‹ L'ApocalypseChapitre 161 sur 239 · EXC. XXII. —— « ÉLIE » ET « HÉNOCH · texte numérisé non relu

EXC. XXII. —— « ÉLIE » ET « HÉNOCH

Parmi les anciens et les médiévaux, la plupart ont vu dans les « Deux Témoins » deux prophètes particuliers de l’Ancien Testament, qui doivent reparaître parmi les hommes avant la fin du monde. En général, ils nomment Elie et Hénoch. On trouve cette opinion chez Hippolyte, Tertullien (De Anima, 50), saint Jérôme (ep. 1x, 3), Primasius, Cassiodore, etc.; — dans les Apocalypses tardives qui s’inspirent de notre chapitre (v. Bousset, Antichrist, pp. 134-139); — dans l’ensemble des commentateurs latins du Moyen Age; — chez Ribera, Cornelius a Lapide, Gallois, Eyzaguirre, etc. André rapporte que telle est, de son temps, l'interprétation de beaucoup de docteurs; Aréthas la donne comme une tradition.

Pour quelques-uns cependant, ce ne serait pas Élie et Hénoch, mais, pour Victorin — combattu par Ansbert — c’est Elie et Jérémie, car on ne connait pas la mort de celui-ci, et il doit être un jour « prophète parmi les nations » (Jér. 1,5), ce qu'il n’a pas été dans "Δ. T. On ἃ nommé encore Élie et Moïse, qui apparurent tous deux ensemble dans la scène de la Transfiguration; et certes, ainsi que nous l’avons vu, les symboles de notre passage font penser à Moïse bien plus qu’à Jérémie ou à Hénoch. Aussi Bousset croit-il que telle était l’idée de l’Apocalyptique; c’est Moïse, d’après beaucoup d'auteurs, que l’on

attendait avant le Messie comme le « Prophète » par excellence (ὁ προφήτης

Joh. 1, 20; vi, 14; vir, 40), à la suite d’une interprétation de Deut. xvinr, 15 restreinte à un individu. Ainsi jugent également Jok. Weiss, et Calmes, celui-ci toutelois ajoutant très justement que « ils personnifient la portion choisie de l'humanité, la catégorie des saints ».

En face de cette tradition — tradition exégétique, non doctrinale — on peut en suivre une autre tout à fait différente, mais qui cherche encore des personnes, non des éypes : ainsi Nicolas de Lyre, qui admet la multiplicité du sens littéral, n'exclut pas Élie-Hénoch, à cause de l'autorité des anciens, mais croit que Jean a eu principalement en vue le pape Sylvère et le AN Mennas, au temps du monothélisme; toute cette école a ainsi cherché à y reconnaître des personnages de l’histoire ecclésiastique. Le jésuite Mariana, avec beaucoup plus de sens, y ἃ vu Pierre et Paul, mis à mort par Néron, la Bête. Beckwith y verrait deux prophètes de la fin des temps, pareils ἃ Moïse et à Élie.

Enfin reste l'interprétation allégorique et typique, à laquelle nous nous sommes rangés comme au sens vrai et exclusivement voulu par saint Jean, parce que, selon nous, c’est celle qu'imposent tout le grand contexte de l’Apocalypse et la référence à Zacharie. Elle remonte au moins à Tycontus pour qui les Deux Témoins sont « ecclesia duobus testamentis praedicans et prophetans ». Beaucoup l'ont reprise, et ont parlé de la Loi et des Prophètes, de la Loi et de l'Évangile, etc. A/cazar, avec moins -d’abstraction, sans dire un mot d'Élie ni d'Hénoch, a compris que les Deux Témoins, persécutés et ressuscités au temps de la ruine de Jérusalem, sont l'image typique du christianisme qui se relève alors avec une nouvelle magnificence, et attire à soi une partie des Juifs. Il faut généraliser ce sens, et l’étendre à toute la vie de l'Église, surtout à ses grandes crises à travers l’histoire, comme il ressortira des deux excursus suivants. C'est, nous l'avons vu, l’idée du grand Bossuet. Bien qu’il pense « qu'il faudrait être plus que téméraire pour improuver la tradition d'Hénoch et d’Élie à la fin des temps, puisqu'elle a été reconnue de tous, ou de presque tous les Pères », il ne la trouve cependant pas dans notre chapitre de l’'Apocalypse. Saënt Pts (Civ. Dei xx, $ 29) penche à admettre le retour eschatologique d'Élie, parce que « celeberrimum est in sermonibus cordibusque fidelium.... non immerito speratur esse venturus, quia etiam nunc vivere non immerito creditur. » Mais il ne s'appuie que sur Malachie (v. infra), et non sur l'Apocalypse. Quant à saint Jérôme, dans son Comment. sur Matthieu, ch. χα, il donne l'interprétation Élie-Hénoch comme étant « de quelques-uns ».

Ce n'est pas à dire pourtant que la tradition d'Élie et d'Hénoch et mieux encore d'Élie-Moïse soit dénuée de fondement historique, et qu'elle n'ait exercé sur le symbolisme d’Apoc. x1 une influence qui explique comment ce système d'interprétation a pu devenir si commun. Îl avait en sa faveur une tradition judaïque très ferme (Inrron. 6. v, 1, ὃ IT, 4), au moins pour ce qui est Élie. Le point de départ s’en trouve dans la Bible, Malachie 1v, 5-6, cfr τῇ;

: « Voici que je vous envoie Élie le prophète, avant que vienne le jour dé

184 grand et terrible. Il ramènera le cœur des pères vers leurs enfants et le cœur Es enfants vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathème », texte qui a inspiré l'Écclésiastique, xivin, 10 : « Toi [Elie] qui as

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été désigné dans d’austères oracles pour des temps (futurs), comme devant apaiser la colère avant qu'elle ne prenne feu, ramener le cœur du Père vers les enfants, et restaurer les tribus d'Israël ». Le grand prophète était devenu le type des précurseurs; aussi l’Ange Gabriel annonce-t-il que Jean-Baptiste doit venir « dans la force et la vertu d’Elie » (Luce τ, 17). Cette attente était très populaire au 1° siècle, comme il ressort de la question des disciples à Jésus après la Transfiguration; et quoique le Sauveur leur eût expliqué qu’ « Élie était déjà venu », dans la personne de Jean-Baptiste (Marc, 1x, 11-13, et parall., v. Lagrange, Évangile selon saint Marc, pp. 222-223), on continua à prendre Malachie au sens littéral. Nous voyons là que c'était un enseignement courant des scribes; aussi Notre-Seigneur lui-même (Marc, νι, 15 et parall.) et Jean- Baptiste (Jo. 1, 21) furent-ils pris pour Elie.

L'origine de l'attente d'Hénoch est moins certaine. Mais on sait la popularité dont jouit, dès le n° siècle avant notre ère, le nom de ce patriarche qui, comme Élie, « était disparu, car Dieu l'avait pris » (Gén. v, 24 cfr. Eccl. xurv, 16, et Ποῦ. χι, 5), ainsi que les révélations apocryphes qu'on couvrit de son autorité. Si le retour du seul Élie est attesté διό. 1, vers 187-189, dans saint Justin, Dial. cum Tryphone, vur et xcix, chez Lactance (Inst. div. vu, 17), et dans l'Apocalyptique juive tardive (Apoc. de Daniel, etc.) où il est parfois remplacé comme précurseur par le « Messie ben Joseph », à une époque antérieure les Juifs lui ont souvent donné un ou plusieurs compagnons; on trouve surtout les noms de Moïse et de Jérémie, mais aussi ceux d'Esdras (cfr. 1v Esd. χιν, ων de Baruch, et même de Job (Bousset, Rel. Jud?, pp. 266-267). V Esd. τι, 18 (chrétien) introduit par exception le couple /saïe-Jérémie, et l'Apoc. d'Élie tardive connaît jusqu'à soixante précurseurs. Mais, en général, le compagnon d'Elie, ce fut //énoch, à cause du mystère de son sort, et parfois saint Jean- Baptiste fut associé aux deux dans des commentaires chrétiens (Méthodius. cité par And. et Aréthas sur ce passage, al, abbé Joachim, v. Bousset, Antichrist, p. 137). Déjà la croyance au retour d'Hénoch apparaït Hen. éth. χα, 31: dans les Jub. iv, 23-suiv.; x, 17, Hénoch, dans l’Eden, écrit le jugement du monde et les péchés des hommes ; il est bien probable aussi qu'il s’agit d'Élie et d'Hénoch ZW Esd. νι, 26 : « Et videbunt[ur] qui recepti sunt homines, qui mortem non gustaverunt a nativitate sua, et mutabitur cor inhabitantium. » S. Jrénée (Adv. Haer. v, 5, 1), Tertullien (De Animä, 50, al.), l'Apoc. d'Élie copte et l'Évangile de Nicodème, 25 (qui copient notre chapitre χι), Commodien, l'Apocalypse de Paul, etc. confirment cette tradition. Ces deux hommes qui ont échappé à la mort reviendront lutter contre l'Antéchrist « morituri reservantur, ut Antichristum sanguine suo exstinguant » (Tert.). Voir Mar- VENDA, De Antichristo (1647), 11, 142-159; Bousser, Rel. Jud?, pp. 266-suiv., Antichrist, pp. 134-139; Lacrance, Mess. pp. 210-suiv., SzEkELY, pp. 62-63; Vozz, pp. 146, 192-suiv., al. L'influence de la tradition touchant Hénoch s’est peut-être fait sentir jusque dans le texte donné par la Vulgate d'Ecceli. XLEV., 10: « Henoch placuit Deo, et translatus est in Paradisum, μὲ det gentibus poeni-

dentiam » (LXX : "Evry εὐηρέστησε χυρίῳ καὶ μετετέθη, ὑπόδειγμα μετανοίας ταῖς γενεαῖς:

il s'agit en réalité des générations d'avant le déluge). Inutile de se mettre en frais pour démontrer qu'il n’y a pas dans tout cela de « tradition catholique ». Si Bossuet, avant d'interpréter notre passage dans le

112 ἶ APOCALYPSE DE SAINT JEAN.

vrai sens, 56 Sade tenu de prendre les précautions oratoires que son époque exigeait, du moins n’a-t-il pas manqué de faire remarquer que « l'inviolable autorité des Saints Pères pour l'intelligence des Écritures » n’est fondée « que dans leur consentement unanime et dans les matières de foi et de mœurs » (ν. Bossuet, Apoc., Préface, δὲ XIIT, XIV, XV).

Mais saint Jean a fort bien pu, après la réminiscence de Zacharie, être inspiré secondairement de passages bibliques sur Élie d'abord, — puis sur Moïse, plutôt que sur Hénoch. Moïse et Elie étaient apparus ensemble à la Transfiguration; l’un et l’autre, à des titres divers, pouvaient être considérés comme les grands types des précurseurs du Messie et des Témoins de Jahweh devant le monde païen ou impie. Leur souvenir a donc influencé le symbolisme. Mais le sens profond de la vision de Jean lui est absolument propre, et diffère de tout cliché des Apocalypses non inspirées. Swete le rend d’une manière très satisfaisante : « Les Témoins représentent l'Église dans la fonction qu'elle ἃ de rendre témoignage (Act. 1, ὃ : ἔσεσθέ μου μάρτυρες.... ἕως ἐσχάτου τῆς γῆς); SON témoignage est symbolisé par deux témoins, en partie par référence à la loi bien connue du Deut. xix, 15 (ἐπὶ στόματος δύο μαρτύρων... στήσεται πᾶν ῥῆμα, οἷν. Joh. var, 17 : ἐν τῷ νόμῳ δὲ τῷ ὑμετέρῳ γέγραπται ὅτι δύο ἀνθρώπων à Hide do ἀληθής ἐστιν), en partie par correspondance à l'image de Zach. τῦ, 2-suiv.;......…. Le témoignage de l Église, rendu par ses martyrs et ses can θεν ses ΓΗ͂Ν et ses docteurs, et par la parole et la vie de tous ceux en qui le Christ vit et parle, est une prophétie continuelle (cfr. χιχ, 10 : ἣ γὰρ μαρτυρία τοῦ Ἰησοῦ ἐστιν τὸ πνεῦμα τῆς προφητείας), qui dure à travers les 1260 jours du triomphe du paganisme », ou de l'incrédulité en général. Les Témoins apocalyptiques, dont la D intion a emprunté des traits à Moïse, à Élie, à Jésus fils de Josédech, à

. Zorobabel — et à Hénoch bien plus douteusement, — représentent tous ceux

qui, au temps de Jean et dans l’avenir, doivent être animés de cet esprit.

EXC. XXIII. — LES « 42 MOIS », « 3 ANS ET DEMI », « 1260 Jours ».

Ces trois mesures équivalentes se rencontrent : « 42 », Apoc. χι, et xx, 5; « 3 4/2 », seulement Apoc. xt, 9, 11 (transposée à des jours), mais sous la forme χαιρὸν καὶ χαιροὺς καὶ ἥμισυ χαιροῦ, Apoc. χιι, 14; « 4260 », Apoc. χι, 3; x, 6. Deux observations préliminaires s'imposent : 1°) les 3 jours 1/2 de xx, 9, 11, ne représentent pas des « années », comme l'ont cru certains; au contraire, ainsi que nous l'avons vu, l'opposition qu'il y ἃ entre leur brève durée et celle de 1260 jours est un trait essentiel du symbolisme; ils n'en forment qu'un 360°, comme un jour dans toute l’année; 2°) la comparaison de xr, 3 avec xx, 2 et XII, 5, montre que cette mesure s'applique à une seule et même époque, et non à deux époques contiguës d’égale longueur : c’est pendant que les gentils foulent la Sainte Cité, et pendant que la Bête sévit (xnr, 5. v. ad loc; cfr. xx, 7), que les Deux Témoins exercent leur activité: voilà pourquoi elle est présentée comme une lutte. Saint Jean entend bien faire un synchronisme, ce que n’ont pas compris Victorin et les autres qui font succéder à la prédication d'Élie et d'Hénoch le règne de l’'Antéchrist. La Bête qui coexiste bien aux Témoins, puisqu'elle les combat et les tue, n’aura, d’après x, 5, le pouvoir: d'opérer que 42 mois, — c'est-à-dire tout le temps de la domination des gentils:

(x1, 2) et de la prédication des envoyés de Dieu (χι, 3); les 3 jours 1/2 que ceux-ci passeront dans la mort sont à prendre sur cette période, à la fin, bien loin d’en constituer une autre d’égale durée. Bref, il ressort de ce chapitre, comparé aux deux suivants (v. ad loc.), que le nombre 3 ans 1/2 et ses substituts mesurent une période qui verra à la fois le règne des puissances du Mal, la résistance de l'Église, et la victoire de celle-ci après que son action extérieure aura paru détruite à jamais.

Mais quelle peut être la signification absolue de ces chiffres, que les exégètes anciens, y compris saint Augustin, ont généralement tendu à prendre à la lettre, comme, de nos jours, l’exégète indépendante?

D'abord 3 4/2. L'usage apocalyptique de ce chiffre remonte certainement à Daniel; il répond chez ce prophète au temps de la persécution d’Antiochus Épiphane jusqu’à la nouvelle dédicace du Temple de juin 168 à déc. 165, (vix, 25), prise comme type des épreuves eschatologiques, (Dan. xx, 7), et il s'exprime par les mots araméens 77y 3921 Var ΤΣ), οἱ hébraïques ΣΤ DYTYNS Tin, où l'on suppose justement que Le pluriel est pour un duel, donc « un temps, des (— deux) temps, et la moitié d'un temps ». Au ch. 1x, 27, la dévastation du Temple (οἷν. Apoc. x1, 2) durera une demi-semaine d'années — 3 1/2. Pour trouver ce nombre appliqué en propres termes à des années, il faut chercher chez Luc et Jac. (v. supra), où il répond au temps de la sécheresse provoquée par la prière d’Élie. Avait-il déjà anciennement une portée symbolique ? Rien n'est plus probable. Mais c’est par une spéculation fort hasardée que Gunkel en cherche l’origine dans l'astronomie babylonienne, comme s'il s'agissait du régime de l'hiver, où le soleil semble mort; car il est absent des sources assyro-babyloniennes à nous connues. Mieux vaut donc recourir simplement, . pour conjecturer cette origine, à un raisonnement très simple de la mystique des nombres : comme « sept » représente la plénitude normale, « 3 4/2 », qui en est la moitié, signifie ce qui est arrêté au milieu de son cours. Telle est l'opinion très plausible de /lolt:mann et d'autres, qui l'appellent « die gebrochene Siebenzahl ». Mais un autre aspect, et des plus intéressants, de ce chiffre, c'est qu'il répond à la durée du ministère public du Sauveur, que saint Jean tout seul ἃ noté dans son Evangile : depuis le baptème au Jourdain jusqu’à la Résurrection du Seigneur, il s’est écoulé en effet trois années, plus une fraction assez longue entre le baptême et la première Pâque, en gros trois ans et demi (environ, semble-t-il, 3 ans et 3 mois).

Pour 4260, l'auteur n'a employé ce chiffre, peut-être, que pour varier ses formules. Dan. xir, 11-12, ἃ parlé de 1290 et 1335, chiffres qui ne s’en éloignent pas beaucoup, et répondent aussi approximativement aux 3 ans 4/2, Mais nous pensons que saint Jean, qui ne s’en est servi que pour mesurer le ministère des Témoins (correspondant à la retraite de la Femme au Désert XII, 6, idée identique à celle de la préservation des adorateurs au Temple xr, 2), avait une raison particulière de le choisir : il voulait faire ressortir le contraste entre le temps de leur activité et celui de leur mort symbolique : 1/360°, un jour en - face d’une année!

Le chiffre de 42 mois est encore bien plus significatif. Jean est le seul qui ait converti ainsi en mois les « temps » ou les jours. Dans quel but? Suivait-il encore une tradition ?

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On a voulu trouver à ce nombre un caractère funéraire, provenant soit de la Babylonie (O. Strauss, Orientalistische Literaturzeitung, pures suppositions), soit de 1 Égypte : au ch. 125 du Livre des Morts il Υ ἃ 42 juges infernaux, comme 42 nomes en Égypte, 42 péchés (Jok. Herrmann, Orient. Literaturzeitung). Il aurait passé de là dans l'Ancien Testament, comme « Totenzahl »; en effet, sur cinq passages où il apparaît, Vum. xxxv, 6; Jud. xu, 6; Il Reg. τι, 24 et x, 14: Neh. vu, 28 — Esd. τι, 24, il exprime trois fois un nombre de « tués ». Ces spéculations, surtout celles des panbabylonistes, sont d'une valeur plus que douteuse. Mais 42 présente un autre aspect qui mérite d’être approfondi, et qui a très bien pu lui donner une valeur spéciale dans la Mystique des nombres. C’est en effet le multiple de 7 par 6. Nous connaissons déjà assez l'importance du nombre 7; le nombre 6 devait bien avoir aussi la sienne dans l’Apocalypse, à en juger par les tableaux que donne Jean à chaque sixième moment des septénaires, et, plus loin, par le mystère du nombre homogène 666, chiffre de la Bête (χπι, 18). Avait-il une signification déterminée? On peut le croire; de même que l'addition d’une unité à un chiffre consacré (ainsi 8, l’octave — 7 - 1,

le chiffre du Christ 888 διό. τ, v. 326-331) signifie la plénitude surabondante,

ou la mise hors pair du membre ajouté, — p. ex. γον. xxx, 15, 16; 18, 19, un ajouté à 3; dans la littérature profane ou les usages populaires, 31, 101, 1001, 13 pour 12, 15 jours pour 14, etc., ainsi, dans 16 folk-lore, la soustraction d’une unité faite à un ensemble est bien souvent une cause de malheur ou un présage sinistre (v. Æichard M. Meyer, ARW, fév. 1907, Mythologische Fragen). Or Ὁ. — 7 — 1; il y a des raisons de croire qu'il signifie ce qui est tronqué, ce qui manque d’une quantité, d'une note, d’une durée essentielle pour avoir sa plénitude normale, atteindre son but, réussir. On pourrait, en usant d’une métaphore analogue à « die gebrochene Siebenzahl » de 3 1/2, l'appeler un « verfehlte Siebenzahl », « un sept manqué ». Si cette observation se trouve vérifiée, elle placerait 42 dans la même catégorie que 3 1/2, avec cette idée en plus, que le but échappe quand il paraît presque atteint; elle aura son importance pour l'interprétation du chiffre de la Bête, au ch. χιπὶ.

Une autre raison du choix pourrait être celle-ci : 6 est 16 chiffre de la vie présente, des périodes du monde; et, quoique Jean n'ait pas usé de cette division en périodes, elle a cependant exercé quelque iniluence sur son symbolisme, comme nous l'avons dit à propos des 7 trompettes.

Mais le plus grand intérêt du chiffre 42 réside un et dans un caractère qui est justement opposé aux précédents; c’est quil était, suivant toute vraisemblance, un chiffre messianique.

Un critique catholique allemand, J. M. Heer, a développé récemment une théorie fort intéressante sur la « généalogie » de saint Matthieu. Dans le ch. I* du premier évangile, 42 représente la somme des trois séries de quatorze générations qui vont d'Abraham au Christ. Le nombre n’est pas écrit expressément dans le texte, excepté dans l'éthiopien, et quelques manuscrits latins où il a le caractère d’une interpolation ; pourtant il est indéniable que l Évangéliste a attaché de l'importance au fait que le nombre total de ces générations était le triple de quatorze; il a même ramené artificiellement à ce chiffre la série qui va’ de David à la captivité.

Or, 14 représente la valeur numérique du nom hébraïque de Davin, écrit suis

9, (ES CR Ve AN Le le τ ΣΡ Ὁ} 4 AN ARR ER Mt τ ὯΝ ἌΝ VE

vant l'orthographe déficiente, mais commune, 717. Comme 5 —#4et1—6,0ona T+s+t—=4 +6 +4 — 1%, chiffre qui attirait assez naturellement l'attention, comme double du nombre sacré 7, la « gematria » florissant partout au τ" siècle. Cette réduction à trois fois quatorze, faite en supprimant dans les rois de Juda plusieurs générations de la race d’Achab, eût été une manière, nous ne dirons pas, avec Heer, de prouver, mais de signifier symboliquement aux lecteurs juifs de l'Évangile, que Jésus était ur nouveau David, un David au degré suprême, transcendant, ce qu'explime la multiplication par trois.

Heer apporte de curieuses confirmations à cette valeur messianique présumée : ainsi les trois fois quatorze victimes immolées à Jahweh par Balak et Balaam Num. xxui-xx1v, en rapport avec la prophétie messianique de ce devin; Rab, ou Abbi Ariqa, un Amora de Babylonie (mort en 247 de notre ère, mais dont telle ou telle « haggada » pouvait reproduire des idées beaucoup plus anciennes), y voyait une relation à David qui, selon lui, descendait de Balak par Ruth la Moabite. En tout cas, le ch. χχπὶ de Vum. est sûrement messianique, et le chiffre des victimes immolées n’est point tel par un simple effet du hasard (Tam. tr. Sôta, 475, tr. Sanhedrin, 1055). — Un trait non moins frappant est fourni par Bar. syr., apocryphe du n°, ou de la fin du τ᾿ siècle. L’« éclair » qui « guérit le monde » après la chute du treize ondées symboliques, et occupe par conséquent le quatorzième rang, est interprété par l'Ange comme représentant 1 époque du Messie (Bar. syr. ch. 72). On peut donc concéder, au moins comme une grande vraisemblance, que le ΣΤῊΝ 14, et à fortiori son multiple par trois, 42, avait reçu au 1 siècle une signification messianique (v. Joserx-Micnaez Heer, Die Stammbäume Jesu nach Matthäus und Lukas, ch. 1v, 1, pp. 107-129, 1910. — Même conception, dans ses traits essentiels, chez W. C. ALLEN, dans son Commentaire sur saint Matthieu, p. 7 de la 2° éd., 1907, et G. H. Box The gospel narratives of nativitry and the alleged influence of heathen ideas, dans l’/nterpreter, janv. 1906).

Mais, s’il en est ainsi, il en résulte une conséquence d'une immense portée pour l’exégèse : c’est que, dans l’Apocalypse, la durée du pouvoir du mal sur la terre est représentée par un chiffre messianique. En d’autres termes, la phase terrestre du Règne de Dieu, celle des conquêtes de l'Évangile, coïncide adéquatement avec les derniers et les plus violents efforts de Satan pour empêcher ce Règne. Ce que nous avions déjà entrevu à propos de 31/2, — temps des persécutions et ministère du Christ, — se trouve ainsi shgtlièrement confirmé par 42.

Le second avènement du Christ est préparé par 42 divisions du temps, de même que le premier l'avait été par les 42 générations des croyants du peuple élu (1). L'abbé Joachim avait bien saisi cela, quoiqu'il ait tiré du fait des conclusions extravagantes. Et si l’on admet avec Swete la division possible du texte de l'Apocalypse en 42 sections, en trois séries de 14, on ne doutera plus de l’importance qu'avait ce nombre symbolique dans Ro de Jean, comme répondant à toute la vie de l'Église, dont la Révélation trace les destinées.

Cette fusion des perspectives les plus sinistres avec les aspects les plus radieux du présent et de l'avenir n’est nullement inadmissible à priori. Elle ne l'était pas dans les milieux juifs, à en juger d’après les dires de divers rabbins, que les

(1) Ce n’est peut-être point non plus par hasard que les Odes de Salomon sont au nombre de 42,

temps du Messie devaient connaître plus d’une calamité. Khiya ben Nehemia représente les jours du Messie comme si tristes sous un certain rapport qu'on n'y saura plus distinguer la faute de l'innocence (Koheleth rabba, xix, 1; mais auparavant déjà dans le Talmud idées similaires. Voir Volz, pp. 62-63; Lagrange, Mess. pp. 99-115). L'idée devait être aussi familière aux chrétiens qui se repor taient à l'Évangile. L’Apocalypse synoptique, en effet, envisage la période du progrès évangélique comme un temps d'âpres batailles. Jérusalem doit être foulée aux pieds jusqu’à ce que « le temps des nations soit accompli » (Luc, xxx, 24); et il n’y est pas question d’une période de paix et de domination absolue du bien avant la Parousie du Fils de l'Homme, qui n’arrivera qu’à la fin du monde. D'ailleurs, dans notre Apocalypse elle-même, nous avons déjà vu les deux aspects continuellement mélangés : le Cavalier bienfaisant de νι, 2, part pour vaincre spirituellement pendant que les autres cavaliers répandront le désastre; les élus de Dieu au ch. vi seront préservés pendant la grande tribulation, etc. (v. énfra, ch. xu). C’est la transposition toute simple des ὠδῖνες τοῦ Μεσσίου à la préparation du deuxième Avénement; eschatologie parfaitement homogène, et dans l’Apocalypse synoptique, et dans Jo. xv-xvr, et dans 1 Jo. τι, 18-suiv, τν, 3, et chez saint Paul, II Thess. τι, οἷν. 1 Thess. 1v, 13-suiv., et ailleurs. — Elle est pure de tout chiliasme.

Tyconius avait saisi cette vérité, car les 3 1/2 (pour lui les « jours » de xr, 9, 11) lui représentaient les 350 ans quil pensait devoir s’écouler entre l’Incarnation et la fin du monde. A/bert le Grand, après d'autres médiévaux, dit que les 42 mois représentent soit le règne de l’Antéchrist, soit « totum tempus vitae praesentis, propter sex aetates mundi, et septem dies quibus omne tempus volvitur ».

Il faut du reste bien nous garder de croire que saint Jean ait pris à la lettre ces chiffres 3 1/2, 1260, 42. Si, sous leur aspect le plus apparent, ils expriment la brièveté, cette idée de brièveté est elle-même symbolique, et signifie le caractère précaire et désespéré du règne de Satan, qui, dès la glorification du Christ, sait qu'il lui demeure « peu de temps » (xir, 12); le ch. xvir démontrera jusqu’à l’évidence qu'il est absolument impossible que Jean ait voulu restreindre à une faible durée réelle le Règne de l’Antéchrist.

Ailleurs, pour une période coëxtensive, nous trouverons le chiffre de 1.000 ans. Cette disproportion dans les symboles pourrait causer un mouvement de surprise et un vif embarras chez les lecteurs qui admettent notre thèse, si nous Ὁ ne nous rappelions un fait général dont nous avons vu déjà plus d’une application : d'une vision à l’autre, Jean ne tient aucun compte du rapport arithmétique de ses nombres. Il en fait abstraction pour ne conserver que leur signification morale, ce qui peut établir une identité ou une connexité de sens entre des chiffres en soi très disparates ; 3 1/2 et 42 signifient un aspect, 1.000 un autre aspect d’une seule et même période (v. comment. du ch. xx).

Les considérations que nous venons d'exposer sont, à nos yeux, d'une valeur capitale pour l'intelligence de toute l’Apocalypse.:

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