EXC. XXXVI. — LES PARALLÈLES PAÏENS A LA DOUBLE DÉFAITE DU DRAGON
La nombreuse école qui veut retrouver le Dragon babylonien, avec toute son histoire transposée, dans le Satan de l’Apocalypse (ν. Exc. xxvi et Int. ὁ. v, 1, SS II-III) se trouve embarrassée quand il s’agit d'expliquer la délivrance et la dernière révolte du monstre. Dans l’Enuma Elis et les autres documents babyloniens, Tiâmat a bien été tuée une fois pour toutes par Mardouk, son corps a été dépecé, et elle serait bien incapable d'aucun retour offensif contre son vain-
queur. De même, dans la tradition poétique des Juifs, le monstre marin dompté par Jéhovah ne trouve plus d'occasions de s’insurger; de même, chez les Égyptiens, Apophi est dûment réduit à rien par le dieu Râ. Serait-on du moins autorisé, en appliquant le principe « τὰ ἔσχατα ὡς τὰ πρῶτα », à postuler un mythe astral qui ne nous serait pas parvenu? Si le Dragon, comme le veut l'école astronomique, est à l’origine une constellation, ne pourrait-on pas eroire que les Anciens, au recommencement de la Grande Année du Monde, amené par la « précession des équinoxes », s'attendaient à lui voir reprendre la lutte ancienne contre le dieu son LA ne Mais la précession des équinoxes n’a été découverte que par l’astronome grec IHipparque (161-120 av. J.-C.), et il est aujourd’hui démontré que les Babyloniens ne l’avaient point calculée, et que l’entrée du soleil dans le point vernal ou automnal n'avait aucune importance pour leur calendrier (7°. X. Kugler, δ΄. J. Sternkund und Sterndienst in Babel. Zur älteren babylonischen Topographie des Sternhimmels. Münster, 1913). Bérose a compté 432.000 ans (— 36.000 >< 12) pour les Dix Roïs antédiluviens; mais il n’a pas parlé du « mois du monde » de 36.000 ans (οἷν. Syncelle, Chronographie, v. Clemen., p. 102). De même le recours que l’on ferait à l'année platonicienne de, 26.400 ans, aux périodes coins des stoïciens et à leur « Retour éternel », seraient trop précaires pour qu’on püt bâtir là-dessus aucune conjecture sobde sur les traditions orientales concernant l’eschatologie.
Il est pourtant un parallèle assez exact — Οὐ même deux — à l’incarcération et à la défaite finale du Dragon apocalyptique. Le plus important se trouve dans la littérature pehlvie du haut Moyen Age, PBahman Yasht 111, 52-60, dont le récit est présupposé Bundehesh, χχιχ, 7-suiv. (5. B. E. v, 119). Azhi-Dahâka le serpent (v. Exc. xxvi), enchaîné pour 9000 ans au mont Demavend, se délivrera, pour être finalement anéanti par le héros Feridoun (Thraetaona). De là Vülter, Bousset, et plusieurs autres, concluent que l’auteur de l'Apocalypse ἃ combiné la tradition iranienne de la lutte des Deux Principes avec le mythe babylonien du Dieu et du Dragon (Bousset, Rel. Jud?, p. 588; Offenb. ad loc. — Clem., p. 102, etc.).
Le second parallèle, qu’on oserait moins invoquer, est la délivrance de Loki et de ses enfants monstrueux dans le « Crépuscule des dieux » de la Vieille Edda. On admet généralement que la Vôluspa scandinave a subi des influences chrétiennes; mais ne peut-on supposer à bon droit la même chose des deux écrits pehlvis? L’'Avesta ne connaît pas ce drame en deux actes sur Azhi-Dahâka (v. Exc. xxvi).
Admettons donc plutôt, pour rester sur un terrain sûr, que la double défaite du Dragon, sous cette forme visionnelle, est une création de l'esprit johannique, inspirée par la seule réflexion sur l'Évangile, qui, après avoir montré la victoire du Christ sur Satan, prédisait un déchaînement de péchés à la fin des temps. Saint Jean ayant utilisé la tradition eschatologique de Gog et Magog, il était tout naturel qu’il expliquât ces dernières convulsions du monde hostile par un retour offensif du vieil ennemi.
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EXC. XXXVII. — LE MILLENIUM JUIF ET JUDÉO-CHRÉTIEN ET CELUI DE L'APOCALYPSE.
Si nous avons vu Juste, la Vision des Trompettes aboutit à la fin du monde (χι, 15-fin), et les chapitres des Bêtes la « récapitulent » à un point de vue plus spécial, mais qui s'étend aussi jusqu’à la Parousie {xix, 11-21). Il n’y a donc plus aucune place après les « Vae » pour y introduire une longue période de félicité parfaite et sans trouble. Il faut par conséquent que cette félicité du Millenium ne soit que relative, puisque, si l’on ne veut mettre dans l'Apocalypse une contradiction intolérable, elle ἃ dû pouvoir concorder, au moins partiellement, avec les périodes de malédictions et de catastrophes cosmiques. Cela ne répugne pas au symbolisme du Millénaire sabbatique (v. infra et Exc. xx). Nous nous sommes déjà permis de suggérer un rapprochement, assez douteux 1] est vrai, entre l’incarcération du diable, suivie de sa libération, et l’un des fléaux des Trompettes, le cinquième (1x, 1-suiv., 11, v. ad loc.). L'étoile qui est tombée sur Ja terre, et qui délivre les puissances malfaisantes de l’Abîme, peut aisément, d’après les usages connus du symbolisme astral, être identifiée à Satan précipité sur terre au ch. xu. La fumée qui obscurcit le ciel, les sauterelles qui nuisent moralement aux hommes, en attendant le déchaînement de la guerre à la plaie suivante, peuvent être rapprochées de la « séduction des nations » du chapitre xx, cet asservissement au Diable étant d’abord présenté sous son aspect douloureux de péchés et de remords qui piquent comme des scorpions. L'Ange de l’Abîme, Abaddon, Apollyon, mis en liberté pour diriger les nuées des horribles sauterelles, a bien quelque ressemblance avec le Diable sorti de l’Abîme à la fin du Millenium. Toute mention de mille ans manque bien au chapitre 1x; mais l’auteur a pu condenser dans une même perspective, sans en distinguer les diverses péripéties, toute la dernière campagne que mène contre Dieu le démon déjà vaincu par Michel et ses Anges. Le lien du premier et du deuxième Vae, des sauterelles et de l’invasion des cavaliers (1x, 13. suiv.), répondrait à celui de la séduction et de l'assaut guerrier de Gog et Magog. Au reste, nous ne donnons ces considérations que comme hypothétiques.
En outre, il nous paraît à peine utile de remarquer que la période de Mille
Ans doit précéder la Parousie, et non pas la suivre, ou commencer par elle. Quand le Christ apparaîtra sur les nuées (1, 7), tous les peuples de la terre le verront, et tous ses ennemis seront plongés dans 16 remords et les lamentations. Il ne restera plus, aux quatre points cardinaux, de Gog et de Magog capables de se soulever encore contre lui. Or, il n'y ἃ qu’une Parousie, et c'est celle-là. Nous avons donc posé en thèse que le Aiègne de Mille Ans se confond avec toute la phase terrestre du Règne de Dieu établi depuis la glorification du Christ. Mais, d’après l’exégèse indépendante, qui ἃ pour principe premier d’enfermer l’Apocalypse dans le cercle d'idées des écrits similaires, l’auteur aurait voulu enseigner tout autre chose. Le Christ, après la défaite des Bêtes, ayant réduit Satan à l'impuissance, demeure visiblement sur la terre, dans une Jérusalem restaurée, et s’entoure d’une cour de martyrs ressuscités corporellement. Ce règne prend fin au bout des Mille Ans, dernier jour de la semaine du monde, après la rébellion infructueuse de Gog et de Magog. Alors a lieu la résurrection
FE = à. re
générale et le jugement universel, Il y a donc deux résurrections corporelles,
séparées par un intervalle de Mille Ans, l’une pour les seuls martyrs, l’autre pour le commun des hommes, bons ou méchants, qui sera décrite xx, 11-15. Cette interprétation littérale serait la seule scientifique, et tout à fait nécessaire, parce qu'elle s’accorde avec les parallèles judaïques, et que les premiers commentateurs chrétiens, les mieux placés pour connaître l’idée de l’auteur, ont à peu près tous compris notre passage de cette manière. Le « chiliasme » eût été un vrai dogme, et pour Jean, et pour les premiers Pères de l'Église.
- Pour juger de la valeur de cette théorie, passons en revue d’abord le Millénarisme juif, puis le Millénarisme chrétien; ensuite nous verrons si cette « tradition », — en admettant que c'en fût une à la fin du 1° siècle, — rend si parfaitement compte des idées et des termes de Jean, considérés en eux-mêmes et dans le contexte du livre.
I. Le Millénarisme juif. — Dans la seconde partie du Livre d’Isaïe et dans Ezéchiel, le bonheur des derniers temps avait été présenté sous forme d'une restauration magnifique et surnaturelle de Jérusalem et de l’état israélite, qui dominerait, politiquement et religieusement, toute la terre; l'invasion de Gog, dans Ezéchiel, ne serait pour ainsi dire qu'un incident extérieur, qui mettrait le sceau à cette victoire du peuple élu; et cet état messianique paraissait devoir se prolonger à l’indéfini, au lieu d’être une préparation à quelque chose de meilleur encore; car il réunissait les biens visibles et les biens transcendants. Cette conception, qui apparaît surtout /s. Liv et Lx, Æzéch. xi-xLvnr, semble’ générale chez les prophètes postexiliens; c'était l’expression dernière, dans l'Ancien Testament, la formule la plus transcendante du salut collectif de ce « Reste » d'Israël qui deviendrait une bénédiction pour toute la terre. À quel moment, et sous quelles influences, se fit-il un dédoublement dans ces perspectives messianiques, celles qui touchaient le « monde à venir », l'éternité, se séparant nettement de l'attente d’une domination glorieuse sur la terre ? Les spécialistes discutent encore ce point-là. Toujours est-il que, à partir du τι siècle avant notre ère, se fait jour l’idée du « Millénaire », qui serait mieux appelé le « Règne intermédiaire » (Zwischenreich des Allemands), car le nombre de ses années est
très diversement fixé. Avant d'entrer dans le bonheur du ciel, le peuple des
saints Jouira sur la terre d’une haute félicité, temporelle et spirituelle, dans un lieu de gloire et de délices, qui sera la vraie Jérusalem, descendue du ciel où elle était tenue en réserve (cfr. Apoc. xxi-xx1r; voir InT., ὁ. v, 1,8 ΠῚ et l'Exc. xxxvinr et souvent plus ou moins identifiée ou combinée avec le Paradis terrestre, trait qui apparaît déjà dans Ezéchiel. Cette théorie eschatologique fait son apparition littéraire dans en. éth., xcr, 12-17, (les trois dernières « semaines » avant le
Jugement général); puis 5%6. ur, vers 652-730, qui se rapproche pourtant d'Ezé-
chiel, et où le grand Jugement consiste encore dans la défaite ou la conversion des peuples ennemis, par l'intermédiaire du Roi-Messie; /V ÆEsd. vur, 28-suiv., qui devient beaucoup plus précis (le Messie doit régner 400 ans, puis le monde sera détruit, et le Nouvel Eon apparaîtra); cfr. x11, 31-34; même conception Bar. syr. xxx (le Messie retourne au ciel, et la résurrection a lieu alors); cfr. Bar syr. xxx11 ; XL, 3. L'idée du Règne intermédiaire se trouve encore dans le Test. Juda, le Mo rÉre hébreu, le Talmud, les Midraschim, etc., avec ou sans Messie, mais presque partout à côté de conceptions plus ou moins contraires. Quant au
passage eschatologique chrétien d’Asc. 18. 1v, 14-17, Tisserant juge qu'on ne peut en établir avec certitude le caractère chiliaste.
I1 ne semble pas, en somme, que le chiliasme, à la fin du τοῦ siècle, fût devenu chez les Juifs mêmes une doctrine d'une consistance parfaite, capable de s’imposer universellement. Le plus intéressant pour nous, c’est le rapport du Millenium avec la résurrection des morts. Le P. Lagrange (Mess. pp. 176-185) pense, contre Schürer, que, dans les temps les plus anciens du rabbinisme, la résurrection des morts inaugurait la période finale, ou plutôt éternelle, et suivait par conséquent la période messianique; c’est d’ailleurs l'opinion traditionnelle du judaïsme. Mais, vers la fin du n° siècle de notre ère, quelques tannaïtes ont dit clairement que les morts devaient ressusciter pour les temps du Messie (Talm. jerus. Kilayim, Schwab, 11, p. 319. — Sota, 1x, 15, la résurrection se produit par l'entremise d'Élie, — voir Jellinek, Beth-ha-Midrasch, vi, pp. 148suiv.). Mais les bénéficiaires de cette première résurrection ne devaient être que les saints décédés en Palestine — (les rabbins enterrés ailleurs rouleraient, entourés d’une motte de terre, Jusqu'en Terre Sainte, Talm. jer., supra) — et aussi les martyrs, pour qu’ils pussent jouir des jours du Messie. Cette idée appa-
- raît après les dernières et malheureuses guerres des Juifs pour leur indépendance, sous Trajan et Hadrien.
Quant à la durée du Règne intermédiaire, elle était calculée très diversement par les Rabbins : quarante ans (d’après Ps. xcv, 10: Deut. vin, 3; Ps. χα, 15); soixante-dix ans (d’après 15. xxitr1, 15); érois générations (d’après Ps. Lxxur, 5); 365 ans, d’après 75. Lxu1, 4); quatre cents ans (d'après Gen. xv, 18 et Ps. xc, 15). D’autres rabbins tenaient pour 600 ans; pour mille ans, car « un jour de Dieu, c'est mille années » (Ps. χα, 4; 15. Lxim1, 4); ailleurs, on l’estime à 2000, 6000, 7000, et jusqu’à 365.000 ans. (Voir deux baraïthas Talm. de Babylone, bab Sanhedrin 97, et Pesikta rabbathi, ch. τ, qui représentent la tradition d’un Midrasch palestinien bab Sanhedrin, 995, cités par Lacrance, Mess. pp. 205- 209).
ÎT. Le Millénarisme chez les chrétiens. — En mettant à part l’Apocalypse, puisqu'elle est en cause, c’est dans la première moitié du n° siècle, avec Papias, que nous constatons la pénétration du chiliasme juif dans les milieux chrétiens. Ce phénomène sans doute pouvait être antérieur, et remonter à d'anciens presbytres d'Asie; il se pourrait que ie grand mouvement millénariste qui paraît s'être propagé chez les Juifs quand 115 eurent vu en 70 la ruine de la ville sainte — témoin Æsdras et Baruch — eût atteint en même temps les milieux judéo-chrétiens, pour se communiquer par eux à beaucotüp de leurs coreligionnaires d’origine païenne. Nous ne ferions donc pas trop de difficultés pour admettre que le chiliasme s’était répandu dès le temps de la vieillesse de Jean, et en Asie. Toujours est-il qu'il n'y en a pas trace, pas plus que de double résurrection, chez saint Paul, ni Rom. vus, 19-23, ni 1 Cor. xv, 20, 23, ou [ Thess. 1v, 16 (v. les commentaires, et Gry, Millénarisme, pp. 45-47). Selon nous, il serait fort hasardeux de chercher le chiliasme dans la Didachè, x, ou même xvr, 6-8, qui ne reproduit que le schéma traditionnel de la résurrection des élus, d'après 1 Thess. Il ne s’agit pas plus que chez saint Paul d’une double résurrection des morts, car la scène du jugement n'est nullement dédoublée. La phrase : ἀνάστασις νεκρῶν, où πάντων δέ, ἀλλ᾽ ὡς ἐρρέθη: Ἥξει ὃ χύριος χαὶ πάντες οἱ ἅγιοι μετ᾽ αὐτοῦ, montre que l’auteur,
par ἀνάστασις, n'entend que la résurrection pour la gloire, celle des saints, et non celle des damnés ; de même saint Paul, dans les passages mentionnés, ne s'était occupé que de celle-là, et quand 1] dit : of vexpot ἐν Χριστῷ ἀναστήσονται πρῶτον, ἔπειτα ἡμεῖς οἱ ζῶντες χτλ, les mots πρῶτον et ἔπειτα indiquent manifestement que la comparaison porte sur les fidèles morts et les fidèles trouvés en vie, non sur deux catégories de défunts.
Mais l’hérésiarque Cérinthe, contemporain de Jean, enseignait déjà le millénarisme le plus grossier (Int. ὁ. xim, 1). L'idée que le monde devait durer une semaine de millénaires, — parce qu’un jour du Seigneur est comme mille ans, — entraine déjà dans l'Épitre de Barnabé, écrit égyptien du temps d’Hadrien, cette conséquence que le septième millénaire sera le sabbat du monde, précédant le « huitième jour », celui de l'éternité qui doit commencer par le jugement général. « Donc, mes enfants, en six mille ans, l’univers sera consommé. « Etil se reposa le septième jour » a la signification suivante : Quand son Fils sera venu mettre fin au délai accordé aux pécheurs, juger les impies, transformer le soleil, la lune et les étoiles, alors il se reposera glorieusement le septième jour. 11 dit encore aux Juifs : « Je ne supporte pas vos néoménies et vos sabbats. » Voyez bien ce qu’il veut dire : Ce ne sont point les sabbats actuels qui me plaisent, mais celui que j'ai fait et dans lequel, mettant fin à l'univers, Jj'inaugurer ai le huitième jour, c’est-à-dire un autre monde» (Ep. Barn. xv, 4,
-w) 5,8, trad. Laurent). Cette distinction entre le « septième jour » et Le « huitième »
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ne paraît explicable que par le Millenium. Quant à Papias — qui a connu les plus anciens presbytres d'Asie, s’il reste douteux qu'il ait connu Jean l’Apôtre, — on connaît ses dires naïfs sur la prodigieuse fécondité future du sol que Notre- Seigneur aurait prédite, et dont les presbytres auraient entendu la description de la bouche même de Jean (/rénée, Adv. Haer. v, 33, 3-4). D'après Eusèbe, H.E., xxxIx, 11-13, le vieil évêque d'Hiérapolis plaçait cette période merveilleuse après la résurrection des morts, le Christ régnant mille années visiblement sur la terre.
Le millénarisme de saint Justin, quoique plus spirituel, n'est pas moins décidé; après l’Antéchrist, Jérusalem rebâtie sera habitée mille ans par les chrétiens, en compagnie du Christ, — et des morts resuscités, puisque les Patriarches et les Prophètes seront de la fête; et il attribue ces idées à l’auteur de l'Apocalypse (Dial. Tryph. xxx, Lxxxi); il faut cependant remarquer que, dans son Apologie à Antonin, Justin n’a pas un mot qui sente le chiliasme.
Après Papias et Justin, saint Jrénée (Adv. Haer. v, 28, 3; 31, 1-2; 32-35); Meliton de Sardes, très probablement {d’après Gennade, De eccl. dogm. 4); Tertullien, à la suite des Montanistes, qui avaient déjà vu la Jérusalem du Millénaire apparaitre en Phrygie au-dessus de Pépouza (4 ἄν. Marcionem, 1v, 24; et De spe
fidelium, ouvrage perdu); saint Hippolyte; l'évêque Népos, au temps de saint :
Denys d'Alexandrie; Méthodius d'Olympe (Symposion, IX, 1; De Resurrect. 9) ; Apollinaire de Laodicée qui, d’après saint Basile et saint Jérôme, entreprit de réfuter Denys; Commodien, Lactance (De vita beata), et sans doute beaucoup d’autres, entrèrent tous dans les mêmes vues : double résurrection, règne de mille ans avant le jugement général.
Cette énumération contient de très grands noms de l’histoire ecclésiastique ; il ne faudrait cependant pas croire que le millénarisme fût un dogme de l'Église primitive. Saint Justin note qu'il trouvait des contradicteurs, qu'il n’ose taxer
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d'hérésie (Dial. T ryph. Lxxx, 2). Si saint Irénée en fait une vérité de foi, c'est que, dans son système, il a envisagé cette conception comme solidaire du dogme de la résurrection corporelle; il sait que beaucoup la repoussent, et croit qu'ils le font sous l'influence d'idées gnostiques. Mais Clément d'Alexandrie a ignoré le chiliasme, ainsi que Clément de Rome, Hermas, Cyprien. Le grand Origène l’a combattu et traité d’ineptie judaïque (Prol. au Cantique des Cantiques; Περὶ ἀρχῶν, 11, 11, 2); saint Denys d'Alexandrie S'attacha à convertir les disciples de Népos. En Syrie, saint Ephrem ne connaît qu'un jugement. Dans l’église de Rome, Hippolyte apparaît seul avoir été millénariste ; les symboles de foi n’ont jamais parlé que d’un seul avènement du Christ comme juge.
À la fin du rit et au rv° siècle, en Occident, Victorin de Pettau professe encore le chiliasme dans son commentaire authentique (Haussleiter, pp. 138-142), et prétend même l'appuyer sur saint Paul (en distinguant la « trompette » de 1 Thess. 1v, 15, et la « dernière trompette » de 1 Cor. xv, 52, v. Exc. xx); plus tard Sulpice-Sévère suivait encore les mêmes errements (Dial. Gallus, τι, 14. Migne P.L, xx; mais le dialogue a été plus tard épuré), et saint Ambroise luimême expose en divers écrits des opinions peu nettes; il met au moins une époque intermédiaire entre la résurrection des justes et celle des pécheurs (Enarr. in ᾿ς. τ Migne PL, xiv). Mais saint Jérôme et saint Augustin rompent délibérément avec cette etes judaïsante, comme Tyconius l'avait déjà fait. Jérôme, dans son édition expurgée de Victorin et de nombreux passages de ses œuvres, interprète au sens spirituel l’incarcération du Dragon, sa délivrance, la résurrection première, et applique à l'Église, depuis l'Incarnation, tous les textes favoris des Millénaristes, dans les Prophètes ou l’Apocalypse. Quant au grand docteur africain, après avoir cru lui aussi au sabbat du monde, dans le septième millénaire — mais seulement après le grand jugement de Dieu —(Sermon 259, 2) il se rétracte dans la Cité de Dieu, et traite le chiliasme de ramassis de fables ridicules. Satan a déjà été lié par le premier Avènement du Christ; l'Église règne déjà, avec les saints, sans quoi elle ne serait pas appelée le « Royaume des cieux » ; les « trônes » sont les sièges des chefs qui la gouvernent; Satan sortira de l’Abîme, c’est-à-dire du cœur des impies où il est tenu enfermé, seulement durant les 3 ans 1/2 de l’Antéchrist, à la fin des temps. Augustin fait donc concorder le chap. xx, par récapitulation, avec tous les chapitres des Bêtes qui le précèdent (Civ. De: xx, ch:,7-137% al.)
C’est cette interprétation qui a triomphé dans l'Église, tant en Orient qu'en Occident. Au concile d'Éphèse (431), on nomme déjà le Millénarisme « les divagations, et les dogmes fabuleux du malheureux Apollinaire » (Labbe, Coll. Concil. τι, 837). Et le profond discrédit de ces doctrines trouve une expression encore plus forte en Occident, où le catalogue de Gélase, à la fin du ν᾿ siècle, range pêle-mêle Nepos, Tertullien, Montan, Commodien, Lactance, Victorin, tous les millénaristes à peu près, parmi les « apocryphes ».
Au Moyen Age, Joachim de Flore et son école ont bien enseigné une doctrine qui était une sorte de semi-montanisme, de semi-millénarisme spirituel, mais qu'il ne faut cependant pas confondre avec le chiliasme ancien. Celui-ci n a persévéré que chez certains luthériens (Inr. c. x1v, ὃ vir) ou dans d’obscures sectes protestantes ; bien rares sont les exégètes catholiques qui prennent encore la peine de s’évertuer à le renouveler sous une forme atténuée et conciliable avec
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| l'orthodoxie. Quoique le chiliasme n'ait pas été noté d’hérésie, le sentiment com-
mun des théologiens de toute école y voit une doctrine « erronée », où certaines conditions des âges primitifs ont pu entraîner quelques anciens Pères.
IT. Le Menus de l’Apocalypse. — Est-ce saint Augustin, et l’enseignement ecclésiastique commun, qui se seraient trompés dans l'interprétation de l'idée johannique? Loin de là; car on peut prouver : 1° que le caractère de ce Règne est purement spirituel; 2° que cette domination millénaire ne s'étend pas à tous les hommes, d’où il suit que là captivité de Satan n'est pas absolue; 3° que ce Règne ne suivra pas l’époque des fléaux et des luttes, mais leur coexistera.
1. Caractère spirituel du Règne millénaire. — Pour établir ce premier point, il faut considérer : a qui aura part à cette royauté; ὁ ce que signifient les mille ans; 6 comment on doit comprendre la « Première Résurrection ».
a.— Les assesseurs de Dieu qui s’assoient sur des trônes pour juger le monde, sont peut-être des créatures célestes, comme dans Daniel VII; mais, à côté d'elles, ce doivent être aussi les élus de l'humanité, suivant la promesse du Christ aux apôtres et ces paroles de saint Paul (1 Cor. vi, 2) : Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde? Ce trait peut bien n'être pas entièrement et strictement eschatologique, puisque les jugements de Dieu, provoqués par les. prières des saints (Apoc. vin, 3-5) s'exercent déjà de mille manières. À côté des juges, et peut-être parmi eux, Jean voit deux catégories d'êtres humains : d’abord les âmes des décapités, c'est-à-dire de l’ensemble des martyrs faits par la Bête, et, ensuite, les confesseurs, les chrétiens fidèles et persévérants, fous ceux (xai οἵτινες) qui n’ont pas adoré le monstre (vid. supra). Ces confesseurs sont-ils seulement ceux qui sont morts ? Rien ne l’indique et on peut même supposer le contraire, car il n’est pas dit qu’on voie leurs dmes, comme il a été dit des martyrs; mais ils sont présentés sans distinction : {ous ceux, οἵτινες, âmes bienheureuses ou hommes vivants qui n’ont pas adoré la Bête.
Des descriptions analogues ne sont pas rares à travers le livre. Au chapitre vu, 9-10, 14-15, et au chapitre xv, 2-4, le Prophète a vu les fidèles de la terre présents au ciel même, en compagnie des Anges et des bienheureux, et remplissant avec eux des fonctions liturgiques de prêtres et de chantres; car déjà ils sont au ciel par leurs pensées et leurs sentiments. Un parallèle encore plus proche se trouve au chapitre χιν, 1-5. L’analogie est si frappante avec le règne millénaire, que Bousset lui-même admet l'identité de signification : Les 144.000 sont en communication directe avec les êtres célestes, dont ils entendent, apprennent et Ὁ redisent le cantique. Ces 144.000 ne sont pas, il est vrai, tous les fidèles de la terre, mais ils en sont les prémices, les ascètes, ceux qui s'opposent de la façon
la plus affichée, avec les martyrs, au règne de la Bête; ils s'identifient donc avec
une partie des vivants qui règnent pendant lés mille ans.
ὦ. — Signification des 1000 ans. Rappelons-nous dans l'Hénoch Slave, chez Irénée, chez Hippolyte, et autres vieux auteurs, la division du monde en sept millénaires, dont le dernier répond au sabbat de l'Heptaméron, au repos divin après la création, 1000 ans formant un « jour de Dieu ». C’est là le « sabbatisme »
“ dont parle l'Épitre aux Hébreux, ch. 11 et rv, où les fidèles doivent entrer, d'a-
près la promesse divine, et où le entrent déjà dans cette vie, par la grâce, et dès après leur mort, d’après l’Apocalypse, χιν, 13, sans attendre la Parousie. Comme
la section des Trompettes, et, semble-t-il aussi, celle des Bêtes, ne laissent aucune place dans l’histoire pour une félicité sans mélange avant la consommation, il faut que ces 1000 ans, ce septième jour spirituel, coïncident avec le tout ou avec une partie des six autres jours livrés aux luttes et aux épreuves.
.— La première résurrection. Il est dit, xx, 4, des coparticipants du Règne du Christ, qu'ils « vécurent » (ἔζησαν). Ceci n’entraîne pas la conséquence nécessaire que tous étaient morts auparavant. Cependant cette vie est appelée « première résurrection ». Elle est partielle, et s'oppose à la résurrection générale, mais, de plus, à une résurrection corporelle. Comme la première mort, qui est la séparation du corps et de l’âme, s’oppose à la seconde mort, ou damnation, commencée par le péché, de même la « première résurrection » a toute chance d’appartenir à l’économie présente, puisqu'elle s'oppose implicitement à une deuxième résurrection qui suivra la Parousie, et qui sera corporelle et générale. Or, nous savons par ailleurs ce qu'est cette première résurrection. Pour ceux qui sont « morts dans le Seigneur », spécialement pour les martyrs, c'est, comme l'ont vu Bossuet et nombre d’autres exégètes orthodoxes, leur glorification au ciel, et les signes de leur gloire qui apparaissent sur la terre. D'ailleurs, dans l'Apocalypse elle-même, au chapitre xr, la même image apparaît employée dans un sens tout voisin : les Deux érabi qui sont morts allégoriquement chaque fois que l’Église paraît anéantie, ou peu s’en faut, aux yeux de ses ennemis, ressuscitent, allégoriquement aussi, quand l'Église, après chaque persécution, reprend sa vie intense avec toute son activité extérieure, et que le monde commence à comprendre la gloire et la victoire des témoins qui ont paru succomber. Quant à la part qu'ont actuellement les vivants à la résurrection première (6 ἔχων μέρος), elle est encore plus facile à comprendre, si nous n’avons pas oublié que la figure de la résurrection servait continuellement à saint Paul pour signifier la naissance à la vie du Christ, donnée par la foi et le baptême (Rom. passim; Eph. v, 14; Col. πὶ, 1), et que Jean lui-même dans l'Évangile s'est servi de la même expression pour signifier la vie de la grâce (Joh. v, 25) : Venit hora et nunc est, quando mortui audient vocem Fili Dei, et qui audierint vivent (1).
Le Règne de mille ans des hommes avec le Christ a donc un caractère spirituel : c’est la vie de la grâce pour les uns, la vie dans la gloire pour les autres.
Nous avons là un tableau de la vie de l'Éolise, dont elle jouit soit au ciel, soit
même déjà sur la terre, abstraction faite de ses épreuves extérieures. Et ce tableau est tout à fait dans l'esprit du livre, comme le montre une comparaison avec les chapitres ΝΠ, xiv, xv, xx11, même avec le v. 1 du chapitre xr et les νυ. 6 et 14 du chapitre xn, qui parlent de la tranquillité intérieure du peuple de Dieu. — Cette conclusion capitale va être fortifiée par les deux paragraphes suivants.
2° Le Règne millénaire ne s’étend pas à toute l'humanité. — Les bienheureux, surtout les martyrs, ainsi que les fidèles en général, règnent donc avec le Christ, déjà avant la Parousie. Mais où règnent-ils? Est-ce sur toute la terre? Non, puis-
(1) Joh. v, 24, indique bien que ce « nunc est » du verset suivant désigne le présent, et non
un futur immédiat, et par conséquent que cette résurrection est spirituelle : « qui verbum
meum audit, et credit ei qui misit me, habet vitam aeternam, et in judicium non venit, sed transiit a morte in vilam ». Cette image de résurrection prise 24-25 au sens spirituel, passe au sens littéral au verset 28.
ὰ Le:
que, aux quatre angles de la terre, il y a encore Gog et Magog. Le nom seul de ces peuples suffit à montrer qu'ils ne sont pas de ceux sur qui la seconde mort » n'aura pas de prise, et qui auraient déjà reconnu la royauté de Christ. De même | que, au chap. xiv, on ἃ vu la garde du corps de l'Agneau campée sur le mont … Sion, au milieu d’un monde livré aux Bêtes ét à leurs complices, ainsi le Christ Ὶ et ses fidèles, dans notre péricope, semblent n'occuper que la cité bien-aimée 1 (v. 9), qui est la même Sion, qui est l'Église. Cette cité deviendra « le camp … des saints », lorsque Gog et Magog, rassemblés par le Diable, sans doute à … Harmagedon, près de la Megiddo symbolique de xvi, 16, monteront sur la … haute plaine de la Judée (ἐπὶ τὸ πλάτος τῆς γῆς) pour faire le siège de la Jérusalem spirituelle.
Nous voyons aussi par là ce que c'est que l’incarcération de Satan pour mille ans. Cette Impuissance où il est mis, pour mille années, de « séduire les nations », ne peut être absolue au point que toute action diabolique ait été suspendue dans le monde. Car l'immense peuple de Gog et Magog ne paraît pas avoir été soumis, au moins sincèrement et pleinement, au Christ, qui ne régnait que dans la . Sion spirituelle, l'Église, avec les saints et sur les saints. Le Diable ne pouvait
donc être lié que relativement (v. saint Augustin, Civ. Dei, XX, vu et vin; Bossuet, ad loc.). Virtuellement vaincu et anéanti, il ne pouvait plus séduire de nouvelles nations ni étendre son règne, mais il pouvait, avec beaucoup d'efforts, maintenir sur certains points son armée de réserve et la préparer à l’assaut final. Aussi saint Augustin (/oc. laud.) rapproche-t-il cette incarcération de Satan de l’image évangélique du « Fort » enchaîné (Marc. 11, 27; Luc. xr, 22). Et c’est à très juste titre; 1] est même possible que le souvenir de ces paroles du Christ ait influé sur la vision. Satan a été lié quand Jésus ἃ commencé à piller son empire et à détruire sa maison. Même au milieu des persécutions, le Fort, l’ancien Prince du monde, perdait continuellement du terrain, car sa grande arme lui avait été enlevée (xir, 10). Sa réclusion dans l'Abîme peut n'être pas essentiellement différente, pour le sens, de sa chute sur la terre au chapitre x11. On sait que Jean, pour représenter des réalités foncièrement les mêmes, fait facilement varier ses images d’une vision à l’autre.
3° Il n'y a pas proprement succession chronologique, mais plutôt simultanéité, entre les réalités du Millénaire et celles des visions précédentes.
Répétons d’abord, s’il le faut, que le Millénaire ne saurait commencer avec la Parousie : il précède nécessairement celle-ci. Mais le point le plus délicat et le plus discuté est de savoir s'il doit suivre chronologiquement les événements précédemment prophétisés, ou s’il ne peut aussi bien les accompagner, représenter une autre face de l’histoire future? Nous avons jugé qu'il ne peut pas les suivre,
. qu'il doit par conséquent leur coexister.
En dehors du rapprochement indiqué ci-dessus avec le chap. 1x, 1, 11, la comparaison avec la section xr1-suiv. nous paraît décisive. On y voit d’abord le Dragon réduit à une impuissance relative dès l’Ascension du Christ (xr1), ce qui ne l'empêche pas de poursuivre la Femme, et de susciter les Bêtes contre l'Eglise. Mais on y voit surtout que ἔα défaite des Bêtes ne peut pas précéder l’insurrection et la ruine de Gog et Magog. En effet « rous les rois de la terre » susceptibles de devenir les alliés de l’Antéchrist ont été ameutés et concentrés à Harmagédon par les grenouilles-démons sorties de la bouche de la Bête, du Faux
Prophète, — et du Dragon (xvi, 13-16; remarquer la « séduction » au v. 14, cfr. xx, 8). Cette armée des Bêtes a été tout entière vaincue et anéantie au ch. χιχ, 19-21. Où resterait-il des ennemis possibles, après cette victoire décisive du Verbe? Il a donc fallu que ceux qui sont représentés par Gog et Magog fussent déjà inclus dans ce désastre. Par conséquent, la bataille de xx, 8-10, contre les saints du Millénaire, n’est qu'une « récapitulation » de celle des Bêtes contre l'Église : par conséquent, /e Millénaire coexistait à l'empire de l’Antéchrist. — La comparaison avec le ch. x1v, 1-5 fortifie encore cette conclusion, car l’armée d’ascètes concentrée autour du Christ dans Sion (— la Cité bien-aimée de xx, 9) s'oppose à la masse de ceux qui adoreront un jour la Bête, et qui sont déjà les païens de l'empire romain (xiu, 14-17). Ce sont donc des contemporains de Jean, et la description de χιν, 1-5, répond bien à des faits que le Prophète ἃ déjà sous les yeux; ce n’est pas seulement une prolepse d’un millenium futur, comme le veut Bousset. D'ailleurs, les fidèles ont déjà été marqués au front du signe de Dieu (xiv, 1), dès avant que le livre aux sept sceaux ait été complètement ouvert, c'est-à-dire dès que le Christ est entré au ciel (var, 3) et a pris possession, en droit, de sa royauté universelle. Cette occupation de Sion par l’'Agneau et ses forces, est donc un fait dont les débuts peuvent être antérieurs au temps même où Jean a eu sa vision. Or, le parallélisme remarquable que nous avons déjà relevé, en nous appuyant sur Bousset lui-même, montre que l'occupation de Sion est identique au millenium. Donc le Millenium, ce règne spirituel des Saints, a commencé dès l’époque des Apôtres. I] s'identifie avec ce Règne du Christ dans l'Église et dans le monde qu'ont notifié une foule d’autres passages. Qu'il n'ait pas commencé seulement au repos de l'Église avec Constantin, c’est ce que prouve, selon nous, le ch. xvr, 21 (ad loc.).
Nous pensons que ces considérations ne manquent pas de force convaincante. Le Millénaire ne constitue pas une période chronologiquement distincte du reste des âges messianiques. Ainsi l’ont compris saint Augustin, André de Césarée, et,
on peut le dire, toute la tradition catholique depuis la ruine du Chiliasme, Joa-
chimites à part. Il est vrai que les anciens auteurs ne comprennent pas l'assaut de Gog et de Magog comme s’identifiant avec l’ensemble des attaques sanglantes livrées par le monde à l'Église, mais seulement avec la guerre de l’Antéchrist
personnel, qui n’aura lieu pour eux qu’à la fin des temps. Mais nous pouvons
concilier avec cette interprétation celle que nous soutenons. Le Prophète envisage bien la continuité du pouvoir hostile des Bêtes, y compris Gog et Magog. Seulement, dans les visions x11-x1x, il insistait sur les persécutions et 165 luttes, tandis que dans la péricope xx, 1-10, il a mis l’accent sur la tranquillité royale que conserve l'Église au milieu de ces péripéties (tranquillité déjà figurée, répétons-le, par les scènes déjà mentionnées du chapitre vir et du chapitre xv, par la préservation du temple intérieur au ch. ΧΙ, par la retraite de la Femme au chapitre x11, par le cantique de Sion au chapitre x1v). Les persécutions des Bêtes, considérées une à une, lui apparaissent toutes comme brèves et précaires, ce qu'il exprime par l'emploi du chiffre symbolique 3 1/2, tandis que les « 42 mois » signifient leur répétition constante à travers les âges messianiques (Exc. xxnr). Au contraire, les destinées glorieuses de l'Église se poursuivent sans interruption, quoique non sans combats, et cette stabilité est figurée par les 1.000 ans. Dans la vision de xx, son attention prophétique passant par-dessus les siècles
des persécutions romaines, ἃ pu se fixer principalement sur le repos relatif dont devait jouir l'Église après la fin de l'empire païen; c'est pourquoi Grotius et d’autres font commencer le Millénaire à Constantin; vue trop exclusive. Saint Augustin a mieux vu que ce Millenium comprenait tous les temps messianiques depuis l’Incarnation. En tout temps d’ailleurs, le repos millénaire n’est que relatif, comme l'impuissance de l’Adversaire. Le Règne du Christ est exposé à des retours violents de l'ennemi, et, suivant l'opinion commune, à une attaque plus violente que toutes les autres vers la fin des temps, lors de cette Parousie de l’'Antéchrist (Ap. xvir, 8 : παρέσται; 11 Thessal. 11, 9), qui, parmi toutes les luttes de l’histoire, aurait absorbé dans notre péricope (xx, 8-10) l'attention de saint Jean et qu'il aurait figurée par la campagne de Gog et de Magog, après lui avoir fait, aux ch. xtr1-xvrr, signifier l'apogée du culte impérial et des persécutions. Il se place donc, en ce chapitre, à un point de vue différent de celui des visions précédentes; mais ce sont bien les mêmes événements qu'il prédit là et dans le reste du livre; seulement ces événements sont présentés sous une autre face, et les deux aspects peuvent parfaitement se concilier, puisque des traits nombreux, dans toutes 165 sections de l'Apocalypse, les montrent déjà simultanés.
Nous pouvons maintenant revenir à notre assertion principale, et répéter ce qui est suffisamment prouvé désormais :
La prophétie du Millenium, qui fait parfaitement corps avec les autres prophèties du livre, est simplement la figure de la domination spirituelle de l'Église militante, unie à l'Éclise triomphante, depuis la glorification de Jésus jusqu'à la fin du monde.
Comment se fait-il alors que tant d'anciens auteurs si respectables, si proches de l’époque de Jean, et même Asiatiques comme Papias et Irénée, l’aient compris dans le sens littéral? Nous ne pouvons guère nous l’expliquer que par les mêmes influences juives qui firent attacher tant d'importance à l'Antéchrist personnel. Quand les illusions du 1°" siècle sur la proximité de la Parousie se mirent à décliner, les plus impatients de la félicité entrevue se réfugièrent dans le mezzo termine d'une prochaine conquête de la terre, calquée sur l'espoir populaire qui soutint quelque temps les Juifs après la ruine de la Ville Sainte. Il est probable que les judéo-chrétiens ou des hérétiques judaïsants, comme Cérinthe, donnèrent les premiers dans ces idées ; de là elles auraient passé à quelques presbytres d'Asie, — si toutefois Papias a bien compris leurs dires. Car on pourrait être tenté de supposer avec Eusèbe que le vieil évêque d'Hiérapolis — surtout s’il » était vraiment « σμικρὸς τὸν νοῦν » — interpréta à sa façon les rapports apostoliques, sans se rendre compte que les anciens avaient parlé en figures et en symboles (£us. H. E. 111, 39, 12). Peut-être aussi faut-il rejeter la faute sur des presbytres antérieurs; au moins n'oublions pas que Papias n'appuyait ses dires que sur des traditions orales, ἐχ παραδόσεως ἀγράφου, sans recourir expressément à l’Apocalypse que pourtant il a connue (Int. c. χπὶ, 1). Eusèbe ajoute que c’est à cause de lui que nombre d’auteurs ecclésiastiques, en considération de l'antiquité de son témoignage, adoptèrent l'opinion millénariste : ὥσπερ οὖν Εἰρηναίῳ xa εἴ τις ἄλλος — par exemple Justin avant [rénée — τὰ ὅμοια φρονῶν ἀναπέφηνεν. (Eus. ibid. 13).
Et l’on sait comment les idées qui ont réussi à se faire passer pour une tradition exégétique sont ensuite difficiles à déraciner. Rien n'était plus naturel, après avoir hérité de ces idées des Juifs, que de les introduire de bonne foi dans l’Apocalypse, vu le genre du symbolisme dont elle avait usé.
Un dernier mot s'impose sur le Millenium. Puisque 1000 lest de soi un nombre rond, qui doit s'entendre d’une durée quasi indéfinie, et que saint Jean, nulle part ailleurs, n’a enseigné que le monde présent dût vivre exactement sept millénaires (Exc. xx et [nr. ©. v, 11, $ 1, 4), il n’y a pas lieu de supposer qu'il ait pris ici ce chiffre à la lettre. Cela veut dire tout simplement des siècles et des siècles, une succession très longue, aussi longue que Dieu le voudra pour compléter la moisson des élus. Par conséquent il n'a parlé de χρόνον μιχρόν au ch. vr, 11, et ἀ ὀλίγον καιρόν au ch. x11, 12, qu'en se plaçant au point de vue de personnages vivant dans l’Au-Delà, les martyrs au ciel et le Démon, qui font leurs calculs sur l'éternité, et pour qui aussi « mille ans sont comme un jour» (V. Exc. x, sur "Epyouu ταχύ). Nous avons vu de plus que le règne des Bêtes, qui doit s’écouler tout entier avant le retour du Christ, semble devoir se prolonger dans une longue période. Concluons donc que la Parousie, aux yeux du prophète inspiré, le seul qui ait parlé de son époque ex professo, était reculée dans un lointain absolument indéfini (cfr. Inr., ch. 1x, 11).
(Voir Scaürer τι, 496-556 — SzÉkeLY, pp.64-75, — Bousser, Rel. Jud?. pp. 330- 333; et Offenb. ad loc. — κυ, Le Millénarisme dans son origine et son développement. Paris, 1904. — Lacrance, Mess. 11, €. v, pp. ΠΙ, c. 1v-v — Weger, Vozz. Cuarces, Kaurzscu, etc.).
ἡ | F. LE JUGEMENT GÉNÉRAL DEVANT LE TRÔNE DE DIEU