‹ L'ApocalypseChapitre 81 sur 239 · CLXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CLXXVI INTRODUCTION

raisonnables intitulaient pourtant le livre « Apocalypse de Jean », parce que tout le monde — bien qu’à tort selon eux — l’appelait ainsi; et Caïus aussi nous est témoin que les chrétiens moins informés le prenaient pour l’œuvre d’ «un grand apôtre » « ὡς ὑπὸ ἀποστόλου μεγάλου γεγραμμένων », C’est ainsi que, à leur corps défendant, ils sont pour nous des témoins de la tradition; on n'avait pas encore découvert « l’autre Jean ». Etles deux écrits demeuraient toujours associés dans la confiance ou la défaveur.

C'est saint Denys d'Alexandrie {évêque de 248 à 264) quia le premier, à ce qu'il semble, postulé ce personnage. Dans son fameux texte que nous étudierons plus loin, et qu'Eusèbe encore nous a transmis (/7. E. VII, xxv), il scrute le problème en pur critique, sans faire appel, notons-le bien, à une tradition quelconque. Il est visible que l'Apocalypse effarouchait son intellectualisme alexandrin; il la goûtait d'autant moins qu'il avait eu à combattre le millénarisme littéral de l'évêque Népos. Aussi, dans son livre περὶ ἐπαγγελιῶν, IT, entama-t-il une discussion serrée pour démontrer qn’elle n’est pas d'origine a Tôut en rejétant l'opinion radicale de quelques docteurs antérieurs (de Caïus ?), et en continuant à admettre que le livre est d’un auteur inspiré, qui s'appelait véritablement « Jean », il ne croit pas que ce Jean puisse être le fils de Zébédée, auteur du IV* Évsnele. Il s'exprime ainsi, avec une modestie dont l'ironie, sans doute, n’est pas absente « Pour moi, je n'aurai pas l’audace de rejeter ce livre, un grand nombre de frères l'ayant en faveur; je trouve bien que la pensée dépasse en lui ma force de conception, mais je conjecture qu'il y ἃ en chaque passage un sens caché et très admirable. Car, au reste, si je ne le comprends pas, je soupçonne du moins qu’il y a dans les mots une signification très profonde; je ne mesure ni n’apprécie ces choses avec mon propre jugement, mais je donne la préférence à la foi et je pense qu’elles sont trop élevées pour que je puisse les saisir. De plus je ne rejette pas ce que je n’ai pas embrassé du regard, mais je l’admire d’autant plus que je ne le vois pas. » Cette admiration était pour le moins un peu froide, et nous nous expliquons que l’illustre docteur ait cherché des arguments contre lapostolicité. « À la fin detoute la prophétie...,» continue-t-il, « le prophète proclame bienheureux ceux qui la garderont et aussi lui-même : Bienheureux, dit-il en effet, celui qui garde les paroles de prophétie de ce livre ainsi que moi Jean qui vois et entends ces choses (Apoc. xx, 7-8, avec une mauvaise coupure). Que Jean soit donc son nom et que cet écrit soit de Jean, je n’y côntredis pas, et j'accorde qu'il est d’un homme saint et inspiré de Dieu (ἁγίου μὲν γὰρ εἶναι τινὸς καὶ θεοπνεύστου suvuv®). Cependant 76 ne serais pas facilement de l'avis que celui-ci est l’Ap6tre, le fils de ZLébédée, le frère de Jacques, qui est l’auteur de l'Évangile intitulé Évangile de Jean et de l'Épitre catholique. Je conjecture, en effet (τεχμυίομθο d'après le caractère de l'un et de l’autre, l'aspect des discours, et ce qu’on appelle la conduite du livre, que l’auteur n’est pas le même ». Suivent des arguments de critique interne, sur lesquels il faudra revenir, mais pas un seul témoignage d'auteur plus ancien. Denys continue : « Que ce soit donc Jean qui ait écrit cela, il faut le croire sur parole (αὐτῷ λέγοντι πιστευτέον) ; mais quel est ce Jean? On ne sait pas... Je sais que les homonymes de l’apôtre Jean sont nombreux... Il y a bien aussi un autre Jean dans les Actes des Apôtres, qui est sûrnommé Marc. ες Est-ce lui qui a composé l’Apocalypse? Il n'y paraît pas, car il n’est pas écrit qu'il eût passé avec eux (Paul et Barnabé) en Asie... Je pense que l’auteur du

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livre en question est quelqu'un de ceux qui étaient en Asie ; on dit en effet qu’à Éphèse il y avait deux tombeaux, et que l’un et l’autre étaient de Jean (ἐπεὶ καὶ δύο φασίν ἐν ᾿Εφέσῳ γενέσθαι μνήματα καὶ ἑκάτερον ᾿Ιωάννου λέγεσθαι (1) ». C’est uniquement sur cet on-dit — explicable de tant de manières — que Denys s'appuie pour admettre la dualité des Jean. Il ne pensait d’ailleurs pas à « Jean le Presbytre », qu’il était réservé à Eusèbe de découvrir. La preuve en est que, auparavant (xxv, 11), il oppose les petites épîtres johanniques à l'Apocalypse parce que l’auteur ne s’y nomme pas par son nom, mais seulement le « Presbytre » : AM οὐδέ ἐν τῇ δευτέρα φερομένη Ἰωάννου χαὶ τρίτη, καίτοι βραχείαις οὔσαις ἐπιστολαῖς, ὃ ᾿Ιωάννης ὀνομαστὶ πρόχειται, ἀλλὰ ἀνωνύμως ὃ πρεσδύτερος γέγραπται.

Ce que valaient les arguments critiques, assez spécieux, de Denys, nous le verrons plus tard. Il nous suffit d’avoir montré que son scepticisme lui était purement personnel, sans aucune base historique. Les discussions provoquées par les Millénaristes et les Aloges leurs adversaires, avaient préparé ces doutes dans son esprit; mais il n’adopte pas les opinions de ses prédécesseurs, et c’est une inférence tout à fait originale qui l’a fait croire à cet « autre Jean », dont la tradition, comme auteur de l'Apocalypse, ne parlait pas plus que de Cérinthe.

Ces préventions contre le contenu de l’Apocalypse durèrent longtemps après qu'il ne fut plus question des « Aloges », principalement dans l’école d’Antioche, qui ne l’admettait pas au Canon. Mais presque toutes les églises, même celle de Denys, Alexandrie, continuaient à la tenir pour inspirée et apostolique (νίά. infra). Lés avis sur l’origine et la valeur de ce livre étaient radicalement tranchés. C’est pour cela qu'Eusèbe, dans son énumération des écrits néotestamentaires, ne songe pas à la placer dans la classe intermédiaire des ἀντιλεγόμενα, en écrits contestés. Il dit qu’on peut l'ajouter, « si l’on veut » aux incontestés, aux homologoumènes (Évangiles, Actes, Paul, [τ de Jean et [°° de Pierre) : ἐπὶ τούτοις ταχτέον, εἴ γε φανείη, τὴν ᾿Αποχάλυψιν Ἰωάννου, et, peu après, il admet qu'on puisse aussi bien la ranger parmi les Apocryphes, νόθα, avec les Actes de Paul, l’Apocalypse de Pierre, etc : ἔτι τε, ὡς ἔφην, à Ἰωάννου ᾿Αποχάλυψις, εἰ φανείη, ἥν τινες, ὡς ἔφην, ἀθετοῦσιν, ἕτεροι δὲ ἐγχρίνουσιν τοῖς ὁμολογουμένοις (2). Ce langage, qui paraît d’abord si inconsistant, peut s'expliquer seulement par le fait qu'il n'y avait guère d'opinion moyenne sur l’Apocalypse : on la vénérait pleinement, à l'égal des autres écrits du Nouveau Testament, ou bien on la rejetait, non plus, ainsi qu’au temps de Caïus, comme une élucubration hérétique, mais probablement comme un ouvrage pseudonyme (3). Qu'en pensait Eusèbe lui-même? Son opinion, qu’il n'indique qu'avec réserve, a quelque analogie avec celle de saint Denys. Le fameux texte de Papias lui ayant appris l'existence de « Jean le Presbytre », distinct de Jean l’Apôtre, il en conclut que le premier pourrait bien être l'auteur de l’Apocalypse : « Ainsi se trouverait confirmée l’assertion de ceux qui affirment qu’il y aurait eu deux hommes de ce nom en Asie et qu'il existe aussi à Éphèse deux tombeaux portant encore maintenant le nom de Jean (noter qu'il n’en parle que par oui dire, comme Denys). Il est indispensable de faire attention à ceci;

(1) EUSÈBE, AH. E. traduction Grapin.

BULLE. LIT, xxv, 3 et 4

(3) C’est ce qu’on peut déduire du fait qu’elle est mise sur le rang des Actes de Paul et de Apocalypse de Pierre — sans parler du Pasteur, de la Didaché et de l'Évangile selon les Hébreux.

APOCALYPSE DE SAINT JEAN. ἶ

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