PROCÉDÉS DE COMPOSITION LITTÉRAIRE. LXIX
avec loyauté, patience, et grande attention, qu'on pourra décider si l’Apo- —…. calypse est, oui ou non, composée de pièces et de morceaux, ou bien, au … contraire, un livre d’une seule et magnifique venue. Le sens qu’on lui donnera 4 dépend, en grande partie, du jugement qu’on aura porté sur son homogénéité.
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Essayons d’abord de nous figurer l'impression qu’un helléniste moderne, doublé si l’on veut d’un orientaliste, mais ignorant ou insoucieux des théories critiques allemandes, éprouverait en abordant naïvement, et pour la première fois, la lecture de ce livre. Il aurait peut-être à surmonter d’abord l'impression de chaos, qui est produite par la profusion des images éclatantes, peu nettement coordonnées, et, à première vue, extraordinairement instables. Cela s’aggraverait encore par le contraste qu'il peut remarquer entre une syntaxe barbare et un vocabulaire qui ἃ sa richesse et son raffinement. Mais aussi, il aura vite le sentiment d’un rythme très ample et très grandiose qui, d’un bout à l’autre du livre, vous emporte, comme par rafales harmoniques, à travers les tonalités les plus riches et les plus diverses, depuis le murmure intime de la tendresse mystique jusqu'aux terreurs presque physiques des tonnerres et des ouragans; derrière tout cela, il y a l'accompagnement d’une musique grave et toujours triomphale, qui vient du ciel, des alentours du trône de Dieu, et domine complètement, à des instants périodiques, les bruits tumultueux de la scène terrestre. Seulement, la formule de ce rythme est d’abord très difficile à saisir. Au moment où l’on croirait l'avoir presque fixée, le rythme vous échappe, et semble se noyer dans un pur vacarme, un tourbillon où se heurtent et claquent, au vent d’une inspiration désordonnée, des lambeaux de mélodies disparates. Cela toutefois n’est qu'apparent. Si l'on persiste à bien lire et à bien écouter, l'ordre reprend, et s’affirme plus net que jamais, aux yeux et aux oreilles.
Dès cette première prise de nn voici ce qu'il aura été impossible de ne pas remarquer.
Notre lecteur percevra d'abord, comme tout le monde l’a fait avant lui, que le livre est divisé en grandes sections bien tranchées, dont chacune, à sa manière, forme un tout. C’est : (α) Un titre, une introduction épistolaire, et une vision où le « Fils d'Homme » donne mission au Voyant de Patmos d'écrire ce qu'il a vu, c'est-à-dire des révélations concernant d’abord certaines réalités présentes (ἃ εἰσίν), ensuite des réalités encore à venir (ἃ μέλλει γενέσθαι μετὰ ταῦτα), comme il est clairement dit au ὁ. 1°", v. 19. Cette introduction comprend tout le 1°" chapitre. (8) Viennent ensuite sept lettres dictées par le Révélateur pour sept églises contemporaines d'Asie Mineure. C’est là sans doute l’accomplissement de.la première partie de la mission relative aux événements actuels, ἃ εἰσίν, et à leurs conséquences immédiates. Elle s’étend sur les chapitres τὶ et ui. (y) Du chapitre τν au chapitre xx, v. 11, se déroule une longue série de visions très variées, et très difficiles à comprendre et à classer, mais qui se rapportent toutes principalement, on n’en peut douter, aux choses de l’avenir, ἃ μέλλει γενέσθαι μετὰ ταῦτα, quoique l’une ou l’autre puisse: reposer sur l'interprétation spirituelle de quelque fait présent. (à) Enfin les derniers chapitres, … xx, 11-xxn, décrivent la consommation du siècle présent et l'établissement du
LXX ΝΗ INTRODUCTION
siècle futur (1). Cette partie contient aussi des recommandations directes au
lecteur, et se termine sur une formule épistolaire, répondant à celle du début, ΠῚ faut remarquer aussi que les images de cette section finale sont les mêmes, pour la plupart, que celles des deux premières. Par là le livre entier apparaît comme un cercle qui se fermerait.
Le lecteur notera ensuite les caractères communs les plus visibles du contenu de ces diverses sections. Avant tout, l'emploi des nombres, de nombres consa« crés et symboliques, comme trois, quatre, sept, douze et ses multiples. Ce qu’il y a de plus remarquable à ce titre, ce sont les séries septénaires qui forment la trame principale du drame apocalyptique : sept lettres (11-111), sept sceaux au livre des destinées (v-vinr), sept trompettes (vrrr-xr) et sept coupes (xv-xvr) aux mains des Anges exécuteurs des jugements divins. — On sera frappé aussi, au milieu de la variabilité des images symboliques, de la ténacité de certaines d'entre elles, ainsi de la couleur blanche attribuée soit à des vêtements, soit à d’autres objets (1, 14; π|Θ, 17; πὶ 4, 5, 18; 1v, 43 vi, 2, 11; var, 9, 13; xrv, 14; Χιχ, 11, 14; xx, 11), laquelle couleur, dans les moins obscurs de ces passages, symbolise évidemment l’idée de triomphe. Enfin beaucoup de développements ou de tableaux sont parallèles deux à deux, par mode de similitude ou d’antithèse ; beaucoup de figures individuelles aussi sont antithétiques, et vont s'opposant deux à deux, soit dans l’intérieur d’une même série, soit même en demeurant situées respectivement en des séries diverses. Je ne pourrai en donner l’'énumération que dans le commentaire détaillé. Certains tableaux antithétiques ont d’ailleurs exactement la même entrée en matière : ainsi c'est un des Anges aux sept coupes qui montre au Voyant la Prostituée Babylone (xvir, 4 seq.), et encore un de ces mêmes Anges qui lui fait voir la Jérusalem nouvelle, fiancée de l'Agneau (χχι, 9 seq.). Avec cela, beaucoup d’anticipations, de répétitions au moins apparentes, de figures ou de scènes entières qui semblent d'abord faire double emploi.
En outre de ces observations formelles et générales, il est certaines particularités frappantes du contenu qui ne peuvent échapper au lecteur intelligent et attentif. Ainsi la section y (1v-xx), qui est comme le corps de la prophétie, n'est pas aussi homogène que les autres : elle doit se diviser, à ce qu’il semble, au moins en deux parties caractérisées respectivement par les deux séries apparemment équivalentes des sept trompettes et des sept coupes. Ces deux parties sont d’ailleurs tellement liées qu'il est extrêmement difficile d'en trouver le point de suture. Pourtant elles doivent avoir chacune leur rôle particulier dans la Révélation, car on voit tout de suite que c’est la dernière partie de la section qui contient les prophéties les plus saillantes, les plus originales, les plus développées et les plus précises dans leur détail. Cela n'empêche que les deux parties ont, pourrait-on dire, un fond de scène commun : c’est le décor céleste qui a été décrit au chapitre 1v, le trône de Dieu, les quatre Animaux symboliques, l'océan de cristal, les vingt-quatre Vieillards, le chœur des Anges. C’est de là que partent, avant ou après chaque grand déploiement de la puissance divine sur la terre, ces chœurs de voix triomphales dont nous avons
(1) Dans une analyse plus rigoureuse que nous ferons au chapitre vin, nous montrerons que ΧΧ, 11-Xx1, 1-8, est en réalité encore une partie de la section précédente.
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