RAPPORTS MUTUELS DES SYMBOLES. LXI
Les tableaux où ces personnages apparaissent sont d'une grandeur et d'une inspiration mystérieuse qui les rend incomparables à tous ceux des Apocryphes. Ils sont répartis inégalement dans le livre; presque tous se trouvent dans la deuxième partie, la plus détaillée et la plus prophétique, qui commence au chapitre x1r. Mais la figure qui domine tout, est celle de l’Agneau, qui semble
être toujours présent aux yeux du Prophète, même quand Jean ne parle pas de !
lui, depuis le moment où il lui est apparu au ciel (c. v).
Le Christ est encore représenté sous d’autres formes, répondant à d’autres aspects. Mais c’est un symbolisme qui n’a pas la continuité de celui de l’Agneau, et qui ne sert qu'à des scènes particulières : la vision du « Fils d'Homme » qui donne à Jean sa mission prophétique (c. 15), plus ou moins semblable au « Fils d'Homme » qui coupe la moisson de la terre (c. xrv); et celle du Cavalier invincible qui exerce le jugement contre les Bêtes et leurs armées (c. χιχ, cfr. vi, 1-2).
Dans ces descriptions, il serait difficile de relever un trait oiseux sous le rapport de la signification allégorique. Chaque détail ἃ sa portée spéciale, qu’elle soit aisée ou non à découvrir. Mais en quelques autres tableaux, par exemple dans les calamités, en partie traditionnelles et stéréotypées, qui suivent la sonnerie des sept trompettes et l’effusion des sept coupes, tel ou tel trait descriptif ne semble destiné qu’à frapper l'imagination, et à augmenter l'impression d’effroi, sans rien ajouter à l'idée. Ces traits-là sont néanmoins les plus rares; dans l’ensemble, le symbolisme johannique porte au plus haut degré un caractère intellectuel. |
Ce caractère est même si accusé que le côté plastique et esthétique des représentations visuelles ne sera pas sans en souffrir. Il est par exemple difficile de se figurer avec plaisir un Agneau qui ἃ sept cornes et sept yeux pour une seule tête, ou une ville qui a la forme d’un cube (7) de 12.000 stades de côté. Quant à la Bête-Antéchrist, on ne s’étonnera pas qu'elle soit difforme; mais elle l'est à tel point qu’on ne saurait la peindre sur une toile. Elle ἃ sept têtes, et dix cornes. Sept et dix sont des nombres premiers entre eux. Comment donc faudrat-il répartir les cornes sur les têtes ?
De pareilles singularités au point de vue de l’art porteraient à croire que telle ou telle scène de l’Apocalypse a été plus pensée que vue; qu'une vision intellectuelle d’une très ample signification a été traduite ensuite en termes sensibles que l’auteur a puisés dans l'arsenal de la tradition, sans se soucier toujours de les combiner avec une harmonie suffisante. Quoi qu’il en soit, son but n'était certes point de faire de belles descriptions, capables de ravir le goût d’un Grec. Au milieu de scènes d’une unité grandiose, — car ses principales descriptions et ses cadres généraux ont une remarquable majesté de lignes, — se sont introduits des symboles disparates, qui gâtent un peu l'impression sensible, parce qu'ils en troublent l’unité. L'unité, en substance, est pourtant bien sauvegardée par la continuité, tantôt très apparente, tantôt plus ou moins voilée, de ce que j'appellerai les « symboles majeurs ». Elle l’est encore, au milieu de la masse des détails, par la prédilection constante que l'auteur montre pour certains nombres, et par un certain coloris très lumineux, très caractérisé, qu’il sait
étendre avec beaucoup d'harmonie sur ses scènes principales : ainsi les vête-
ments blancs des Anges et des fidèles du Christ, les nuances admirablement
choisies des pierres précieuses et des autres matériaux et objets qui remplissent le
LXII INTRODUCTION
Ciel et Jérusalem, font voir que le Prophète n'était pas plus dénué de délicatesse artistique que de vigoureuse énergie dans le tracé des grandes lignes. Si l'on pouvait reproduire par le pinceau l’ensemble de ses principales visions, on serait surpris de voir cette prophétie, si pleine de sombres menaces et de drames tumultueux, baignée cependant, suivant les indications mêmes de l’auteur, dans une lumière nette, fraîche et apaisante comme les tableaux des meilleurs Primitifs. La splendeur du trône de Dieu, le vol radieux des Anges, les blanches théories des élus, l’aube attendrie de la Jérusalem céleste à l'horizon, éclairerait tout. L'auteur qui a dépeint de la sorte le présent et l'avenir, en dépit des figures monstrueuses qu'il y voyait grouiller, respirait une atmosphère de confiance et de joie. Il était amoureux de la lumière, comme un habitant de l'heureuse Asie, qui voyait dans les jeux du soleil et de la mer, ou dans la transparence des nuits bleues, une image de la sérénité du monde divin, dans lequel notre terre est baignée. Mais, par malheur, il est presque impossible de reconstituer avec exactitude de tels tableaux, à cause de l'instabilité des symboles secondaires qui glissent, qui se fondent, qui se chassent l’un l’autre au cours d'une même vision. Il faut donc reconnaître en fin de compte que, malgré sa puissance visuelle, et ses grandes qualités artistiques, le Prophète de l’Apocalypse n'était pas peintre, ni écrivain assez cultivé pour atteindre toujours à l'harmonie descriptive; du reste il ne s’en est guère préoccupé, parce que l’idée l’absorbait souvent au point de lui faire négliger l'ordre et l'heureuse combinaison des expression symboliques. |
Nous devons essayer pourtant de trouver un fil conducteur à travers ce désordre partiel, et de reconnaître scientifiquement, s’il est possible, les formules générales de ces variations qui déconcertent. Une étude attentive nous montrera qu’elles ne sont pas livrées au seul hasard, ni aux sautes capricièuses d'une imagination que bouleversent des révélations surhumaines.
La tâche est assez ardue, car notre formation littéraire, renouvelée ou continuée des Grecs, nous met mal à l’aise en face des productions de l'esprit oriental. Quand il s’agit d'œuvres symboliques, nos difficultés vont s'aggravant. L’Apocalypse, qui est l'écrit le plus mystérieux et le plus oriental du Nouveau Testament, a souffert d'une manière inouïe, chez les critiques protestants, de ces exigences de l'esprit humaniste, sur les lits de Procuste où les « Literarkritiker » l’ont dépecée à l’envi, sans arriver à en faciliter beaucoup l'intelligence. |
De fait, — à moins que nous n’appartenions à certaines écoles ultra-modernes, plus musicales que littéraires, qui usent de procédés avec lesquels la majorité des critiques bibliques n'ont pas l’air d’être familiers, — notre culte de la précision, nos idées sur la correspondance du signe au signifié, nous portent à nous astreindre, nous, aux conditions qui suivent, même dans le genre littéraire de l'allure la plus libre, dans l’allégorie.
Soit une série de réalités ou de pensées que nous entreprenons de représenter allégoriquement. Je les désigne par À, B, C;... etc. Nous leur attacherons à chacune leur symbole, qui leur demeurera fixé indissolublement, une fois pour toutes, dans le cours de l'œuvre : soit «, $, y,. etc. Une fois’constitués les groupes aussi naturels et logiques que possible, A-x, Β-β, (-γ,.... ete., nous n'irons pas introduire ex abrupto un groupe A-$, ou B-x, quand même À et B,
RAPPORTS RUFURES DES SYMBOLES. LXIIT
oo 8 seraient des idées assez voisines, ou “Le signes assez voisins. Ι serait mal- … séant, suivant notre commune manière de voir, d'ouvrir cette porte aux confusions.
Mais l’auteur de l'Apocalypse avait d’autres mœurs littéraires, voulues on non. Impossible, tant qu’on ne les a pas comprises, d'apprécier critiquement et scientifiquement son œuvre.
Prenons nos deux séries À, B, (,... et «, B, y,.… Supposons les réalités Α et B liées entre elles par quelque analogie, de fond ou de surface, qui, dans tel cas, peut se réduire à la communauté d’un seul détail. Non pa nous {trouverons chez l'Apocalyptique les groupes quasi-naturels Α-ὰ et B-8, mais toutes les combinaisons que voici :
οι A — « si. A -- 8, ou encore ( Α ν α΄ — À α x — B.
Parfois, voulons-nous dire, une seule et même réalité, signifiée déjà par son ἷ propre symbole, s’en détachera pour s’introduire momentanément sous le sym- | bole d’une réalité voisine ; ou bien, inversement, un seul et même symbole servira successivement à représenter deux ou plusieurs réalités, reliées par quelque association d'idées qui peut être lointaine. Ces extensions et ces « glissements » ne paraissent soumis à aucune règle déterminable. Ce n’est peut-être point de la pure fantaisie; il se peut qu’une logique profonde rythme ces fluctuations; pourtant, un observateur pressé jugera ce symbolisme, par endroits, flottant comme les attributions qu'on fait aux personnages des drames qui se jouent dans les rêves.
Je justifie cette première remarque par quelques exemples frappants.
D'abord une seule et même réalité représentée, en raison de ses différents . aspects, par différents symboles, dans des visions simultanées, ou du moins . étroitement connexes :
Aux premiers chapitres, nous verrons Jésus apparaître en « Fils d'homme » porteur d’emblèmes divins, et donner au Voyant le message pour les sept églises. Au chap. 1v, une voix, sa voix (IV, 1 cf. r, 10) appelle le prophète à une vision du ciel. Là se déroule la scène sublime de la grande liturgie autour du trône de Dieu. Jésus n’y est point d’abord visible ; le « Fils d'homme » ne reparaîtra que dans un fragment du chap. xrv, Mais quand il s'agit d'ouvrir le livre aux sept Sceaux, le Sauveur surgit sous la forme, toute différente, de l’Agneau « comme immolé », aux sept cornes et aux sept yeux. Le Fils de l'Homme est-il encore dans le fond du tableau? — Ce n’est pas tout. Quand l’Agneau a rompu
le premier sceau du livre, apparaît un Cavalier sur un cheval blanc, avec son τς arc et sa couronne. Il y a d'excellentes raisons de croire que ce cavalier est le ο΄ même, sauf une nuance d’impersonnalité, que celui du chapitre xix, c'est-à- - dire le Verbe de Dieu, encore Jésus (1). Ainsi voilà une personne unique, Jésus ou le Verbe, apparaissant simultanément sous trois formes qui semblent
= pur DER
(1) Voir l’excursus au chap, vi : « Le premier cavalier du chapitre vi de l’Apocalypse ».
LE
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absolument indépendantes et irréductibles. La première, 11 est vrai (le Fils d'homme) s’efface momentanément dans la pénombre; une autre, l’'Agneau immolé, occupe le centre du tableau; la troisième, l’Archer royal, se dresse devant l'Agneau et le Voyant à la fois. Ainsi une réalité indivisible, mais multiple d’aspects, la divine personne du Sauveur, se présente à nous sous le voile d’un triple symbolisme, suivant qu'il est le Révélateur divin, le Rédempα teur divin ou le Triomphateur divin. C’est une formule À 4 β γ' Voyons la contre-partie, c'est-à-dire des symboles identiques en tout ou en partie {par exemple un animal et un membre de cet animal), qui servent indifféremment pour la représentation de réalités diverses, mais connexes, chaque
réalité pourtant ayant eu originairement son symbole propre. Ce sera la A
n { formule « (x) ἡ B- Aux chap. χαὶ et xvir, la Bête qui monte de la mer, avec ses sept têtes et ses dix cornes, représente l'empire païen de Rome. Les têtes sont primo et per se, des empereurs. Cependant, au chapitre xvn, ce seront « des collines aussi » :
α ᾿ B- Cette dualité de signification mettra mieux en relief l'union étroite de la
Bête maudite avec la courtisane Babylone, la Rome des sept collines. Mais le lien des rois et des collines est on ne peut plus accidentel.
Les têtes, disons-nous, représentent respectivement des empereurs. Mais, parmi les empereurs, Néron a paru comme une incarnation véritable de l'essence diabolique du monstre aux sept têtes. Il résulte de cela une continuelle équivalence symbolique entre Néron et l'empire païen. La Bête (a) sera l'empire
païen (A) ou Néron (B). Même leurs symboles respectifs s’arracheront leurs attributs. | |
Ainsi :
au c. xur, la tête a été blessée à mort, puis guérie;
au c. xvui, c'est la Bête elle-même qui est ressuscitée (xvir, 8).
La Bête a un nom, exprimé par le chiffre 666. Ce nombre, suivant l’interprétation la plus plausible, s'écrit en lettres 113 0h, Néron César. Ainsi Néron n'est qu’une tête de la Bête, et pourtant la Bête tout entière, qui est l'empire, et autre chose encore, s'appellera Néron de son nom propre. (Néron est en partie le Néron historique, en partie un Néron typique; l'historique n'intervient que parce qu'il pouvait servir de type). De la sorte, un membre du corps, une tête, devient le type de tout le corps, et de ce qui est symbolisé par le corps. Cette tête a d’abord symbolisé directement un empereur ; mais comme cet empereur représente éminemment ce qu'il y a d’horrible dans le corps entier, son symbole, la tête, représente aussi le corps entier et les attributions symboliques de la tête passeront au corps. Parce que c’est la même réalité foncière que corps et tête représentent, la domination politique du Dragon, qui ne sera anéantie qu'à la grande victoire du Verbe.
Ceci nous amène à une deuxième remarque. La confusion de Néron et de l’empire, de la Bête et d’une de ses têtes, nous offre un bel exemple de symboles qui ne sont pas seulement flottants, mais qui se symbolisent les uns les autres, d’un
τς de ἡ CU
. d'éléments déjà cristallisés qu’un « rédacteur » aurait collectionnés partout; puis,