‹ L'ApocalypseChapitre 56 sur 239 · LES AUTRES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT. | CXI · texte numérisé non relu

LES AUTRES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT. | CXI

équivoque au point de vue du sujet que nous traitons. Aussi avons-nous dit que, pour bien comprendre la position de Paul, il ne fallait pas tirer de conclusion de cette péricope avant d’avoir examiné le chapitre 11 de la seconde épître adressée aux mêmes fidèles.

II Thessal. II, 4-13. — Le point négligé dans la première épitre avait pris de l'importance quand saint Paul, quelques mois après, écrivit la seconde. Car l'attente de la Parousie prochaine, qui prétendait s'appuyer sur des déclarations de l'Apôtre lui-même, jetait du trouble dans les mœurs de la communauté, fläneries, exploitation de la charité d'autrui, ch. nr, 6-16. Alors, cette fois, saint Paul dit nettement :

1. Nous vous demandons, frères, concernant la Parousie de Notre-Seigneur Jésus- Christ et notre réunion à lui, 2. de ne pas être trop vite jetés hors de sens ni épouvantés (εἰς τὸ μὴ ταχέως σαλευθῆναι ὑμᾶς ἀπὸ τοῦ νοὺς μηδὲ θροεῖσθαι), ni par un esprit, ni par une parole, ni par une lettre censée venir de nous (unré à ἐπιστολῆς ὡς dv ἡμῶν) comme si le jour du Seigneur était déjà là (ὡς ὅτι ἐνέστηκεν ἣ ἡμέρα τοῦ χυρίου).

Les termes sont forts. Déjà, lors de la première lettre, les Thessaloniciens croyaient la Parousie assez prochaine; mais on ne sait quel incident avait fait juger à certains d'entre eux qu’elle était non seulement proche, mais émminente. C’est cela seulement que peut signifier ἐνέστηχεν ἡ ἡμέρα τοῦ χυρίου, Le parfait ἐνέστηκεν, dans l'usage grec, a la valeur d’un présent qui dure; mais la grammaire n'oblige pas d'admettre qu'il s'agisse ici d’un présent parfaitement actuel; le jour du Seigneur n'est pas tout à fait venu, mais « il est là », il est tout proche. Un présent, selon le contexte, peut toujours aussi signifier un futur immédiat. Si l'erreur eût été semblable à celles que voulurent propager plus tard à Ephèse Hyménée et Philète (11 Tém. τι, 17-18) en prétendant que la résurrection était une chose faite, autrement dit qu’il n’y avait à attendre de résurrection qu'au sens spirituel, on ne voit pas bien, d’abord, comment cette hérésie froide et rationaliste aurait pu produire cet affolement, cette épouvante, marqués par les mots σἀλευθῆναι ἀπὸ τοῦ νοός et θροεῖσθαι. Ce qui est encore plus probant, c’est que l'erreur des Thessaloniciens devait être de telle nature qu'elle pût prétendre s'appuyer sur saint Paul lui-même. Or, on n'aurait pu interpréter dans ce sens rationaliste la première épître qui parlait avec tant de conviction, et au sens le plus littéral, de l'Avènement visible du Seigneur. Si c'était une lettre falsifiée, ou une prétendue révélation spirituelle qui avait donné lieu à cette agitation, 11 fallait du moins que leurs dires pussent se concilier avec l’enseignement connu de Paul. Une seule explication reste donc : comme la première épître n'avait pas dit que la Parousie était éloignée, quelque incident survenu ensuite avait fait conclure qu'elle était ënminente. Or, c'est bien cette imminence que Paul va nier catégoriquement. |

La Parousie, dit-il, n’est pas si proche, car les signes qui doivent la précéder nont pas encore paru. Ces signes, dont Paul va parler, nous verrons que ce sont des signes qu'on peut prendre pour négatifs, des signes ante quae non. Us n'enlèvent donc pas l'incertitude qui, d'après les Synoptiques et 1 Thess., doit durer jusqu'à la fin touchant la date du grand jour. N otre-Seigneur lui-même avait dit que, avant son Avènement, aurait lieu la chute de Jérusalem et l'évan-

CxII INTRODUCTION.

gélisation de tous les peuples, sans dire de combien de temps la Parousie devait les suivre.

Saint Paul continue donc ainsi :

3. Que personne ne vous égare en aucune manière. Car si l'apostasie ne s’est pas produite d'abord (1), et si l'homme du péché ne s’est pas FHOIENE (καὶ ἀποκαλυφθῇ ὁ ἄνθρωπος τῆς ἀνομίας), le fils de la perdition, 4, celui qui s'oppose, et qui s'élève au-dessus de tout ce qui s'appelle dieu ou chose sainte (ὑπεραιρόμενος ἐπὶ πάντα λεγόμενον θεὸν ἢ atéaoua), jusqu'à s'asseoir lui-même dans le temple de Dieu, prétendant luimême être dieu.

5, Ne vous souvenez-vous pas qu'étant encore avec vous je vous ai dit ces be? 6. Et maintenant, ce qui le retient, vous le savez (καὶ νῦν τὸ κάτεχον οἴδατε), pour qu'il n'entre en scène (εἰς τὸ ἀποχαλυφθῆναι αὐτὸν : pour qu’il ne soit manifesté) qu’en son temps à lui. 7. Car le mystère d'iniquité est déjà en activité (τὸ γὰρ μυστήριον ἤδη ἐνεργεῖται τῆς ἀνομίας). Que seulement ce qui le retient (6 κατέχων, celui qui le retient) jusqu'à présent soit écarté, 8 et alors se manifestera l’impie, que le Seigneur doit détruire : (ἀνελεῖ) du souffle de sa bouche, et anéantir par l'éclat de son avènement (καὶ καταργήσει τῇ ἐπιφανείᾳ τῆς παρουσίας αὐτοῦ),

9, (lui) dont l'apparition (ἣ παρουσία) se produit selon l'action de Satan, parmi toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges menteurs, 10, et avec toute la puissance de séduction de l'iniquité pour ceux qui se perdent parce qu'ils n’ont pas reçu l'amour de la vérité pour leur salut, 11. Et, à cause de cela, Dieu leur envoie (πέμπει, au présent) une force agissante de séduction pour qu'ils croient au mensonge, 12, afin que soient jugés tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais qui se sont complu dans l'injustice.

13. Quant à nous, nous avons le devoir de rendre grâces à Dieu en tout temps, à votre sujet, frères que le Seigneur aime, de ce que Dieu vous a choisis, dès le commencement (ou comme prémices, suivant qu'on lit ἀπ᾿ ἀρχῆς ou ἀπαρχήν) pour le salut par la sanctification de l'Esprit et par la foi à la vérité, etc. (2).

L'Apôtre nous apprend, dans ce fameux passage, qu'avant le jour du Seigneur le monde verra d’abord une « apostasie », accompagnée ou suivie du Jour de l’Antéchrist. Car c’est bien la figure sinistre de l’Adversaire (6 &vrixetuevos, Υ. 4), de Bélial ou du roi impie et persécuteur de la tradition judaïque, qu’il faut ici reconnaître dans cet « homme de péché ». L’apostasie future lui donnera l’occasion de se répéler (ἀποκαλυφθῇ, etc., vv. 3, 6, 8). Il est dit qu'il se « révèlera », non qu'il commencera d'être alors. Car dé au moment où saint. Paul écrit, le « mystère d’iniquité » opère dans le monde (τὸ μυστήριον τῆς ἀνομίας, comparer 6 ἄνθρωπος τῆς ἀνομίας et ὃ ἄνομος). C’est une force malfaisante qui agit jusqu'alors d’une façon relativement voilée (μυστήριον), et qui prépare l'Antéchrist, peut-être est-ce déjà l'action de 1” « homme d'iniquité » lui-même; il pourrait déjà apparaître au grand jour, mais il ne le fait pas encore, parce qu’il y a quelque chose (τὸ xéreyov, au neutre), une force, ou une institution, ou

(1) La lecon ἀποστάτης (au lieu d’änocracia,) qu'on ne lit dans aucun manuscrit grec, mais dont on peut supposer l'existence d’après une citation de S. Augustin, Cité de Dieu, xx, 19: « quoniam nisi venerit refuga primum et revelatus fuerit homo peccati », ne peut être Ν authentique, elle aurait été due au désir de ramener tous les détails de la Séricope à l’Antéchrist personnel.

(2) Trad. LEMONNYER.

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" LES AUTRES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT. CXIII \ ἃ

une doctrine, et quelqu'un (ὃ κατέχων, au masculin) qui arrêtent jusqu'ici cette manifestation. Mais un jour viendra où cet agent personnel, et par conséquent aussi cette force impersonnelle, seront écartés (ἕως êx μέσου γένηται ἃ certainement ce sens). Α41015 (τότε) l'impie se révèlera, et il se mettra d'emblée au-dessus de tout objet d'adoration, de tout dieu, vrai ou faux (πάντα λεγόμενον θεόν.) 1] s’assoira dans le Temple de Dieu, temple qui peut être une figure comme dans l’Apocalypse chapitre xt (1). L'autorité de cet imposteur sera établie aux yeux des liommes infidèles par toute espèce de prodiges mensongers. Ce sera une véritable Parouste (v. 9), contrefaçon de celle du Fils de Dieu. Mais celui-ci le détruira par le souffle de sa bouche — image à laquelle nous sommes habitués, et qui signifie la force de la parole divine, n’entraïnant donc pas nécessairement d'action subite et miraculeuse — et il finira par abolir tout à fait la puissance de l’Adversaire, par l’anéantir (καταργήσει) à l'apparition de sa Présence (τὴ ἐπιφανείᾳ τῆς παρουσίας αὐτοῦ), c'est-à-dire par sa Parousie eschatologique.

Qu'est-ce que cet « homme de péché » ?

Notons avant tout qu’il ne semble pas être, purement et simplement, une figure de l'avenir. En effet, il y a correspondance membre à membre entre les agents de l’iniquité et les agents qui en contiennent encore le débordement. Au neutre τὸ μυστήριον τῆς ἀνομίας répond le neutre τὸ κάτεχον ; au masculin ὃ ἄνθρωπος τῆς ἀνομίας répond le masculin ὃ κατέχων. On ne peut passer négligemment sur ce parallélisme. Or, cet agent personnel, ce xaréyuwv, agit et opère déjà (6 κατέχων ἄρτι) il met en action le χάτεχον; de même, on peut supposer que l’ « homme d'iniquité » est déjà présent, d'une manière latente, sous le « mystère d’iniquité » qui travaille à l’heure qu'il est. Force s'oppose à force, et personnalité à personnalité pour diriger ces forces.

Suivant toute apparence, cet homme d'iniquité est donc là, au milieu du τ siècle de notre ère, préparant dans l’ombre sa Parousie. Il n’y ἃ pas à douter que ce soit un agent personnel. Mais est-ce bien une personne individuelle, ou une collectivité personnifiée? Pour le sujet qui nous occupe, les conséquences seraient toutes différentes dans l’un ou dans l’autre cas. Si c'est une personne individuelle, qui doive être anéantie seulement à l’Avènement du Christ, alors il faudra bien que la Parousie ait lieu avant que le temps d’une vie d'homme, et de la vie d’un homme déjà en âge d’exercer une action puissante et secrète, se soit écoulé; si c’est au contraire la personnification d’une collectivité, son action peut se prolonger, malgré la disparition de ses membres successifs, pendant une période qui ne sera pas nécessairement courte; le souffle de la bouche du Christ, sa Parole, pourra mettre du temps à la détruire (ἀνελεῖ), jusqu’au jour où la Parousie achèvera cette destruction (καταργήσει). Nous touchons, on le voit, à un point très sensible de notre enquête.

Les exégètes, pour identifier cet « homme d'iniquité », sont très embarrassés

par la pénurie des parallèles. Il y ἃ bien les parallèles juifs sur l'Antéchrist,

qui ont certainement conditionné la forme extérieure de cette prophétie; mais on ne peut les transporter tels quels, avec leur sens non inspiré, dans une

(1) Nous reviendrons là-dessus plus loin. Cette intrusion dans le temple signifie que l'Antéchrist tâchera d’exclure le vrai Dieu lui-même, et de supprimer, au profit de son orgueil, l’idée du Tout-Puissant invisible.

APOGALYPSE DE SAINT JEAN. k

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CXIV INTRODUCTION

prédiction du Nouveau Testament. Par ailleurs, dans les écrits inspirés, on n’a guère pensé qu'à la « petite corne » du monstre de Daniel (Dan. νι, 8 suiv. 20 suiv. οἷν. var), dont l'interprétation totale n’est pas plus facile que celle de notre passage.

Mais il y a pourtant un autre parallèle, et un parallèle beaucoup plus proche, et encore un parallèle inspiré. Il est dans l’Apocalypse : C'est la Bête des chapitres χα, ἈΠῈ, Et XVII. Cette Bête, après être montée de la Mer ou de l’Abîme, séduit les hommes, et fait apostasier un certain nombre de chrétiens, les lâches, les δειλοί du c. xx1, 8; comparez l « apostasie » de notre chapitre. Par le faux miracle de sa résurrection, et par les prestiges de la seconde Bête ou Faux Prophète (6. xim), elle se fait rendre des honneurs divins; comparez cette surdivinité de l’Antéchrist, dont il persuade les hommes au moyen de prestiges diaboliques. La Bête est d’abord contrariée et maintenue, durant les trois ans et demi, par l’activité des Témoins (6. x1); comparez le χάτεχον et le χατέχων. Mais elle finit par les vaincre, au moins en apparence; comparez le « ἕως ἐχ μέσου γένηται ». Pour la Bête il y a alors un progrès dans la manifestation, une apogée, une Parousie (πάρεσται de xvir, 8); comparez la Parousie de l’homme d'iniquité. Enfin, quand la Bête a séduit à peu près toute la terre, le Christ, apparaissant comme Verbe .de Dieu, c’est-à-dire agissant principalement par sa parole, la saisit et la jette dans l'étang de feu (6. xx); comparez-y l’action du souffle de la bouche du Seigneur contre l’Antéchrist, et l’anéantissement de celui-ci à la Parousie.

Ce parallélisme est donc beaucoup plus marqué qu'on ne le pense d'ordinaire, Mais la Bête est une collectivité politique; maïs les Deux Témoins du Christ opposés aux Deux Bêtes témoins de Satan, sont aussi la collectivité des instruments de Dieu, agissant par la prédication appuyée de miracles. Ne peut-on penser qu'il en est de même de l’« homme d'iniquité » et du « κατέχων »? Cette interprétation m'est d'ailleurs nullement incompatible avec celle des Pères qui ont vu dans l’évouo un Antéchrist personnel; car, de même que pour la Bête, rien n'empêche de croire que l'apogée, la « Parousie » de cette puissance malfaisante soit due à l’action personnelle d’un homme futur, qui incarnera par excellence toutes les forces de l’iniquité (1).

Admetire que saint Paul a parlé ici un langage figuré, je sais bien que c’est contredire le grand nombre des exégètes, anciens et modernes, et remonter un courant presque unique. Mais peu importe, s’il est certain par ailleurs que pareil langage apocalyptique n'était pas étranger à saint Paul, quand il parlait d'eschatologie. Or, nous en avons la preuve dans cette description même de l’'Avènement du Christ qu’il fait I Thess. au et E Cor. xv. Il y parle de la « voix de l’Archange », de la « dernière » trompette, ce qui laisse supposer qu'il connaïssaït une tradition eschatologique sur plusieurs trompettes, peut-être celle-là même qui devait donner leur cadre aux visions de Jean, Apoc. vuri-xr. Non seulement cela, mais Paul était porté à user du langage apocalyptique là même où il ne s'agissait pas à proprement parler d'eschatologie. C’est ainsi que, Rom. τ, 18, il dramatise l’aban-

(+) Saint Augustin connaissait déjà, sans la rejeter, une interprétation de F Antéchrist comme représentant non seulement un homme, mais une multitude constituant un corps dont il serait le chef (Cité de Dieu, xx, 19).

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