‹ L'ApocalypseChapitre 173 sur 239 · MP LT · texte numérisé non relu

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C'est que des faits nouveaux s'étaient produits : la philosophie s'était mise au service des religions mystiques, et celles-ci, syncrétisées sous l'influence du mithraïsme et des cultes solaires, avaient définitivement déifié l’empereur vivant, comme tel, quel qu'il fût. Résumons là-dessus la thèse de l'autorité la plus compétente, Franz Cumont, en y mêlant le moins possible de nos réflexions :

« À la fin du n° siècle, la complaisance plus ou moins circonspecte que les Césars avaient témoignée aux mystères iraniens, se transforme tout à coup en appui effectif ». Commode adopte le mithraïsme ; lui-même cependant, notons-le, se contente comme dieu d’être un avatar d'Hercule; les mithriastes sont dévoués aux Sévères, à Philippe; le mouvement va s'accentuant avec Aurélien, adorateur du « Sol Invictus », jusqu'à Dioclétien, enfin Julien l’Apostat. Les empereurs furent poussés à cette politique religieuse par la raison d'état. 115 virent dans le mithriacisme le meilleur auxiliaire de leur autorité.

Les Perses, comme les Egyptiens, se prosternaient devant leurs souverains, mais ils ne les considéraient pas comme des dieux; ils honoraïent le « démon » du roi, qu'on peut rapprocher du « Genius » de l’empereur, sans y voir autre chose que l'élément divin qui forme une partie de l’âme de tout homme et de toute femme. Mais les rois perses possédaient de plus la « Grâce » du Créateur. « Les [raniens se représentaient cette grâce comme une espèce de feu surnaturel, d’auréole brillante, de « gloire », qui appartenait avant tout aux divinités, mais qui éclairait aussi les princes et consacrait leur puissance. » Le « Avarêno », comme l'Avesta l'appelle, illumine les souverains légitimes, et s’écarte des usurpateurs ainsi que des impies, qui perdent bientôt avec sa possession la couronne et la vie. Les peuples étrangers assimilèrent la Gloire mazdéenne à la Fortune : « Gad » chez les Sémites, Τύχη chez les Grecs. Ces idées se propagèrent dans les royaumes de Cappadoce, du Pont, de Bactriane, chez les Séleucides, mais en se mêlant aux conceptions sémitiques de la fatalité astrale. Le « Soleil Invincible », Ἥλιος ἀνικητός, identifié avec Mithra, fut durant la période alexandrine généralement considéré comme le dispensateur du Hvarêno et de la victoire, et le monarque qui possédait cette « grâce », vénéré à l’égal des Immortels. Après la disparition de ces dynasties, leurs anciens honneurs se reportèrent sur l'empereur romain, À Rome, un vieux culte national s’adressait à la « Fortune du peuple romain »; la « Fortune Auguste », imitation de la Τύχη βασιλέως, apparaît sur les monnaies à partir de Vespasien; mais c’est la théorie mazdéenne qui seule « permet de pénétrer la signification de la titulature impériale ». La doctrine que le sort des états comme celui des individus est lié au cours des astres, — idée fort favorisée par le stoïcisme lui-même, — entraîna celle que le chef des planètes était le maître de la fortune des rois. Le Soleil devint « comes », « conservator » de l'Empereur, « fautor imperit sui » (Dioclétien, sur Mithra). « En se donnant le nom d’/nvincibles, les Césars proclamaient donc l'alliance intime qu'ils avaient contractée avec le Soleil, et ils tendaient à s’assimiler à lui (1). » L'épithète d’« aeterni », appliquée aux souverains, après avoir été portée surtout par les divinités solaires de l'Orient, révèle encore mieux la conviction d’une communion intime entre eux et le Soleil, d’une identité de nature; la couronne radiée, que prit le premier Néron, à limitation des Ptolémées et

(1) Nous soulignons.

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des Séleucides, le figura d'une manière emblématique. De même que les rois Sassanides étaient « frères du soleil et de la lune », les Césars, en Asie, furent

. à peu près considérés comme des avatars successifs d'Hélios. L’Occident fut

plus lent à entraîner; pourtant la conception que le Soleil a l'empereur sous sa garde — elle apparaît très nettement à partir d'Aurélien — conduisit peu à peu à celle de leur consubstantialité.

Cumont l'explique par la psychologie enseignée dans les Mystères mithriaques. Suivant ces doctrines, les âmes préexistantes dans l’empyrée traversent, pour venir animer les corps où elles s’enfermeront, toutes les sphères des planètes, recevant de chacune quelques-unes de leurs qualités. Or, en astrologie, Le: Soleil est la planète royale, c’est lui qui appelle ses élus à régner. « Les Césars.… deviennent véritablement maitres par droit de naissance; ils sont divins, car ils ont en eux certains éléments du soleil. » La double idée du « Hvarëno », devenue celle de la « Fortune du roi », et de l’origine de l’âme du monarque, permettait de soutenir que l’empereur participait à la divinité du soleil et était son représentant sur la terre. Cela s’appliquait à tous les empereurs également, du moment qu'ils avaient pu, de par cette prédestination, arriver au trône: mais ces idées datent du triomphe du Mithriacisme, c’est-à-dire du troisième siècle, elles n'étaient pas assez néttes au temps de saint Jean pour inspirer la politique Jus de l’empire.

Nous n’avons pas besoin d’insister maintenant sur l'appui que les religions orientales, avec toutes leurs conséquences, jusqu'au dogme de la divinité de l’empereur vivant, trouvèrent dans la philosophie. Mais cette philosophie, ce ne fut ni la stoïque, ni le platonisme à la Plutarque, mais le néoplatonisme, qui s’épanouit aussi à partir du τη siècle, jusqu'à Jamblique et Julien. C’est alors que la philosophie se transforma en théologie des religions les plus hétéroclites ; qu’elle se fondit avec la théurgie et l’ascèse, et prit des airs de « faux prophète » et de « faux Agneau ». La fusion ou la confusion des religions à mystères, des cultes nationaux, de la philosophie théurgique, δὴ du culte impérial apparut parfaite sous Julien l’Apostat, lors du dernier grand assaut de la « Bête de la mer » contre l'Église. Les grands prêtres (ἀρχιερεῖς) du culte de l'empereur dans les provinces « devinrent “donc alors, c’est Julien lui-même qui nous l’apprend, les chefs officiels du paganisme (Julien, Lett. 49); et l’on peut jusqu'à un certain point prétendre que toute la religion romaine, dans le dernier combat qu'elle livra aux chrétiens, se groupa autour du culte de Rome et d’Auguste » (G. Boissier, Rel. rom. 1, p. 158).

Nous n'avons rien à ajouter désormais pour justifier notre assertion. Saint Jean, dans l’Apocalypse, a décrit un état qui, bien qu’en germe de son temps, ne s’est réalisé que plus d’un siècle après lui. La 1. Bête était née au plus tard sous

Néron; mais la Deuxième ne naquit véritablement qu'entre le n° et le n° siècle.

C’est au moins une intuition de l'avenir extraordinairement juste, que d’avoir

- ainsi fixé longtemps à l’avance le caractère que prendrait la lutte contre le Dra-

gon; mais pour nous, croyants, c'est une prophétie absolument caractérisée. Jean n’a-t-il cependant vu, dans ce chapitre fameux, que l’Empire romain et Ù P

… les courants religieux et intellectuels qui favorisèrent sa tyrannie sur les cons- … ciences? Non, car la Rome païenne doit périr, et la Bête, les Deux Bêtes, lui … survivront, pour n'être vaincues qu à la fin des âges (v. comment. de xvi-xx). Ne

les voyons-nous pas encore à l’œuvre de nos jours? L’épouvantable crise mondiale que nous venons de traverser ἃ donné occasion à bien des applications actuelles de cette prophétie, qui ont au moins le défaut d’être trop étroites; le chiffre 666, surtout, a excité, comme au Moyen Age et au temps de la Ride. les imaginations les plus saugrenues. Mais il est un fait : c’est que la force brutale a prétendu, plus que jamais, supprimer ou asservir toutes les forces morales et spirituelles, et que le terrain lui était préparé par tous les courants d'idées, toutes les sociétés secrètes ou publiques, qui, au lieu de la vie future, nous présentaient les biens terrestres comme la fin dernière de notre activité; franc-maconnerie et socialisme antichrétiens, scientisme matérialiste, humanitairerie illusoire, culte de la richesse ou de la force, en un mot tout ce qui, à l'idéal divin, Suliti that l'État, la matière ou le succès, c'était une réalisation assez réussie de l’apparent Agneau qui parle comme un dragon, et mène doucement les hommes à abdiquer toute conscience devant la puissance de l’or et du fer. La prophétie de saint Jean nous affirme qu’un jour les Deux Bêtes seront expulsées du monde et plongées à jamais dans l'étang de feu. Il a prédit d’une manière précise le cuisant échec qu’elles devaient subir aux premiers siècles, par la ruine de l'immense empire païen, présage de ce qui doit leur arriver Dejonre, en quelque de et milieu qu’elles redressent leurs têtes : ὧδέ ἐστιν à ὑπομονὴ χαὶ ñ πίστις τῶν ἁγίων.

(Voir Intro». c. v, 1 $ III, 3, 4 et τι, 3 IV ; ο. τχ, 8 LI-IV ; puis, entre autres, Derssmaxx, L.O?. pp. 248-288 ; ἃ. Borssier, La Religion romaine d’'Auguste aux Antonins, 1, ch. m1, pp. 109-186, Paris, 1906; Ε΄. CumonrT, Les Mystères de Mithra, ch. mr, pp. 71-87, Bruxelles, 1902; V. Cuapor, La prévinée romaine proconsulaire d'Asie, Paris, 1904; J. Révirze, La Religion à Rome sous les Sévères, Paris, 1886; B. Arro, L'Évangile en face du syncrétisme païen, Paris, 1911; commentaires de Bousser, de Swere, etc. (1) ).

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