EXC. XXXII.— L'ORDRE DES COUPES
Point n'est besoin de recourir aux précisions de Grotius et de Bossuet pour reconnaître et admirer la haute valeur de symbole et de prophétie que possède cette vision des Coupes. Elle est, dans l'ordre et le détail, moins conventionnelle que celle des Trompettes, et le Prophète ἃ dû sentir plus d'émotion en la reproduisant. Au lieu de recourir, pour éclairer les ténèbres de l’histoire future, à des combinaisons d'images violentes d’origine plus ou moins mythique, il s’est tenu en contact étroit avec les grandes réalités de son époque, recouvertes de symboles qui, à des Juifs et à des Grecs du τοῦ siècle, devaient paraître assez rationnels et transparents. Il venait de leur prédire l’approche du Règne de la Bête, et le culte sacrilège qu'elle se ferait rendre sous peine de mort. La terre et ses puissances allaient s’efforcer de remplacer le ciel. Mais Dieu et l’Agneau sont là; les événements, dirigés par l’ordre de Dieu et l'intermédiaire des pouvoirs angéliques, vont faire échouer pitoyablement l’entreprise insensée des Césars romains et de leurs thuriféraires, et conduire Rome elle-même à la ruine. D'abord l’ « empreinte de la Bête », imposée comme une condition sine qua non pour une vie honorée et tranquille, se changera en un ulcère qui dévorera les chairs, ou plutôt les consciences, et fera des adorateurs de la Force, de l’ordre matériel, un objet de dégoût moral (1"° Coupe; οἷν. Rom. τ, 24. sqq.i. Le désordre, la cruauté des mœurs fera du monde comme un abattoir où il ne coulera plus que du sang, où l'on en boira; l'Océan lui-même sera comme une mare de sang corrompu. Comme les persécutions, les guerres entre légions, les assassinats réguliers d’empereurs, et la frivolité sanguinaire des jeux romains, se sont bien unis pour réaliser cette prophétie, surtout en ce r1° siècle qui ἃ vu l’organisation parfaite d’un culte impérial obligatoire, favorisée par tant de « faux agneaux » et « faux prophètes » ! (2° et 3° coupe). Toute la vie devient une maladie fiévreuse ; le soleil, au lieu de ses rayons bienfaisants, semble verser sur les hommes un pessimisme irrité (4° coupe). Alors l'avenir politique, économique, social, qui avait paru si brillant aux débuts de l'Empire, quand Auguste était proclamé sincèrement « le Sauveur du monde », n'apparaîtra plus que morne, ténébreux, sans espérance (5° coupe). Et l’alourdissement, l’énervement des âmes, l'usure des rouages politiques et sociaux, livrera l’émpire sans défense aux invasions étrangères (6° coupe), qui amèneront la ruine d’une culture et d’un monde : « C’en est fait», dira le Dieu vengeur, c'en est fait au moins de cette première création de l’Antéchrist.
Même progression dans la décadence attend, après Rome, à tout âge et dans toute race, les nouvelles fondations des Bêtes, qui reposeront toujours sur les mêmes principes illusoires, de naturalisme, de blasphème et d'oppression. Car l’Antéchrist est marqué au chiffre 6 : il ne peut faire que des œuvres qui n'’atteignent jamais leur but, et manquent toujours, faute d’un point, à l'heure où l'on attend leur succès.
Tel est le cours symbolique perpétuel de l’histoire, pour la Cité profane, les Babylones diverses qui suivront les errements de l’étatisme romain. Mais, après ces vastes vues de philosophie prophétique, Jean allait montrer mieux encore à ses lecteurs, avec des développements d’une grande précision, la ruine inéluctable
de l’'Ennemi actuel, de cette Rome qui prétendait étouffer l'Évangile et renverser la Jérusalem céleste.
Notons encore, à la fin de cette belle et pénétrante description de l'avenir, un point intéressant pour l'intelligence du Millenium, au chapitre xx : la chute de Babylone, ou de l'Empire païen, n'amène pas la conversion du monde, nila cessation des blasphèmes; c'est un argument contre les auteurs qui entendent le Millenium dans le sens historique d’un triomphe extérieur de l'Église, comme une période qui aurait commencé avec Constantin, à l'Édit de Milan,