‹ L'ApocalypseChapitre 62 sur 239 · LES AUTRES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT. CXXIII · texte numérisé non relu

LES AUTRES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT. CXXIII

| Jacques, après s'être indigné contre les riches qui thésaurisent aux derniers jours (Jac., v, 3), après avoir exhorté les frères à la patience « jusqu’à la Parousie du Seigneur » {v, 7), déclare aussi que cette Parousie s'approche (ἢ παρουσία τοῦ χυρίου ἤγγιχεν) Jac., v, 8. La menace de l’universel jugement est toujours suspendue sur les têtes ([ Per., τν, 5 : τῷ ἑτοίμως ἔχοντι χρῖναι ζῶντας χαὶ vexooûs). Un commencement de ce jugement, ou plutôt un prodrome, un avant-goût du jugement universel, destiné d’ailleurs à purifier les fidèles, c'est la persécution romaine qui s'annonce sous Néron : « C’est le moment où le jugement commence par la maison de Dieu » (1 Pet., τν, 17). Nous savons par l’Apocalypse, et même par les Évangiles, que les jugements du Christ, qu'on peut réunir sous la désienation unique du « Jugement » à plusieurs phases, s'étendent sur tous les temps messianiques.

Ces textes ne disent pas avec quelle rapidité la fin, que l’on voit s'approcher à l'horizon, surviendra; mais elle est en marche, annoncée par ses signes précurseurs. Jean insiste, non sur les persécutions, mais sur les hérétiques : ceux-ci sont l’Antéchrist, cet Antéchrist dont les chrétiens ont appris, par la tradition juive, la catéchèse, Paul ou l'Apocalypse elle-même, qu'il viendra (ἠχούσατε ὅτι ἀντίχριστος ἔρχεται, 1 Joh., τι, 18; οἷν. 1v, 3). Mais saint Jean, qui n'a parlé, lui, d'Antéchrist qu’au sens collectif, dit qu'il est déjà dans le monde, sous forme

multiple (καὶ νῦν ἀντίχριστοι πολλοὶ γεγόνασιν, 1 Joh., τι, 18; οἷν. 1v, 8; 11, 22; I Jo. 7). C’est un signe que le monde est arrivé à sa dernière heure (1 Joh., 11, 18).

Tous ces textes, si l'on avait le droit de les presser, importeraient la proximité de la Parousie; mais Jean lui-même, dans un livre antérieur à ses épitres, nous a suffisamment montré le sens large qu’on peut leur donner. Il n’en restait pas moins, dans l’ensemble de la société chrétienne, où le très grand nombre pouvait ignorer le programme d’avenir tracé par Paul, une tendance à prendre à la lettre toute déclaration qui paraissait hâter la consommation, ce que nous avons vu à Thessalonique devait être à peu près général, De là un malaise, et comme une tentation de découragement, à constater d'année en année que le Christ ne venait pas. C’est pourquoi saint Pierre fut obligé de parler ainsi dans sa deuxième épitre :

II Pet. IIL. Sachez d'abord « 3 qu’il viendra aux derniers jours des railleurs pleins de raillerie…. disant : 4 Où est la promesse de sa Parousie? car depuis que les ancêtres se sont endormis, toutes choses durent comme depuis le commencement de la création... 8 Mais il est une chose qui ne doit pas vous échapper, bien-aimés, c'est qu'un jour en face du Seigneur est comme mille ans et mille ans sont comme un jour. 9 Le Seigneur ne retarde pas sa promesse... seulement 1] agit patiemment à cause de vous... 10 Mais le jour du Seigneur viendra comme un voleur, ete. »

Le principe universel d'interprétation, pour toutes ces prophéties qui faisaient paraître la Parousie si proche, est enfin donné par un auteur inspiré. Il faut juger de la brièveté ou de la longueur du temps et des délais suivant la mesure de Dieu, non suivant celle des hommes, car devant le Seigneur, mille ans sont comme un jour. 1, Apocalypse pouvait venir, et préciser que, en effet, le délai serait de mille années et davantage; l'enseignement eschatologique de Paul et de Pierre avait déjà assez préparé cette ultime révélation pour qu'elle ne causât plus ni déception ni surprise.

CXXIV ᾿ INTRODUCTION

Le résultat auquel aboutit cette étude est sans doute des plus importants, pour toute l'exégèse du Nouveau Testament. On peut le contester, mais nous doutons qu’on puisse le renverser. L’eschatologie du Nouveau Testament est pour nous absolument une, et l’Apocalypse en fournit l'expression la plus nette, comme il convient à un livre qui traite la question ex professo. Mais les propositions néo-testamentaires que l'école eschatologiste répute être des affirmations de l’Avènement prochain du Christ, ces propositions-là sont aussi fréquentes, aussi caractéristiques dans l’Apocalypse que partout ailleurs. Cependant, dans l’Apocalypse, il est impossible de les prendre à la lettre, car ce livre (dont la doctrine, pour nous, est parfaitement cohérente) rejette la Parousie à mille ans, en nombre rond. Par conséquent on peut douter que, ailleurs aussi, ces expressions, si catégoriques d'apparence, puissent être prises à la lettre. Si l’on examine de près les vues eschatologiques de saint Paul, celles qui paraïîtraient les plus opposées à l'admission d’un si long délai, on s'aperçoit que, loin de contredire celles de Jean, elles s’y accommodent au mieux et ont tout l’air d’'émaner d'une même ee : elles ouvrent déjà sur l'avenir de l'Église de vastes perspectives, que la prophétie du Millenium johannique vient seulement préciser.

Se ranger à nos vues, ce n’est rien autre que prévoir la ruine future de l’école eschatologiste, — chose hautement désirable, à mon sens.

Mais l’Apocalypse ne complète pas uniquement l’eschatologie néo-testamentaire en détruisant une très grave équivoque; elle la précise par des prophéties spéciales fort nettes dont l’histoire a déja vu l’accomplissement.

Les ProPnÉTiEs sPÉCIALES DE L'Apocarypse. Les Synoptiques n'ont dessiné l'avenir que sous les traits les plus généraux : persécutions à subir de la part des Juifs et des Gentils, ruine de Jérusalem et du peuple juif dans un avenir prochain, et diffusion de la doctriné-du salut à travers le monde entier. Nous n'avons pas à examiner ici si le « Βδέλυγμα τῆς ἑρημώσεως », 1” « abomination de la désolation », dans Mat. xxiv, 15, Marc, χιπι, 4, d’après Daniel, xx, τι, contient une allusion à la tradition judaïque de l’Antéchrist. Le texte sacré lui-même (Luc, xxr, 20) sert à interpréter ces mots de l’irruption des ennemis païens dans le sanctuaire, et la question n’est pas d’une importance capitale.

Le IV° Évangile, les Actes, et les Épiîtres catholiques ne précisent rien concernant l’avenir du monde profane, ou les phases de la lutte extérieure au travers desquelles le Règne de Dieu s’établira.

Saint Paul, dans les Épiîtres aux Thessaloniciens et aux Romains, apporte déjà quelques spécifications. La conversion des gentils sera suivie — et non . précédée — de celle des Juifs. Puis le monde se refroidira, tombera dans Τ᾿ « apostasie », qui permettra au « Mystère d’iniquité », toujours à l’œuvre dès les premiers temps, mais comprimé par les forces divines, de s’étaler dans

toute sa perversité et sa séduction. L' « homme de péché » aura sa Parousie; |

il trônera dans le temple (symbolique), et tentera de supprimer à son profit tout culte des puissances invisibles. Alors le Christ viendra’ l’anéantir. Le Grand Apôtre n’a fait que de rares et obscures allusions au sort temporel de la nation juive. Il n’a rien dit non plus de celui des puissances païennes. C'était

Ge pr mn fai ΡΥ Υ ISR EN CES

Ci à LES AUTRES LIVRES DU NOUVEAU TESTAMENT. CXXV

un citoyen romain loyaliste, et Dieu ne lui avait sans doute rien révélé sur l'avenir de l'Empire. Aussi ses propres ont-elles un caractère exclusivement religieux, ne se rapportant qu’au conflit des forces spirituelles.

Le temps arriva, dans la vie de la jeune Église, où ces prophéties générales pouvaient ne plus suflire à entretenir le courage et l’assurance des âmes ou des communautés tentées. Connaître, révélée par Dieu, la stratégie positive de l'Ennemi; prévoir la forme des épreuves futures, pour n'en être pas surpris ni déconcerté ; savoir enfin ce que deviendrait cette Puissance politique mondiale qui s'était actuellement tournée d’une façon ouverte contre l'Évangile ; tout cela devait guider et fortifier les fidèles dans la guerre terrible qu'on leur avait déclarée. Tel fut le but de la Révélation de Patmos : elle concrétisa les prophéties évangéliques et pauliniennes, en déterminant le mode historique du combat perpétuel entre Satan et le Christ, et en annonçant, d’une façon suffisamment claire, l'issue de la lutte actuellement engagée, type de toutes celles qui pourraient la suivre dans le long avenir.

Jean n'avait pas à s'occuper des Juifs; la ruine de leur nation était consommée déjà, et le péril judaïsant écarté de l'Église. [1 note seulement qu'à Smyrne, à Philadelphie, les Juifs se font les complices des païens. Quant à la conversion des nations, ce point capital des prophéties chrétiennes, il n’y consacre pas de prédiction particulière, puisqu'il était certain, pour lui et pour tous les fidèles du Christ, qu'elle aurait lieu un jour. Îl la suppose toujours en voie de s’accomplir, par les victoires du Premier Cavalier (νι, 1-2), la description de la « foule immense » du chap. vir, la conclusion de la vision des Témoins (xr, 14), le millénaire (c. xx) et l’ouverture des portes de la Jérusalem céleste (xxt, 24-26). Mais comment pourrait-elle s’accomplir, au milieu d'obstacles qui s'accumulaient et devenaient de plus en plus graves? C’est sur ce point qu'il fallait instruire les fidèles, pour prémunir leur foi contre toute surprise et tout découragement.

Jean, en dehors des prophéties de portée tout à fait générale qui.occupent la section viri-x1, a donc entrepris, sous l'inspiration divine, de démasquer et de stigmatiser les adversaires du salut. Il va droit au fond des choses, comme saint Paul quand il disait aux mêmes chrétientés : « Nous n’avons pas à soutenir la guerre contre du sang et de la chair (c’est-à-dire des forces humaines), mais contre les Principes, contre les Puissances, contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les forces spirituelles du Mal (qui résident) dans les espaces célestes » (Eph. νι, 12). Ainsi, dans l’Apocalypse, l’Adversaire qui dirige et excite tous les autres, c’est le Dragon, l’Antique Serpent qui, dès le Paradis terrestre, a attaqué l'humanité naissante, et qui, n'ayant pu dévorer le Christ (xx, 4, 5) veut s’en dédommager en persécutant les frères du Christ, les « autres fils » de la Femme. La nature vraie des combats est ainsi dévoilée. Les chrétiens ont affaire au Diable, déjà virtuellement écrasé. Mais Satan n'opère pas à visage découvert.

Il se procure dans l’humanité deux lieutenants visibles, les Deux Bêtes (e. χιπὴ qui sont l'Antéchrist perpétuel, sous ses deux aspects. La première représente la puissance politique, actuellement exercée par Rome, ou Babylone la Prostituée; la seconde, ce sont les diverses puissances de persuasion et d'égarement, qui travaillent dans le domaine intellectuel et religieux. Car

CXXVI INTRODUCTION

l'Antéchrist personnel des Juifs n'apparait nulle part dans notre livre inspiré.

Or, dans ces visions des chapitres Χπὶ et xvir, Jean ἃ si bien deviné FPavenir concret, que cette conception des Deux Bêtes suflirait à elle seule à le mettre à la tête des prophètes les plus elairvoyants; les exégètes les plus rationalistes devraient au moins lui reconnaître une sûreté extraordinaire dans les pronosties historiques, un puissant et divin génie de prévision.

S'il a attaqué la Bête politique, ce n'est pas en effet à la manière d'un Juif entraîné par le fanatisme national; laissons ces rêveries historiques à Renan. Le ton symphatique avec lequel 1] fait allusion, en écrivant aux cités d'Asie, aux gloires de leur présent et de leur passé, révèle chez lui un tout autre caractère. Non, c’est qu'il a vu dans l'Empire, mieux que les Apôtres ses devanciers, l’ennemi le plus dangereux, le plus irréductible de la société chrétienne, qui imposerait aux fidèles, sous peine d'être mis hors la Loi, la « marque de la Bête », opposée au signe de Dieu. Est-ce que l'expérience des persécutions commencées sous Néron suflisait à faire deviner à tout chrétien perspicace cette marche des événements futurs ? Mais ce n'est pas au nom du culte des empereurs que Néron avait persécuté l'Église. Ce culte existait bien en Asie depuis plus d'un siècle, se répandant de Pergame, « là où Satan a son trône », sur le reste de la province. Mais il n’apparaît pas qu'on en eût fait encore le critérium du loyalisme romain ; les auteurs qui le présument ne s'appuient que sur leur propre interprétation du chapitre xur de l’Apocalypse, où ils veulent lire une description d'événements présents, maloré le temps futur (προσκυνήσουσιν) du verset 8. Nous verrons plus tard, dans une dissertation du commentaire, les grandes lignes de l’évolution du culte impérial. Toujours est-il que ni la folie de Caligula, ni les pitreries de Néron, ni même la prétention de Domitien à se faire appeler dans les actes de sa chancellerie « Dominus et Deus noster », n'avaient encore réussi à ériger en dogme universel la divinité de l'empereur vivant. Cela n’arrive qu'au n° siècle, et surtout au 1°, aux temps de Septime-Sévère, de Dèce, d’Aurélien, de Dioclé-

tien. La prophétie de Jean s'applique bien mieux à cette époque future . ἡ

conditions religieuses de son âge, telles qu'elles nous sont connues cire à présent par tous les autres documents {1}.

Il fallait, en effet, que la « Deuxième Bête » eût eu le temps de faire son œuvre. Jean l'avait vue sous une apparence qui rappelait vaguement celle d'un

Agneau, mais l'avait entendu parler comme un dragon. C’est par la persuasion «

qu’elle opère, et elle s'attache à faire adorer la Bête politique. Elle a un caractère tout à fait général; on ne peut y voir, comme beaucoup d'auteurs, les proconsuls d'Asie, ni les ἀρχιερεῖς du culte impérial, ni tel ou tel magicien de l’époque, puis-

qu'elle subsiste encore après la chute de Rome, et ne sera vaincue qu'aux der-«

niers temps, avec le monstre qu'elle sert et qui la patronne (c. xx, 20). Elle est évidemment de nature philosophique et religieuse. Cela convient-il bien encore

au temps de l’Apocalypse? Sans doute, la mentalité asiatique était fort inclinée

à la déification du pouvoir, mais les guides de l'intelligence, qui étaient alors surtout les stoïciens, se montraient plutôt froids à l'égard des empereurs. Apol=«

lonius de Tyane lui-même, à en croire Philostrate, aurait résisté courageusement»

(1) Ajoutons que les lettres aux Églises ne font nullement supposer que les choses en fussent |

déjà arrivées là.

Page 1