‹ L'ApocalypseChapitre 70 sur 239 · CXLVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CXLVIII INTRODUCTION

5° Pléonasmes du pronom ou de l’adverbe. — La même irrégularité se rencontre bien ailleurs que dans les trois cas cités ci-dessus. Elle ne donnerait peut-être pas lieu à des observations particulières, et on pourrait n’y voir qu'une pure affaire de style, si le pronom démonstratif n'était pas répété très indument dans une proposition commençant par un pronom relatif rapporté au même sujet : nr, 8 : ἣν οὐδεὶς δύναται χλεῖσαι αὐτήν, Idem vir, 2, 9; x, 8, 12; xx, 8. Une tournure semblable est en usage avec les adverbes de lieu xn1, 6 : ὅπου ἔχει ἐχεῖ. Idem x1r, 14 et xvir, 9. C’est un gros solécisme en grec, mais une tournure nécessaire en hébreu : ἴ3.. swx, Dw.. 1wx. S'il y a des parallèles en grec ancien vulgaire, ils sont très rares. | re

5° Coordination du participe, même à un cas oblique, avec un verbe fini. — Cet idiotisme, qui est fréquent en hébreu (Driver, Moods and tenses 163, cité par Charles, p. 90), n'apparait pas moins de six fois dans l’Apocalypse. r, 5-6 : τῷ ἀγαπῶντι ἠμᾶς καὶ λύσαντι (λούσαντι 7) ... καὶ ἐποίησεν ἡμᾶς βασιλείαν; idem τι, 9, (20) ; qu, 7, bis; ὃ ἀνοίγων καὶ οὐδεὶς κλείσει, καὶ χλείων χαὶ οὐδεὶς ἀνοίγει; 111, 9 τῶν λεγόντων ἕαυτὸυς Ἰουδαίους εἶναι, καὶ οὐχ εἰσίν. (Au chap. vu, 14, ce n'est pas la même chose, car ἔπλυναν se rattache directement, comme εἰσι, à οὗτοι qui n’est pas répété). On peut, à la rigueur, et nous le ferons dans notre traduction, isoler le verbe fini du participe en plusieurs de ces cas, pour en faire une parenthèse énergique : « de ceux qui se disent Juifs... — et ils ne le sont pas! » Mais cela serait bien difficile, par exemple, au chap. τι, 20 ἀφεῖς τὴν γυναῖκα Ἰεζάδελ, ἣ λέγουσα ἑαυτὴν προφῆτιν καὶ διδάσχει, où d’ailleurs le participe n’est pas à un cas oblique ; il faut traduire : « celle qui se dit prophétesse et qui enseigne... » Nous aurons, dans un autre chapitre, l’occasion de discuter sur les parallèles vrais ou supposés qu'offre le Nouveau Testament à cette tournure.

6° Bizarreries et solécismes notoires. — Signalons, pour finir, un certain nombre de fautes ou d’étrangetés que, avec la meilleure volonté, on ne saurait expliquer ni comme des hébraïsmes, ni comme des accords ad sensum, ni par la grammaire d'aucun idiome vulgaire. Ce sont d’abord les confusions de genre déjà rencontrées : ὃ Awivdos pour à AY’; le masculin pour le féminin, et surtout pour le neutre, même quand il s’agit d'objets inanimés ; la grossière erreur αἱ ἑστῶτες pour ἑστῶσαι du ch. x1; le τὴν λήνον τὸν μέγαν du ch. xiv; enfin, plus singulier encore, mais bien attesté (par K À P 81), le τὴν λίμνην τοῦ πυρὸς τῆς χαιομένης l'étang « du feu brûlante », x1x, 20. — Ou encore ὅμοιον υἱὸν ἀνθρώπου,

répété deux fois, en deux passages très différents, 1 et χιν. — Mais surtout une

expression, épithète divine, que l'écrivain affectionne, car il la reproduit 5 fois, trois fois entièrement 6 ὧν xal ὁ ἦν καὶ ὁ ἐρχόμενος, 1, 4, 8; 1v, 8, et deux fois partiellement ὁ ὦν χαὶ ὁ ἦν. Elle n'est jamais qu'au nominatif, même après ἀπὸ (1, 4 ἀπὸ ὃ ὦν), comme si c'était un nom indivisible et indéclinable. L'article 6 s’y trouve placé deux fois devant un participe, mais, entre ces participes, 1] se trouve aussi devant un verbe fini, l’imparfait ἦν. Comment traduire? Le mieux, après Bousset et d’autres, est de croire que l’auteur s’est permis cette bizarrerie dans l'intention de relever le hiératisme de l'épithète; on ne peut vraiment parler d’ignorance, pour ἀπὸ ὁ ὧν ; ni de distraction pour ὁ ἦν, puisque cinq fois

la chose se répète. Il n’avait pas de participe prétérit à sa disposition, au verbe

εἶναι; pour sauvegarder la symétrie de l'expression solennelle, il a substantifié ou « participié » l’imparfait. Ainsi il a donné comme un développement du nom

de Jahweh « Celui qui est ». Mais un homme sachant vraiment parler grec eût été arrêté par le caractère barbare d’une telle tournure. Nous traduirons, vaille que vaille : « de la part de (celui qui a nom) : 11, EST, IL ÉTAIT, IL VIENT ».

Que conclure de cette revue, encore imparfaite, de la grammaire apocalyptique ? -

Notons d’abord qu'elle est très homogène. Les particularités signalées sont assez également réparties à travers le livre entier, sans distinction des trois parties, ni des deux sections de la partie prophétique. Le vocabulaire aussi, sauf la diversité des sujets traités, est bien d'une seule venue. Nous pouvons donc parler de l'Apocalypse comme d’un livre dû à un seul auteur (ou, pour ne pas être trop affirmatif avant le temps, à un seul rédacteur), quitte à démontrer plus tard ex professo cette unité de main.

Les irrégularités de cette langué doivent-elles s'expliquer par le fait que l'auteur était un Sémite, un « Hébreu »? Les avis des critiques sont partagés.

Les uns, et les plus nombreux de beaucoup (Bousset, Blass, Viteau, Jacquier, Swete, Charles, etc.) n'ont pas de peine à trouver de nombreuses particularités qu’on peut faire valoir comme des hébraïsmes. Tels sont le mot xxrñywp, l'emploi particulier de διδόναι, la fréquence de ἐνώπιον et de ἰδού, le πόδες... ὡς στῦλοι, les traces probables d' « état construit », la répétition usuelle de l’article devant l’épithète, la fréquence de πᾶς, suivant parfois une négation, l'usage presque exclusif des pronoms pour le possessif, la confusion des temps, l'absence de beaucoup de particules très fréquentes en grec (même hellénistique), certaines irrégularités au régime des verbes, l'abus de ἐν instrumental, de καὶ (employé même trois fois à l’'apodose), le génitif suivant toujours le nom, la fréquence du verbe préposé à son sujet, les propositions nominales, le participe pour un verbe fini, les pléonasmes de pronom ou d’adverbe, le retour instinctif au nominatif et au genre masculin (surtout après le neutre, genre qui n'existe pas dans les langues sémitiques), les « nominatifs pendants », la coordination d’un verbe fini avec un participe; enfin les fautes fréquentes et les constructions dures ou singulières, qui montrent un écrivain ayant peu de facilité à manier la langue grecque. Il est hors de doute que cet ensemble est impressionnant.

Cependant un certain nombre de philologues, versés dans l'étude des papyrus gréco-égyptiens et des ostraka, sont portés à restreindre considérablement ces influences présumées de l’hébreu et de l'araméen. WMoulton, notamment, affirme que, si l’on abstrait des passages où l'auteur aurait traduit expressément un document sémitique (?), sa grammaire pourrait tout aussi bien être celle d'un paysan égyptien du Fayoûm, ou d'un natif d'Oxyrinchus qui aurait poussé

jusqu'au même point son étude du grec. Il note que beaucoup des irrégularités mentionnées ne sont pas sans exemple dans le grec vulgaire de l'époque. Il est certaines de ces fautes que les gens du peuple commettent dans toutes les langues. Même le « sémitisme » le plus typique, le pronom démonstratif faisant pléonasme avec le relatif, ne semble pas en soi une suflisante pièce à conviction. Et Moulton appuie ses objections d'observations très amusantes, comme celle-ci : Quand la Sarah Gamp de Martin Chuzzlewit s'exprime ainsi : Whïch her name

INTRODUCTION

is Mistress Harris, nul ne songera que Dickens ait voulu rendre sa fameuse garde-malade suspecte d’ « hébraïser ».

La thèse peut sans doute se défendre, avec ou sans humour. Cependant il y ἃ tant et tant de ces irrégularités grecques qui concordent parfaitement avec l'usage sémitique le plus régulier, que nous aurions peine à refuser notre assentiment à cette remarque si judicieuse de Swete (Apoc. p. cxxv, n. 1) : « Les faits, jusqu'à présent, ne paraissent pas suffisants pour garantir cette conclusion (de Moulton). Il est hasardeux de comparer un document littéraire avec une collection de lettres personnelles, de lettres d’affaires, de factures, et autres écrits éphémères (tels que sont la plupart du temps les papyrus); des bévues dans la formation des mots ou dans la syntaxe, qu’il y a tout lieu de s'attendre à trouver dans ces derniers, sont des phénomènes exceptionnels dans les documents de la première catégorie; et si elles y trouvent place, on ne peut l’attribuer qu’à des habitudes de pensée longues comme la vie. De plus, il reste à considérer dans quelle mesure les termes de conversation quasi-sémitiques des papyrus peuvent être dus eux-mêmes à la nombreuse population des Juifs parlant grec dans le Delta du Nil.

Il faut nous rendre à cette der et nous ranger à l'opinion commune. Nous admettrons sans difficulté, avec Swete, Charles et les autres, que Jean, qui ἃ un style plus « hébraïque » que celui des Septante, qui sait si peu user des particules pour nuancer ses phrases, n’a pas dominé l’idiome grec, même celui de sa propre période, et cela en dépit de la richesse d’un vocabulaire acquis seulement par la conversation. Comme il avait parlé araméen la plus grande partie de sa vie, il pensait encore en araméen.

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