‹ L'ApocalypseChapitre 171 sur 239 · PSI RER NE FAT NES · texte numérisé non relu

PSI RER NE FAT NES

d'est, τ ν-

de cette idée dans les milieux chrétiens. Il semble qu'elle ait pris corps au milieu des luttes que le peuple juif eut à soutenir contre les Séleucides, pour défendre

son existence politique et religieuse restaurée par Esdras et Néhémie. L’attente

de l’Antéchrist était fort répandue, et les chrétiens l’adoptèrent pleinement au re” siècle : « Vous avez entendu dire que l’Antéchrist vient », dit saint Jean dans sa première épiître, ch. 11, 18. Charles (Asc. Is. ci-Lxxiui) cherche à en fixer l'évolution de la sorte : 1°) Au plus ancien stade, on constaterait l’existence de trois mythes séparés : celui d’un prince païen adversaire de Dieu, et décrit sous la forme du Dragon, avec des attributs diaboliques; on le reconnut tour à tour dans Antiochus Epiphane, et dans Pompée, ou on lattendait dans un empereur romain (Dan. vin, 10; χι, 86-suiv. ; Ps. Sal, 11, 1, 25; xvir, 11; Bar. syr. xXXVI, 5-suiv., xL, 1-suiv.; [IV Esd. v, 6); cette tradition se reflète dans IL Thess. τι, 4; — en face, nous voyons le mythe de Béral (Béliar, Bérial), qui est un nom de Satan, et que Charles veut mettre en rapport avec le Dragon babylonien (Jub. 1, 20; Test. Lévi, nr, 8; xvur, 12, Test. Ruben, Test. Dan., etc. Hen. sl. xviu, 3; xxix, 4; Asc. ἰ5. vu, 9, etc.); il se prolongerait dans notre Apocalypse, ch. x11; — enfin, le mythe du retour ou de la résurrection de Néron (διό. 1v, v; Apoc. χνιι, etc.); 2°) Le premier et le second mythe se seraient fondus entre eux déjà avant Néron, puis le premier avec le troisième vers la fin du rsiècle; II Thess. et notre Apocalypse seraient les témoins de ce fait; 3°) enfin, de la confusion des trois serait née l’idée soit de l'incarnation de Bélial en Néron revenu de chez les Parthes (Sid. m1, 63), ou sous l'apparence de Néron, déjà mort (Asc. Is. iv, 2-4), soit de la résurrection de Néron (5%. v, 28-suiv.; vur, 88, 157 : Apoc. xt, xvui). Cette théorie, en ce qui concerne notre Apocalypse, devra être remise au point dans notre commentaire du ch. xvrr, où nous

nous oëécuperons du « Nero redivivus »; mais nous pouvons admettre avec Charles,

sous quelques réserves, les trois traditions originaires. La figure de l’Antéchrist se complique et varie en se précisant à partir du n°siècle de notre ère. C’est un pseudo-Messie, un tyran juif, pour /rénée, Hippolyte, saint Jérôme, Théodoret, etc.; d’autres, Victorin, saint Cyrille de Jérusalem y voient un empereur romain, ou le « Nero redivivus »; quelques-uns, tels que Commodien, Lactance, le dédoublent en empereur romain et en Antéchrist de la tribu de Dan (v. comment. du ch. vir, c. 5-8). Dans quelques écrits juifs du Moyen Age, il apparaîtra comme un fils préternaturel du Diable, sous le nom d’ « Armillus » (Romulus?, ἐρημόλαος ?) et tuera le Messie fils de Joseph. En dehors de toutes ces interprétations personnelles, il y a aussi la tendance dans certaines écoles, joachimites, disciples de Nicolas de Lyre, protestants antipapistes, à y voir des collectivités historiques, diverses selon l’érudition ou les convictions de chacun (V. Ixr.

DOG ν᾿ 1, ὃ ΠΙ, 4).

Il faut certainement reconnaître ΠΡ ΤΠ μὴ dans 1 ἄνομος de saint Paul, et dans l’une au moins des Bêtes de l’Apocalypse. Mais comment les écrivains du Nouveau Testament se le sont-ils représenté? Nous avons déjà touché à cette

question dans notre commentaire (v. ch. χι, G 4; G 7; Exc. xxiv); dans l’Inrro- - pucrion, Ο. 1x, ἢ ΠῚ, nous avons cherché à Hub, justement bat une compa-

raison avec l’Apocalypse, confirmée par d’autres passages eschatologiques de saint Paul, que le grand Apôtre a vu dans « l’homme de péché » une collectivité

… historique continue, qui avait déjà commencé à agir de son temps. Pour l’Apo-

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calypse au moins il est absolument certain que la seule figure qui puisse

répondre à l’Antéchrist juif, c'est la Bête de la Mer, — et, dans une mesure que nous fixerons dans l’excursus suivant, la Deuxième Bête aussi. Or, l'origine de cette Bête, qui remonte à Daniel, ses sept têtes et ses dix cornes, symbolisme connu, et qui sera d’ailleurs expliqué authentiquement par l’auteur luimême au chap. xvr1, montrent avec une pleine évidence que la Bête n’est pas une personne, mais une collectivité, un empire ou des empires. La fluctuation du symbolisme entre la Bête et une de ses têtes n’est pas suffisante, nous le verrons au Ch. xvir, pour révoquer en doute cette interprétation.

Jean ne fait donc pas mention d’un Antéchrist personnel. A-t-il rejeté cette tradition juive? Nous n'oserions l’affirmer, mais il faut du moins reconnaître qu'il ne s’en sert pas dans sa prophétie eschatologique. Si la majorité des Pères y est revenue, cela n’est pas dû à l'influence de l’Apocalypse, pas plus, à notre avis, que leur attente du retour d'Élie et d'Hénoch (ν. comment. du ch. xi, Exc. Ὁ

Le mot d’« Antéchrist » fait cependant partie de la terminologie johannique; l’idée, pour beaucoup d’exégètes, M Joh. v, 43 : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas; qu’un autre vienne en son propre nom, vous le recevrez ». En tout cas, le terme apparaît dans les Épiîtres johanniques (1 Jo. τι, 18, deux fois; 22; 1v, 3; II Jon. 7), et c'est même de là qu'il a été tiré, car 1] ne se retrouve nulle part ailleurs dans la Bible ni dans les anciens Apocryphes. Mais que veut-il dire sous la plume de Jean? Voici les textes :

1 Joh. τι, 18. Παιδία, ἐσχάτη ὥρα ἐστίν, καὶ χαθὼς ἠκούσατε ὅτι ἀντίχριστος ἔρχεται, καὶ νῦν ἀντίχριστοι πολλοὶ γεγόνασιν ὅθεν γινώσχομεν ὅτι ἐσχάτη ὥρα ἐστίν. 19 ἐξ ἡμῶν ἐξῆλθαν......

22. Τίς ἐστιν ὃ ψεύστης εἰ μὴ ὃ ἀρνούμενος ὅτι Ἰησοῦς οὐχ ἔστιν ὁ χριστός; οὗτός ἐστιν ὃ Δντίχριστος, 6 ἀρνούμενος τὸν πατέρα χαὶ τὸν υἱόν. Cfr. ΠῚ Jo. 7.

ιν, 3. Καὶ πᾶν πνεῦμα ὃ μὴ ὁμολογεῖ (ou bien ὃ λύει) τὸν ᾿Ιησοῦν ἐχ τοῦ θεοῦ οὐχ ἔστιν χαὶ τοῦτό ἐστιν τὸ τοῦ Αντιχρίστου, ὃ ἀχηκόατε re ἔρχεται, καὶ νῦν ἐν τῷ χοσμῷ ἐστὶν ἤδη.

Tout cela paraît assez clair : Jean interprète la vieille tradition de l’ Antéchristi familière à ses lecteurs. En son sens principal et actuel, — s’il y en a d’autres qu'il

faille aussi admettre, il ne le dit pas, — l'Antéchrist est l’ensemble des hommes.

, ui nient le Christ, avant tout les hérétiques et les apostats, et ils opèrent déjà

dans le monde, tout comme le « mystère d’iniquité » de saint Paul. C’est même le signe, l’Antéchrist étant une entité eschatologique, que l'humanité est entrée dans la période des « derniers temps » (Inrron. ὁ. 1x, ὃ II).

Rien de plus conforme en gros à la doctrine de notre ch. xu1; nous verrons par l’excursus prochain ce rapport se préciser encore mieux.

EXC. XXX. — LES DEUX BÊTES, LE CULTE IMPÉRIAL EN ASIE, ET LE CARACTÈRE PROPHÉTIQUE DU CHAPITRE XIII.

L'érudition s’est nécessairement mise en frais pour rattacher le couple des Deux Bêtes à quelque tradition mythologique; mais il ne nous semble pas qu'elle soit arrivée cette fois à aucun résultat plausible. S'il est quelque évidence relative en pareille matière, la 1: Bête est comme le résumé et la quintessence des

Quatre Bêtes de Daniel; or le symbolisme de ce dernier paraît moins inspiré d’une tradition que rationnel et historique, puisque les quatre têtes du troisième monstre répondent aux quatre grandes royautés des Diadoques (Inr. c. v, 11, $ I). C’est à la lumière de ce fait qu'on pourra le mieux juger les théories de Bousser Rel. Jud. pp. 292-suiv. et passim, de Jeremras BNT, pp. 42, al., de CLEMEN, pp. 98-104, de Gunkez, de GRESSMANN, etc., et des divers commentateurs.

À côté de cette origine daniélique, et de la coïncidence voulue, mais approximative, avec la série des empereurs depuis Néron (v. comment. de xvn), nous ne rejetterions pas absolument l'idée de Bousset [ad loc.) qui fait dépendre le symbolisme des sept têtes soit de quelque vieille tradition sur sept gouverneurs du monde, à travers les Eons ou les millénaires successifs, soit d'une autre sur un monstre cosmique à sept têtes (le « Chaostier » de Gunkel; cfr. Bousset, Joh. Weiss, v. infra). Ces influences — problématiques d'ailleurs — contribueraient d’une façon très appropriée à faire ressortir le caractère de la 1'° Bête : elle serait une puissance qui dure à travers tous les âges, et, sous son apparence de formidable unité, un principe de division et de désordre; mais ces sens-là sont secondaires, même douteux; car il est certain, d'après le chap. xvn, que les Têtes sont des personnages historiques passés, présents et futurs, très différentes en cela de celles du Dragon, qui s’interprètent au mieux par des entités morales (165 7 esprits de Béliar, c. χα, 3, d'après Test. Ruben). Jean reste ainsi tout à fait dans la ligne de Daniel; dans le sens formellement voulu par lui, il n'y a qu’une rencontre presque accidentelle (due seulement en partie au caractère mystique du nombre sept), avec les autres monstres polycéphales de la tradition. C’est donc par acquit de conscience que nous rappellerons le Léviathan biblique, le

-Musmahhu babylonien, grand serpent à sept têtes (Zinmern KATS$, 504, 512,

mentionné dans un hymne à Ninib, C{emen., p. 101) ou le Musrus$u de la porte d’Ishtar à Babylone, être fabuleux qui tient de la panthère, de l’aigle, du serpent, du scorpion, mais qui n’a qu’une tête (Gressmann AOTB Il, Abb. 166; musrus$u tamtin = « rotglänzende Schlange des Meeres » ? Jérémias, AÀ.T. im Lichte A. O., p- 42). L’Azhi-Déhaka parsi a aussi plusieurs têtes, et c’est la figure qui se rapproche le plus de l’Antéchrist (v. x1r, Εἶχα. xxvr et comm. de xx).

Ces relations lointaines n’autorisent nullement à affirmer que la Première Bête apocalyptique soit la transposition d'aucune de ces figures; mais elle ressemble encore bien moins à la fameuse Tiémat, la mer chaotique (Inr. c. v, 1, ἃ I, 3), qui n a qu'une tête, et doit plutôt revêtir l'aspect d'un poisson ou d’un crocodile. 51 la Bête impériale monte aussi de la mer, ce n’est là qu'un trait d'histoire et de géographie, combiné peut-être avec un sens mystique latent (supra, comment. de χιπι, 1); elle n'a rien d’un monstre marin dans tout son aspect.

Aussi il est très aléatoire de vouloir identifier nos Deux Bêtes avec le couple divin Tiämat-(Qingu du Poème de la Création. D'abord on ne sait pas comment était fait ce Qingu, figure très effacée qui ne joue aucun rôle, et n'apparaît que comme le mari de Tiâmat, un simple nom. Les Deux Bêtes de l’Apocalypse ne sont point mari et femme. Quant à Léviathan et Béhémoth (Inr., c. v, τ, SH), si l’on peut concéder que la Première Bête a de commun avec Léviathan sa polycéphalie, la Deuxième n'a rien dans sa description si sobre qui la relie au monstre mythologique des fleuves. Ainsi le couple diabolique du ch. xnr n'est pas du tout manifestement transmis par une tradition (οἷν. Holtzmann, Bousset,

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J. Weiss, etc. et autres écrivains de l’école « religionsgeschichtlich ») (1).

Nous estimons pour notre part que Jean a eu ici une vision absolument originale; la 1:5 Bête a bien un lien avec les monstres de Daniel, mais la Deuxième est une création de l’Apocalypse. La brève indication qui caractérise son aspect ne rappelle qu’un seul autre passage connu : c'est le signalement des faux prophètes donné par le Christ dans les Synoptiques (supra). Il ne faut sans doute pas chercher d’autre source.

S'il en est ainsi, que peuvent- bte signifier toutes les deux? Bien longtemps avant les exégètes modernes, on a reconnu le rapport de la première, généralement avec l’Antéchrist (/rénée, etc.), assez souvent avec l'empire romain, et quelques-uns même avec l’Antéchrist et l'empire romain à la fois (v. Comment. et Exc. précédent). Les interprètes de l’école « d'histoire ecclésiastique »y ont trouvé divers personnages ou sociétés, l'Islam, tel ou tel hérésiarque, la Papauté pour les protestants fanatiques et leurs précurseurs (Inr., ch. x1v, ἃ IV-V). Quant à la seconde, on l’a naturellement expliquée en fonction de l’autre, dont elle est la servante et le prophète.

Ilest clair qu’elle représente, elle: aussi, l'Antéchrist, mais sous forme religieuse. Joh. Weiss estime que, à partir du v. 11, l’« Éditeur » utilise une vision. de Jean, et combinant le « faux agneau » johannique avec l’Antéchrist politique fourni par Q, lui fait représenter le proconsulat d'Asie, ou tel proconsul de l’époque qui employait les magiciens à propager le culte impérial. Pure supposition, et tout à fait gratuite, quoique Ramsay lui-même la favorise un peu (Letters, Ο. 1x) : l'histoire ne nous dit rien d’un tel personnage; puis cette Bête qui vient de la terre, — c’est-à-dire de l’Asie Mineure, et non de la Palestine, contre ceux qui voient ici une source juive, — ne peut être qu'un produit du sol, et non un magistrat envoyé de Rome; enfin, si c'était un magistrat, ou une collectivité de magistrats, ce serait encore un pouvoir politique, une émanation de la Première Bête, et Jean n'aurait pas si nettement distingué les deux; on ne voit guère alors non plus comment son apparence eût pu se rapprocher de celle du Christ, surtoat sous forme d'agneau, avec cette contrefaçon d’humilité.

Parmi les interprétations anciennes, les unes se tiennent dans des généralités vagues qui n’aident guère à préciser le sens de la figure. Pour /rénée (A ds. Haer. v, 28, 2), c'est 1 « armiger », l’écuyer de l’Antéchrist; ce sera encore « un grand et faux Prophète » (Wict.); pour d’autres, d’après André, Satan lui-même, ayant deux cornes, l’Antéchrist et le Faux Prophète; plusieurs y ont vu l’Antéchrist en personne, ainsi Æéppolyte. Mais, insistant justement sur son caractère de faux prophète, ils ont bien reconnu que c'était un pouvoir d'ordre spirituel, l’Antéchrist étant un faux Christ: ainsi André, etc. Hipp. : ἐξομοιοῦσθαι μέλλει τῷ υἱῷ τοῦ θεοῦ. Prim : « Agnum fingit, ut agnum invadat. » Beatus va jusqu’à y reconnaître les prêtres indignes, « præpositi mali in ecclesia » ; Haymon, Albert, etc., les prédicateurs futurs de l’Antéchrist, les membres de son église.

Joachim, Nicolas de Lyre et leurs écoles, les anciens protestants ont fait les identifications qu'ils ont voulu; par exemple, pour Ubertin de Casale, les Deux

. (1) La Bête d'Hermas (Vis. πὶ et 1v), la Bête de la Pistis Sophia, les monstres composites des Mandéens ou des Manichéens peuvent être aussi des créations spontanées, ou des lieux communs symboliques, s'ils ne sont pas simplémént inspirés de notre Apocalypse.

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τὴ Mc 1 APOCALYPSE DE SAINT JEAN. 203

Bêtes sont les papes Boniface VIII et Benoît XI (βενεδικτός — 666)! La plupart

des modernes ont apporté des précisions qui, pour être accommodées au το siècle,

n’en sont pas moins trop restreintes et assez arbitraires. Ce sera Simon le Magicien pour Spitta et Erbes, Alexandre d'Abonotique ou Hérode Atticus (2?!) pour Vülter. Plusieurs pensent à Apollonius de Tyane, tel Ramsay qui, du reste, après Mommsen, en fait une image plus complexe, et y voit les proconsuls aidés par les magiciens. Notons le fait que déja André rapprochait les prestiges attendus de la part de l’Antéchrist des miracles attribués au fameux thaumaturge néo-pythagoricien. Mais l’image de la 2° Bête doit couvrir une réalité

proportionnée à celle de la Première; elle accompagne toujours celle-ci, et dure

aussi longtemps qu'elle (xix, 20); pas plus que l’autre, elle ne sauraït donc être une personnalité unique.

Le plus grand nombre, en conséquence, a vu dans la 2° Bête Ze sacerdoce païen en général (Grotius, Hammond, Eichhorn, Ewald, de Wette, Düsterdieck, Hilgenfeld). Bossuet pensait à la philosophie néo-pythagocienne (ou mieux néoplatonicienne?) venant en aide à l’idolâtrie; et, si les deux cornes représentaient des personnes, il proposerait Plotin et Porphyre. C’est la meilleure voie ouverte à l’exégèse. Elle mène à des interprétations bien plus conformes au symbolisme et aux faits que ne l’est l'explication par le sacerdoce impérial purement et simplement, ou par une personnalité quelconque promouvant le culte des Césars (contre Bousset, al.). Car, à part les prétendus miracles de Vespasien ou les traditions sur la naissance d’Auguste, ce culte, considéré tout seul, paraît été plutôt rationaliste et administratif, et on ne sait pas trop pourquoi Jean l'aurait ainsi symbolisé par un faux prophète ou un faux agneau. Du reste, la 2° Bête se confondrait encore trop ainsi avec la première ; elle est la cause de ce culte, donc elle représente des réalités qui existaient déjà avant lui.

Or, ce symbolisme devient très transparent dès que l’on considère l’ensemble de l’état religieux à la fin du 1°" siècle, surtout dans les pays les mieux connus de saint Jean. C’est d’abord, sous toute espèce de formes, les syncrétisme grécooriental, si vivace en Anatolie et en Syrie : qu’on pense à ces contrefaçons du Christ qu'étaient Adonis, Attis, Osiris, Dionysos ; à leurs mystères florissants à Pergame, à leur mystique, qui, par certains côtés extérieurs, et sa recherche de l'union des croyants à la divinité, pouvait paraître une contrefaçon de la doctrine

et de l’ascèse chrétiennes; à leurs superstitions, miracles d’Asklépios, statue parlante d'Hiérapolis. Puis ce sont les Juifs, ces prétendus fidèles du vrai Dieu,

qui vivent dans l'attente du Messie, et s’unissent pourtant aux gentils pour persécuter les disciples du vrai Messie, de l’Agneau. Ce sont les thaumaturges prétendus philosophes et inspirés de Dieu, comme Apollonius de Tyane, contemporain et devenu presque concitoyen de saint Jean; c’est la Gnose commençante, avec des mages comme Simon, les faux docteurs attaqués dans les dernières épîtres de saint Paul, Jude, la 115 de Pierre, plus tard la F et la IE Jo. ; ce sont les. infiltrations païennes dénoncées chez les Nicolaïtes; enfin tout ce déborde-

ment de fausse mystique, de doctrines à la fois grossières et transcendantes,

d'immoralité, de sorcellerie, de superstition qui inondait alors l’Asie et tout l'Empire romain, avec la prétention de purifier les hommes pour les mener au ciel. Tel est le milieu d'idées où prospéra le culte des empereurs ; d’un côté, tous ces facteurs 16 favorisèrent à divers degrés, même les Juifs par leur haine contre

les chrétiens (voir le Martyre de Polycarpe); et ce culte même, avec ses Césars appelés χύριος, σωτήρ, qui avaient leurs « épiphanies », leurs « parousies », fut vite en voie de devenir un pendant païen du christianisme, dont il s’afficha comme le plus dangereux ennemi.

Nous croyons donc que la Deuxième Bête, avec ses airs doucereux et persuasifs, symbolise d'abord cet ensemble religieux si varié, puis l'union qui se fit plus tard entre ces doctrines et la philosophie dégénérée, pour tourner finalement, comme nous l’allons voir, au profit de la déification du pouvoir politique, au culte de l’Antéchrist.

Mais, lorsque Jean écrivait, les choses n’en étaient pas encore arrivées à ce point; aussi le caractère prophétique de l'Apocalypse n'éclate nulle part plus manifestement que dans ce chapitre xru.

Une revue rapide de l'histoire du culte impérial peut nous en convaincre. Elle nous montrera que le Prophète de Patmos a décrit un état de choses qui, quoique en germe de son temps, ne s’est pourtant réalisé qu'entre le τι et le rmi° siècle (INT. ὁ. 1 et in).

La déification des rois, chez les peuples de haute culture de l’Orient, apparaît dès la primitive histoire, et elle se rattache peut-être aux conceptions, trop systématiques du reste, exposées dans l'£arly Kingship de Krazer. Depuis le chaldéen Goudéa et les plus anciens Pharaons, les pays du Nil, de l'Euphrate et du Tigre voient défiler d’interminables théories d'hommes divinisés; en Mésopotamie, les rois sont d’origine divine, par leur père ou par leur mère (Dhorme, La Religion assyro-babylonienne, pp. 166-173), et, en Égypte, la théologie des prêtres apporte à cette adoration de l’homme de parfaites précisions : l’âme du Pharaon est un double détaché du soleil ou d'Horus, les monarques sont des incarnations successives de Rä. Alexandre, ayant conquis l'Égypte, se fit déclarer fils d'Ammon identifié à Zeus, donc fils de Zeus. Beaucoup des diadoques, et surtout les Ptolémées, ne se firent pas faute de suivre cet exemple politique; on a retrouvé en Asie même des ruines de temples, « Ptolemaeons », élevés en leur honneur. De même les Attalides. |

Les Grecs, avec leur culte des héros, ou morts supérieurs, et des demi-dieux, nés d'une divinité et d’une créature mortelle, étaient assez disposés à suivre

l'influence orientale. Lysandre, le vainqueur d'Athènes, s'était fait honorer | comme dieu en Asie. Les seuls Spartiates, dit-on, se moquèrent des prétentions ἡ

d'Alexandre; quant aux Asiatiques, ils étaient habitués de longue date à adorer leurs maîtres; c'était la marque du loyalisme; se mettre de l'opposition devenait ainsi une impiété. Chez les Grecs dégénérés d'Europe ou d'Asie, le procédé le plus ordinaire de l’apothéose fut l'incarnation d’une divinité connue dans la personne d'un de leurs conquérants; Marc-Antoine, par exemple, devenu Bacchus, célébra à Athènes ses noces avec Pallas. On dressa aussi des autels à des généraux, à des proconsuls romains, à leurs vertus, par exemple à celles de Quintus Cicéron. Puis, de même qu’on divinisait des abstractions ou des formes de la Providence, Τύχη, ᾿Ελευθερία, Δημοχρατία, etc., le culte de la « Déesse Rome », cette déité terrestre si tangible, s’introduisit à Smyrne dès le n° siècle avant notre ère. Nous avons vu plus haut comment presque toutes les cités apocalyptiques donnèrent de nombreuses marques de leur ferveur pour le Dieu-Auguste, et obtinrent l’une après l’autre leur néocorat (Inr. ὁ. 1 et 11 et comment. des ch. n1-11).

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Les Romains avaient imité plus ou moins les Grecs dans leur culte des héros : la vénération du Genius de chaque homme, et des Di Manes, préparait le terrain aux apothéoses impériales; mais l'influence de l'Orient, et surtout limitation des Ptolémées, eut une action prépondérante. Jules César, de son vivant même, eut des prêtres, son image figura avec celles des dieux aux processions solennelles, et le sénat, après en avoir fait un demi-dieu, décréta enfin qu'il était une hypostase de Jupiter, Juppiter Julius, et qu'on lui bâtirait un temple; son culte fut définitivement constitué en 712, sous les triumvirs, il se propagea rapidement dans l'univers soumis. Après sa victoire d'Actium, Octave eut naturellement son tour; moitié par crainte et flatterie, moitié par sincère reconnaissance, le monde entier se précipita à genoux devant le nouveau maître qui lui apportait enfin la paix. À Rome même, pour rester homme de bonne compagnie, et ne pas ressembler à un despote oriental, l’empereur interdit cette nouvelle religion (Suétone, Auguste, τι); mais, comme il en était flatté au fond, et que sa politique en était favorisée, il laissa les poètes, Horace, Virgile, le déclarer divin à leur aise. Proclamé « Auguste », ce qui était un titre surnaturel, « Summus Pontifex », inviolable et sacré comme tribun à vie, il permit d'adorer son « Genius » associé aux Lares publics. Après sa mort, le ciel lui fut décerné par le Sénat (« cœlum decretum »), et l’on vit un aigle emporter son âme parmi les dieux; l’apothéose était complète, même dans la capitale. D'après les idées déjà courantes, les âmes grandes ou vertueuses pouvaient aller résider dans l’'Olympe; et, entre le fait d'être « avec les dieux » ou d’ « être dieu », la nuance, comme le prouvent force inscriptions, n’était pas bien saisie. Ce n'était pas que l’homme eût été l’incarnation d'un dieu, comme en Grèce ou en Asie; mais, grâce à son « Genius » et à ses efforts personnels, il était monté en grade jusqu'au rang suprême.

Mais, dans les provinces, Auguste s'était laissé purement et simplement déifier, bien qu'il voulût parfois, par élégance, se donner des airs de pince-sans-rire à l'égard de ce culte. 1] exigea seulement qu’on ne le séparât point de celui de la déesse Rome, et nous savons que Pergame eut de bonne heure son temple de Rome et d'Auguste. Les Augustales des municipes, et une foule d'associations religieuses particulières en Occident, surtout parmi les petites gens, plus reconnaissants à l'Empire, entretinrent et propagèrent le culte impérial. Les assemblées des provinces, les χοινά, l’organisèrent officiellement {Ivr, ὁ. 1 et 11). Après leur mort, beaucoup d’empereurs, Claude, Vespasien, Titus, Nerva, ete., jouirent de l’apothéose à l'instar d'Auguste. Bien plus, des personnages de la famille ou de l'entourage des empereurs, Livie, Germanicus, Poppée et la fille de Néron, Antinoüs le mignon d’Hadrien obtinrent, de diverses manières et à divers titres, les honneurs divins. |

Bien plus, dès le premier siècle de notre ère, le monde romain, au moins dans les provinces, honorait comme une divinité son chef vivant. Si les documents littéraires sont pauvres en attestations de ce culte, celles des inscriptions et des papyrus sont innombrables. Tous les prédicats divins, ceux-là mêmes que les chrétiens attribuèrent à Notre-Seigneur, sont donnés à l’empereur vivant, füt-il Néron : θεός, υἱὸς θεοῦ, κύριος, σωτήρ, σωτὴρ τοῦ χόσμου, σωσιχόσμιος ; il a ses jours de fête, κυριακή, σεόαστή, SON εὐαγγέλιον, SON ἐπιφανεία, Sa παρουσία quand il daigne visiter une cité.

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Ne pourrait-on pas croire, d’après tout cela, que saint Jean, dans notre chapitre, au lieu de faire une prophétie, se borne à décrire symboliquement ce qui existait de son temps, et que les chrétiens subissaient déjà toute sorte de violences officielles pour être, sous peine de la vie, forcés à adorer l'empereur, c’est-à-dire alors Domitien? La plupart des auteurs le croient; mais une observation plus attentive montre qu'ils ne s'appuient formellement, en somme, que sur notre chapitre xuu1, interprété du présent, et non de l'avenir; ils tranchent donc la question à priori, et nous croyons que cela n’est pas nécessaire ni légitime.

Au temps de l’Apocalypse, on n’adorait pas encore à Rome le César vivant. Des empereurs avisés comme Tibère refusaient avec pudeur le titre divin de « dominus ». Caligula voulut avoir son temple, ses prêtres, ses sacrifices, s’associa à Castor et Pollux, fut appelé par quelques flatteurs « Jupiter Latin » (Suét. Calig. xx); on sait par Phïilon, « Légation à Caïus », qu'il aurait voulu faire placer sa statue dans le temple de Jérusalem. Néron s'imagina aussi que tel ou tel dieu apparaissait dans son ignoble personne; mais Caligula était un fou, Néron un demi-fou, et leurs extravagances, qui du reste ne tendaient pas encore à introduire le culte de l’empereur en tant qu'empereur, n'étaient pas de nature à imposer la religion impériale; les Romains intelligents ne firent qu'en hausser les épaules ou s’en indigner. Domitien fit avancer les choses; puisque l’empereur, dans les provinces, recevait assez couramment des titres divins, non | content d'ériger un temple à la famille Klavia en bloc, il. insinua lui-même ! publiquement qu'il était dieu, quand il reprit sa femme divorcée Domitia, réadmise dans son « lit divin » (pulvinar, terme qui signifiait les coussins sur lesquels on portait les statues des dieux); le couple, en plein amphithéâtre, fut acclamé « dominus et domina ». Enfin « il poussa l’insolence jusqu’à dicter, dans une lettre de chancellerie « Dominus et deus noster hoc fieri jubet », et depuis ce temps il fut ordonné qu'on l’appellerait ainsi » (Suét. Domitien x), c'est-à-dire dans sa domesticité et ses bureaux, où les usages orientaux s’intro- | duisaient; pourtant ces noms n’entrèrent point dans la titulature officielle, reconnue de tous. Les pays d'Asie, avec leur adulation dégoûtante, devaient être les plus prompts à se courber sous de pareilles fantaisies; mais si l’on fait abstraction de notre chapitre apocalyptique, auquel on ne saurait recourir dans la question que nous débattons sans faire une pétition de principe, on ne voit pas que l’adoration de l’empereur fût passée en loi; malgré les « Concilia » et la rage de servilité des Asiatiques, on ne voit pas, à considérer l’ensemble du livre, particulièrement les Lettres, que l’abstention des cérémonies du culte « impérial fût déjà la raison principale pour rechercher et punir les chrétiens; il est bien possible seulement qu’à Pergame, par exemple, cette abstention contribuât à attirer sur eux l'attention malveillante des autorités, parce que là « Satan avait son siège ». Ce n’est qu’un indice assez faible. Au second siècle, dans la même province et en Bithynie, lorsque des chrétiens sont amenés devant | les proconsuls, ceux-ci les invitent à brüler de l’encens à Trajan : « imagini tuae, quam propter hoc jusseram cum simulacris numinum adferri, ture ac vino supplicarent » (/{in. Jun. Epist. 96), ou bien à dire : Κύριος Kaïcap(Mart. Polyc. vin), où à jurer « par la fortune de César » (ibid. rx, x). Mais ce sont des faits sporadiques; nous ignorons si cette procédure était universelle; en tout cas, rien n'indique qu'on ait fait la chasse aux chrétiens pour les y contraindre.

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