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CLXXXIV INTRODUCTION

métaphoriques et spirituels. Nous négligeons quelques autres mots, moins significatifs, qu'a notés Bousset (p. 179). Les rapprochements indiqués suffisent à donner au vocabulaire apocalyptique une « couleur johannique » assez accusée.

Le relevé des particules est assez instructif aussi.

Il y a des prépositions très communes, fréquentes dans les écrits johanniques, qui manquent tout à fait dans l’Apocalypse. Aïnsi πρό (9 fois); ὑπέρ avec le génitif (13 fois); et surtout περί avec le génitif (66 fois Ev’., 8 fois I Joh. 2 fois ΠΠ Job. Inversement, ἄχρι ne se trouve que dans l’Apocalypse (11 fois). — ᾿Εγγύς, adverbe ou préposition, qui apparaît 11 fois dans l'Évangile, n’est employé que 2 fois dans l’Apoc., et comme adverbe. Παρά avec le génitif (Apoc., 2 fois) ou avec le datif (Apoc., 1 fois) est bien plus fréquent dans les autres écrits; de même διά avec le. génitil (Apoc. 2 fois seulement); πρός avec l’accusatif (8 fois). Par contre, ἐνώπιον, si fréquent dans l’Apocalypse comme dans Luc, ne se trouve qu’une fois dans le IVe Évangile, une fois 1 Joh. x, 23 et 1 fois ΠῚ Joh. 6. Cette particule, d’ailleurs rare chez Paul, et tout à fait absente de Matthieu et de Marc, peut être si fréquemment usitée dans les visions de notre livre à cause de leur caractère dramatique, et En à la lettre, la plupart du temps, « sous les yeux de »; cependant on trouve ἐνώπιον τῶν πόδων, ἐνώπιον τοῦ θρόνου, etc. Plus remarquable encore est l'extrême rareté dans l'Évangile du ἐν instrumental, qui fait dans l’Apocalypse comme une règle de style; il n’y ἃ pas d'autre exemple, et encore douteux, que βαπτίζειν ἐν ὕδατι, πνεύματι (Joh. τ, 26) (1). Enfin ἐπί avec le génitif ou l’accusatif est bien plus ordinaire dans l’Apocalypse.

Les divergences sont donc nombreuses, et notables, surtout pour περί, ἐνώπιον et ἐν instrumental. Mais les ressemblances l’emportent. Μέχρι, παρά avec l’accusatif et ἕνεχα manquent également dans tous les écrits johanniques (cette dernière aussi dans les Épîtres catholiques); σύν, particule si usuelle, qui manque totalement dans l’Apocalypse, ne se rencontre que 3 fois ailleurs chez Jean; ἀντί, absent de l’Apoc., ne se trouve qu’une fois ailleurs, IV Évang., τ, 16; χώρις, qui paraît trois fois seulement dans le IV° Évangile, est absent de l'Apotulytise et des Épîtres, comme d'ailleurs de Pierre et de Jude; ἀνά avec l’accusatif (rare), qui manque dans Joh., ne se trouve qu'une fois dou l’Apocalypse; tous deux font usage (comme aussi les Synoptiques) de ἀνά distributif (Joh. 1 fois, Apoc. 2 fois); ὑπό, avec l’accusatif, assez fréquent ailleurs, qui manque dans l’Apocalypse, ne se trouve qu'une seule fois Joh., 1, 48; ὑπέρ avec l’accusatif manque dans les deux et chez Marc — Πλήν se trouve une seule fois respectivement dans Joh. et dans l’Apoc., ôx avec le génitif (par ou par le moyen de) n'apparaît ques 3 fois dans l'Évangile, 1 fois dans III Joh. et 3 fois dans l’Apocalypse; περί avec l’accusatif (rare chez Paul), 1 fois respectivement Apocalypse et EÉvangile; κατά avec l’accusatif, si commun, ne se rencontre que 8 fois dans le IV° ἜΤΗ 1 fois dans chaque épître, 6 fois dans l’Apocalypse. La fréquence et l'emploi particulier de la préposition ἐκ, ἐξ, caractérise toute la littérature johannique indistinctement (vid. infra). La formule de transition μέτα ταῦτα (τοῦτο) »

(1) On peut toutefois, avec Abbott, Joh. Grammar, ? 2332, parler d’un ἐν « quasi-instrumental », dans les expressions ἐν τῷ ὀνόματι, ἁγιάζειν ἐν τῇ ἀληθεία, ἐν τούτῳ γινώσχειν ; mais ce sont plutôt des exemples de cette « localisation spirituelle » qui caractérise le style du IV: Évangile.

rare ailleurs, est habituelle dans les deux (Joh. 12 fois, Apoc. 10 fois, Luc 4 fois). | L'emploi des conjonctions donne lieu à des observations semblables. Γάρ, qui remplit le Nouveau Testament, est relativement rare dans le IV° Évangile, . plus encore dans l’Apocalypse, et tout à fait absent des trois Épîtres. Le IV° Évangile, après l’Apocalypse, est l'écrit qui se sert 16 plus volontiers de ὡς pour marquer l'approximation. Mév, fréquent chez Luc et Paul (excepté Il Thess, 1 Tim. et Tite, où il fait défaut), beaucoup moins chez Matthieu et Marc, ne se lit que 8 fois dans le IV° Évangile, et manque totalement dans l’Apocalypse et les Épitres (ainsi du reste que 11 Pet.). Aé remplit le IV° Évangile ; mais, s’il n'apparaît que 6 fois dans l’Apocalypse, il fait entièrement défaut dans la Ile Épitre. Te, affectionné surtout de Luc, n'apparaît que deux (ou trois) fois dans l'Évangile, et une seule fois dans l'Apocalypse (comme dans Marc). Le plus curieux — et c’est encore un trait commun à tous les écrits johanniques — c’est la prédilection pour ἵνα, qui remplace parfois ὅτι, et toujours ὅπως; cette dernière particale ne se lit nulle Ῥατί dans en et une seule Lie seulement dans

ἀλλά, qui ὅθι aussi ue au style de ΤΉ ΩΝ et des Épitres ἐν de celui de Paul, n'apparaît que 13 fois dans l’Apocalypse. De même οὖν, qu'on lit à peu près deux cents fois dans l'Évangile, ne se trouve que 6 fois dans l’Apocalypse, aux trois premiers chapitres; il est vrai qu’il est absent de II Joh. douteux dans les deux passages de 1 Joh. (rr, 24; 1v, 19) où on le signale, et présent seulement une fois dans III Joh. (ν. 8). On peut donc croire que sa fréquence dans l'Évangile tient uniquement au fait des nombreuses argumentations développées ou sous-entendues dans cet écrit théologique (1).

Comme on le voit, le vocabulaire présente dans l’Apocalypse et les autres écrits johanniques des ressemblances remarquables, à côté de divergences qui ne le sont pas moins. L'étude du vocabulaire, à elle seule, ne jette pas de lumière décisive sur la question de l’unité d'auteur. Tout au plus peut-on dire que la Prophétie, à ce point de vue, présente plus d’affinité d'ensemble avec la littérature johannique qu'avec le reste du Nouveau Testament.

Il. Grammaire. — « La forme du discours », continue Denys, « peut encore aussi servir à déterminer la différence de PÉVantile et de l’Épitre avec l’'Apocalypse. D’un côté, en effet, non seulement le grec est sans faute, mais l’auteur écrit son exposition d’une façon tout à fait savante pour ce qui est de la langue, -du raisonnement et de la composition; on y chercheraït en vain un terme barbare ou un solécisme, ou même un provincialisme (ἰδιωτισμόν); il possédait en effet, à ce qu'il semble, l’un et l’autre verbe; le Seigneur l'avait gratifié de tous les deux, du verbe de la science et du verbe de l'expression. Au contraire, pour l'auteur de l’Apocalypse, qu'il ait eu des révélations, qu'il ait reçu science et prophétie, je n’y contredis pas; cependant je vois que son dialecte et sa langue ne sont pas tout à fait grecs, mais qu'il se sert de termes fautifs et de barbarismes, et qu'il commet quelquefois des solécismes; il n’est pas nécessaire d’en faire présentement la liste, car je ne dis point ceci pour railler, qu’on n'’aille

(1) Noter encore que l'adjectif ἕτερος, toujours remplacé par ἄλλος dans l’Apoc., et manquant aussi dans Pierre et dans Marc (exc. xvI, 2) ne se rencontre qu’une fois dans Jean, ΧΙΧ, 37 contre à peu près 35 fois ἄλλος.

ἷ ἢ ΟΝ CLXXXVI INTRODUCTION. Ἢ

pas le penser, mais seulement pour établir la dissemblance de ces écrits ». (Eus. H. E. VII, xxv, 24-27, Grapin.)

La grande différence au point de vue de la pureté grammaticale saute en effet aux yeux les plus myopes. Cependant il faut un peu en rabattre des éloges décernés par le docteur alexandrin au grec du IV: Évangile et des épîtres. Ce grec est très loin d’être classique, et ne peut être mis au niveau de Luc, de l'Épitre aux Hébreux, ni même de Paul. La correction matérielle des formes, des accords et des constructions est sans doute assez parfaite; toutefois la grande généralité des philologues estime encore (contre WezLmausen, Das Evangelium Johannis, pp. 133-suivantes), que ces écrits sont pensés, non en grec, mais en araméen. L'extrême simplicité de la phrase, la préférence des verbes simples aux composés, contre l'usage de Paul et du grec en général, l'habitude de juxtaposer les propositions par simple parataxe (καί... καί...), quoique moins universelle que dans l’Apocalypse ou chez Marc, suffisent à l’établir. À tout prendre, la grammaire de l'Évangile montre un niveau de culture supérieur à celle de l’'Apocalypse. Mais il ne faut pas s’en tenir à cette constatation générale ; car la comparaison des détails pourra influer beaucoup sur le jugement définitif.

Nous allons procéder dans l’ordre qui a servi pour l'étude de la grammaire de l’Apocalypse (c. x, ci-dessus) (1).

Dans la conjugaison, les formes hellénistiques en —«4v sont assez fréquentes. La plus curieuse est l’imparfait εἴχοσαν pour εἴχον, Joh., xv, 22-24. Elles se présentent plus souvent encore que dans l’Apocalypse. Mais, à cette époque, la chose est peu significative. Joh. connaît aussi-«v pour -uct, mais non τες pour -ας. τ“

L'article, qui est omis devant Ἰησοῦς dans l'Apoo pe et les Epîtres, l’est plusieurs fois aussi dans le [79 Évangile; pour les autres noms propres, l'usage est fluctuant. — Il est De de remarque que l’article devant l'infinitif, qui n'apparaît, on le sait, qu'une fois dans l’Apocalypse (x, 7), ne se trouve que 4 fois dans l'Évangile (24 fois Mat.; 15 fois Marc, 70 fois Luc, Jacquier). — La répétition de l’article devant l'épithète postposée est beaucoup moins fréquente que dans l’Apocalypse; toutefois il faut remarquer que, seul dans le N. T., l'évangéliste interpose l’article, dans les quatre cinquièmes des cas, entre le nom et l'adjectif possessif : ἣ χαρὰ à. ἐμή, 111, 29, etc. Abbott croit qu’il le fait avec une intention d'emphase : « Cette joie qui est la mienne », etc. Il serait difficile de le démontrer pour tous les cas. L'emphase est très naturelle par exemple dans ὃ ποιμὴν ὃ καλός du chap. x; mais en quoi serait-elle justifiée dans l'expression τῶν πέντε ἄρτων τῶν χριθίνων, « les cinq pains d’orge » de νι, 13? Cette habitude d’insister ainsi sur le sens déterminatif, quoique plus modérée que dans la Prophétie, doit pourtant s’y expliquer de la même façon, par une recherche de solennité dans le style, devenue presque mécanique.

Dans les substantifs, il est possible que l'Évangile aussi offre un exemple de … nominatif avec l’article pour un vocatif. Il se trouve à la célèbre confession de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu! ὃ χύριός μου χαὶ ὃ θεός μου», xx, 58. Il est vrai qu'on pourrait sous-entendre un verbe : « [Tu es] mon Seigneur et mon

(1) Pour une étude plus complète, voir JacquiEr, H L NT, 1v, pp. 261-973; WELHAUSEN, Das Evangelium Johannis, pp. 133-146. — Pour une étude exhaustive, ABBOTT, Johannine Vocabulary et Johannine Grammar.

Dieu. » — L’accusatif pour la désignation du moment, non de la durée, se rencontre Joh. 1v, 52, οἷν. Apoc. 11, 3 (et Actes, xx, 16).

Les adjectifs possessifs, ἐμός, σός, etc., contrairement à l’usage apocalyptique, sont très répandus. Mais l’auteur fait aussi assez souvent usage des enclitiques mou, σου, avec une particularité que nous noterons plus loin. — Pour enlever l’indétermination d’un substantif, l’'évangéliste use régulièrement de τις (et non de εἷς, Apoc.).— Tä est également un terme très usité, et souvent il précède au singulier un article et un participe (πᾶς 6 ποιῶν, etc.), 13 fois dans l'Evangile, 14 fois dans 1 Joh, 1 fois dans IT Joh. Cette tournure, fréquente aussi d'’ailleurs chez Matthieu et Paul, apparaît trois fois dans l’Apocalypse, xvnir, 17, XXI, 15 (πᾶς φιλῶν καὶ ποιῶν ψεῦδος, οἷν. 1 Joh. πᾶς ὃ ποιῶν τὴν δικαιοσύνην, τὴν ἁμαρτίαν, et beaucoup d'expressions similaires) et xxtr, 18.

Les pronoms personnels au nominatif, ἐγώ, σύ, mis par emphase en tête d’une proposition, ainsi que les démonstratifs de la 3° personne, αὐτός, οὗτος, ἐχεῖνος, employés de la sorte ou bien placés, dans la même intention, après un participe ou une proposition relative qui se rapporte au même sujet, sont encore plus nombreux que dans l’Apocalypse.

Pour ce qui est des verbes, l'optatif, comme dans l'Apocalypse, n’est jamais employé. L’aoriste et le parfait pourraient, ici aussi, s’équivaloir en quelques

passages; ainsi Joh. 111, 32, ἐώραχεν καὶ ἤκουσεν ; ce qui est plus net, c’est l'emploi

du présent pour le futur. Ex : χνι, 15 ἐκ τοῦ ἐμοῦ λαμβάνει, καὶ ἀναγγελεῖ buiv. Mais il peut y avoir là de fines nuances de sens, comme dans l’Apocalypse. Les temps des participes sont plus variés que dans la Prophétie. Après ἵνα, on trouve le futur indicatif; ainsi σαι, 3 ἵνα θεωρήσουσιν, ou même xv, 8, la coordination d'un présent subjonctif et d’un futur indicatif φέρητε καὶ γενήσεσθε (W-H) comme dans l’Apocalypse celle de l’aoriste et du futur.

Le régime des verbes présente dans trois ou quatre cas les mêmes particu-

larités que dans l’Apocalypse. Ainsi : θαυμάζειν διά accus. (au lieu d’accus.

simple, de ἐπί, περί) Apoc. χνιι, 7; Joh. vu, 21, cfr. Marc, νι, 6; — λαλεῖν μετά gén (au lieu du datif, ou de πρός accus.) Joh. 1v, 27; 1x, 37; χιν, 80; Apoc. τ, 12; 1v, 1; x, 8; χνιι, 15 xx1, 9, 15; — προσχυνεῖν admet le datif et l'accusatif, au lieu du seul accusatif, comme ailleurs. — Enfin, après ἀκούειν, l'usage du génitif ou de l'accusatif paraît indifférent, x, 16 φωνῇς ἀκούειν; χιχ, 13 ἀχούσαντες τῶν λόγων ; III, 8 τὴν φωνὴν αὐτοῦ ἀκούεις, etc.

Pour les voix des verbes, elles sont employées assez régulièrement. Le passif est rare (contrairement à l’Apoc.). Mais, comme dans l'Apocalypse, le moyen est quelquefois remplacé par l'actif avec le pronom réfléchi ainsi Jo. χιτι, 4. On rencontre encore dans l'Évangile la troisième RÉPAERS du pluriel au sens impersonnel de « on » {xv, 6, συνάγουσιν, βάλλουσιν; xx, 2, ἦραν: cfr. Apoc. xn, 6 et 11, 24), tournure qui se trouve aussi respectivement une fois dans chacun des trois synoptiques (Mat. vu, 16; Marc, x, 13; Luc, xvn, 23).

L'emploi des particules offre des singularités communes, qui sont très ΠΡ μα πα [689 Ainsi l'Évangéliste blianet ἵνα, qui tient souvent la place de ὅτι, de ὥστε, de ὅπως. (Joh. 1x, 2 τίς ἥμαρτεν.... ἵνα τυφλὸς γεννηθῇ; I Jo. 1, 9 πιστός ἐστιν χαὶ τ ἐς ἵνα ἀφῇ... οἷν. ἡ παν. IX, 20 οὐδὲ μετενόησαν..... ἵνα μὴ προσχυνήσουσιν.. etc. Ἢ On pourrait multiplier les το Κι de cette anomalie; Bousset en signale une dizaine. Le plus remarquable est Joh. vai, 56 : Hd bel € ἵνα ἴδη τὴν ἡμέραν τὴν

ΟἸΧΧΧΥΤ͵ΤΙῚΙ | INTRODUCTION

ἐμήν, que Swete rapproche d'Apoc. xiv, 13 (1). — On trouve ἀπὸ pour marquer les distances (Jo. x1, 18; χχι, 8, cfr. Apoc. χιν, 20). — Mais il faut noter surtout l'emploi de ἐκ partitif (Joh. 1, 35, 41; πι, 1; xx, 21, 23; x, 4; xx, 24: xx1, 2, et spécialement ἐκ tenant lieu de sujet xvi, 17 : εἶπον οὖν ἐκ τῶν μαθητῶν, οἷν. Apoc. χι, 9, βλέπουσιν ἐκ τῶν λαῶν). — Par contre, εἰς est confondu plus d’une fois avec ἐν, selon l’usage hellénistique, ce qui n’arrive pas dans l'Apocalypse, où on trouve une fois seulement ἐν pour εἰς (Apoc. x1, 11) et jamais l'inverse (2). D'ailleurs, dans l’ensemble, de tous les écrivains du Nouveau Testament, c’est Jean qui évite le plus cette confusion, les Épitres ne la commettant pas une seule fois, tandis qu’elle est très fréquente chez Luc.

Passons à la construction des propositions et des phrases. Elle ne présente aucune de ces grosses irrégularités qui distinguent celle de l’Apocalypse. On ne trouvera point, par exemple, le pléonasme hébraïsant du pronom personnel avec un relatif, non plus que le défaut d'accord dans le genre et le cas du substantif et de l’épithète ou de l’apposition (παιδάριον ὃς ἔχει de vi, 9 est un accord ad sensum). Les génitifs absolus abondent. De plus, il arrive très souvent que le génitif précède le nom qu'il détermine, ou le complément direct le verbe qui le régit. Il n’y a aucune trace d’ « état construit ». Ce sont là les principales différences à noter.

D'autre part, comme dans l'Apocalypse, la construction est uniformément simple, plus simple que dans l’ensemble du Nouveau Testament. Elle est aussi basée essentiellement sur la parataxe; dans tout le [79 Évangile, il ne se trouve qu'une seule période (xin1, 1-3). Il n’est pas jusqu'aux pensées de comparaison que l’auteur n’exprime au moyen de deux propositions unies par χαὶ; v, 17 : ὃ πατήρ μου ἕως ἄρτι ἐργάζεται, κἀγὼ ἐργάζομαι. Assez souvent des propositions dont l’une est subordonnée dans la pensée, sont dans l'expression coordonnées (voir, p. ex., Joh. vi, 50; vis, 4; xiv, 16). Au chapitre xvur, 16, pour signifier :

« 7 dit à la portière d'introduire Pierre », le grec portera: καὶ εἶπεν τῇ θυρωρῷ,

xat εἰσήγαγεν τὸν Πέτρον. On reconnaît bien là la même habitude de composition qui se manifeste d’une façon si curieuse dans l’Apocalypse, xr, 3 : καὶ δώσω τοῖς δυσὶν μάρτυσίν pou, χαὶ προφητεύσουσιν, et dans la lettre à Philadelphie, πὶ, 9 : ἰδοὺ διδῷ ἐκ τῆς συναγωγῆς τοῦ σατανᾶ...... ἰδοὺ ποιήσω αὐτοὺς ἵνα ἥξουσιν.

Nous avons parlé plus haut de la répétition de l’article devant l’épithète, plus mécanique chez Jean qu'ailleurs, et qui triomphe dans l’Apocalypse. Egalement de la quantité innombrable des pronoms sujets, ἐγώ, où, ὑμεῖς, habitude visible aussi dans la Révélation. Non moins caractéristique de l’un que de l’autre écrit est la fréquence des pronoms démonstratifs, αὐτός, οὗτος, éxeivos rappelant un substantif, un participe, un pronom relatif placés précédemment. Il arrive assez souvent que le pronom régime possessif, quand 1] précède le substantif possesseur, en soit séparé par l’article; par exemple Jo. 1x, 10 : πῶς οὖν ἠνεῴχ θησάν σου of ὀφθαλμοί; 11, ἐπέχρισέν μου τοὺς ὀφθαλμούς ; [IT Jo. 2, σου ἣ ψυχή, 10 αὐτοῦ τὰ ἔργα. Comparez plusieurs cas semblables dans l’Apocalypse : x, 9, πικχρανεῖ σου τὴν χοιλίαν, etc., etc. Cette forme, d'après Abbott (Johannine Grammar,

/ (1) Voir WELLHAUSEN, op. cit., pp. 136-137.

(2) Nous excluons de ces confusions 6 ὧν εἰς τὸν κόλπον τοῦ πατρός de Joh. 1, 18, qui signifie une relation active du Verbé au Père, comme 1, 2, ἦν πρὸς τὸν θεόν.

… $ 2784) « est caractéristique d’Aristophane, de Paul, d'Epictète, et, générale-

ment, de ce qu'on peut appeler le grec parlé ». Quoique assez fréquente dans

… le N.T., l'usage en est surtout notable dans Paul et dans tous les écrits « johan-

niques ». — Notons encore l'emploi semblable de « nominatifs pendants », Joh. vu, 38; xv, 2 etc., cfr. Apoc. 1, 26; ir, 12, etc. Joh. νι, 2 ἵνα näv 6 δέδωκας αὐτῷ δώσῃ αὐτοῖς ζωὴν αἰώνιον, offre deux ressemblances frappantes avec le style de la Prophétie, le nominatif absolu, et le changement de genre et de nombre (αὐτοῖς) par un accord ad sensum. De pareils changements de construction apparaissent encore vi, 39, vir, 38. — Enfin le verbe, dans l'Évangile comme dans l’Apocalypse, précède le plus souvent son sujet.

La tournure apocalyptique singulière qui coordonne un participe, fût-ce à un cas oblique, avec un verbe fini (6 fois dans l’Apocalypse, par exemple τ, 5-6. τῷ ἀγαπῶντι ἡμᾶς... καὶ ἐποίησεν ἡμᾶς βασιλείαν), que Charles considère comme hébraïque et étrangère au grec le plus vulgaire, se trouverait quelques parallèles dans le Nouveau Testament. On cite Coloss. 1, 26: πληρῶσαι τὸν λόγον τοῦ θεοῦ, τὸ μυστήριον τὸ ἀποκεχρυμμεένον... --- νῦν δὲ ἐφανερώθη τοῖς ἁγίοις αὐτοῦ; 1 Cor. vir, 13 (simplement analogue) : χαὶ γυνὴ ἥτις ἔχει ἄνδρα ἄπιστον, χαί οὗτος συνευδοχεῖ οἰχεῖν μετ᾽ αὐτῆς, μὴ ἀφιέτω τὸν ἄνδρα: Ποὖ. virr, 10 : διδοὺς νόμους μου εἰς τὴν διάνοιαν αὐτῶν, χαὶ ἐπὶ χαρδίας αὐτῶν ἐπιγράψω αὐτούς; x, 16 même texte. Mais, dans le texte de Colossiens, il n’y ἃ pas proprement coordination; c’est plutôt une nouvelle idée, le commencement d'une phrase nouvelle; celui de 1 Cor., qui n'offre qu'une ressemblance générique, peut être considéré comme une simple parenthèse, ou anacoluthe du style paulinien; enfin, celui de ad Heb. n’est qu'une traduction de l'Ancien Testament (Jérémie, xxxi [Septante xxxvur|, 33). Ce ne sont donc pas de vrais parallèles. Disons la même chose de Joh. 1, 32 : καὶ ἔμεινεν est coordonné au verbe fini τεθέαμαι, et non au participe καταβαῖνον. Mais, dans la 11 épître de Jean, v. 2, nous lisons : .. (oùs ἐγὼ ἀγαπῶ...) διὰ τὴν ἀλήθειαν τὴν μένουσαν ἐν ἡμῖν, χαὶ μεθ᾽ ἡμῶν ἔσται εἰς τὸν αἰῶνα, [οἱ le parallèle à Apoc. τ, 5- 6, etc. est parfait, et ce parallèle, unique dans le Nouveau Testament, se trouve dans un écrit johannique (1).

Nous pourrions continuer ces comparaisons. Mais les précédentes suffisent. Quelle conclusion devra-t-on en tirer? Assurément la langue de l'Évangile (et des Épîtres) est bien plus soignée que celle de l’Apocalypse. Ni le vocabulaire, ni la grammaire n’autoriseraient à eux seuls à proclamer l’unité d'auteur. Toutelois ils présentent bien entre eux un air de parenté, et quelques concordances surprenantes. On voit donc combien était précipité le jugement de Denys aflirmant qu'il n’y a guère entre ces écrits « une syllabe de commune ». Il faudrait conclure, au moins, avec Bousset (p. 179) : « Les parallèles linguistiques semblent autoriser l'hypothèse, que le cycle total des écrits johanniques procède de cercles qui se trouvaient sous l'influence du Jean d'Asie Mineure.… Et si récemment on a exprimé l'hypothèse (von ner Gocrz, Texte und Untersuchungen, xu, pp. 118-144) qu'il y a eu en Asie Mineure une école de langage Johannique PH Len αι l’état de choses qui se montre dans l’Apocalypse me semble confirmer cette hypothèse (2). »

(1) Cfr. CHARLES, Séudies, pp. 89-sqq.

(2) C’est nous qui avons souligné plusieurs termes.

CXC INTRODUCTION

$ II. — Comparaison au point de vue de la doctrine.

Jean Réville, dans son ouvrage sur « le 7° Évangile, son origine et sa valeur historique », 1901, s'était efforcé de prouver que la christologie de l'Évangile et celle de l'Apocalypse relèvent d’esprits tout à fait différents. Pour ce qui est de la présentation extérieure de Jésus, il ne pouvait cependant s'attendre à voir peindre exactement sous les mêmes traits le Christ mortel, dans un ouvrage historique, et le Christ glorifié, entré en possession de toute sa puissance et de toute sa gloire, dans un écrit rc Ur Nous avons déjà parlé (chapitre πὴ de la doctrine de l’Apocalypse ; il n’y ἃ pas lieu d'y revenir trop longuement. Les deux écrits enseignent dans les termes les plus exprès la divinité de Jésus, comme les « Épîtres de la captivité » de Paul. Dans l’un comme dans l'autre, c'est Lui qui donne la vie à ses élus (IV° Évang. passim), et qui « les conduira aux sources des eaux de ἐῶ vie » (Apoc. vu, 17), qui leur distribue tous les biens spirituels et célestes (fins des Lettres), qui sera le flambeau de la Jérusalem céleste (Apoc. ΧΧΙ, 23), comme il est la « Lumière » dans l'Évangile. Il est et sera leur pasteur ever Apoc. vit, 17; — ὃ ποιμὴν ὃ χαλός Joh. x); et, de part et d'autre, il est l« Agneau » ; peu importe la différence toute matérielle des termes ἀρνίον et ἀμνός. Mais, bien δικῆς en dehors du [79 Évangile et de la I°° Épitre, l'Apocalypse est le seul écrit du Nouveau Testament où le Christ soit appelé « le VERBE », Λόγος. Cette grande expression, dans l’Apoc. xix, 43, apparaît tout à fait sblsS. sans rien qui la prépare ou l'explique, si ce n’est le « glaive sortant de la bouche », image de la Parole toute-puissante, penetrabilior omni gladio ancipiti (Heb.). Pourtant, contre 1. Réville, ce n’est certainement pas une glose. Au lieu d’être appelé simplement Λόγος, Jésus est ici 6 Λόγος τοῦ θεοῦ. Mais pour tous les auteurs, païens ou juifs, qui ont parlé du Logos, c'était toujours le Verbe divin; d’ailleurs, dans la 1" Épitre, il est également qualifié par un génitif, ὃ Λόγος τῆς ζωῆς, sans qu'on songe pour cela à le distinguer de celui de l'Évangile ; on peut comparer, inversement, l’Apviov apocalyptique et l'éuvès τοῦ θεοῦ évangélique. « Verbe de Dieu», c’est là son nom secret « que personne ne connaît (οἶδεν, pénètre) si ce n’est lui-même », et que l’« Évangile spirituel » fera comprendre aux hommes élus, pour autant qu’ils en sont capables 1 ici-bas. Inutile de chercher deux origines différentes, pour cette expression identique; quand même le « Prophète » aurait pensé seulement au Memr& palestinien, et l'Évangéliste au Logos philonien ou stoïcien, ces deux ou ces trois idées présentaient une analogie assez étroite pour s'identifier pleinement quand elles étaient élevées à leur plus haute puissance, à la transcendance divine dans un monothéisme parfait; si c’est l’idée du « Memrä » qui a inspiré l'expression du Prophète, le choix du mot montre cependant que l’auteur était tout disposé à adopter, en l'épurant et le sublimisant, le terme des stoïciens, pour présenter la personnalité transcendante du Christ sous un aspect inédit, plus précis et plus philosophique encore que ceux de saint Paul. Pareille coïncidence est tout à fait remarquable, et l’emporterait à elle seule sur une quantité de divergences supposées.

Nous avons vu qu'il faut toujours prendre au sens spirituel le plus lo les promesses des Lettres, le Règne millénaire, la présence au ciel des fidèles (c. vux). Cette « vie au ciel », comme on pourrait l'appeler, commencée dès avant la mort, correspond parfaitement à à la notion de la « Vie éternelle » du IV° Évangile. C’est

Ne grâce, dont Paul avait été le théologien inspiré, la grâce germe de la gloire.

Faut-il voir dans le caractère presque exclusivement eschatologique de l’'Apocalypse une opposition par rapport au [V° Évangile, qui écarte si soigneusement toutes les conceptions matérielles des Juifs sur le « siècle futur »? Il y aurait opposition, sans doute, si le Prophète de Patmos avait admis telles quelles ces idées juives; mais il ne s’en est jamais servi que comme d’expressions symboliques, dont il a profondément transformé le sens. Que trouve-t-on dans son eschatologie, sinon le développement imagé, et, dans la deuxième section prophétique, mis en rapport avec les circonstances historiques de l'époque impériale, d'idées qui imprègnent, dans le IV° Évangile, le long discours de la Nuit suprême : « Je vais vous préparer une place; Je viens de nouveau, et je vous prendrai à moi, afin qu'où moi je suis, vous aussi vous soyez... Celui qui m'aime... je me manifesterai à lui (οἷν. Lettre à Laodicée).. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi... Le prince de ce monde est déjà jugé (cfr. chap. ΧΙ)... Dans le monde vous aurez de la tribulation; mais ayez confiance, moi j'ai vaincu le monde. » Enfin la 1" Épître, qui est un peu plus eschatologique que l'Évangile, puisqu'elle entrevoit la fin des temps (π, 17-18), présente avec l'Apocalypse une ressemblance négative qu'il ne faut pas négliger. Elle nomme — seule dans le N.T.— l’Aniéchrist, mais sans en faire une personnalité unique et future, comme dans l'attente juive : « Petits enfants, c'est la dernière heure; et, comme vous avez entendu qu'il vient un Antéchrist, maintenant beaucoup sont devenus Antéchrists ; d'où nous savons que c'est la dernière heure... Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ? Celui-là est l’Antéchrist, qui nie le Père et le Fils (11, 18; 22: οἷν. [I Jo.) Beaucoup de faux prophètes sont arrivés dans le monde... Et tout esprit, qui ne confesse pas (ou « qui dissout » λύει), le Christ, n’est pas de Dieu; et c'est celui de l’Antéchrist, dont vous avez entendu qu'il vient; et maintenant déjà il est dans le monde (ιν, 1-4) ». On ne saurait spiritualiser davantage la vieille conception judaïque. Or, dans l’Apocalypse, l’Antéchrist — qui n’est point nommé de ce nom, — est aussi une collectivité, et une puissance impersonnelle, déjà partiellement présente :,ce sont les Deux Bêtes, couple auquel le Pseudo-Agneau, ou « Faux Prophète » donne aussi un caractère spirituel. Pour nous, cette similitude est tout à fait frappante.

Il importe encore de noter ceci : l’idée du Christ-Juge remplit tout le Nouveau Testament. Jésus juge le monde au cours du siècle présent (manifestations du « Fils de l'Homme » annoncées dans les Synoptiques), et tiendra des assises solennelles à sa Parousie, pour fixer éternellement le sort des vivants et des morts. Mais les Synoptiques et Paul insistent surtout sur ce jugement universel; l’autre demeure dans l’ombre. [l en va tout autrement, et dans l'Évangile, et re l’Apocalypse.… Dans l'Évangile, le jugement, la χρίσις, commence à s'exercer dans l'intérieur des âmes, dès que le Verbe paraît et que sa parole les atteint. Il s'exer-

cera par le Paraclet. Les assises solennelles, annoncées brièvement (ν, 28-29) ne

pes

sont décrites nulle part. L'Apocalypse aussi décrit avec beaucoup d’ampleur les jugements historiques et continus, où la présence du juge est voilée, ce n’est même pas autrement qu'il faut comprendre celui du Millénaire. Son texte même est une sentence DER par le Christ et l'Esprit sur les Églises (Lettres); mais le jugement universel n’y apparaît que très discrètement (xr et xx), comme un acte final que tout a préparé, et qui, étant en parfaite continuité avec l’histoire, ne fait

ΤῊΝ Ὁ ἌΓΟΝ PRES A ἴω", ΝΝ k “- ᾿ \ |

on.

CXCII INTRODUCTION

pour ainsi dire que consacrer une situation acquise déjà; chose étrange, la personne et la sentence du Christ ne sont même pas mises en relief dans ce dernier acte. C’est une manière très spéciale, de présenter le jugement; c'est la « manière johannique », transcendante à toutes les Lie temporaires et à toutes les conditions Ailes: |

Nous pouvons conclure en affirmant hardiment ce paradoxe : il n’y a pas deux systématisations de la doctrine évangélique, même pour l’eschatologie, plus voisines, disons plus identiques, que celles du [79 Évangile et des Épitres Johanniques, d'une part, et de l’Apocalypse d'autre part.

S III. — Comparaison de l'esprit des deux livres.

Une même mise en système de la commune doctrine s’expliquerait suffisamment, en soi, par l'unité d'école. Plus d’un critique, qui nous aura volontiers suivi jusqu'ici, ne voudra pas qu'on aille plus loin. L'Évangéliste et Jean le Prophète ont deux caractères, deux psychologies individuelles, trop irréductibles, dira-t-il, pour que nous osions en faire une seule et même personne

Cette assertion nous semble résulter d’une étude superficielle, ou plutôt d’une espèce de tradition critique mal fondée qui se transmet automatiquement d'un écrivain à l’autre; elle a encore beaucoup moins de poids que les objections tirées de la langue.

Tout d’abord, ceux qui croient à la théorie de Vischer ne devraient avoir aucune peine à admettre, après Harnack, l'identité. En effet, ce n’est pas le « fond juif » de l’Apocalypse, mais les « additions » de l’élaborateur chrétien, qui devraient le mieux nous renseigner sur la psychologie de Jean. Or, toutes ces « additions » sont éminemment « johanniques ».

Mais, pour nous, il n’y a pas, à proprement parler, de fond ni d'emprunts juifs, sauf dans l'imagerie, que l’auteur a encore profondément transformée. Nous admettons donc que les visions sont toutes bien à lui, et ne saisissons pas en vertu de quel apriorisme l'homme qui écrivit l’« Évangile spirituel » n'aurait pu connaître, et connaître sous cette forme-là, de telles expériences mystiques. Paul avait aussi des visions (II Cor. x, 1-4); il était « prophète » Act. xrm, 1) et même glossolale (1 Cor. xiv, 18). S'il avait cherché à décrire ce qu'il vit « au troisième ciel », il se serait probablement servi de symboles de même genre que Jean (οἷν. 1 Thess. iv, 16 ssq.; IL Thess. τι, 1-12; 1 Cor. xv, 52), et les critiques auraient eu à noter des différences aussi tranchées entre son « Apocalypse » et ses épîtres qu'entre l'Évangile johannique et l’Apocalypse de Jean. D'ailleurs n'y a-t-il pas des différences énormes déjà, suivant le caractère des lecteurs, et le but visé, entre telle et telle page de ses œuvres, par exemple entre les chapitres de Ι Cor. sur les dons spirituels et l'Épitre aux Éphésiens? L'argument psychologique, dans les questions d'attribution littéraire, est assez délicat à manier. Il exige une culture que ne possèdent pas tous les philologues, en Allemagne ni ailleurs. Il faut pourtant bien admettre que la nature de ces fondateurs du christianisme avait des virtualités assez multiples et assez riches pour qu’une psychologie moyenne et mécanique éprouve quelque peine à les concilier, la psychologie moyenne étant faite pour les hommes moyens, et non pour ces génies inspirés de Dieu. Au reste, on n’a pas le droit d'oublier cette considération de

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toute évidence : le même auteur, s’il est historien et prophète à la fois, n’écrira

. pas, à moins d'être singulièrement borné dans ses moyens artistiques, l’histoire

- comme une prophétie, ni la prophétie comme une histoire. Le IV* Évangile

rapporte l’'Avènement de Jésus dans l'humilité, le mystère et la douceur : il était naturel qu'il prélérât aux images violentes et aux tableaux grandioses, qui n’eussent pas été de saison, un εἶν uni, des métaphores rares et peu risquées; mais, dans l’Apocalypse, il ne s’agit plus d’humbles prédications en Palestine dans un cercle d'amis intimes, ou devant une foule restreinte; c’est toute la destinée qui se déroule, ce sont toutes les puissances célestes et infernales qu’il faut montrer en lutte, à visage découvert; c'est le triomphe du Christ, son avènement dans la puissance et la gloire; c’est tout ce que les disciples « n'auraient pu supporter encore » (IV Εἶν. xvr, 12), quand Jésus vivait au milieu d'eux, comme l'un d'entre eux. Le ton tout différent ne prouve pas une différence de personnalité; mais, dans l'hypothèse d’un auteur unique, il nous révélera simplement la ROUpISER ES et l'exactitude d'adaptation de son esprit.

Ce n’est pas assez, dans la question qui nous occupe, d’invoquer ces considérations générales. Nous avancerons sans hésiter que l'Évangile, les Épitres et l’Apocalypse révèlent, également, une mentalité très caractérisée, unique, qu'on peut appeler « l’IMAGINATION JOHANNIQUE ».

La part des dissemblances est aisée à faire : l’auteur, s’il est unique, se trouvait en deux états mentaux tout à fait tranchés quand ont été composés le récit historique et la Révélation ; ce n’est pas la même chose d’avoir eu des extases, et de chercher à en rendre la profonde impression, ou bien de travailler dans le calme, avec son cœur mais aussi avec toute la maîtrise de son intelligence, sur des souvenirs qui, malgré leur grandeur, furent de la vie terrestre et quotidienne. Dans ce dernier cas, l'auteur se montrera pleinement lui-même, avec sa mentalité de tous les jours; dans le premier, convaincu de l'insuffisance des termes ordinaires, il faudra bien qu’il fasse appel à des moyens d'expression exceptionnels. L’Apocalyptique juive, et le souvenir de ses propres expériences extraordinaires, les fournissaient au Prophète de Patmos.

Mais l’Apocalypse et l Évangile ont toujours de commun d’abord leur caractère essentiellement dramatique. Si l'histoire du monde est présentée comme une lutte perpétuelle entre des puissances contraires, Ciel et Enfer, cité de Dieu et du Diable, Agneau et Dragon, celle du Christ dans l'Évangile n’est de même que le conflit entre « la lumière qui luit dans les ténèbres », et les ténèbres du monde, du κόσμος, qui cherchent en vain à l’étouffer ; car ton ce qui est dans le monde, dira la 1" Épitre, est « concupiscence de " chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie », et le ministère du Christ est la tragique illustration de cette irréductibilité. De part et d'autre, il s’agit en premier lieu d’un conflit de groupes humains, de personnalités, non d’une lutte intérieure psychologique, comme dans Paul entre la « chair » et « l'esprit ». L'antithèse est une loi de l'Évangile comme de lApocalyse; nulle part, même chez Paul, elle n’est si continue. Le

| style en pe tout entier une couleur particulière, même où il ne s’agit pas de combats : οὐ... ἀλλά est d’une très grande fréquence; et la particule négative où est plus nie dans le seul Évangile que dans Marc et dans Luc pris ensemble (Abbott). L'Évangéliste conçoit tout par mode de conflit et d'opposition; son âme de « mystique » est aussi bien celle d’un lutteur, d'un « Boanergès ».

APOCALYPSE DE SAINT JEAN. Ν mn

CXCIV INTRODUCTION

Mais il y a son élévation sereine, sa tendresse. Est-ce que ces qualités aimables seraient absentes de l’Apocalypse? Qu'on lise seulement la fin du chapitre vir, ou les descriptions de la Jérusalem nouvelle. Il est vrai que la joie y est guerrière; elle apparaît comme le résultat d’une victoire chèrement disputée. Mais il en est ainsi de celle de l” Évangile, qui n’est promise qu'après des douleurs d'enfantement (xvir, 20-22) et la « victoire » du Christ sur le monde, par la souffrance : Θαρσεῖτε, ἐγὼ νενίχηκα τὸν χόσμον (xvir, 33). L’Apocalypse, elle, voit déjà présents les résultats de cette victoire; la prophétie s’en délecte et s'y plonge, au point que le verbe « vaincre », νιχᾶν, est devenu un de ses mots-clés, comme dans la [" Épître de Jean; le CErE tion fidèle s'appelle « le Vainqueur » (fin des Lettres). Ceux qui sont « marqués au front » du signe de Dieu s'opposent aux séides du dragon, comme s'opposent au « monde » les régénérés « qui sont de Dieu », « qui sont nés de Dieu ».

L'Évangile et l’Apocalypse ont encore de commun, pour le fond, d’être deux livres essentiellement « spirituels ». La matérialité des événements, ainsi que les détails visuels des apparitions, qui sont fluctuants comme nous l'avons vu ailleurs, n’ont de part et d'autre qu’une importance accessoire; je veux dire que le fait visible d’un côté comme la perception imaginative de l’autre, sont appréciés surtout au point de vue de l'interprétation intellectuelle à laquelle ils donnent occasion; leur utilité est de nous introduire dans le monde suprasensible. « C’est l'esprit (c'est-à-dire la lumière surnaturelle donnée par l'Esprit- Saint) qui vivifie; la chair (les connaissances et les idées terrestres, qui ne se dépasseraient pas elles-mêmes) ne sert de rien » (Joh. vi, 63). L’ Évangile dit que c'est l'Esprit qui nous introduira dans toute vérité (Jok. xvr, 13). Après la glorification du Christ, l'Esprit était descendu; il se manifestait de mille manières, réalisant les promesses du discours après la Cène. De là vient l'estime singulière que le Voyant de Patmos manifeste pour le don de prophétie, au sens néo-testamentaire.

L'auteur de l'Évangile se meut aussi, à peu près exclusivement, dans le monde de l'Esprit. Sans doute, il a voulu écrire vraiment l’Aistoire de Jésus; et cette histoire est consciencieuse, rigoureuse, il n'a pas, malgré Loisy et les allégoristes, inventé ni idéalisé un seul événement de la vie du Sauveur. Son souci d'exactitude, dans le peu de narrations qu'il nous a données, était même plus grand que celui des Synoptiques. Il aimait davantage la précision, ce mystique « abstrait » ; lui seul nous instruit suffisamment sur la chronologie du ministère public de Jésus. Il note bien la succession des événements, les distances locales, les données topographiques, tous les chiffres. C'était un homme pratique, quoi qu'on en dise, et, malgré ce que l'affirmation a de paradoxal, un esprit très bien doué pour saisir les nuances concrètes. Comme il sait peindre les mouvements d'opinion des foules, quelle vie, entre ses résumés de doctrine et ses commentaires mystiques, il apporte dans les questions et les répliques, comme 1] saisit sur le vif des situations originales! Le débat, par exemple, qui suit la guérison de l'aveugle-né (1x, 8-34) est intéressant et vécu comme la plus exacte comédie de caractère, si l'on veut bien me passer une telle comparaison. Mais, à côté de son talent de peintre et de narrateur, le goût de l’allégorie est encore plus marqué; et d’une sorte d’allégorie qui présente la plus grande affinité avec le symbolisme de l'Apocalypse.

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Fa

11 est clair d’abord que la plupart des miracles racontés (au moins quatre sur

. sept) ont été choisis, parmi beaucoup d’autres, à cause du sens symbolique

qu'on pouvait lire dans les conditions matérielles de leur accomplissement. La guérison du paralytique à la piscine, la multiplication des pains, la cure de l’aveugle-né, la résurrection de Lazare, fournissent très directement matière à des enseignements sur la « Vie » et la « Lumière » qui sont dans le Verbe, sur le baptème qui donne les deux aux hommes, et sur le pain du ciel qui les entretient. Peut-être le miracle des noces de Cana, et surtout la guérison du fils de l'officier royal, et la marche sur les eaux, n'’ont-ils pas la même portée, destinés qu'ils sont avant tout à montrer la puissance divine de Jésus. Mais un fait bien significatif, c’est que Jean, qui aurait pu raconter bien d’autres merveilles, en ait choisi exactement sept.

Ce n'est certes pas un pur hasard. Abbott, dont la subtilité est parfois trop ingénieuse, a raison ici d'aflirmer que « l'Evangile est pénétré dans toute sa structure de l'idée de « Sept » (permeated structurally with the idea of « seven »), comme on pouvait s'y attendre de la part d’un homme acceptant la tradition des « Sept Esprits de Dieu » Apocalypse, 1m, 1 ». Le même critique relève encore les traits suivants : les mots « Je suis » surviennent sept fois pour l'expression des rapports du Christ à l'humanité (νι, 35; vinr, 12; x, 7, 11; χι, 25; χιν, 6; xv, 1). Sept fois, de χιν à xvi, revient l'expression ταῦτα λελάληχα ôuiv. De même, sept fois « En mon nom »; sept fois ἕν, unum, pour l’unité avec Dieu; sept fois ἀγάπη, amour, un des mots-clés; dans la 1" Joh, sept fois φανεροῦν, manifester, appliqué au Père ou au Fils (Jok. Grammar, $$ 2624-2627). D'après Westcott (Abbott, $ 2624 a), le Christ fait appel à sept genres de témoignages : 1° celui du Père; 2° le sien propre; 3° celui de ses œuvres; 4° celui des Ecritures; 5° celui du Précurseur; 6° celui des disciples; 7° celui de l'Esprit. Qu'on y joigne, dans la bouche de N.-S., la triple répétition de certains termes caractéristiques : le bon pasteur (c. x), la vigne (xv), la porte (x), la lumière du monde (vin, 12: ix, 5; xt, 46) etc. Abbott., $ 2608-sqq. Le « Paraclet » est nommé quatre fois

. (parce qu’il remplira les quatre parties du monde?), la « Loi » mentionnée

six fois (plénitude incomplète ?) On hésite à la fin à suivre Abbott ou Westcott dans cette recherche des « intentions » johanniques, on craint qu’ils n’exagèrent tendancieusement, au moins Abbott, l’auteur de From Letter to Spirit. Mais on peut, dans l’ensemble, souscrire à ce jugement : « toutes réserves faites sur les cas douteux, et la différence des aspects, nous en trouvons assez pour être

assurés que l’auteur de cet Evangile subissait largement l'influence d’une habitude de faire des groupements par sept, qui a affecté aussi bien l’ensemble de son récit que des mots ou des phrases particulières » ($ 2627). Il faut reconnaître « l’arrangement délibéré et poétique de larges portions du IVe Évangile, la valeur et la signification mystique attachées par l’auteur à certaines paroles, et indiquées par lui au moyen de doubles, de triples et de septuples répétitions » (8 2587).

Quelle raison pouvait porter l'Évangéliste à rechercher ces dispositions artificielles, que ne lui imposait ni la fidélité historique, ni la nature de son ouvrage, ni son but doctrinal? Quelle raison, si ce n’est l'habitude d’attacher de l’importance à la symbolique des nombres, au point d'en user, par goût, dans un sujet

qui ne l’exigeait nullement? Si, par hasard, il avait écrit un livre d’allégories,

ÉXCVI. INTRODUCTION.

les septénaires, et les autres groupements par chiffres, devaient sûrement le remplir. Or, voyez l'Apocalypse. Abbott (δ 2625) nous dit que « le Quatrième Évangile fut probablement écrit par quelqu'un qui avait des liens avec l’auteur de la Révélation ». On peut raisonnablement aller plus loin.

Et l’on n'hésitera pas à le faire si l'on veut bien examiner de près la nature des symboles de l'Évangile, et la manière très libre et très variable dont ces symboles sont employés.

Il est reconnu de tous, et il ne faut pas pour cela beaucoup de pénétration, que l'Évangéliste affectionne les termes abstraits, presque vagués, tandis que l'Apocalyptique recherche ceux qui sont les plus hauts en couleur. Mais cela devait être, l’auteur fût-il unique, en raison de la différence du sujet, du but, et de l’état mental. Le Voyant qui pénétrait les secrets du Ciel, de l'Enfer, et de toute l’histoire future, avait évidemment besoin d’autres images qu’un narrateur qui répétait les paroles tempérées de son Maître, et était tenu d'observer la couleur locale’ et terrestre.

On peut, d'après nos études précédentes, distinguer deux classes parmi ses symboles : la première, et la plus nombreuse, est celle des lieux communs qui ὯΝ lui étaient transmis par la tradition biblique ou apocalyptique ; la seconde, celle | des symboles qui lui sont propres, — ou du moius dont il fait un usage bien plus caractéristique que ses prédécesseurs. — Or, cette seconde catégorie ressemble extrêmement aux métaphores et aux mots-clés de 1" Évangile.

Nous avons relevé dans cet ordre l’image du Messie-Agneau, et sa contrefaçon, le Faux Prophète. Comparez l’« Agneau de Dieu » de l'Évangile. C'est | encore le nom mystérieux Λόγος τοῦ Θεοῦ; c’est « l’eau de la vie », qui peut bien 4 venir de Babylone ou de l'Égypte, par les Prophètes, mais qui n’en carac- | térise pas moins et le IV° Évangile (le baptême, l'illumination, la grâce), et l’Apocalypse, où elle ἃ le même sens de vie spirituelle et éternelle (ὕδωρ ζῶν,

l’eau vivante, Joh. 1v, 10-11; var, 38; πηγὴ ὕδατος 1V, 14, ποταμοὶ ὕδατος, VIT, 38 — οἷν. Apoc. ὕδωρ ζωῆς, πηγαὶ ὁδάτων, vint, 10; νι, 18; χχι, 6; xx1r, 17, etc.). La métaphore de la « Femme » (Apoc. xn) pour désigner l'Eglise, se retrouve dans la χυρία ἐκλέκχτη à laquelle est adressée la IT° épître de Jean, comme si l’ « Ancien » avait eu un goût particulier pour cette personnification biblique. Enfin l’image du « Pasteur » appliquée au Christ ou à Pierre son vicaire (/0h. x, 1 suivants, 27, 28, xx1, 16 et suivants) apparaît aussi Apocalypse, vu, 17, appliquée à l’Agneau : « l'Agneau qui est au milieu du trône les fera paître et les mènera aux sources « des eaux de la vie ». — Qu'on se reporte aux termes communs du vocabulaire que nous avons signalés, et qu'on se rappelle aussi combien la métaphore de la Lumière, sous d’autres expressions plus concrètes (flambeaux, etc.) est fami- το lière à l’Apocalypse, si pleine de tableaux lumineux, et de processions en vêtements éclatants de blancheur. Le séjour de Dieu, ou du Verbe incarné parmi « les hommes, est exprimé par le même mot σχηνοῦν, ce qui est peut-être une allusion au Tabernacle de l’Ancienne Alliance, contenant le Saint des Saints ἢ

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