits de Dieu », τιν, 5 et v, 6) sous deux aspects différents, avec des nuances qui ont leur importance pour la doctrine. Pourquoi, ici, aurait-il dédoublé la Guerre seulement, et surtout personnifié en deux fléaux ses deux aspects inséparables? Car les guerres les plus brillantes ne vont pas sans massacres ni sans horreurs. Cela n'est pas dans sa manière; ses visions, à moins d’être influencées par un modèle traditionnel, ce qui ne serait pas le cas ici, synthétisent bien plutôt que d'analyser. Ainsi la théorie B nous paraît inadmissible. — La théorie C semble d’abord plus soutenable : l'équipement du Premier cavalier fait en effet penser à celui des Parthes, et il ne manque pas d’allusions aux Parthes dans l’Apocalypse (1x, 14; xvi, 12). Nous l’admettrions donc, s’il n'y en avait une meilleure, celle que nous avons donnée dans notre commentaire.
La critique interne la justifie, disons même qu'elle La nécessite.
D'abord le Premier Cavalier nous apparaît comme très différent des trois autres. [l ne leur ressemble qu’en deux points : c’est un Cavalier, et, comme eux, β il se présente à l’appel d'un Chérubin. Par ailleurs, il offre des particularités À frappantes. Puis il n’est rappelé ni par les Quatre Vents, ni par les fléaux des β Trompettes (vin-xr). Le verset νι, 8 b, qui résume l’action dévastatrice des cavaliers, semble l'avoir oublié; il y est question de l’épée (2° cavalier), de la Famine (3° cavalier), de la peste (4° cavalier), mais ni de l'arc, ni de la couronne, ni de la victoire ; et si Poll met en relation les « bêtes sauvages » avec la figure en question (signe du Sagittaire ou du Lion, prévisions des calendriers), nous ne pouvons voir là que de la haute fantaisie. Ne serait-ce pas qu'elle remplit un rôle tout différent de celui des autres, et ne représente nullement un fléau? Bousset lui-même, malgré son interprétation par la victoire future des Parthes, À reconnaît que ce rôle n’est pas décrit en traits stéréotypés, que l'ordre de Zacharie se trouve ici modifié, et que par conséquent l’Apocalyptique a dû vouloir exprimer ici une idée qui ne lui était pas fournie par la tradition (Of: pp. 264-265).
or. | Te.
(ua ἔπ
De plus, — et ceci a bien plus d'importance encore, — la scène du 1° sceau offre une ressemblance impossible à négliger avec la description d’un autre 5 cavalier triomphant qui apparaîtra au ch. χιχ, 11-16, où il s'appelle « le Verbe à de Dieu », « Roi des rois et Seigneur des seigneurs ». Plusieurs traits de cette À
description (v. ad Loc.) sont renouvelés de l'apparition du « Fils d'Homme » aux chapitres 1 et xiv; mais les caractères essentiels sont bien ceux du Premier Cavalier du ch. vi; on dirait une combinaison des deux figures. Le « Verbe »
de x1x a seulement, au lieu de l’arc, une épée; il n’est pas seul, mais suivi d'une … armée céleste; il porte, en guise de couronne (στέφανος), plusieurs « diadèmes » 4 (διαδήματα) superposés. Mais ces différences n'’altèrent pas la similitude d’ensemble. Dès la première lecture naît l'impression que, si le Cavalier de xrx est
le Verbe divin, celui de vi ne saurait représenter qu’une réalité du même ordre.
Cette impression se transforme en certitude si l’on considère le pau de fondement des objections soulevées contre cette identification.
Le Christ, dira Bousset, a été déjà représenté dans la même section sous la forme de l’Agneau qui tient le livre; comment serait-il en même temps un cavalier qui sort de ce livre? — D'abord il ne sort pas du livre, qui est encore roulé; puis, s’il en sortait, ce serait tout comme. Il faut bien, si l’on veut comprendre quelque chose à l’Apocalypse, se faire à cette constatation que Jean, sans aucun scrupule, représente, dans une même vision, divers aspects de la même réalité par divers symboles. Que Bousset se rappelle les « Esprits de Dieu » aux chap. 1v et v; il reconnait leur unité sous la figure des « lampes » et des « yeux ». D'ailleurs, ici, nous le verrons, le 15 Cavalier n’est pas précisément la « personne » du Verbe comme au ch. ΧΙΧ.
Il est difficile, d'après Swete et d’autres, d'admettre que le Christ apparaisse en tête d'une série de fléaux; sans cela, Swete admettrait l'interprétation soutenue par nous, et qu’il trouve « bien tentante ». Puis, il ne peut être représenté dans son triomphe avant qu'aient été décrites les « douleurs messianiques » qui ne commenceraient alors qu'avec le Deuxième cavalier (Holtzmann, Bousset encore, Boll, al.). — Mais que 16 Christ, ou le succès de l'Évangile, soit présenté aux fidèles avant toute prophétie de fléaux, c’est justement là ce qui révèle le sens le plus profond de l’Apocalypse {Inr. ch. νι].
Enfin, dira encore Swete — que nous avons rarement l’occasion de contredire comme ici, — les deux Cavaliers de νι et de χιχ n’ont en réalité que deux traits communs : le cheval blanc, et la victoire. Tout le reste de leurs attributs diffère : στέφανος, Signe de victoire, et διαδήματα, emblème de royauté; « are » et « épée »; l’un est seul, l’autre à la tête d’une armée; on ne saurait donc les identifier. — Pourquoi pas? Il faut bien noter plus d’une fois, au cours du livre, et pour quelque figure dont on ne peut sérieusement mettre en doute l'identité permanente, une modification des attributs accessoires qui vaut bien celle qu’on signale ici. Ne citons que l'exemple de la fameuse Bête à sept têtes, une des figures les plus importantes du livre (χι, 7; xui; xvir, 3, οἷν. xux, 1; xvur, 8, cfr. χα, 1; χιχ, 19, οἷν. χι et xur. v. ad loc.). Les symboles accessoires ont peu de stabilité dans les visions de Jean, qui n’était pas un écrivain de profession peinant à sa table de travail, pour appliquer à un sujet qui ne l’émeut qu’à demi les règles d’une allégorie parfaite! Un arc et une épée peuvent bien appartenir, ensemble ou successivement, au même guerrier; et des commentateurs grecs, comme André, ont pris στέφανος et διάδημα dans un sens unique (vid. xix, comm.).
Ces observations suffisent peut-être à déblayer le terrain des oppositions faites à priori à notre thèse. L'étude des mots qui peignent les attributs du Premier cavalier en établissent définitivement la solidité.
Deux d’entre eux, λευχός et νικῶν, ont une signification conventionnelle bien déterminée dans le langage johannique. Nous avons montré (Exc. χη) que la
couleur blanche a toujours un sens favorable dans l’Apocalypse. 11 en est de APFOCALYPSE DE SAINT JEAN. 6
même du verbe « vaincre » dans les autres écrits de saint Jean (Jok. xvi, 33; I Joh. τι, 13, 14; 1v, 4: v, 4, 5). C'est un terme « johannique », qui n'apparaît que quatre fois dans le reste du Nouveau Testament. Dans l'Apocalypse, on ne le trouve pas moins de 16 fois : à la fin de chacune des 7 Lettres (8 foïs en tout, chap. w-); quatre fois dans la prophétie rv-x1, trois fois dans la prophétie xu=-xx, et une fois dans 18 dernière partie xxi-xxn. Sur ce nombre, il est déterminé cinq fois seulement par un régime, et se rencontre onze fois employé d'une facon absolue, avec un sens prégnant, comme c'est le cas dans notre passage. Là où il est déterminé, 11 est employé 2 fois pour la victoire de la Bête (sur les « Témoins » x1, 7, et sur les saints xxr1, 7); deux fois pour la victoire des saints (sur le Dragon χει, 11, ou sur la Bête xv, 2); une fois pour la victoire de l'Agneau sur les « Dix Cornes », qui sont dix rois (xvi, 14). Quand il est
sans régime, il signifie, dans les Lettres, 7 fois la victoire du chrétien sur le monde et ses tentations: une fois (arr, 21, cfr. v, 5) la victoire du Christ; au chap. xx1, 7, c'est encore la victoire menant au ciel. Nous voyons donc que, treize fois sur quinze, il signifie, sans aucune obscurité, le triomphe du Bien, deux fois seulement — et alors il ἃ un régime, — c'est un succès temporaire du Mal. Partout d’ailleurs où le mot « vaincre » est sans régime, il faut le prendre au sens évident de victoire divine. Dans notre passage, le contexte peut paraître plus obscur; mais une des premières règles de l’herméneutique est d'interpréter ce qui est douteux par des parallèles clairs. Il faudra donc, à moins que des arguments positifs ne s'y opposent, considérer la « victoire » de νι, 2, comme celle de Dieu ou des saints. Mais de tels arguments, je n’en ai pas vu de convaincants jusqu'ici. L’addition de l'article ὃ devant νικῶν, dans l’Alexandrinus, un des meilleurs témoins du texte, semble, quoique fautive, montrer l'identification, devinée par un scribe intelligent, de la victoire du cavalier avec celle qui est exigée du chrétien à la fin des Lettres. Δευκός et νικῶν sont deux termes offrant des rapprochements beaucoup plus directs que 165 traits qui ont porté Bol à voir dans notre Cavalier le signe funeste du Lion ou du Sagittaire. Chacun de ces deux mots, pris à part, indique une apparition absolument pure, et réconfortante pour les fidèles; les deux réunis rendent le sens indubitable.
Restent la « couronne » et l’ « arc », symboles en soi peu précis, l'un neutre, l’autre inusité. La couronne (ou « diadème ») est attribuée indifféremment, dans l’'Apocalypse, à des personnalités très opposées : aux chrétiens, qui ont un sacerdoce royal (π, 10; 111, 11); aux 24 vieillards (rv, 4, 10): aux sauterelles infernales (1x, 7); à la « Femme », qui représente l'Église (x1r, 1); au Dragon (χα, 3) ; à la Bête de la mer (χπι, 1); au Verbe victorieux (xix, 2; pour ces trois derniers, διαδήματα). Quant à 1 « arc », il n'apparaît pas ailleurs. Il faut donc interpréter ici ces deux expressions uniquement en fonction de νικᾶν et de λευχός.
Il est clair que la couronne (de victoire ou de royauté), peut convenir au Christ ou à l'Évangile personnifié, Quant à l’« arc », c'était bien l'arme caractéristique des cavaliers parthes.
Insister sur ce rapprochement, comme le font tous les exégètes qui voient la « terreur parthique » dans le premier Cavalier, c'est donc chose plus naturelle que de voir dans cet arc, avec Joh. Weiss, un instrument échappé de la main du quatrième Cavalier (la Peste; cfr. l'épidémie «envoyée par l'archer Apollon,