EXC. XXXVIII. — LA NOUVELLE JÉRUSALEM, FIANCÉE DE L'AGNEAU
C’est déjà 16 lieu d'expliquer ici les origines et le sens de cette Jérusalem, qui est à la fois une ville et une femme. Nul connaisseur de l'Ancien Testament ne s’étonnera de voir une nation ou une cité personnifiée en femme ; l’allégorie peut donc lui attribuer aussi d'être une « fiancée » ou une « épouse ». Jahweh, par 18. bouche des prophètes, s'était souvent donné comme le fiancé ou le mari de la nation israélite; voir Osée, 11, 19, 21; Zsaïe, 11v, 6; Ezéchiel, xvr; le Ps. xuiv (x), déjà considéré comme messianique dans les Targums; le LORS des Cantiques, pris au sens mystique, et bien d’autres passages qui s’inspirent du même symbolisme. Dans le Nouveau Testament, l'union du Messie à Israël, et la reconnaissance de cette union, est souvent représentée comme un mariage; voir Mat. xx, 1-suiv.; xxv, 1-suiv.: Marc, τι, 19 ; Jo. nr, 29, avec tous ces termes de γύμφη; γυμφίος, γυμφών, υἱοὶ τοῦ γυμφῶνος, ἡάμος, φίλος τοῦ νυμφίου; cfr. Π Cor. xt, 2; Eph. v, 25-suiv. Ces métaphores sont devenues des plus chères au langage my stique et il faut n'avoir pratiqué que bien superficiellement l’Apocalypse pour ignorer toute la tendresse qui est au fond du terrible écrit. Pour recourir à cette gracieuse figure, si traditionnelle, si évangélique, Jean n'avait pas besoin, comme le voudrait Bousset et l’école « religionsgeschichtlich », d’être à son insu sous l'influence d’un mythe babylonien relatif aux noces de Won et de Zarpanit; — je ne parle pas du mariage gnostique du Sauveur et de Sophie! Il faudrait au moins prouver d’abord que les noces de Mardouk tenaient une telle place dans la mythologie, et marquaient le début de l’année, la période nouvelle ; Zimmern ne l’a pas fait, que je sache, non plus que Gunkel, Bousset, Jeremias et les autres. Et Mardouk n’est pas un agneau (v. Exc. xv).
Jean a donc figuré très naturellement l'Église en Jérusalem, et Jérusalem comme une femme, parce que c'était de tradition. Nous avons vu que la Femme du chap. xrr est aussi l’Église, considérée toutefois sous un autre aspect. Ces deux aspects sont du reste complémentaires. La même Église, qui est la mère des fils de Dieu, dont le Messie est le premier-né, est aussi la fiancée ou l'épouse du Christ-Dieu, comme la Synagogue l'était de Jahweh. Cette image est celle qui convient le mieux à l’époque de la palingénésie, pour rendre la jeunesse toujours nouvelle, et l'éternel émerveillement de l'amour béatifiant, une vie d’amour qui, après des milliers de siècles, sera aussi fraîche que si elle venait de commencer. La maternité a ses douleurs, tandis que les fiançailles et les noces n'éveillent, en soi, que des idées de joie.
Mais Jean ne peut oublier qu'il ἃ donné à cette Fiancée mystique les noms d’une ville, de la Ville Sainte qu’il a opposée à Babylone la courtisane, cité de l’'Antéchrist. Cette double désignation entraîne une double série d’attributs, convenant les uns à une femme, les autres à une cité; le Prophète les alterne, les combine même, d’une façon assez surprenante pour notre goût, mais dont il a déjà donné de nombreux spécimens dans son style ([nr. c. vi). Peu d'auteurs ont usé plus spontanément des libertés de l’allégorie, genre qui admet un certain flottement des métaphores. Dans la 3° partie, c’est l’image de la ville qui dominera absolument, l’autre demeurant cependant toujours présente dans la pénombre. Esdras a donné un spécimen beaucoup plus naïf du même procédé. Dans sa quatrième vision, il voit une femme qui se plaint de la perte de ses enfants, et il lui fait des reproches de se laisser absorber par ses malheurs personnels, car il ne reconnaît pas que cette femme est Sion désolée ; mais tandis qu'il lui parlait, le visage de l’affligée « se mit tout à coup à étinceler, et son aspect devint comme la clarté de la foudre; elle cria tout à coup d’une voix haute et effrayante, si bien que la terre trembla à ce cri. Et quand je regardai, ce n’était plus la femme que j'avais sous les yeux, mais une cité construite, et une place se montrait à moi, assise sur de puissants fondements » Κ᾽ Esd. x, 25-27). L'Ange Uriel explique au Voyant que c’est l’image prophétique de la transformation glorieuse de Jérusalem.
Jean se conformait donc à une tradition apocalyptique en vigueur depuis Æzéchiel, x1-suiv. De tout temps, Jérusalem glorifiée avait été le lieu assigné au bonheur de la fin des temps. Si la ville terrestre avait été mise en ruines, il existait au ciel, dans les rêves des Apocryphes, une ville préparée par Dieu, dont celle de la terre n'était qu’une pâle copie, et qui devait un jour se révéler et s'ouvrir aux élus. Déjà dans Hen. éth., χα, 28-32, il était question d’une « nouvelle maison » que Dieu substituerait toute faite à l’ancienne. Les Apocryphes postérieurs dirent en termes exprès qu’elle préexistait déjà au ciel toute bâtie (Bar. syr. 1v, 2-6). Dieu l'avait montrée à Adam avant la chute, puis à Abraham,
à Moïse sur le Sinaï, quand il lui commanda de construire le Tabernacle; cette
Jérusalem préexistante est associée, sinon plus ou moins identifiée, au Paradis terrestre, qui est aussi conservé près de Dieu. Les passages de /V Esd. vir, 26 (« la ville invisible et la terre cachée »), et x, 27-suiv., 54 (supra) parlent au moins de la même origine céleste, sinon de la préexistence; οἷν. ZV Æsd. xnx, 6, 36: vu, 52. Dans Jen. sl. τὴν, 2, le patriarche, dans son voyage au ciel, y voit cette Jérusalem, où déjà sont réunis les bienheureux. Des traces de cette croyance, qui devait revêtir un caractère plus matériel chez les uns, plus spirituel chez d’autres, peuvent encore être relevées, dans le Test. de Dan, 5, les Paraboles d'AHen. éth. (zur, 6, peut-être xxxvinr, 1, d’après 16 cod. D), ainsi qu'en d’autres apocryphes, peut-être même dans les Jubilés 1v, 26 (v. Volz, pp. 336suiv., Schürer, τι, 536-suiv., etc.).
Jean avait déjà utilisé ce genre d'imagerie, en plaçant au ciel, comme ses prédécesseurs, des autels et un temple (ch. νι, νι, xx, xv). 1] lui était d'autant plus naturel d'employer aussi la figure de la Jérusalem du ciel, pour signifier à la fois l'Eglise triomphante et le séjour des élus, que le N. T. (Ga. 1v, 26; Ποῦ. χιι, 22) avait parlé avant lui de la Jérusalem « d’en haut » ou « céleste ». Mais n’allons pas croire qu'il en ait fait, plus que saint Paul, une ville matérielle, à l'instar de