CXXVIII (INTRODUCTION
tout l'avenir à larges traits, toute la lutte de la Cité de Dieu contre celle du Diable. La vérité de ces prophéties, dont le monde devait voir, au bout de trois ou quatre siècles, la réalisation, est la garantie de la vérité de ses vues générales sur le sort du monde et de l'Église.
Si un croyant s'étonnait de ne pas trouver de prédictions très spécifiées en dehors de ces deux-là, il doit se rappeler qu'il n’en est pas du Deuxième Avènement du Christ comme du Premier annoncé par les prophètes de l'Ancien Testament. Des traits particuliers de la vie terrestre de Jésus ont pu être surnaturellement prédits, aussi bien que Jérémie ἃ pu annoncer la restauration de Jérusalem, image de la Sion spirituelle. Mais toute prophétie qui aurait prétendu annoncer les circonstances exactes et le moment exact de la fin du monde, ou permis de les calculer par une succession claire et détaillée d'événements futurs de l'histoire, se fût trouvée en contradiction avec la parole absolue de Jésus, qu'on ne peut connaître ni le jour ni l’heure.
En attendant ce jour et cette heure, l'Esprit et l'Épouse prient toujours pour le triomphe, et pour que ce triomphe ne tarde pas. Il arrivera sûrement; que nul chrétien ne soit défiant et lâche! Mais il arrive déjà, il se réalise chaque jour sous mille formes partielles ou secrètes : le Fils de l'Homme commence à venir dans sa puissance, ἐν δυνάμει. Il punit et récompense, il frappe à la porte des cœurs, et s’assied à la table de qui le reçoit. L'Esprit et l'Épouse qui répètent : « Viens, Seigneur Jésus »! sont à toute heure exaucés.
L’'Apocalypse, qui met le sceau à la Révélation des fins dernières, est bien la plus grande, la plus complète, la plus spirituelle de toutes les prophéties, digne d'en clore la série totale.
L'auteur de l'Apocalypse est loin d’être un parfait artiste; mais c’est un écrivain génial, qui, malgré tous les défauts déjà signalés, possède une rare puissance d’évocation. Les singularités relevées dans le traitement des symboles et dans la structure du livre n’égalent pourtant pas encore celles de la langue. Elle est déconcertante. Aucun autre document littéraire, déclare justement Charles, ni les Septante ou les autres versions de l'Ancien Testament, ni l'Évangile de Marc, ni les Apocryphes grecs, ni les papyrus, ne présentent autant de solécismes et de bizarreries. On pourrait presque poser en règle que, partout où deux ou trois manuscrits étalent une faute bien invraisemblable, cette faute a chance d’être authentique, due, non pas à un copiste, mais à la plume de Jean lui-même. |
L'Apocalypse mériterait presque qu’on écrivit une grammaire pour elle seule. Jusqu'ici c'est Bousset, dans l’Introduction à son Commentaire (Off. pp. 159- 179) qui l’a étudiée avec le soin le plus minutieux. Nous ne reproduirons pas ici toutes ses observations, mais nous relèverons les traits les plus caractéristiques de cette langue, en nous aidant encore de Blass (Debrunner,) de Swete, de Moulton, et d’autres philologues. Nous n’examinerons que les particularités linguistiques qui sont le mieux attestées, et reçues en général dans les éditions critiques, nous réservant de discuter les autres, si elles en valent la peine, dans l'appareil du Commentaire.
Jean, comme les autres auteurs du Nouveau Testament, et, avant eux, les traducteurs grecs de l'Ancien, s’est servi de la χοινή, en usage depuis l’hellénisation de l'Orient par Alexandre. Cette langue commune de la conversation, et, sous ses formes les plus épurées, de la littérature alexandrine et impériale, résulte « d’une transformation des parlers locaux, et surtout de l’ionien, sous l'influence de l’attique » (Meillet). Le même philologue note que «dans le résultat obtenu, il faut tenir compte de la réaction de l’ensemble de ces parlers autant que de l’action du modèle. On doit tenir compte aussi de ce que la χοινή est, pour une large part, du grec parlé par des étrangers, et par suite normalisé autant que possible et qui tend à perdre et ses nuances délicates, et les difficultés de sa flexion, et les subtilités de sa syntaxe; les archaïsmes et les délicatesses de l’attique n'avaient pas de place dans la langue des affaires de gens dont beaucoup n'étaient pas même des Hellènes (1). » Ils n'en avaient guère davantage dans la langue des écrivains néo-testamentaires. Toutefois il y a de grandes différences entre eux : si le rédacteur de l'Épitre aux Hébreux, et Luc, et ensuite Paul, tiennent les premiers rangs au point de vue de la pureté hellé-
(1) À. MEIlLLeT, Aperçu d'une histoire de la langue grecque, 1913, pp. 243-244. APOCALYPSE DE SAINT JEAN. : ΐ
CXXX INTRODUCTION
nique, il faut, sans contredit, mettre le Prophète de l'Apocalypse au dernier. La plupart des grammairiens expliquent cette infériorité du fait qu'il ne pensait qu'en araméen. Moulton pourtant n'est pas de cet avis. « Il ne convient pas, dit-il, d'en appeler à la grammaire, pour démontrer que l’auteur est un Juif; pour autant que la grammaire peut nous renseigner, il aurait tout aussi bien pu être un paysan du Fayoum. » Nous discuterons cette question-là plus loin (1). Voyons d'abord ce qui caractérise l'Apocalypse au point de vue du vocabulaire, et de la grammaire, — et ensuite du style.
Ι. — VOocABULAIRE.
Le vocabulaire de l’Apocalypse est assez fourni, puisqu'il ne contient pas moins de 913 mots pour les 1400 στίχοι qu'y a comptés Nicéphore. On a l’impression que l'auteur possédait assez l’usage du grec pour n'être pas à court d'expressions spontanées, quoi qu’il voulût exprimer. Swele juge même que ses mots semblent choisis avec soin (/ntrod. p. cxxiii). Si de ces 913 vocables nous en Ôtons 42 qui sont des noms propres, sur les 871 qui restent il en est 108 qu'on ne retrouve pas dans le reste du Nouveau Testament, et 98 qui n'y apparaissent ou qu'une fois, ou que chez un seul autre écrivain (d’après le calcul de Swete). Seulement 159 sur ces 206 se retrouvent chez les LXX et appartiennent pour la plupart à la langue ordinaire. L'auteur, dans l’énumération des marchandises qu’il donne dans le thrène sur la ruine de Rome, et des pierres précieuses qui ornent la Jérusalem céleste, n’a pas moins de 7 mots qui lui sont propres dans toute la Bible, à quoi on peut joindre le χαλχολίδανος de 1, 15; 11, 18, ce qui fait 8; il semble assez familier avec la langue commerciale, comme un homme qui a souvent passé dans les bazars et sur le quai des ports asiatiques, et s’est arrêté plus d’une fois devant les boutiques des joailliers. Il ἃ même un certain goût pour la somptuosité. Le nombre des mots qui, par ailleurs, ne se trouvent que dans saint Paul ou dans saint Luc est très considérable (33 chez Paul, 30 chez Luc, Évangile et Actes), proportion beaucoup plus forte que celle que révèle la comparaison avec les autres livres, même avec le IV° Évangile et les Épiîtres Johanniques, où le nombre se réduit à 8. Il n’y a que cinq mots de particuliers à Marc et à l’Apocalypse.
Les mots qui reviennent le plus souvent sont les suivants :
Substantifs : ἄγγελος, 76 fois, à peu près dans tous les chapitres; — ἄβυσσος, sept fois, du ch. 1x au chap. xx; — αἷμα, 19 fois; — αἰών, 26 fois, toujours dans
l'expression αἰῶνες τῶν αἰώνων ; il manque dans les Lettres, dans les chapitres vi, «
Vin-1X, ΧΙ, 4-13, XII-XIII, ΧΥΙΓΧΥ͂ΠΙ et ΧΧΙ; — ἄνθρωπος, 25 fois, dont 8 au seul chapitre 1x3 — ἀρνίον (et jamais ἀμνός), 29 fois; — ἀριθμός, 10 fois ; — ἀστήρ, 14 fois; — βασιλεία, 9 fois; — βασιλεύς, 21 fois; (βασίλισσα, une fois); — fBi6Xov, 23 fois, (contre βίδλος, 2 fois seulement); — βλασφημία, 5 fois (4 fois βλασφημεῖν) ; — βροντή, 10 fois; — γλῶσσα, 8 fois; — γυνή, 19 fois ; — γῆ, 82 fois, à peu près dans tous les chapitres ; — δοῦλος, 14 fois; — δόξα, 17 fois ; — δράχων, 13 fois, des chapp. xu
(1) J. H. Mourrow, À grammar of new Testament greek, vol. 1, Prolég. 1906, ch. 1°", APOCA=
lypse, note. (Nous nous sommes servis de la traduction allemande faite sur la 3° édition «
anglaise, 1911.)
LANGUE DE L'APOCALYPSE, û CXXXI
F‘a xx, dont 8 fois au τ ΧΙΙ; --- δύναμις, 12 foi. — ἔθνος, 23 fois, très ρέει: réparti, sauf dans les chapitres vrri-1x; 1, 11, 1V et νι; --- εἰκών, 10 fois, du ch. ΧΙ au ch. xx; — ἐχχλησία, 20 fois; — FE 20 fois, un peu partout, surtout aux chapp. 1x et χπι; — ἔργον, 22 fois, surtout dans les lettres; — ζωή, 17 fois; — ζῷον, 19 fois ; — ἥλιος, 13 fois ; — ἡμέρα, 21 fois; — θάλασσα, 26 fois, toujours dans la 2° partie, excepté χχι, 1; — θάνατος, 20 fois; — θεῖον, 6 fois, du ch. rx au chap. xx1; — θεός, une centaine de fois, naturellement partout ; — θηρίον, 38 fois, de χπι à xx, sauf deux fois, νι, 8 et χι, 7; c’est presque un nom propre, sauf au chapitre νι; — θλίψις, rare, mais caractéristique, 5 fois, de τ à vir;: — θρόνος, 46 fois, à peu près partout; — θυμός, 10 fois; --- θυσιαστήριον, 8 fois: — ἵππος, 16 fois; — ἱμάτιον, 7 fois; — Ἰησοῦς, 14 fois ; — καπνός, 12 fois ; — καιρός, 7 fois: — χέρας, 10 fois; — χεφαλή, 19 fois; — χλείς, 4 fois (xketeuw, 6 fois); — κιθάρα, 3 fois (κιθαρίζειν, 1 fois ; κιθαρῳδός, 2 fois) ; — κύριος, 23 fois ; — λαός, 9 fois ; — λόγος, 18 fois : — λίθος, 8 fois; — λέων, 6 fois; — μαρτυρία, 9 fois; — μέτωπον, 8 fois: — ναός, 16 fois ; — νεκρός, 13 fois ; — νεφέλη, 7 fois ; — νύμφη, ἃ fois ; — νύξ, 8 fois ; — ξύλον, 7 fois: — οἶνος, 8 fois; — ὄνομα, 37 fois, assez également réparti; — ὀργή, 6 fois; (οργίζεσθαι, 2 fois); — ὄρος, 8 fois; — οὐρανός, 52 fois, à peu près partout; — ὀφθαλμός, 10 fois ; — παντοχράτωρ, 9 fois; — πίστις, 4 fois, (et πιστός, 8 fois): — πληγή, 16 fois; — πνεῦμα, 24 fois ; — πόλεμος, 9 fois ; (πολεμεῖν, 6 fois): — πόλις, 26 fois: — πορνεία, 7 fois, et πόρνη, 5 fois; — ποταμός, 8 fois; — ποῦς, 11 fois; -— πρεσθύτερος, 12 fois ; — πρόσωπον, 10 fois; — προφητεία, 7 fois et προφήτης 8 fois (4 fois προφῆτις et 2 fois προφητεύειν) ; — πυλών, 11 fois dans la 3° partie; — rés, 26 fois: — σαλπίγξ, 6 fois (10 fois σαλπίζειν); — σατανᾶς, 8 fois ; — σεισμός, 7 fois; — σημεῖον, 7 fois: — στέφανος, 8 fois; — στόμα, 22 fois; — σφραγίς, 13 fois; (σφραγίζειν, 8 fois); — - τόπος, 8 fois; — ὕδωρ, 18 fois, un peu partout ; — υἱός, 8 fois ; — ὑπομονή, 7 fois; — φιάλη, 12 fois; — φυλή, 21 fois; — φωνή, 53 fois, réparti très également; — φῶς, 3 fois seulement, à partir du chap. xvrir; (mais φωστήρ, 1 fois, φωτίζειν 3 fois, λαμπάς, 2 fois, λυχνία 7 fois aux chap. 1, 11, ΧΙ et λύχνος, 3 fois, aux chapp. ΧΥΠῚ, ΧΧΙ, ΧΧΙΙ); --- χάραγμα, 7 fois, de Χπὶ à xx; --- χείρ, 16 fois; — χριστός, 7 fois: — χρυσίον, 5 fois; (χρυσός 2 fois, χρυσοῦν 2 fois, χρυσοῦς 15 fois, le tout réparti très également) ; — ψευδοπροφήτης, 3 fois, de xvr à xx ! (maïs ψεύδεσθαι 1 fois, ψεῦδος 3 fois, ψευδής 2 fois); — ψυχή, 7 fois; — ὠδή, 5 fois; — ὥρα, 10 fois.
Adjectifs qualificatifs. — ᾿Αληθινός, 10 fois, dans toutes les parties; — ἄξιος, 7 fois; — βύσσινος, 5 fois, xvrir et χιχ; — δεξιός, 9 fois; — δίκαιος, 5 fois (2 fois δικαιοσύνη, 2 fois δικαίωμα) ; — ἰσχυρός, 9 fois ; — PTS 6 fois ; — καινός, 9 fois: — λευχός, 16 fois; — λοιπός, 8 fois; — μαχάριος, 7 fois; — μέγας; 80 fois, presque partout; — μέσος, 8 fois; — μικρός, 8 fois; — ὅλος, 5 fois; — ὅμοιος, 20 fois; — ὀξύς, 7 fois; — πιστός, 8 fois; — πλούσιος; 4 fois (πλουτεῖν, 5 ΙΝ, et πλοῦτος, 2 fois); … — πολύς, 14 fois; — χρυσοῦς, 15 fois, à peu près partout. Verbes. — Eiut, partout ; — ἀγοράζειν, 6 fois ; — ἀδικεῖν, 11 fois: (ἀδίκημα, 1 fois);
… — ἀχούειν, 46 foie, partout; — dvabaivew, 13 fois, dans toute la 2° partie; — … ἀνοίγειν, 27 fois; — ἀπέρχεσθαι, 8 fois: — ἀποθνήσχειν, 6 fois: — ἀποχτείνειν, 15 fois
| — βάλλειν, 28 fois; — βασανίζειν, 5 fois (βασανισμός, 6 [618]: — βασιλεύειν, 7 fois ; — βλέπειν, 13 fois ; — he 7 fois ; — γίνεσθαι, 38 fois ; — γράφειν, 29 fois : — δεῖ, 10 fois :
᾿ς — δεικνύειν, 8 fois ; — διδόναι, 57 fois; — δύνασθαι, 10 fois; — εἰπεῖν, 6 fois, et λέγειν,
% 94 fois ; — ἐξέρχεσθαι, 14 fois ; — ἔρχεσθαι, 36 fois: — Ecôleuy, 6 fois et κατεσθίειν, 5 fois ;
à καὶ ἑτοιμάζειν, 7 fois; — SRE 13 fois: — Εἴ 100 fois ; --- ζῆν, 13 fois; — ἰδεῖν,