‹ L'ApocalypseChapitre 82 sur 239 · CLXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CLXXVIII INTRODUCTION

car, si l’on refuse de l’admettre du premier (Jean l'Apôtre), à ser ‘ait vraisem-

blable que ce soit le second qui ait contemplé la Révélation attribuée à Jean

εἰχὸς γὰρ τὸν δεύτερον, εἰ μή τις ἐθέλοι τὸν πρῶτον, τὴν ἐπ’ ὀνόματος φερομένην Ἰωάννου ᾿Ἀποχάλυψιν ἑοραχέναι) (II, χχχιχ, 7, tr. Grapin).

Cette attribution au mystérieux « Jean le Presbytre » eut quelque succès auprès de ceux qui ne goûtaient pas suffisamment l’Apocalypse. Elle parut si commode pour résoudre toute difliculté soulevée autour du nom de Jean, qu'on l’étendit aux deux petits antilégomènes, la II° et la 111} épître de Jean. Saint Jérôme en est témoin (De viris illustribus, 9, 18). Ce procédé était assez natu- rel, puisque ces deux lettres commencent par ὃ πρεσδύτερος. Pourtant il péchait contre la logique critique. Les deux petites épitres, en effet, avaient été opposées par saint Denys d'Alexandrie (v. ci-dessus) à l'Apocalypse, avec laquelle elles ne présentent, du reste, aucune affinité plus particulière que les autres écrits johanniques, tandis qu’elles ont des rapports étroits avec la ["° épître, donc avec l’Évangile. Cela montre assez combien fut artificielle la popularité relative dont l'hypothèse du « Presbytre » a pu jouir dans l'antiquité. Ce n’est que chez les critiques modernes qu'elle est arrivée à s'étayer d'un système d'arguments assez spécieux. Elle n'avait aucune attache avec la tradition, elle se présente comme une pure induction, ou, disons mieux, une divination critique, dont nous avons pu noter le progrès de Denys à Eusèbe.

Est-ce à cause de cette découverte, ou seulement par suite d’une habitude de méfiance remontant aux Aloges, et à la réaction anti-montaniste, que l’Apocalypse fut exclue de certains canons? On ne la trouve pas en effet dans la Syrie araméenne, ni chez Aphraates, ni dans la P$itta, ni dans la version philoxénienne ; saint Cyrille de Jérusalem ne la nomme pas non plus dans sa Catéchèse (ιν, 36), où il énumère les écrits du Nouveau Testament. Les Pères de l’école d’Antioche, saint Jean Chrysosiome et Théodoret, ne s’en servent jamais. Parmi les Cappadociens, saint Grégoire de Nazianze, bien qu'il en ait fait ailleurs usage, s’abs- ‘ tient de la nommer dans son Poème sur les vraies Écritures, et Amphiloque dit : « Certains (τινες) admettent bien l'Apocalypse de Jean, mais le plus grand nombre (οἱ πλείονες) assurent qu'elle est apocryphe » (Ad Seleuc. ἢ. G. XXX VII, col. 1597). Il ne parlait sans doute que pour son pays; mêmes jugements entachés d° 4 ration chez Junilius (De Partitione divinarum legum, P. L. LXVIIT, 18), e chez saint Jérôme (1) (ep. 129), quand ils avancent, l'un, que l’Apocalypse « δ᾽

tout à fait révoquée en doute chez les Orientaux », l’autre que « les Églises des

Grecs ne reçoivent pas l’Apocalypse ».

On ne peut croire en effet que la situation fût si défavorable pour l'œuvre de Jean à la fin du rv° siècle et au v°. Tout l'Occident l’admet, depuis le n° siècle; saint Athanase, saint Cyrille d'Alexandrie et Didyme, Méthodius d'Olympe, saint Epiphane, ne sont pas moins décidés que les Latins (vid. infra). Qui plus est, les Pères cappadociens, saint Basile et saint Grégoire de Nysse (2) en parlent, le premier, comme d'une œuvre de l’« Évangéliste » (c. Eunomius τι, 14), et l'autre comme d’une « Écriture » (6. Apollinaire, 37). Enfin, en Syrie araméenne, malgré son absence du canon, saint Ephrem en attribuait des passages

(1) V. JACQUIER, p. 315.

(2) V. JACQUIER, p. 295.

à «Jean leT héologien », à l« Apôtre » (Œuvres grecques, 11, 194; 248). Aussi ne faut-il pas s'étonner si les Orientaux les plus réfractaires finirent par embrasser la conviction de l'Eglise universelle ; on fit des versions syriaques de l’Apocalypse, qui est aujourd'hui au canon des Monophysites comme à celui des catholiques (ν. chap. XV, infra). André, évèque de Césarée, en écrit un commentaire remarquable au νι" siècle. Et le concile ἐπ Trullo l'admet implicitement au nombre des écrits du Nouveau Testament. |

La tradition avait donc repris ses droits, malgré une éclipse partielle et temporaire de plus d’un siècle. C'est qu’on n’avait trouvé aucune « contre-tradition » à mettre en face. Toute cette opposition ne provenait que des préjugés doctrinaux d’une période de luttes intenses, où certains orthodoxes n'avaient pas compris l'Apocalypse. Elle se continua dans l’école d’Antioche, par vitesse acquise, peut-on dire, et en raison peut-être de la découverte opportune de « Jean le Presbytre ». Mais l’histoire des témoignages était contre, et elle finit par l’emporter partout.

Nous concluons donc que la tradition, très étendue, ne connaît qu'un seul nom et un seul personnage pour l’auteur de l’Apocalypse : c’est Jean, l’Apôtre, le fils de Zébédée. Les raisonnements de la critique moderne ont pu paraître, un certain temps, dissoudre l'autorité de cette tradition. Pour l’ancienne école de Tubingue, l’'Apocalypse représentait le judéo-christianisme primitif, et elle était bien de l’apôtre Jean, auquel on refusait, naturellement, la paternité du IV° Évangile et des Épîtres. À côté des Tubingiens, de Baur à Hilgenfeld, beaucoup d’autres critiques protestants ont cru que, si l’apôtre Jean est Fe de l'Évangile et des Épitres, il ne peut l'être de l’Apocalypse, ni vice versa, tant la critique interne certifierait d’incompatibilité d'esprit et de culture entre l'Évangéliste et le Prophète: Ainsi de Wette, Lücke, Bleek, Ewald, Reuss, Düsterdieck, H. J. Holtzmann, etc., qui réservent l’Apocalypse à Jean l'Apôtre. D’autres ont pris la position inverse. Mais une forte réaction se dessine depuis vingt ans. Pour Jüdicher (1906), ce n'est rien qu'un « Jean » quelconque, estimé comme prophète en Asie Mineure, et certainement différent de l'auteur du [75 Évangile, malgré certains rapports accidentels de pensée ou de langage dus à ce que leurs écrits ont vu le jour dans le même pays. Jean Réville (1) aussi voulait deux auteurs, tous deux distincts de Jean l’Apôtre. Mais d'autres critiques de mêmes tendances philosophiques, sans aller jusqu'à reconnaitre avec les catholiques et des protestants orthodoxes (comme Hug, Hase, Godet, Westcott et Pressensé autrefois, de nos jours Bernhard Weiss et Zahn,) Jean de Zébédée pour l’auteur commun, admettent cependant que cet auteur est unique, et qu'il est bien « Jean d'Asie », c'est-à-dire le « Presbytre » de Papias, celui qui s'intitule ὃ πρεσδύτερος dans II et III Joh. Harnack, qui patronne la théorie de Vischer {v. ci-dessus, chap. χι), n’a pas hésité à écrire il y a vingt ans : « Ich bekenne mich zu der kritischen Ketze- rei, die Apokalypse und das Evangelium auf einen Verfasser zurückführt... Je professe l'hérésie critique qui rapporte l'Apocalypse et l'Évangile à un seul auteur, toutefois dans la supposition qu’on admettra de voir dans l'Apocalypse - le remaniement chrétien d’une Apocalypse j juive. . J'y vois (dans les parties chrétiennes) le même esprit et la même main qui nous ont donné l'Évangile. » (Die

(1) Dans « Le IV* Évangile », 1901.

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