CHAPITRE II
De Patmos, Jean envoya son exhortation prophétique, sous forme de lettre circulaire, destinée à la lecture publique dans les réunions du culte, « aux sept égli ses qui sont dans l’Asie » (1, 4), c'est-à-dire à celles d'EPnèse, de SMYRNE, de PERGAME, de TayaTire, de Sarpes, de PaiLanezruie et de Laopicée.
Toutes ces villes se trouvaient dans la province proconsulaire d'Asie, sise au
bord de la mer Égée, à l'ouest de l'Anatolie, dont elle était la contrée la plus
florissante. Car les autres provinces romaines, Bithynie, Lycie, Galatie, et Cilicie, et a fortiori les pays de la Cappadoce et du Pont, étaient loin de l’égaler pour le chiffre de la population, la richesse et la culture. Toute cette côte d'Asie est d’une beauté idéale ; quel voyageur, ami de la lumière et des belles lignes, oublierait l'impression qui le saisit encore de nos jours quand il pénètre dans le golfe de Smyrne? C’est la Grèce, avec quelque chose de plus doux et de plus féminin, de moins intellectuel et de plus pénétrant. Mais le spectacle moderne de ces pays ne peut nous donner qu'une bien lointaine idée de celui d'autrefois. Car ils étaient les plus riches et peut-être les plus civilisés de l'Empire, à part quelques régions plus arriérées de la Lydie et de la Phrygie, à l'Est, dans l’intérieur des terres. « Aucune province », dit au n° siècle Ælius Aristide avec sa rhétori que louangeuse « n’a autant de cités, et même les plus grandes cités des autres provinces ne sont pas comparables aux cités d’Asie (1) ». En fait, trois des villes johanniques, Éphèse, Smyrne et Pergame, devaient compter alors de 150.000
“ἃ 200.000 habitants. De plus, elles avaient, ainsi que Sardes, des traditions très . glorieuses; quant à Thyatire et à Laodicée, c'étaient des centres commerciaux
fort importants ; on se rend bien compte du confort où visait ce pays à la vue des ruines de Priène. L'orgueil et la joie de vivre asiatiques avaient eu beaucoup à souffrir dans les guerres civiles de la République romaine en décadence ; mais le régime d'Auguste et de ses successeurs leur avait rendu une prospérité à la hauteur de leur beauté et de leur histoire. Politiquement, le gouvernement impérial leur laissait même une certaine autonomie. La « Commune d’Asie » (Concilium, χοινόν), dont l'institution, à ce que croit Ramsay (Letters, c. x, p. 116) peut remonter aux rois de Pergame, les premiers unificateurs du pays, était une assemblée formée par les représentants des principales cités pour défendre et promouvoir leurs intérêts respectifs; c'était sans doute, dès l’origine, la réglementation d’un
Culte religieux commun qui leur fournissait les occasions de se réunir. Le triumvir
Marc-Antoine leur écrit, en l'an 33 av. J.-C; Auguste, son vainqueur, reconnut l'existence et les droits de cette sorte de Parlement, qui d’ailleurs prit comme
raison d’être officielle l'établissement et la propagation du culte de Rome et de
(1) Cité par SWwETE, Apocalypse, p. Lvir.
XIV INTRODUCTION
l'empereur. De plus, les libertés municipales des grandes villes n'étaient pas à dédaigner. On comprend comment cette province, que sa richesse avait fait pressurer jusqu'au sang par les proconsuls et les publicains d'autrefois, se tourna avec enthousiasme vers les empereurs, qui la comblaient de privilèges, de bienfaits à l’occasion, en retour de sa dévotion impérialiste.
En dehors de l'intérêt économique, appréciable pour tout le monde romain, qui portait le Pouvoir monarchique à favoriser des contrées si productives, un autre motif, d'ordre plus spirituel, peut rendre raison de ces faveurs. L’Anatolie occidentale était devenue la forteresse de l'esprit hellénique, mis désormais au service des idées romaines. Les anciennes colonies grecques de la côte avaient, de tout temps, et même avant la Grèce européenne, brillamment contribué à la civilisation hellénique; Smyrne passait pour la patrie d'Homère, Héraclite était d'Éphèse, Hérodote d’Halicarnasse. Au milieu de peuples moins avancés; Lydiens, Cariens et Phrygiens; les rois Attalides de Pergame s'étaient fait gloire d'être les champions de la culture grecque; les « Hellènes d'Asie », titre officiel par lequel se désignait le Concilium, c'est une formule qui remonte sans doute à leur époque. Le τὸ siècle de notre ère vit le triomphe de ces tendances. Quand nous disons que la province d'Asie représentait alors l’hellénisme, au moins en dehors d'Athènes, dans ce qu'il avait de plus vivace, nous ne parlons pas évidemment de l’hellénisme classique du siècle de Périclès; ce n'était plus qu'un mélange d'idées helléniques et asiatiques, çà et là même judaïques, correspondant à celui des races, et dominé par la conception romaine, très anti-hellénique, de l'État. Mais c'était là, en somme, qu'on retrouvait le plus vivantes les traditions de la Grèce du passé : la Grèce du présent n'était plus ;que l’ombre d’ellemême, l'Égypte et la Syrie étaient encore à demi exotiques, et la Grande-Grèce italienne transformée en un pays de villégiature pour les Romains.
Les Asiatiques avaient donc lieu de tirer quelque orgueil de leur situation présente, non moins que du passé de certaines de leurs villes, et ils ne s’en faisaient pas faute. Dans une étude spéciale jointe au commentaire des chapitres 11 et mx, nous spécifierons l'influence qu’eut la connaissance de leur caractère et ᾿ de leurs traditions locales, sur la nature et la forme des recommandations que: leur fait l'auteur sacré.
Sous le rapport moral, l’ensemble de ces populations ne devait être ni trop au-dessus ni trop au-dessous du niveau général de 18 société païenne. Les grandes villes de la côte étaient naturellement fort dissolues dans leurs mœurs, sans atteindre peut-être à la démoralisation de Rome et de Corinthe; mais la licence de leurs produits littéraires, comme les « Fables milésiennes », en dit assez long là-dessus. L'Ionien avait toujours eu la réputation d’une race légère, éclectique et inconstante. Très curieux des nouveautés, il s’adonnait facilement à toutes les superstitions. On connaît la renommée antique des formules magiques dites ἐφέσια γράμματα, el Jon sait par les Actes (6. xix, 19) que saint Paul fit brûler à ses convertis d'Éphèse pour cinquante mille drachmes de livres d’occultisme. Le thaumaturge Apollonius de Tyane jouit à Éphèse de la plus brillante réception. La Phrygie, par contre, était au moral surchauffée et désordonnée comme son soPvolcanique, avec ses tremblements de terre,'ses cavernes ἃ. vapeurs sulfureuses, son climat rude; cela se traduisait bien dans sa fanatique religion de la Grande Mère, pleine d’extases et d'orgies, de mystères de sang
où les fidèles cherchaient dans l'excitation des souffrances un bonheur d'hystériques. Ce devait être la terre prédestinée du Montanisme, quand certains cercles chrétiens se seraient pervertis aux influences du milieu ambiant. Même des villes peu religieuses, comme semble l'avoir été la riche Laodicée, faisaient porter sur d’autres points leur caractère excessif, dans leur suffisance bornée et leur prétention au self-help.
L'Évangile, en Asie, trouvait donc en face de lui les mêmes obstacles moraux que partout ailleurs; il avait de plus à lutter contre des cultes très anciens, auxquels ces peuples étaient attachés de toute la force de leurs traditions locales, et qui s'étaient fondus avec leur patriotisme. On sait ce qu’il en coûta à saint Paul d’avoir mis en péril la domination de la grande Artémis d'Éphèse. L'Anatolie était pourtant la terre du syncrétisme; dès la plus haute époque, elle avait mêlé la religion olympienne avec les anciens cultes du terroir; mais les déités hybrides sorties de cet assemblage étaient en possession depuis longtemps, et difficiles à ébranler. Des considérations économiques fortifiaient les religions locales. L’Artemis éphésienne, le Zeus, le Dionysos et l’Asklepios de Pergame habitaient des sanctuaires fameux, attirant de partout les pèlerinages et les offrandes. Enfin le nouveau culte, celui des empereurs, plus ou moins fondu par endroits avec celui des déités poliades, en tout cas s’arrangeant très bien avec tous les panthéons, était l'ennemi le plus terrible que le christianisme püt trouver. De même que les intérêts commerciaux groupaient les ouvriers d'Ephèse en bataillons solides autour de leur grande Diane, ainsi la reconnaissance, le loyalisme, la servilité naturelle aux Orientaux, le patriotisme local lui-même, enflammaient toute la province pour l'adoration du « Seigneur » et « Sauveur » terrestre. Or, cette religion était l'opposé absolu du christianisme, dont elle apparaît en quelques traits comme une contrefaçon diabolique ; c'était tout à fait celle de l’Antéchrist.
Nous étudierons à part, à propos du chapitre χπὶ, l'origine et les développements du culte des Césars dans l’Asie romaine. Disons déjà qu'il y avait pris racine plus vite et plus profondément qu'ailleurs. Où en étaient les choses au temps de l'Apocalypse? Notre commentaire cherchera à le préciser. Toujours est-il que les premiers temples de Rome et d’Auguste y avaient une existence déjà séculaire. On y déifiait couramment, non seulement des empereurs, mais. des membres de la famille impériale, comme Livie, Germanicus. Le calendrier de Priène (9 av. J.-C.) parle du jour de naissance du « dieu Auguste » une inscription d'Ephèse appelait déjà Jules César « le dieu manifeste (né) d’Arès et d’Aphrodite, et le Sauveur commun de la vie humaine ». En plus de ce titre de Sauveur, σωτήρ, σωτὴρ τοῦ χόσμου, σωσιχόσμιος, Celui de Seigneur, prédicat divin, était déjà si habituellement appliqué à l’empereur dans ces pays, au temps de saint Paul, que l’Apôtre (Actes, xxv, 26) dut entendre un fonctionnaire romain qui ne l’eût peut-être pas fait à Rome, l'honnête procurateur de Judée, Festus, nommer ainsi Néron en présence du roi Hérode-Agrippa II. Quand l’empereur daignait visiter une ville grecque, c'était sa « Parousie », son « Épiphanie ». Peut-être les païens n'avaient-ils pas encore pris conscience de l'hostilité absolue que les adorateurs du « Seigneur Jésus-Christ » devaient professer à l'égard de leur Empereur-Dieu; ainsi à Ephèse, nous voyons des Asiarques, ou . membres de la Commune d’Asie, en assez bonnes relations avec saint Paul pour
… prendre son parti lors de l’émeute des orfèvres (Act. xix, 31). Mais, au temps de
XVI | INTRODUCTION
l'A pocalypse, les choses avaient certainement déjà pris une autre tournure, surtout depuis que le pouvoir central, avec Néron, avait ouvert les franches hostilités. Réduit comme on l’est, ou à peu près, à des témoignages épars de l’épigraphie et de la numismatique, on ne peut, dans la pénurie des documents littéraires, dire jusqu'à quel point le culte impérial s’imposait déjà aux populations. Il serait téméraire de trancher la question par des témoignages plus tardifs, du πὸ et du mm siècles; mais il est du moins certain qu'on était mal venu à médire publiquement de la dévotion de l'Asie à ses maîtres, ou à l’attaquer directement.
De graves menaces flottaient dans l'air, autour de l'Église ; elles avaient déjà reçu, soit sous Néron, soit depuis, des commencements d'exécution sanglante. L'hostilité des Juifs, à Smyrne, à Philadelphie, excitait la méfiance et attisait la haine des païens. Et Jean le proscrit, déjà victime de ces haïnes, regardait s’approcher l'orage dans son exil de Patmos.
L'inspiration du Christ le décida à écrire aux sept églises. Pourquoi à celleslà, et pourquoi à sept seulement? Sept était un nombre symbolique et sacré; il signifiait la totalité, et l'intention de Jean était que sa lettre fût connue de toute l'Asie; par son contenu, elle intéressait même l'Eglise universelle, le monde tout entier. Il était naturel qu’il n'oubliât pas des centres tels qu'Éphèse, Smyrne et Pergame; quant aux quatre autres villes, on ne devine pas du premier coup pourquoi elles furent choisies plutôt que d’autres. Car il existait d’autres chrétientés en Asie Mineure. Colosses et Hiérapolis, dans la vallée du Lycus, avaient reçu l'Évangile aussi bien que Laodicée; on le sait par l’épître aux Colossiens. Les Actes font mention, au temps de Paul, d'une chrétienté à Troas; il pouvait y en avoir aussi une à Milet; peut-être à Tralles et à Magnésie, puisque les lettres d'Ignace, vingt ou trente ans seulement plus tard, nous y font connaître des églises qui ne devaient pas manquer d'importance. Nous nous rallions à la thèse ingénieuse et plausible de Ramsay, que nous expliquerons tout au large plus tard : ces sept villes se trouvaient sur la grande route circulaire qui reliait entre elles les principales parties de l'Ouest et du centre de la Province, et un messager de Jean, qui prenait terre à Ephèse, pouvait, en dennant communication de l'Apocalypse à ces sept églises, la répandre virtuellement dans tous les districts importants de la contrée.
La même persécution et les mêmes périls intérieurs menaçaient indistinctement toutes les chrétientés d'Asie. Une religion qui se refusait à tous les compromis, comme le christtanisme, et que l'abondance des charismes n’empêchait pas de demeurer sobre et rationnelle, devait partout choquer profondément l'esprit local, aussi bien l’exaltation phrygienne que l’éclectisme et l'impérialisme des loniens. D'autre part, l'Eglise était toute jeune, ses membres n'avaient pas encore été pénétrés, par hérédité, d’esprit évangélique. La ferveur des néophytes pouvait se laisser égarer par des influences mystiques ambiantes, d'autant plus que la loi du moindre effort porte toujours à s'adapter à ce qui existe déjà, plutôt qu'à poursuivre le dur travail d’une rénovation complète. Puis il y avait la crainte : crainte de l'autorité romaine, crainte des magistrats municipaux, des Juifs dénonciateurs. La charité, depuis les débuts de l’évangélisation, s'était refroidie, même à Ephèse, ce centre principal de l’apostolat où l'Apôtre des nations avait tant travaillé. D'autre part, le christianisme pouvait apporter bien des
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troubles dans les relations de famille et de société; comment, par exemple, les
artisans chrétiens pouvaient-ils se comporter dans les associations ouvrières de Thyatire? À cette époque, comme dans notre Moyen'Age, toute association ressemblait plus ou moins à une confrérie religieuse. La question des viandes immolées aux idoles, des « idolothytes », déjà réglée par saint Paul à Corinthe, paraît l'avoir été en Asie dans un esprit beaucoup plus « libéral » par ceux qui sont appelés les « Nicolaïtes ». En outre, le goût des spéculations abstruses et de l’ascèse suspecte, qui sévissait surtout en Phrygie, mais en lonie aussi, comme en témoignent les Épitres aux Colossiens, aux Éphésiens, et les Pastorales, pouvait s’infiltrer dans l'Église, et s’y allier avec un retour aux mœurs païennes, et le désir de vivre tranquillement, en bons termes avec les non convertis; on couvrait ainsi les compromissions doctrinales ou pratiques de la prétention à une intelligence plus haute, à une pénétration plus profonde de l'Évangile; « profondeurs de Satan », comme Jean appellera vigoureusement cette mystique d'orgueilleux et de lâches.
On voit quelles craintes pouvait susciter l’imminence d'une persécution plus déclarée. Par endroits, le terrain chrétien paraissait déjà miné; la moindre secousse risquait d'en amener l’éboulement. C'est pour cela que l’auteur de l'Apocalypse parle si sévèrement de tout ce qui a pu affaiblir la doctrine, la discipline et la vertu chrétiennes. Il semble attacher plus d'importance à ces dangers qu'au péril extérieur, vu que celui-ci sera nécessairement surmonté si la vie chrétienne ne s’est pas affadic ; le Christ est tout-puissant pour sauver de la
grande tribulation » ceux qui en seront trouvés dignes. C’est bien à la persécution qu'il pense toujours; mais, pour en prévenir les ravages, le plus urgentest d'améliorer la situation intérieure des communautés, de les rappeler à la fermeté des principes et de la conduite. Que doit leur importer de se faire haïr du monde, et des Juifs, qui sont aussi de ce monde pervers? Cet univers à la beauté fallacieuse, où règne la Bête, est condamné; il s’écroulera par morceaux au son des trompettes angéliques du jugement, promulgué par l’'Agneau céleste. Les chrétiens fermes et persévérants seront victorieux à travers toutes les luttes; mais malheur aux lâches et aux timides! Saint Pierre, quelque trente ans plus tôt, avait écrit aux mêmes Asiatiques : « Si vous êtes outragés pour le nom du Christ, réjouissez-vous… Car voici le temps où le jugement va commencer par la maison de Dieu. Et, s’il commence par nous, quelle sera la fin de ceux qui n’obéissent pas à l'Évangile de Dieu? » ( Pet. v, 14, 17). L’Apocalypse dit la même chose, mais en termes beaucoup plus forts et plus saisissants, car son auteur écrit des paroles dictées par Jésus, ou raconte des visions que le Juge en personne lui a montrées. Il annonce le succès final d’une voix bien plus triomphante. Ce livre est la fanfare militaire qui prélude au plus grand des combats.
APOCALYPSE DE SAINT JEAN. - b