‹ L'ApocalypseChapitre 30 sur 239 · PROCÉDÉS DE COMPOSITION LITTÉRAIRE, LXXI · texte numérisé non relu

PROCÉDÉS DE COMPOSITION LITTÉRAIRE, LXXI

parlé (ιν, 1-11; v, 8-14; vrr, 11-19: x1, 15-18; x1r, 10-12; xv, 2-4; x1x, 1-8). Le

« drame » — nous continuons à nous servir de cette comparaison parce qu'elle est, en somme, la plus commode — se déroule donc sur une scène qui a comme deux plans, deux étages : l’un terrestre, rempli d’une action bruyante et infiniment variée, l’autre céleste, où les principaux personnages restent toujours en place. Le voyant se donne comme le spectateur de cette double action, et 1] semble que les péripéties de l’avant-scène, si tumultueuses qu'elles soient, ne lui cachent jamais ce plan supérieur, cette espèce de voûte animée d’où descendent les messagers des décrets qui s’exécuteront au premier plan. Pour mieux faire saisir cette disposition continue, je la comparerais volontiers à celle des théâtres où l’on représentait au Moyen Age les Mystères, ou à la situation respective de l'orchestre et du proscenium dans les tragédies grecques.

Si l’on passe au style, on remarquera, au mieu des sémitismes et des incorrections de toute sorte du vocabulaire et de la syntaxe, que l’auteur a indiqué, par-ci par-là, une distinction assez nette, au cours d’une même vision, entre la partie narrative, où il décrit une série d'images qui passent devant ses yeux, et une partie prophétique, marquée par l'usage du temps futur, où il annonce seulement ce que l’apparition de ces images fait connaître à son esprit touchant l'avenir. Cette distinction est même peut-être beaucoup plus fréquente qu’on ne le signale d'habitude dans les commentaires. Seulement il est très délicat de l'appliquer : les nombreuses variantes qu'offrent à ce point de vue les manuscrits, le peu d'exactitude qu'apporte l’auteur dans l'emploi des temps du verbe grec, empêcheront souvent d’y voir clair, et pourront désespérer l’helléniste qui n’est qu'helléniste, loin de l’engager à pousser à fond l'analyse par laquelle il séparerait tout ce qui est narration, description d’un fait présent ou passé, historique ou visionnel, de ce qui est prophétie, toute relative à l'avenir.

Quoi qu'il en soit, cet ensemble d'observations formelles, que je crois tout homme instruit et exercé capable de faire s’il le veut, ne laisse pas d’être de la plus haute importance; et il est trop rare, à mon avis, que les interprètes insistent assez là-dessus. Ces cadres et ces caractères généraux ont beaucoup de relief et de fixité ; si l’on s'attache d’abord à bien les considérer, au lieu d’accrocher du premier coup son esprit critique à de minimes détails, pareils à des buissons qui distrairaient de regarder les arbres et la forêt, on se sentira beaucoup plus d'assurance et de courage pour creuser tout ce symbolisme et cette symétrie que l’on a entrevus en gros, et pour chercher s'ils ne sont pas soumis à des lois fixes dont la connaissance aiderait à pénétrer le sens de bien des textes qui demeurent désespérément obscurs ou fuyants quand on les examine isolément, en dehors de ces grands cadres.

Pour pousser l'analyse plus avant, il faut d’ailleurs être un spécialiste des études néo-testamentaires. D’assez minutieuses observations philologiques, une

. connaissance approfondie du reste du Nouveau Testament, et aussi de l'Apoca-

lyptique juive, des notions étendues sur l’orientalisme et l’hellénisme, de fréquents recours à la tradition exégétique des premiers siècles, enfin, par-dessus tout, une grande attention, seront nécessaires pour entretenir lue espérance de mener l'œuvre à bien. Moientant cela, des rapprochements suggestifs surgiront presque à chaque ligne. Mais il y en a trop; leur abondance même est un

. obstacle à la sûreté de l'interprétation, et un triage sévère s'imposera. Les inter-

XVe

LXXII INTRODUCTION

prétations particulières ou générales qui affluent à l'esprit, en l’absence d'une tradition ferme et unique, ne se présentent d'abord que sous l'aspect d'hypothèses très conjecturales, simplement possibles, et ce n'est qu'au prix d'une longue patience, d’un véritable travail à la loupe, que l’on peut arriver à étayer un sysième quelconque, d'arguments capables de produire la conviction. On n'y arrivera sûrement jamais si l’on n'opère un retour continuel de la considération de chaque parcelle à celle que l’on possède déjà du tout; et la première condition pour le faire est de garder constamment présentes à l'esprit les quelques conclusions, purement formelles, qu'a pu fournir l’ébauche d'analyse qui précède.

sII

C’est que, dans l’Apocalypse, la forme peut être étudiée indépendamment de la matière, vu qu'elle est bien plus aisément saisissable que celle-ci; et certainement les procédés littéraires une fois définis éclairent la signification de chaque vision, ou même de chaque symbole, ne fût-ce qu’en restreignant, par les rapprochements que cette connaissance impose, le champ trop vaste des explications qui s’offriraient pour chaque élément pris à part. Il en va ainsi, je crois, dans toute exégèse, mais particulièrement dans l’exégèse d’un livre allégorique, rempli de figures qui ne répondent plus aux tendances actuelles de notre imagination.

Continuons donc l’analyse commencée, et tâchons de préciser ce que nous n'avons encore fait qu’entrevoir.

Une forte objection à l'admission d’un plan régulier et d’un ordre rationnel dans l’Apocalypse, surgit du fait des redites apparentes, ainsi que de la présence de certains morceaux qui troublent le rythme présumé, et qu'on ne sait comment rattacher à ceux qui les précèdent ou qui les suivent. Nombre de critiques s'appuient là-dessus pour décréter que l'Apocalypse n’est qu’une compilation, parfois indigeste. Je veux indiquer comment cette grosse difficulté s’amincit jusqu'à disparaître, si l’on sait reconnaître certains procédés de développement spéciaux à notre auteur.

I. Le premier est ce que j’appellerai la loi de l'emboitement. Qu'on veuille bien me passer cette expression un peu grotesque, je n’en ai pas trouvé qui rende ma pensée d’une façon plus simple et plus concrète. Voici en quoi elle consiste :

Nous avons dit que la section y (du chap. ιν au chap. xx, v. 11) se divise en

deux grandes:séries. On ne peut se dissimuler, après avoir dépassé la fin du

chapitre xr, qu'on se trouve transporté dans un milieu nouveau d'images, répon-= dant sans doute à de nouvelles pensées. C’est la vision de la Femme et du

Dragon, celle des Bêtes, de la Courtisane, du Verbe victorieux, et beaucoup :

d’autres qui s’y rattachent. Elles ont beaucoup plus de couleur individuelle que les précédentes, et le Voyant paraît s'attacher à attirer sur elles, d’une façon toute spéciale, l'attention de ses lecteurs, comme sur des prophéties qui les toucheraient de plus près. Jusque-là, avec les sept sceaux et les sept trompettes, nous restions la plupart du temps dans les lieux communs apocalyptiques, tremblements de terre, invasions, chutes d'étoiles, etc., assurément très grandioses, mais ne comportant pas d'explication trop déterminée, vu l'extrême variété des conditions de temps et de lieu où ils peuvent s'appliquer. Tout cela représentait l'exécution des décrets contenus dans le « livre scellé » ἐσφραγισμένος, du chapitre v.

Page 1