‹ L'ApocalypseChapitre 21 sur 239 · LE NRA r · texte numérisé non relu

LE NRA r

ὉΠ INTRODUCTION

teurs — à tort, d’ailleurs, selon nous — veulent qu’elles ne retentissent toutes que peu avant le Jugement. Pour nous, qui chercherons à établir que leur sonnerie occupe toute l’histoire, depuis le premier siècle de notre ère jusqu’à la fin du monde, nous jugeons très difficile de croire qu’elles répondent à une

vraie succession d'événements futurs. C’est plutôt une division symbolique et

logique de fléaux qui peuvent être aussi bien simultanés, et qui se reproduisent ! |

plus ou moins à toute époque. Quant au Millénaire, nous montrerons qu'il coïn- ὴ

cide avec l’âge des fléaux. Notre avis est donc que Jean n'a pas divisé l’histoire! en âges ἐπϑου πάντ: Si la vieille idée des périodes ἃ influé sur sa représentation des malheurs par séries de sept, c'est là une influence purement matérielle, car il a-changé le sens de ces « successions », en faisant de la succession elle-même une simple manière de distinguer des réalités qui ne sont pas soumises à cet ordre rigoureux. Disons donc que, dans l’Apocalypse de Jean, ἐΐ n’y a pas de périodes.

Tous les événements futurs ne sont cependant pas confondus, comme s'ils devaient s’accumuler dans l’espace de quelques mois ou de quelques années. Le chapitre xvir et les suivants expriment clairement cette vue prophétique que l'empire de Rome — la. grande ennemie actuelle, appelée « Babylone » comme dans la F Petri et les Sibyllins — ne doit pas durer jusqu'à la consommation, et que d’autres incorporations de la Bête doivent lui succéder, pour un temps très long encore, puisqu'il est, nous l'établirons, coextensif au Millenium. Mais ce point de partage de l’avenir n’a rien de commun avec la théorie des périodes apocalyptiques. Celles-ci, malgré une certaine latitude d'interprétation dont nous avons cru voir le principe implicitement indiqué dans un passage de Baruch, n’en sont pas moins, en règle générale, conçues comme de vraies divisions successives de la durée : car celles de l’avenir ne sont que la continuation tout à fait homogène de périodes du passé (du passé par rapport à l’auteur

réel, non à l’auteur fictif), qui répondent, elles, à des époques historiques bien

réelles et bien distinctes. Les Apocryphes n’indiquent pas, et ils ne sauraient le faire sans se trahir, qu'ils prennent les périodes futures dans un autre sens. Ils les donnent seulement comme moins nombreuses, estimant que ce monde de péché et de douleur approche de sa fin. Jean, au contraire, n’insinue pas qu'il finira de sitôt.

Les nombres dont il use, en effet, suivant en cela l'usage du genre, ne doivent pas faire illusion sur ce point. Nous pouvons affirmer qu'il n’a jamais donné qu'une valeur symbolique, ou, plus rarement, une valeur de compte approximatif (ainsi pour les 7 têtes de la Bête, xvir), aux nombres consacrés par la tradition. L'esprit de la vraie prophétie s'éloigne beaucoup, surtout dans le Nouveau Testament, de ces précisions trop assurées des données contingentes, qui auraient affaibli la portée de la parole du Christ : « Veillez et priez, car vous ne savez pas quand 16 Fils de l'Homme viendra » (Mat. xxv, 42). Ainsi trois, quatre, sept, dix, douze, mille (et les multiples 24, 12.000, 144.000), n'apparaissent qu'avec le sens figuré le plus général qu'il soit possible de leur donner. Le Commentaire

montrera que Jean est sujet à les échanger sans scrupule, suivant la nature des” symboles divers qu'il a choisis pour exprimer une seule et même série de

faits ; ainsi le rapprochement des chapitres νι, et virr-1x, montre que 3 cavaliers — ἡ vents — 7 fléaux. Tous ces chiffres sont choisis, dans une même vision, ou.

dans des visions connexes, chacun pour soi, c’est-à-dire sans aucune considération de leur rapport arithmétique. L’Apocalypse fait si peu de cas de l’exac-

titude matérielle du calcul que nous pourrons établir — ou du moins nous chercherons à le faire, et appuyé, pensons-nous, sur de bonnes raisons — une égalité de durée réelle entre les 3 ans 1/2 (les 42 mois, les 1260 jours) du Règne de la Bête et les 1000 ans du Règne de Jésus.

Les nombres qui ont le plus attiré l'attention sont précisément ces trois ans et demi ou quarante-deux mois, dont l’origine est biblique, non apocalyptique, et le fameux chiffre de la Bête, 666 (pour d'autres 616), qui est bien plus difficile à interpréter que les « Gematrias » des Sibyllins ou du rabbinisme; on ne déterminera peut-être jamais avec une entière certitude si c'est une Gematria ordinaire, une Gematria compliquée d’isopséphie, ou tout simplement, à la manière pythagoricienne, l'expression symbolique d’une réalité morale. Mais ce n'est pas ici le lieu d’en discuter.

Quoi qu'il en soit de tous ces chiffres, le monde présent, où Satan est encore en lutte contre le Christ, est condamné à périr un jour ou l’autre, quand la mort sera absorbée dans la Victoire, ou, comme dit Jean, « jetée dans l'étang de feu », avec le diable et les Bêtes. Un grand nombre de fféaux, que l’on peut considérer comme des jugements partiels de Dieu, précéderont, et annonceront d’une certaine façon, le Jugement définitif.

Pour les décrire, l'Apocalypse s’est visiblement inspirée de la tradition du genre. Elle a créé peu de nouveau. Ce sont toujours les mêmes déchainements, d’ailleurs trop vérifiés par l’histoire, du funeste trio « Guerre, Peste, et Famine », les tremblements de terre, les incendies, les chutes d'étoiles, etc. Remarquons toutefois que les plus excentriques de ces signes de la colère divine, ceux qui ne peuvent répondre, malgré les licences de l’allégorie, à aucune réalité, comme le soleil qui se lève pendant la nuit, les rochers qui suent du sang, les enfants qui parlent presque à leur naissance (/V Esdras, al.) ont été soigneusement évités par le Prophète. Pour ceux qu’il a conservés, il a su rehausser leur caractère de lieux communs, grâce à une mise en scène parfois artistique, et la plupart du temps fort saisissante. Il a. bien admis quelques descriptions très fantastiques, comme celle des sauterelles et de la cavalerie du chapitre 1x. Le goût moderne peut les trouver trop touffues, et nous avons peine à saisir la valeur symbolique de quelques-uns de leurs traits, dont on peut croire que l'unique but est de renforcer l'impression terrifiante du tout; mais ils sont du moins exempts de banalité; ils frappent l'imagination, ils font trembler et réfléchir, ce qui n’est pas souvent le cas des modèles traditionnels. — Remarquons enfin, ce qui sera à prouver ultérieurement, qu’il n’est question ni de la venue d'Elie, ni d’Antéchrist personnel.

5. L’Eschatologie. — Pour nous, l’Apocalypse est un livre essentiellementeschatologique, sauf aux chapitres 1-1. Et son eschatologie a des points de contact matériel tout à fait nombreux avec celle des Apocryphes. On y retrouve le Règne

intermédiaire du Messie, l'Antéchrist, Gog et Magog, la grande bataille finale, enfin, après le Jugement, la Béatitude conçue comme le séjour éternel dans la | Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, et qui ressemble au Paradis terrestre, | avec son fleuve et les arbres de vie.

Mais cette eschatologie, nous le verrons, n’a guère de commun avec l'an-

σεν, INTRODUCTION.

cienne que des images. La différence ne tient pas uniquement à ce qu'elle est celle du Nouveau Testament. Nous aurons de nombreuses occasions de démontrer que Jean n'entend pas les « derniers temps » comme la courte période qui verra les convulsions finales. En fait, c'est toute la durée du monde actuel, quelque longue qu'elle puisse être, depuis l’Incarnation. Le Règne intermédiaire, le Millenium, coïncide avec les assauts de l’Antéchrist, de la Bête, dont Gog et Magog paraissent bien n'être qu’une variante. La Jérusalem nouvelle est une réalité actuelle, et les fidèles du Christ, vivants ou morts, la peuplent déjà

comparez la fin du chapitre vis ou le commencement du ch. xrv aux chapitres xxi-xx11. L'Agneau, qui règne au ciel et dans la cité céleste, est aussi présent

sur la terre, dans la Sion terrestre qui est 1 Église militante; il donne dès ici-bas

à ceux qui croient en lui les fruits de l'arbre de vie, les eaux de la vie, la manne, qui sont la grâce et ses instruments, en attendant de devenir la gloire : comparez les promesses de la fin des lettres, chap. τι et 111, aux descriptions du ciel. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce caractère synthétique très remarquable de l’eschatologie Johannique. C'est le « Règne de Dieu » inauguré par l’Incarnation; il a bien deux phases, mais ces deux phases sont souvent présentées en un même tableau, sinon sous une seule image. Des apocryphes de l’époque brillante des Asmonéens avaient ainsi, après les Prophètes, embrassé tout l'avenir heureux dans une perspective unique; mais leurs pensées restaient fixées à la terre et au bonheur terrestre, grandi seulement et ennobli par un reflet de la paix éternelle. Dans l’Apocalypse de Jean, les joies temporelles sont tout à fait oubliées; mais, au milieu des épreuves, l’âme des fidèles peut déjà habiter le ciel, ils ont des jouissances secrètes, et un « nom » mystérieux que connaît seul celui qui le possède (11, 17). Marqués au front du signe de Dieu, ils sont préservés de la tribulation qui inonde le monde; mais cette promesse de préservation, jointe à l'annonce d'épreuves nombreuses, est à prendre en un sens tout spirituel; elle signifie que ni les calamités cosmiques ou historiques, ni les persécutions des Bêtes et du Dragon, ne sauraient faire perdre aux persévérants leur vie intérieure dans l'union à Jésus. 1] n’est nulle part question

de bonheur matériel, de longévité de mille ans comme dans les Jubilés, ni d’une:

fécondité fabuleuse de la terre comme dans la tradition qu’on découvre, par

exemple, chez Baruch, et qui passa à Papias et aux chiliastes. Encore bien

moins Béhémoth et Léviathan auront-ils rien à faire avec le festin qu'offre le

. Christ (11, 20). Toutes les promesses trop matérielles, ne le fussent-elles qu’en

figure, sont absentes de l’œuvre de Jean. Les images sont même plus spiritualisées que celles des Synoptiques sur le festin céleste. On ne peut les interpréter adéquatement, dans toute leur profondeur, que par les passages les plus mystiques de saint Paul et du quatrième Évangile.

La même sobriété grandiose, que nous avons ailleurs notée, se retrouve dans

la mention du Jugement universel, et surtout dans celle des châtiments de,

l’autre vie. Les « livres » traditionnels seront. ouverts : et chacun ira à son destin éternel. L'enfer n’est pas décrit. Un seul mot le caractérise : la seconde mort, l'étang de feu. Jean s'éloigne autant ici d'Hénoch que de l’Apocalypse de Pierre; chez lui on ne saurait relever aucune trace d'orphisme. “

D'un mot, pour résumer cette comparaison générale avec les écrits du même genre symbolique, nous pouvons dire que Jean, tout en se conformant à la

ou |

… tradition des Apocalypses, n’en ἃ cependant rien pris de ce qui était puéril : “ ou choquant, rien qui répondit à la curiosité oiseuse de mystères indifférenis, | … qui fût trop excentrique ou sentit encore la mythologie et la légende. Jamais ses visions ne s'y sont pliées servilement, elles ont grandi et spiritualisé le sens } de presque tout ce qu’elles empruntaient.

$ II. Les symboles de l’Apocalypse Johannique et l’Ancien Testament.

Nous devions insister avant tout sur la comparaison précédente, d’abord parce que ces rapprochements sont instructifs, et encore plus peut-être pour cette rison que, opérés sans vue d'ensemble et sans méthode, ils peuvent causer de graves méprises en exégèse. Mais la tradition apocalyptique est loin d’être l'unique source du symbolisme de Jean. On ne doit même pas la considérer comme la principale, à moins qu’on ne veuille y englober les visions d'auteurs canoniques, comme Ézéchiel, Zacharie et Daniel. Car c'est là surtout, c’est dans les dernières prophéties de l'Ancien Testament, qu’on peut trouver l’origine immédiate des symboles johanniques les plus importants. (Je dis « l’origine immédiate », parce qu'il est possible, dans certains cas, que les Prophètes eux-mêmes eussent reçu ces images d'une tradition antérieure propre ou non à Israël.) Nous avons déjà, ci-dessus, relevé l’une ou l’autre, et le commentaire donnera le détail de ces rapprochements. Notons seulement ici que le Pentateuque a fourni plus d’un trait pour exprimer la béatitude spirituelle ou céleste (l'arbre de vie, etc.). Également dans la description des fléaux, dont certains rappellent les plaies d'Égypte (eaux changées en sang, etc.). L'histoire d'Élie, … dans le Il°livre des Rois, a concouru avec celle de Moïse pour symboliser la … puissance des « Deux témoins » du chapitre xr, lesquels ne sont d’ailleurs pas … plus Moïse et Elie qu'Élie et Hénoch, mais une personnification des ouvriers du Règne de Dieu, rapportée, par une référence explicite, au prophète Zacharie, dans la vision où celui-ci voit les deux chefs du peuple israélite au retour de la captivité, Zorobabel et le prêtre Jésus. A Zacharie également, à sa vision des chars angéliques (ch. vi), a été empruntée celle des quatre « cavaliers » célestes du chapitre vr; de même, à lui ou à Ézéchiel, l'Ange qui fait mesurer le temple au chapitre xr, et la ville au ch. xxr. La peinture du ciel, du trône de Dieu, des quatre animaux qui le supportent, a un rapport indéniable avec l'apparition du char divin dans Ézéchiel, cc. 1 et 1x-x. Jean s’en sera sans doute directement inspiré. Le temple eschatologique du même prophète (ec. xc-suivants) s’est combiné avec l’idée, si fréquente dans l’Apocalyptique, de la Jérusalem céleste préexistante, pour la description du séjour des saints (cc. xx1-xxu). L’inspiration d'Ezéchiel est encore visible dans les lamentations sur la ruine de Rome (c. xvin), imitées de la complainte sur la ruine de Tyr (Ézéchiel, XV}, 16 livre de prophéties mangé par Jean au chap. x, c'est une adaptation d'Ézéchiel, ὁ. πὶ, 1-3, ainsi que la guerre de Gog et de Magog (chap. xx). La « femme » du chapitre x11 qui représente l’Église, la Sion spirituelle, rentre dans les person- ᾿ς nifications bibliques les plus courantes de peuples et de cités (Osée, et ailleurs). …. La description du « Fils d'homme » au chapitre 1°’ est composée de traits . qui peuvent se ramener la plupart à divers passages de l'Ancien Testament, 4 où ils signifient le pouvoir royal, sacerdotal, ou la puissance de la parole du

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LVI | INTRODUCTION

Messie. — Quant au Dragon, identifié au serpent de la Genèse, il n’est pas sans rapport avec le Léviathan ou le Thannin des Psaumes, où Jean aura trouvé cette figure plutôt que dans les Apocryphes. La Première Bête du chapitre x est une combinaison des quatre monstres qui dans Daniel, δ. vin, représentent la succession de quatre empires païens. Les « sauterelles » du chapitre vi sont une copie dramatisée, et tournée à l’allégorie morale, des sauterelles du prophète Joël. Nous trouverons encore bien d’autres rapprochements; mais ceux-là sont les principaux. Leur grand nombre doit nous faire déclarer que la principale source directe du symbolisme johannique, c’est l'Ancien Testament lui-même. Mais, là encore, le Prophète chrétien n’a pas été un copiste. Toutes les images qu’il emprunte sont transformées, et marquées à la puissante originalité de son esprit. Il égale ses modèles, et quelquefois Îles dépasse. Ainsi la vision des Cavaliers fait bien plus d'impression que celle des attelages de Zacharie; et la description du trône de Dieu apparaît fort allégée, plus intelligible, et ἈΠΗ͂Ν à notre goût du moins, si on la compare à celle du char divin d'Ézéchiel. Inutile de dire que ses tableaux sont bien plus achevés et esthétiques que ceux des Apocryphes, malgré les réserves que nous aurons à faire sur l’un ou l’autre.

S III. — Les symboles johanniques et le Nouveau Testament.

Autant est frappante la parfaite identité de doctrine entre l’ensemble du Nouveau Testament et l'Apocalypse, qui en est un des livres les plus remarquables, autant l’on a vite fait de relever le petit nombre de traits symboliques qui puissent être empruntés à d’autres écrivains néo-testamentaires. Des traces du langage des Synoptiques se retrouventcependant, ne fût-ce que la désignation de « Fils d'Homme » appliquée à Jésus, ou la parole : « Voici que je viens comme un voleur » (Ap. xvi, 15; [ Thess. v, 2; cf. Synopt.). Il n'y a que des rapports de fond, non de formule, entre les passages eschatologiques des épîtres pauliniennes, et notre Apocalypse. Les « trompettes » du jugement, l’analogie entre les Bêtes des chapitres χπὶ et xvir et l’évouos de Il Thess. offrent des rapprochements assez frappants, mais on ne saurait affirmer qu'il y ait dépendance littéraire : il suffit de remonter à la source commune, qui est la tradition apocalyptique ou le livre de Daniel. On peut être même assez surpris que, dans les sobres scènes du jugement dernier, aux chapitres ΧΙ et xx, rien ne rappelle le rôle de Juge du Fils de l'Homme et la belle mise en scène des Synoptiques (Mat. xxv, 31-suiv., et parall.). Mais Jésus apparaît au ciel et sur la terre, sous forme d’Agneau égorgé; c’est l’image de I Pet. et du quatrième Évangile. Dans les lettres du début, il est appelé « le premier-né d’entre les morts »,

expression de saint Paul (Co. τ, 18). En somme, on peut dire que les livres du

Nouveau Testament, bien que l’auteur düût les connaître pour la plupart, ont eu

| très peu d'influence sur son symbolisme. C’est que ce symbolisme était déjà régi | | par des habitudes traditionnelles plus antiques. L'Apocalypse johannique ren- | trait dans un genre littéraire bien déterminé, et, là même où l'esprit de Jean a || été créateur, — c'est-à-dire où l'inspiration lui ἃ montré des symboles inédits, |

— il s'est encore adapté au genre du symbolisme ancien.

$S IV. — Symboles propres à Jean.

Il ne faudrait pas croire, en effet, qu'un Voyant chez qui une personnalité si puissante et si indépendante se dévoile dans l'usage qu'il fait des symboles usuels, en fût réduit à la matière commune pour tant d'idées nouvelles qu'il avait à exprimer. Sans doute il est difficile de dire avec certitude quelles images lui sont strictement personnelles; on doit en règle générale réserver l'existence possible d’une partie de la tradition symbolique qui n’aurait été consignée ni dans la Bible ni dans les Apocryphes anciens parvenus jusqu’à nous; telle figure apocalyptique, commune seulement à Jean et aux Apocalyptiques postérieurs, peut n'être pas empruntée à notre Apocalypse, mais remonter à une ancienne source ignorée. Cependant il est au moins dans l’Apocalypse une personnification, à compter parmi les plus importantes, de laquelle les documents antérieurs

n’offrent aucun prototype vraisemblable, en dépit de toutes les théories des exégètes qui voudraient la retrouver à Babylone ou autre part. C’est la Deuxième Bère, le Faux Prophète du chapitre χαπὶ et suivants, le Pseudo-Agneau « qui 8 des cornes comme un agneau, et qui parle comme un dragon ». Elle paraît absolument originale; on aura beau rappeler que Tiâmat avait un époux, qu'à Léviathan s'associe Béhémoth, aucun de ces vieux monstres n’a de ressemblance avec le Faux Prophète. Ce symbole a été, nous n'en doutons pas, créé de toutes pièces dans la vision apocalyptique, pour représenter certaines forces morales du paganisme et de l’hérésie que Jean voyait déjà à l’œuvre en Asie Mineure, et dont son esprit prophétique lui révélait le rôle prépondérant et néfaste dans l'avenir. Pour nous, le Pseudo-Agneau n’a aucune attache avec les traditions . mythiques (1). L'incarcération du Diable et la lutte finale contre le Christ (c. xx) ne doit pas en avoir non plus; ici, il est vrai, il y a des parallèles ; mais, en faisant abstraction des ouvrages chrétiens inspirés de l'Apocalypse elle-même, il faut descendre pour les trouver jusqu’au Bahman-Yasht et au Crépuscule des dieux, si postérieurs, et très probablement influencés par le christianisme. Aucun panbabyloniste n'a encore réussi à prouver que Tiâmat n’était pas bien tuée, et qu'elle dût jamais recommencer la guerre contre Mardouk.

511 fallait relever les autres traits spéciaux de Jean, nous penserions d’abord au goût que, comme Ezéchiel, il semble avoir, lui Juif vivant dans les luxueuses cités d'Asie, pour l'éclat des pierres précieuses, dont il sait grouper les couleurs avec beaucoup d'harmonie afin de rendre l'éclat de la céleste Jérusalem (2). L’histoire ancienne ou récente de ces villes, ainsi que les usages gréco-romains, lui ont fourni encore plus d’un trait symbolique dans les 7 lettres qu’il leur écrit. Peut-être même les œuvres d'art qu'il voyait dans les rues, dans les bains, ou à la façade des temples, ont-elle servi à colorer quelques-unes de ses visions. Nous admettrions volontiers que des statues d'Apollon (ou de Mithra?) ont fourni des traits à la peinture du cavalier victorieux des chapitres vi et ΧΙΧ ; même, à l'extrême rigueur, qu'une peinture, un bas-relief, une médaille, représentant la fuite de Léto, mère d’Apollon, devant le serpent Python, a pu influer sur la

(1) Le double Antéchrist des chrétiens postérieurs, le grand Prêtre de l’Antéchrist chez Hippolyte, ne peuvent guère avoir d’autre origine que l’Apocalypse elle-même. (2) Elles ont, d'autre part, une analogie avec celles du pectoral d’Aaron dans le Pentateuque

LVIII INTRODUCTION

description de la fuite de la Femme devant le Dragon, au chapitre χιι. L’Anato-

lie était un pays où fleurissaient les représentations symboliques, sans parler d'œuvres d'art saisissantes comme la Gigantomachie de l'autel de Pergame. Ainsi qu'Ezéchiel à Babylone, Jean aurait pu garder dans son esprit telle ou telle de ces représentations, dont l'inspiration divine serait venue faire des symboles. Ramsay observe d’ailleurs, avec sa haute compétence, que « les cistophores » ou autres objets semblables « révèlent la forte tendance de l'esprit asiatique à exprimer ses idées et ses idéals, aussi bien politiques que religieux, au moyen de symboles et de types; et ils prouvent que les lecteurs convertis du paganisme, pour qui l'Apocalypse fut originairement écrite, étaient disposés par leur éducation et par tout l'esprit de la société contemporaine, à regarder les formes visuelles d'animaux, de figures humaines, de monstres composites, d'objets de la nature, ou d'articles de l’industrie humaine, quand ils étaient mentionnés dans un livre de cette classe, comme des symboles révélateurs d'idées religieuses ». (Letters, p. 288). De plus, des études comme celle de F. Bozr (vid. infra) doivent nous faire admettre que Jean ἃ utilisé plus d’une image répandue par l'astrologie hellénistique. L’Apocalypse est donc moins juive, et plus grecque, que l’ancienne exégèse ne le croyait. Mais ce n'est pas à dire que la religion grecque ait aucunement agi sur les idées de Jean, pas plus que celles de l'Égypte ou de Babylone. Laissons encore la parole à Ramsay, à propos des <ommentateurs qui prétendraient y relever des traces de syncrétisme : « A ceux qui se font les avocats de telles théories, il manque de saisir l'esprit qui pénètre le document chrétien considéré comme un tout. Le tout, en littérature, est beaucoup plus que la somme des parties séparées; il y a l'âme, la vie, l'esprit qui donne de la vitalité et de l'unité aux parties. Oublier ce caractère dans un tel document, c’est oublier ce qui le fait chrétien. Et n'y pas voir cela, c'est n’y rien voir du tout. » (Letters, p. 309).

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