‹ L'ApocalypseChapitre 87 sur 239 · TES · texte numérisé non relu

TES

à CXCVIII INTRODUCTION.

sous l’œil d’aigle d'un prophète qui voyait le tout dans les parties, et la fin dans le commencement.

Enfin l'Évangéliste etle Prophète, dans leurs passages les plus concrets, gar- ἊΝ dent le goût du mystère. Qu'est-ce σαὶ était arrivé à Nathanaël « sous le figuier » ? (Joh. 1, 48). Qu'est-ce qu'avaient dit les « sept tonnerres »? Apoc. x, 3-4). L'un et l’autre éveillent là une curiosité qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient satisfaire; et pourtant ils ont tenu à conserver ces allusions mystérieuses, que des écrivains comme les Synoptiques auraient probablement négligées.

Que résulte-t-1l de cet ensemble de rapprochements? Que la même tournure d'imagination et de conception se révèle à chaque page de l'Apocalypse et de l'Évangile, dans une unité que voile seulement la différence des sujets, entraînant celle des vocabulaires. L’cimagination Johannique » est homogène, et, de plus, parfaitement caractéristique et individuetle.

V. — Comparaison au point de vue du style et des procédés de composition. À

La solennité du style (qui n'exclut cependant point la vivacité, même l'ironie, une espèce d'humour, de certaines scènes du IV° Évangile) se retrouve Ἕ encore plus tendue, comme on pouvait s’y attendre, dans les visions apocalyptiques. Une ressemblance encore bien plus significative, c’est que la composition des deux écrits obéit aux formules d’un art très spécial que nous pouvons appeler l’ART JOHANNIQUE

Notons au préalable ie la même agilité de pensée produit de part et d’autre une pareille alternance, un semblable enchevêtrement des temps des verbes, au cours d’un développement unique. Ce phénomène n’est pas moins remarquable par exemple dans l’entretien avec Nicodème (Joh. 111, aux vv. 16-21) que dans l’Apocalypse vi, 9-19, ou xr, 1, 13, où nous montrions ailleurs que la précision des nuances, et non l'impéritie grammaticale, doit expliquer cet apparent désordre. C’est aussi partout le même caractère synthétique, la mentalité de l Évangéliste le portant à condenser dans une notion générique, et sous une seule expression, des idées connexes qu’il développe ensuite chacune sous son propre aspect. Or, c'est bien encore le même principe qui commande la succession des péricopes, et toute la marche du livre.

Le fondement de l’art johannique est très hébraïque : c'est le parallélisme continu. De même qu'un petit nombre de figures principales, les « symboles majeurs », cour céleste, Agneau, Dragon, Bêtes, Femmes, relient entre eux les développements apocalyptiques les plus disparates à première vue, ainsi, dans l'Évangile, deux ou trois idées de très ample virtualité, lumière, vie, ténèbres, témoignage, tantôt expresses, tantôt latentes, font l’âme de toutes les narrations et de tous les discours. La force et l’unité de conception du récit égalent celles de l’Apocalypse, si elles ne les dépassent. Même goût des répétitions, même jeu d’antithèse. Quand le parallélisme n’est pas dans les mots de l'Évangile, — ou dans les symboles matériels de la Révélation, — il n’en subsiste pas moins toujours dans l’idée. Tout l'Évangile n’est qué la lutte et le triomphe du Verbe à qui résiste le monde des ténèbres. Si l’Apocalypse tout entière, dans son eschatologie, n'a d'autre but que de faire voir, par des prophéties concrètes, comment le seul « Agneau », avec son Père, est devenu

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maître du « livre scellé » des destinées (rv-v), l'Évangile, lui, ne fait que jus+ tifier, par des événements choisis dans la vie du Christ, les affirmations de son Prologue, se ramenant à celle-ci, qui, placée en tête, les résume toutes : « La lumière luit dans les ténèbres — Et les ténèbres ne l’ont point arrêtée » (1, 5). Car, d’après le parallèle de χιι, 35, nous ne doutons pas qu'il faille traduire χαταλαμβάνειν, par « saisir, étouffer, arrêter », et non par « comprendre (1) ». Ce terme est au passé, κατέλαβεν, parce que le triomphe du Verbe est déjà assuré par l’Incarnation et la glorification de Jésus; de même l’Apocalypse représente comme un événement passé la défaite essentielle du Dragon,

due aux mêmes causes (c.xu), et dont les conséquences seulement se développent à travers les âges.

La marche des deux livres présente le même genre de progression. Aïnsi le Prophète insiste sur les préparations (visions préparatoires de νι, de χιν, etc.), et ne décrit que brièvement le terme; la Parousie et le jugement final (x fin et xx) sont loin d'offrir le même luxe de détails que tel ou tel fléau historique. L'Évangéliste aussi, qui s’est tant étendu sur le rôle du Précurseur, ne parlera du baptème du Christ au Jourdain que par allusion (1, 32-33); après le long discours sur l’'Eucharistie au chapitre vi, il omettra le récit de la Dernière Cène et l'institution du Sacrement, qui ne semble qu'obscurément indiquée par les mots : « [1 les aima jusqu’au bout » (xur, 1). Puis la progression va toujours du général au particulier. Par des considérations plus abstraites ou plus uni: verselles, il prépare le mot saisissant ou souverain qui va éclairer et justifier ses spéculations préalables. Tout ce qu'il a dit de l’activité du λόγος aux premiers versets du Prologue aboutit au « Verbum caro factum est ». Dans le discours après la multiplication des pains, Jésus procède de même par approches successives, parlant de la nourriture spirituelle en général avant de dire : « Ma chair est véritablement une nourriture, etc. » Dans l’Apocalypse, les « emboîtements » ménagent des effets semblables. Et il n’est pas jusqu'à cette répétition des mots de valeur, qui sont successivement prédicats d’une première phrase, puis sujets de la suivante (Prologue, λόγος, φῶς, etc.), qui n’offre quelque analogie large avec ce procédé puisqu'elle manifeste le même besoin de mettre toujours une idée en vedette avant d’en préciser le contenu. Toujours l'auteur prépare, et d’assez loin, ses déclarations nettes, comme l’ « autre » Jean ses scènes capitales.

Jean intègre lentement son idée. 1] la donne d’abord en bloc, puis il l'analyse, en variant à peine, ou pas du tout, ses expressions. On dirait que l'Évangéliste n’a jamais épuisé ses concepts, tant ils sont vastes, et tant ses moyens d'expression sont restreints. Ainsi les symboles de l'Apocalypse servent facilement à plusieurs effets, qui varient avec le contexte. Mais voici le rapprochement le plus curieux.

L'Apocalypse, comme nous l'avons vu, contient un genre de développement très particulier, une espèce d'ordonnance « musicale », des thèmes qui vont

(1) Si les « ténèbres » sont le mal abstrait, il est évident qu’elles ne peuvent comprendre le Bien, se l’assimiler, mais seulement lui céder la place en disparaissant; si elles signifient

«16 monde livré au mal », l'Évangile est justement l’histoire de la délivrance virtuelle du monde,

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posés de strophes, à moins que ce ne soit chez certains prophètes bibliques,

absolument avec celui de Luc, qui, lorsqu'il introduit un personnage ou un

CC INTRODUCTION

s’amplifiant comme en ondes, en volutes; ce n’est qu'au bout de deux ou trois reprises que le sujet s’épanouit dans toute son ampleur (1). On ne trouve guère de pareils exemples en littérature, même dans les ouvrages rythmiques, comcomme dans la seconde partie du livre d'Isaïe. C’est un procédé étranger au moins à tous les écrits non johanniques du Nouveau Testament. Il contraste

sujet nouveau, se plaît à épuiser d’un coup tout ce qu'il veut en dire. Ailleurs, comme chez Paul (ainsi Rom. 1, 16-17, et nr, 21-31), on trouvera bien l'énoncé, le sommaire d’une thèse dans tous ses chefs, que développera ensuite le corps de l'écrit. Mais ce procédé logique et naturel, l'Apocalypse le systématise en séries rythmiques. Elle reprend deux fois, trois fois, une même idée, divisée en moments ou en aspects qui reviennent toujours dans le même ordre. En désignant ces moments par des lettres, et leurs variations par des indices surajoutés, on pourrait ainsi figurer schématiquement ce procédé :

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le dernier groupe étant toujours le plus développé, et les autres servant à le préparer (2). C’est comme le bruit des volontés divines en marche, un tonnerre dont les roulements parlent, vagues ou assourdis, d’un lointain horizon, pour venir enfin éclater au-dessus de nos têtes. Or, malgré la diversité de sujet et de but, on constatera quelque chose de tout à fait semblable dans le 179 Évangile.

Ainsi le Prologue contient {rois idées : l’activité éternelle et purement divine du Verbe Divin, son action théandrique parmi les hommes dont il fait des fils de Dieu, et le témoignage que lui rend Jean-Baptiste. Elles se succèdent à trois reprises dans la disposition suivante :

1° a. Origine et activité purement divine du Verbe (7, 1-3), Dieu, éternel, créateur.

Ὁ. Il est la lumière et la vie,qui (par l’Incarnation) ont triomphé des ténèbres (1, 4-5).

c. Mission de Jean (7, 6-8).

20 a, Le Verbe était dans le monde, qu'il a créé, et sur le point d'y venir d’une façon plus manifeste (ἦν... ἐρχόμενον) (9-10 a b).

b, Il est venu, a eu à lutter contre l'hostilité des siens (les Israélites), maïs, par une nouvelle ‘naissance (Lumière du baptème, Vie de l’eucharistie), a fait enfants de Dieu ceux qui l'ont recu. Il s’est fait chair, et nous avons vu sa gloire (10 c-14).

ο, Témoignage de Jean (15).

3° {Ici il y ἃ interversion et-entrelacement entre a et b)

a, (b,) Nous avons tous reçu de sa plénitude, grâce sur grâce, la loi par l'intermédiaire de Moïse, la grâce et la vérité par Jésus-Christ directement (16-17).

(à) b, Le Fils unique qui est dans le sein du Père (a), nous l’a fait connaître (b)

(18). ἥδ Ca Témoignage détaillé de Jean (19-3%), qui fait la transition au corps de l’Evan- À gile. rl

F (1) Voir ci-dessus, ch. x.

(2) L'exemple le plus frappant se trouve aux chapitres ΧΙ et suivants, jusqu’à la fin de la deuxième section prophétique.

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Et il faut remarquer que cet accord fondamental se prolonge à travers tout l'Évangile : Unité de Jésus avec le Père (passim) — Lumière, seconde naissance, vie (Nicodème, Samaritaine, aveugle-né; — paralytique de Bethzatha, Pain de vie, Lazare); — Témoignages (de Jean, 111, 22-36, auquel se joint celui des Atélos etc., passim).

Pour ne RE idérer qu'un seul autre passage, voyons la disposition des idées dans le Discours après la Cène (d’après l'analyse donnée par le commentateur Heitmüller (1), que nous résumons). Tout roule autour de trois idées, l'amour, la consolation, l'union.

1° a. Précepte de l'amour (AT, 34-35); b. Jésus consolera les siens de son départ, en les one après lui au Père, en. revenant en eux et au milieu d’eux, en leur envoyant l'Esprit (XZV, 1-31); c. L'union de Jésus et des croyants, sous la figure de la vigne et des sarments XP 111): !

20 a, Communion d'amour des disciples entre eux, opposée à la haine du monde (XV, 12-XVL, 4).

b, La consolation des disciples, par l'Esprit, le Paraclet qui viendra. Office du Saint-Esprit. Les disciples, après Jésus, seront vainqueurs du monde (XWZ, 5-33).

οι Prière sacerdotale, pour la consommation de l'unité parfaite de Dieu et du Christ avec les croyants (XVZ7).

Nous pourrions apporter d’autres exemples; ceux-là suffisent bien à ce que nous voulions démontrer. 1] y a dans ce rythme — ordinairement ternaire — des développements, et dans ces ondulations régulières, ces accords et ces harmoniques, ce renforcement progressif de l’idée, une loi qui est la formule même de l'Art johannique. La 155 épître, si elle est moins clairement ordonnée, en. offre pourtant des traces fort reconnaissables, avec ses refrains alternants sur la pureté des œuvres, la foi et l'amour. Et cette loi, qui, à notre avis, caractérise absolument une personnalité littéraire, est ane également et dans l'Apocalypse et dans l'Évangile.

$ V. — Quelques autres traits personnels communs.

Est-il besoin d'en dire plus pour éclairer la question? Quels personnages, par exemple, étaient respectivement aux yeux des Églises le Prophète et l’ Évangéliste? Sur ce point encore, il est facile de relever des similitudes. Ni l’un ni autre ne se donne de titre hiérarchique ou officiel, tel qu'apôtre. L'auteur de l'Évangile se tient dans l’anonymat, et se désigne selon: à la troisième personne, comme « le disciple que Jésus aimait »; dans la 1. épître, il invoque seulement, toujours Due sa qualité de ténor de la vie de Jésus; dans les deux petites Lettres, il est « ὃ πρεσθύτερος », l’ « Ancien » ou le « Vicillard » par excellence; dans l’Apocalypse, l’auteur se nomme bien, mais ne se réclame d’aucun titre autre que « serviteur du Christ », et montre par son récit qu'il est « Prophète ». Ainsi, dans tous ces écrits, l’auteur se recommande, non d’une charge, mais d'une qualité personnelle; car πρεσδύτερος même n'indique pas ici

(1) Dans Die Schriflen des Neuen Testaments de 1. Weiss, Band II, Abschnitt 3 pp. 283-sv.

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ΠΟΙ INTRODUCTION

une fonction hiérarchique. Cependant il est clair que le Prophète de Patmos exerce sur les églises d'Asie une autorité incontestée, qu'il n’a pas besoin de justifier, et qui assure la foi à sa Révélation; le « Presbytre » de la {Π Johannis parle de Diotréphès (qui, de l’avis eommun, doit être le chef local d’une église), en supérieur qui a droit de blâmer, de punir toute mauvaise volonté, et de réprimer toute résistance; dans la 1" épître, c’est un Père vénéré universellement qui s'adresse à ses petits enfants, τεχνία. En tous ces écrits, le ton est le même : celui

d’un personnage d’un tel ascendant, que les Apôtres n’en avaient pas davantage.

Jacques non plus, ni Jude, ni Paul dans ses lettres les plus intimes (Philippiens, Philémon), ou dans celles qui furent écrites avant qu’on eût commencé à contester son apostolat (7-11 Thessaloniciens) ne se donnent leur titre le plus haut, sous lequel ils exerçaient leur autorité. Ainsi l’auteur de l'Apocalypse pouvait bien ôtre un apôtre sans être obligé de le dire. Morts parmi ses objections, insiste sur 16 fait qu’il se nomme par son nom, ce que n’a point fait, dans l'Évangile et l'Épitre, le fils de Zébédée; mais il était à Patmos, ses lecteurs sur le continent, il leur écrivait pour la première fois sans doute, afin de leur révéler des choses extraordinaires; il fallait bien que les Asiates connussent avec toute la certitude possible de qui la lettre prophétique émanait. Du moment qu'il s’y nomme Jean tout simplement, c’est qu’il n’y avait pas, vivant dans le même pays, d'autre Jean d’égale renommée et autorité, avec lequel on püt le confondre. S'il était Jean de Zébédée, aurait-il dû se désigner, au moins par allusion, comme « le disciple que Jésus aimait »? Mais, devant la grandeur des secrets célestes qui lui sont révélés sur le « Fils d'Homme » et l’ « Agneau », la vie terrestre du Christ ne lui apparaît plus que comme un commencement, une enfance (voir Comment. du chap. xn), le Prophète s'oublie complètement lui-même, il s’abîme dans son humilité, et, eût-il été l'ami, se rappelle seulement, -— c’est déjà un titre assez - haut et assez rassurant, — qu'il est le « serviteur » de Celui qui lui est apparu dans sa Majesté de « Roi des Rois » et de « Seigneur des Seigneurs » (0. x1x).

Rien, de ce chef, ne s'oppose donc à ce qu’il soit le même quel Évangéliste et l’auteur des lettres ; tout contribue au contraire à faciliter le rapprochement, leur effacement volontaire, leur autorité sur les mêmes églises d'Asie, leur assurance aussi ferme que modeste.

Concluons :

L'auteur de l’Apocalypse est bien le même que ‘celur de l'Évangile et des Épitres, c’est-à-dire l'Apôtre Jean, fils de Zébédée.

La tradition est moralement unanime à l’affirmer. La critique interne la confirme. Car la philologie, en dépit d’un certain nombre de particularités divergentes dans la grammaire, et le vocabulaire surtout, établit l'existence d’une « langue johannique » commune; la comparaison des doctrines (Logos, points de vue synthétiques, transcendance de l'eschatologie), révèle au moins une école de pensée johannique. La critique proprement « littéraire » nous mène

plus loin ; elle nous fait découvrir une « imagination johannique » spontanée, et

un « art johannique » réfléchi, tellement uns, tellement personnels, qu'elle achève de rendre tout à fait invraisemblable l'attribution des divers écrits johanniques à deux homonymes. À l’œuvre on connaît l’ouvrier; cet ouvrier est unique, c'est celui que la tradition ἃ désigné toujours, quand des préjugés doctrinaux ne la faisaient pas dévier de sa ligne antique.

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Cependant, l'identité d'auteur une fois reconnue, il reste encore un gros problème à résoudre. Le groupe de l'Évangile et des Lettres montre un art beaucoup plus avancé dans la même ligne, et beaucoup plus sûr de lui-même que n’est celui de l’Apocalypse. Si le même genre de symbolisme l’imprègne, il y demeure beaucoup plus discret, et même dissimulé; ainsi, malgré ses septénaires, l'Évangéliste n'écrit pas une seule fois le mot ἑπτά. Si l'ordonnance est analogue, elle y est beaucoup plus difficile à reconnaître; le parallélisme, qui y régit à peu près toutes les idées, s'étale beaucoup moins dans la forme extérieure. Les deux écrits sont profondément réfléchis, calculés, dans leurs moindres détails d'expression et de structure. Mais l'Évangile est bien plus soigné au point de vue de la composition; les éléments divers y sont intimement fondus et unifiés (1), tandis que dans l’Apocalypse 1] y a des désordres apparents, des juxtapositions matérielles qui donnent une impression de heurté, de disparate. Et ce n’est pas encore là le principal : : la langue, malgré son. individualité « johannique » continue, est arrivée à un état beaucoup plus parfait de bonne grécité dans l'Évangile et les Épîtres.

Plusieurs des critiques, qui attribuent Le tout à un seul Jean, ont une tendance à résoudre ce problème en mettant un long intervalle de temps entre l'exil à Patmos et la rédaction de l'Évangile à Éphèse : ainsi l’Apôtre aurait eu le loisir de se familiariser avec l’usage du grec, et de perfectionner ses moyens littéraires. [l nous faut donc étudier une question qui est solidaire de la précédente : celle de la date de l’Apocalypse. Nous ne pourrons donner qu'après ce travail

notre solution complète.

L'Apôtre nous apprend lui-même qu'il a eu sa révélation dans l’île de Patmos (1, 9). Tout porte à croire qu'il a rédigé son Apocalypse sur place, et l'a envoyée aux Eglises avant de les revoir lui-même. La raison de ce séjour à Patmos, cest, pour toute la tradition, une déportation ou un exil; et cela ressort avec clarté, quoi qu'en dise Bousset, des termes : ἐγενόμην ἐν... Πάτμῳ δία τὸν λόγον τοῦ θεοῦ καὶ τὴν μαρτυρίαν Ἰησοῦ. À quelle époque de la vie de Jean placer ces événements ?

Justin n’a rien dit du lieu, des circonstances, ni de la date de l’Apocalypse. Mais /rénée, qui devait être bien renseigné, a un texte formel sur l’époque (Ado. Haer. v, 30), à propos du chiffre de la Bête et du nom de l’Antéchrist :

(1) Cependant toute imperfection accidentelle n’est pas absente du groupement des matériaux évangéliques. Ainsi le « Surgite, eamus hinc » qui clôt le chapitre x1v, ne paraît pas être à sa place; il est difficile d'imaginer que la « Prière sacerdotale » ait été prononcée, non au Cénacle, mais dans la marche au mont des Oliviers (voir LEPIN, Val. hist., 11, p. 100). L’Évangéliste, comme le Prophète, a donc pu quelquefois négliger la systématisation complète d’un récit ou d’un discours en y mêlant des traits que lui rappelaient les associations de ses souvenirs, sans les adapter à la disposition générale du contexte.

CCIV INTRODUCTION

τοῦ καὶ τὴν ᾿Αποκάλυψιν ἑωραχότος. Οὐδὲ γὰρ πρὸ πολλοῦ χρόνου ἑωράθη, ἀλλὰ σχεδὸν ἐπὶ τῆς ἡμετέρας γενεᾶς πρὸς τῷ τέλει τῆς Δομετιανοῦ ἀρχῆς. ... « S'il eût fallu ouvertement de notre temps proclamer son nom (de l'Antéchrist), &/ eut été dit par celui-là même qui a pu l’Apocalypse. Car il n’y a pas si longtemps qu’elle a été vue, mais presque en notre génération, vers la fin du règne de Domitien ». Le traducteur latin a rendu le mot ἑωράθη par « visum est », au neutre, et non par visa est, féminin. C'est qu'il rapporte sans doute ce verbe à « la Bête » Θηρίον (1), ce que permettait à la rigueur le contexte. L’affirmation n'en perd rien de sa force. Il est vrai que quelques auteurs, notamment le D'F. H. Chase, évêque anglican d'Ély, veulent faire se rapporter ἑωράθη, non pas à l’objet de la vision, mais à Jean lui-même : Irénée dirait tout simplement qu'on ἃ pu voir Jean, c’est-à-dire que Jean a vécu, jusque vers la fin du règne de Domitien, et ainsi n'affirmerait rien sur la date de l’Apocalypse (2). Et, en effet « les défenseurs de cette idée ont fait remarquer que l'expression avoir pu Jean, dans le sens de avoir connu Jean, est familière à Irénée » (Bovon). Mais, comme l'objet de ἕωραχότος est l'Apocalypse, Irénée aurait été singulièrement négligent en fait de style s’il avait donné un autre objet au même verbe ἑωράθη, qui n’en est séparé que par cinq mots. En outre — et ceci est décisif, il me semble, — Îrénée, s'il avait voulu parler seulement de la mort relativement récente de Jean, n'aurait pas écrit qu’ « il ἃ été vu... vers la fin du règne de Domitien », puisque ailleurs il dit expressément qu'il a vécu encore plus tard, Jusque sous le règne de Trajan (Α ἀν. Haer. τι, 22; 1x, 3).

Ainsi, d'après le témoignage le plus ancien, lequel est de toute première valeur, et sans ambiguité, c’est sous Domitien que Jean a contemplé l’Apocalypse.

Des témoignages plus complets se produisent au rv° siècle. Victorin de Pettau, dans son commentaire, dit que Jean fut condamné par Domitien aux mines, à Patmos, assertion répétée plus tard par le commentateur Primasius. Eusèbe (H. E. πι, xx, 9), parlant de l’abolition des actes de Domitien sous son successeur Verva, dit que, d'après la tradition, c’est alors que l’apôtre Jean quitta l’île pour Éphèse : Τότε δὴ οὖν καὶ τὸν ἀπόστολον ᾿Ιωάννην ἀπὸ τῆς κατὰ τὴν νῆσον φυγῆς τὴν ἐπὶ τῆς ᾿Εφέσου διατριδὴν ἀπειληφέναι ὃ τῶν παρ᾽ ἣμῖν ἀρχαίων παραδίδωσι λόγος. Eusèbe parle avec une certaine réserve (« le dire des anciens de chez nous »), bien naturelle à qui doutait comme lui de l’apostolicité de l’Apocalypse, que cette tradition confirmait. Mais τῆς χατὰ τὴν νήσον φυγῆς signifie, non une fuite volontaire dans une île quelconque (τὴν νῆσον « l'ile », Eusèbe évite peut-être intentionnellement de nommer Patmos, à cause de l’Apocalypse, sur laquelle il n’entend pas discuter en cet endroit), mais bien d’un exil imposé, suivant un des sens courants de φυγή; car, dans la Démonstration Evangélique, xx, 5, le même historien rapproche ce séjour forcé dans une île du supplice de Pierre et de Paul : καὶ Πέτρος δὲ ἐπὶ Ρώμης κατὰ χεφαλὴς σταυροῦται, Παῦλός τε ἀποτέμνεται, Ἰωάννης τε νήσῳ παραδίδοται. Et, qui plus est, dans sa Chronique, il place le bannissement à Patmos et la composition de l’Apocalypse à la quatorzième année (94 ou 95) de Domitien.

(1) 1. Bovon, l’Hypothèse de M. Vischer sur l’origine de l’Apocalypse, Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1887; cité par Sanday dans l’édition de Hort.

(2) CHaAsE, The date of the Apocalypse; the evidence of Irenaeus, the Journal of theological studies, p. 431, Londres, 1907,

14 (7h Ἢ " ὴ ᾿ à ἡ ἰ Υ IDENTIFICATION DE ( JEAN », AUTEUR DE L'APOCALYPSE. σον

Saint Jérôme a copié ces données dans le De Véris illustribus, 9 : persécution de Domitien en sa quatorzième année, rélégation dans l’île de Patmos, composition de l’Apocalypse, rescision des actes de Domitien par le Sénat, retour de Jean à Ephèse sous Nerva. Le grand exégète parle encore de l’Apocalypse, avec le temps, le lieu, et l'exil par ordre de Domitien, dans son l‘ livre contre Jovinien, ch. 26. Le témoignage de Sulpice-Sévère, Chron., 11, 31, est concordant. Puis les écrivains ecclésiastiques suivent Eusèbe et Jérôme.

L'ensemble de la tradition, quant au lieu, à l'occasion et à 18 date, paraît donc solide. Entre Irénée et Eusèbe, l'exil de Jean à Patmos est confirmé par Clément d'Alexandrie et Origène (Clem. ΑἹ. Τίς ὃ σωζόμενος πλούσιος, 42; Orig. Comm. sur Matthieu xx, 22-seq.). Le ge Li parle du départ de l'A pôtre pour Éphèse « après la mort du tyran » τοῦ τυράννου τελευτήσαντος, Le second de la condamnation

portée, d’après la tradition, par « l’empereur des Romains », ὃ δὲ Ῥωμαίων | βασιλεύς, ὡς ἣ παράδοσις διδάσχει, χατεδίχασε. ΝῚ l’un ni l’autre, toutefois, ne nomme Domitien; mais, d'après Clément, qui raconte tout de suite après la touchante “histoire de la conversion du jeune brigand opérée par Jean dans sa vieillesse (τὸν γέροντα), il semble que cet exil a dù avoir lieu dans les dernières années du 1°" siècle. |

Mais au souvenir de l'exil se mêle un autre récit qui, s’il paraît d'abord compléter la tradition, complique en réalité l’état du problème, celui du martyre effectif que Jean aurait subi, pour y échapper d’ailleurs miraculeusement, Nous n'avons pas à en apprécier ici la valeur historique, mais seulement à voir en quel rapport il se trouve avec la tradition de l'exil à Patmos, sous Domitien. Tertullien (De Praescriptione Haereticorum, 36) en fait mention le premier : « Ista quam felix ecclesia (scil. romana).. ubi Petrus passioni dominicae adaequatur, ubi Paulus Johannis exitu coronatur, wbi Apostolus Johannes, posteaguam in oleum igneum demersus nihil passus est, in insulam relegatur! » Tertullien place bien la scène à Rome, et semble en indiquer la rélégation dans une île comme une conséquence; il ne dit pas sous quel empereur, et le rapprochement avec les martyrs de Pierre et de Paul pourrait porter à croire que le tout aurait eu lieu sous Néron (1). S. Jérôme, dans le passage indiqué de I Ado. ον. a un texte dont la lecture est douteuse, mais où la plupart des manuscrits mentionnent Néron : « Refert autem Tertullianus quod Romae (ailleurs ὦ Nerone) missus in ferventis olei dolium purior et vegetior exiverit quam intraverit » (2). Plus tard, la version syriaque de l’Apocalypse éditée par de Dieu s’intitulera : « Révélation qui a été faite à Jean l'Évangéliste par Dieu dans l'ile de Patmos, dans laquelle 1] fut jeté par Néron César ». Les « Actes de Jean » (n° siècle) plaçaient déjà le séjour à Ephèse, et l'exil, au temps de Néron (3); le Canon de Muratort lui-même en nommant Jean « le prédécesseur de Paul » (]. 47), semble bien le désigner ainsi à titre d'auteur de sept lettres; ce qui ferait allusion aux chapitres πὶ et de l’Apocalypse : « Cum ipse beatus apostulus Paulus sequens prodecessuris suis Johannis ordin& non nisi domenati senptæ eccleses scribat ». Π

(1) ABptas (vi° siècle, aucune autorité) attribue les faits au proconsul d'Éphèse.

(2) Jérôme parle encore de ce martyre dans son comm. sur Matthieu, xx, 23.

(3) Le récit du martyre se trouvait-il originairement dans ces « Actes »? Alors il faudrait supposer une lacune dans le ch. 118, où il aurait dû être mentionné (Voir HENNECKE, Veutestamentliche Apokryphen, p. 129).

CCVI INTRODUCTION.

faut donc croire qu'une tradition secondaire, mêlée du reste à des légendes, plaçait les visions del’Apocalypse, non sous Domitien, mais sous Néron. Jean les eût rédigées au plus tard, en ce cas, pendant l’ Interrègne ou sous Vespasien.

Enfin S. Épiphane a une assertion étonnante. D’après lui, l'Apocalypse aurait été écrite sous l'empereur Claude — mort en 54, avant que Paul eût évangélisé Éphèse! Dans son ouvrage contre les hérésies (τι, 12 et 33), il avance que Jean revint de Patmos sous Claude César, et, un certain nombre d'années (κατὰ ἔτη) plus tard, fut contraint par l'Esprit de composer l'Evangile, à l’âge de 90 ans; plus loin, il parle de l’'Apocalypse comme d’une prophétie sortie de la bouche de Jean πρὸ κοσμήσεως αὐτοῦ, avant sa mort, l'Apôtre ayant prophétisé aux temps de Claude César, et déjà auparavant, quand 1] était dans l’île de Patmos. Que peuvent vouloir dire ces textes? Est-ce pure confusion ou distraction de l’érudit embrouillé qu'était Épiphane? Aurait-il pensé que Claude régnait à la fin de la vie de Jean, qui a dépassé les quatre-vingt-dix ans ? Y a-t-il eu corruption du texte? L'écrivain a-t-il appelé Néron (Nero Claudius Caesar) du nom de Claudius César? En tout cas ces assertions, dont la deuxième paraît d’ailleurs contredire la première, ne méritent pas la discussion. Claude n’a jamais eu affaire à Jean, à moins qu’on ne suppose — très gratuitement — que l’Apôtre, se trouvant à Rome vers l’an 50, en eût été expulsé avec les Juifs (Act. xvinr, 2); ou encore que Jean ayant été martyrisé par Hérode Agrippa avec son frère Jacques, sous Claude, vers 43, le souvenir confus de cet événement se fût combiné avec l’autre tradition, celle de son exil. Mais cette hypothèse, nous l’avons dit, est artificielle, pour ne pas dire absurde, et va contre tout ce qui a été le mieux établi par la controverse johannique (1).

En fin de compte, il faut choisir pour l'exil à Patmos entre l’époque de Néron et celle de Domitien (2). Le texte formel d'Irénée, et l'autorité d’Eusèbe et de saint Jérôme, témoins critiques des plus anciennes traditions, font certainement pencher la balance du côté du second. De plus, il n’est pas très sûr que Tertullien ait voulu mettre en relation chronologique étroite le martyre à la Porte Latine et le bannissement dans une île; ces deux faits, à l’origine, pouvaient être regardés comme indépendants et assignés à différentes époques. La critique interne décidera peut-être : voyons quel temps convient le mieux aux conditions historiques indiquées par l’Apocalypse elle-même.

(1) Cette date de Claude se retrouve chez les commentateurs Apringius (vi: siècle), Züllig (1834-1840); — Grotius l'admettait seulement pour une partie des prophéties, censées relatives aux Juifs.

(2) Il y a eu encore quelques opinions aberrantes chez les anciens. Aïnsi Dorothée (?) Synopsis de vita et morte prophetarum (1115 siècle) préfère le temps de Trajan à celui de Domitien; Théophylacte place l’exil à Patmos, successivement, au temps de Trajan et au temps de Néron. (Jacquier). — Parmi les modernes qui acceptent l’unité de l’Apocalypse, Linder, seul, croit le livre composé sous Claude, ou peut-être avant; Baur, Hilgenfeld, Beyschlag, Läcke Lightfoot, Westcott, Hort, et d’autres, le reculent vers l’âge de Néron ou aux premières années de Vespasien, quelques-uns, comme Hort, sans beaucoup d'assurance; Reuss et Renan le mettent sous Galba; Düsterdieck, B. Weiss, H. J. Holtzmann, sous Vespasien; Swete et Milligan, ainsi que les catholiques généralement, sous Domitien. Harnack Chronol. 1, p. 245 Bousset et Jülicher défendent aussi cette date, mais pour des raisons qui ne sont pas toutes également convaincantes. — Quant aux autres critiques qui y voient un écrit composite, nous avons exposé leurs opinions au chapitre ΧΙ.

ἢ IDENTIFICATION DE « JEAN », AUTEUR DE L'APOCALYPSE. CCVII

Il faut considérer avant tout ce que nous apprennent les Sept Lettres, car elles font corps avec le reste du livre; les parties prophétiques n’ont certainement pas été publiées antérieurement, et, même au cas très douteux où elles se seraient inspirées de visions plus anciennes, le commentaire établira qu'elles auraient alors été ramenées aux perspectives de Patmos. Or, lorsque Jean écrivit les Lettres, certaines conditions sont faciles à constater. Le péril judaïsant était déjà oublié, puisqu'il n'y est pas fait une seule allusion, et les Juifs n'étaient plus que des ennemis du dehors, comme les païens. Ceux-ci avaient certainement déjà commencé leurs persécutions sanglantes, au moins à Pergame (martyre d'Antipas); et le cinquième sceau du chapitre νι, ainsi que la description de Rome, ivre du sang des martyrs (xvux, 6), montre qu'il y avait eu beaucoup de morts violentes, sans déterminer si l’Asie aussi en avait été le théâtre. Plusieurs églises, Laodicée, Sardes, se sont relâchées de leur ferveur primitive, pour des raisons intérieures, semble-t-il, plutôt encore qu'en raison de menaces du dehors: attendu que les Lettres, si elles supposent des vexations actuelles de la part des Juifs et des païens, n’indiquent pas que les chrétiens, d'une façon légale et générale, soient déjà mis en demeure de renoncer à leur foi, quoique ce soit bien l'Evangile (la parole de Dieu et le témoignage de Jésus) qui ait été cause de l'exil du Prophète. Celui-ci prévoit seulement que des accusations juridiques sont imminentes à Smyrne (11, 10), et qu’une grande tentation (πειρασμός, 111, 10) va fondre sur le monde entier. Il est facile, par la LAORrSISOR avec le chapitre x11, de déterminer le caractère principal de ce πειρασμός, de cette θλίψις : ce sera le commandement d’adorer la Bête, c’est-à-dire que la généralisation du culte impérial apparaît comme un danger effroyable à l'horizon prophétique; mais rien n'indique qu’il ait déjà fondu sur les fidèles. En résumé, il y a eu déjà une persécution sanglante et terrible, en Asie ou ailleurs ; elle ἃ cessé ou s’est adoucie, au point que les Églises n'y pensent plus assez, mais elle reprendra plus grave que jamais, et n’épargnera pas les Asiatiques : la Bête qui était, n’est plus, mais doit remonter de l'Abîme {xvir, 8; cfr. 11) pour avoir sa Parousie (παρέσται. Enfin l’auteur semble s’être servi, pour son symbolisme, de la croyance populaire au retour de Néron (xux et xvir). Un dernier trait à rappeler : il connaît à fond l’état matériel et moral des cités d'Asie, et fait des allusions à leur histoire : pourtant il n’en a pas une au fameux tremblement de terre qui détruisit Laodicée en l'an 60 (Tacite). Les auteurs qui tiennent pour une date de composition antérieure à 70 font valoir comme arguments le calcul des têtes de la Bête (xvr), le chiffre de son nom (ΧΙ, 18), la vive préoccupation du retour de Néron, qui ferait supposer que sa chute est récente, le chapitre xr qui indiquerait que le Temple de Jérusalem subsiste encore; mais leurs interprétations, ou sont trop exclusives et « zeitgeschichtlich », ou ne tiennent pas assez compte du caractère symbolique de tout cela. On pourrait aussi faire valoir plusieurs de ces traits en sens contraire, et on l’a fait. Nous n’insisterons pas sur ces points-là dans notre enquête; Hort, qui penche personnellement vers la date la plus ancienne, garde au moins une réserve que ne connaît pas l'imagination subjectiviste des critiques germaniques et de leurs imitateurs, et concède que tous ces passages n’ont pas une valeur bien déterminante dans la question débattue. Il faut en effet les interpréter par ce qui est plus clair, notamment par les Lettres; c'est ce que nous ferons.

Quel temps, d'après l’histoire générale, convient donc le mieux aux condi-

r DEAR cd +" ET LE. γ΄ Ὁ Ων, y * ον

CCVIII INTRODUCTION.

tions historiques énoncées? Est-ce celui qui va des dernières années de Néron aux premières de Vespasien, de 64 à 70, ou bien la fin de la dynastie flavienne, à partir de la guatorzième année de Domitien (94-96) ?

La persécution néronienne qui se déchaîna à Rome, en 64, comme un ouragan, est assez connue. Elle fit beaucoup de victimes, et ne cessa pas complètement avant la mort de l’empereur, puisque Pierre et Paul, suivant la tradition, subirent le martyre en l’an 67 (1). Maïs on ne peut savoir avec certitude, faute de documents, si elle s’étendit en dehors de Rome, et gagna les provinces. Paul Allard (2) le croit, s'appuyant sur ce que les chrétiens, d’après Suétone, Nero, 16, étaient considérés comme des hommes « d’une superstition nouvelle et malfaisante », ce qui rendait naturel de les poursuivre partout; de plus, la 1"° épître de Pierre, envoyée de Rome vers cette époque aux chrétiens d'Asie, montre que ceux-ci également étaient déjà persécutés pour leur nom. Nous ne croyons pas que cette induction s'impose; le chef des Apôtres, selon nous, pressentant très justement, au spectacle de la haine du peuple, que des violences allaient bientôt éclater à Rome (καιρὸς τοῦ ἄρξασθαι τὸ χρίμα ἀπὸ τοῦ οἴκου τοῦ θεοῦ, 1 οί. τν, 17), voulut seulement mettre en garde ses lointains lecteurs contre un pareil sort; du moins on ne peut du texte conclure davantage. Mais l'exemple de Rome, le renom qu’avaient les fidèles d’être « ennemis du genre humain » et adonnés à une « superstition malfaisante » (Tacite et Suétone), rendent fort vraisemblable que, dans les provinces aussi, leur sort s’aggrava depuis Néron, et que les autorités ou la populace firent au moins quelques martyrs isolés. Tertullien, Adv. Nationes, τ, 7, dit que « permansit, erasis omnibus, hoc solum institutum neronianum ». Mais, en somme, on est réduit aux conjectures.

Après une période de tranquillité relative, il est certain que la persécution reprit à Rome, sous Domitien (portio Neronis de crudelitate, Tertullien). Mais nous savons peu de chose sur ses vraies causes, et surtout sur son extension. Méliton (Eus. H.E. iv, 26, 9), Tertuilien (Apol. δ), Lactance (De morte persec., 3), Eusèbe (ILE, ur, 18) Sulpice-Sévère (Chronique, 11, 31) et Orose (vu, 10) rangent Domitien parmi les persécuteurs. D'ailleurs nous avons la lettre de Clément de Rome (96), qui, au chap. 1°", parle « des malheurs, des catastrophes qui nous sont survenus à l’improviste et l’un sur l’autre », ce qui est une allusion assez claire. Dion Cassius (Xiphilin, zxvrr, 14), confirmé par Suétone, a relaté la mort des consulaires Flavius Clemens et Acilius Glabrio, lesquels étaient accusés d’athéisme (ἀθεότης), et de « vivre à la juive », le second : d'être un « molitor novarum rerum » (Suétone, Domitien, 15). Dion Cassius (Lxvur, 1) nous apprend encore que Nerva fit cesser les poursuites contre ceux qui étaient accusés d’émpiété (ἀσεβεία), rappeler les bannis, et qu'il défendit aux esclaves et aux affranchis d’accuser personne « d’impiété ou de vie à la juive ». Ces deux termes d’ « athéisme et d’impiété », rapprochés également de l'accusation de judaïser, doivent s’équivaloir. Mais, comme la religion juive, en

(1) Si toutefois le martyre des deux grands apôtres eut lieu la même année, ce qui n’est pas l'avis de Ms Duchesne ni de plusieurs autres.

(2) Voir Pauz ALLARD, le Christianisme et l'empire romain de Néron à Théodose, p. 18-sv, 8° édit., 1908. D’autres historiens encore, Ms: Batiffol par exemple, sont convaincus que la religion chrétienne a été prohibée déjà comme telle sous Néron, dès qu’elle fut nettement distinguée du judaïsme.

soi, n'était pas considérée comme un athéisme et qu'il est certain, par ailleurs, que la famille de Flavius Clemens (les deux Domitilla), et aussi des membres de la gens Acilia (puisqu'ils donnèrent aux chrétiens une catacombe), étaient alors chrétiens, « mœurs juives » ne peut signifier ici pour ces personnages que « christianisme ». D'après Dion Cassius, beaucoup d’autres que ces illustres patriciens furent punis pour le même crime (Lxvir, 4). Eusèbe, dans sa Chronique, ad annum Abrahami 2110, affirme, d'après un certain chronographe païen, Bruttius, que beaucoup de chrétiens souffrirent pour leur foi en la quinzième année de Domitien (95-96). On ne peut donc affirmer que la persécution se borna à l’aristocratie chrétienne, ni à la ville de Rome. Toutefois, on n’a pas de preuves, en dehors de Apocalypse elle-même. qu'elle ait sévi jusqu'en Asie Mineure; et il ne faut pas invoquer à cet effet le témoignage du chapitre ΧΙ, car la mise hors la loi des fidèles qui refuseront d’adorer la Bête, c’est-à-dire de pratiquer le culte impérial, se rapporte à l'avenir plus qu'au présent (1). [1 faut pourtant se rappeler que Domitien a fait des efforts pour être reconnu dieu de son vivant, et se fit appeler par sa chancellerie « dominus et deus noster »; dans l'Asie servile, ces efforts auraient pu avoir un succès particulier, et éveiller ainsi les vues prophétiques de saint Jean, qui n’en demeuraient pas moins prophétiques.

C'est bien là un argument d’un certain poids en faveur de l'époque de Domitien. De même, sil s'est montré un faux Néron dès l’an 69, ce n'est qu’une vingtaine d'années plus tard, à partir de l’an 88 et presque sous Trajan, que l'imagination populaire s'est préoccupée vivement de son retour d’au delà de l’Euphrate, à la tête de l’armée des Parthes (v. Comment. au chap. χνυπὴ); il est peu probable qu'aux débuts de Vespasien la légende eût déjà pris cette forme et cette consistance. En outre, la mention du Temple au chap. x1 n'indique pas que Jérusalem fût encore debout, car c’est un temple idéal, image de l'Église, et la « 6° tête » de xvir, 5, cet empereur contemporain, ne devrait être Vespasien que si l’on ajoute foi au calcul pénible qui compte les têtes à partir d’Auguste, tandis qu’il est bien plus en situation de faire coïncider la montée de la Bête à sept têtes avec le commencement des persécutions romaines {(v. Commentaire)., Mais il y a des arguments plus décisifs à mon avis :

1° Tout d’abord, la situation indiquée par les lettres (rapprochées du 5° sceau, etc. voir ci-dessus), s'accorde mieux avec la fin de la dynastie flavienne. Elles supposent le souvenir, non l'actualité, d'une persécution très sanglante, suivie d'un apaisement relatif, que de nouvelles menaces viennent troubler, menaces qui font présager à un prophète de Dieu le terrible danger du culte impérial. La persécution, qui n'a peut-être jamais entièrement cessé. a déjà un réveil puisque Jean a été exilé à Patmos, et que bientôt des Smyrniotes seront incarcérés; cependant elle ne paraît encore ni très systématique, ni très sanglante, au moins en Asie, — Or, la seconde persécution, sur laquelle on ἃ si peu de documents, semble avoir eu ce caractère-là, tout en précisant les

(1) Une tradition dit qu’Antipas, martyre de Pergame (Ap. 11, 13), était évêque de cette ville, et fut brülé dans un taureau d’airain, sous Domilien (Métaphraste: Bollandistes, 11 avril; André de Césarée dit avoir lu ses actes; Tertullien Scorpiace, 12, répète tout simplement les mots de l’Apocalypse).

APOCALYPSE DE SAINT JEAN. n

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ὟΣ bn. NT Use CCX ν 3 INTRODUCTION.

griefs religieux soulevés contre les chrétiens mieux qu'au temps de Néron, et en faisant naître de plus sombres perspectives encore, en raison de l'ambition divine affichée déjà par l’empereur. | ᾿

20 Certains traits relatifs à l'histoire locale portent à conclure dans le même sens. Nous ne faisons pas grand fond sur l’article de Salomon Reinach (1) qui découvre un rapport explicite entre le 3° Cavalier du chapitre vi et le décret de Domitien à propos de la mévente des vins en l'an 93. Mais, si l’Apocalypse avait été écrite quelques années seulement après l'an 60, saint Jean, dans sa lettre menaçante à Laodicée, n’'eût sans doute pas manqué de faire allusion au tremblement de terre qui renversa la ville à cette date; il avait dû s’écouler assez de temps pour que les insouciants Laodicéens eussent oublié la catastrophe.

3° Enfin, nous concédons bien que les sept églises d'Asie pouvaient exister toutes vers la fin du règne de Néron. Quand Paul avait évangélisé Ephèse pendant trois ans, le christianisme s'était répandu dans toute la province (Act. χιχ, 10, et Épitre aux Colossiens). Mais les Lettres montrent que ces églises ont un assez long passé derrière elles pour que la charité et la foi y aient perdu de leur première fraîcheur, et beaucoup plus, semble-t-il, qu'au temps des Epiîtres de

la captivité et des Pastorales. Saint Jean connaît à fond ces églises; il a donc dû

les fréquenter un certain nombre d'années. Or, quand Jean a-t-il pu commencer son ministère à Ephèse? Ce n’est pas avant 67; jusque-là Paul, puis Timothée,

avaient été les apôtres et les chefs religieux de l'Asie, et on n’admettra guère

qu'un des Douze ait travaillé à côté d'eux, sans que les Actes en fassent mention. Saint Jean n’a pu s'établir en Asie qu'après la mort de l’Apôtre des gentils. Comme, dans ses Lettres, il se montre. très familiarisé avec l'esprit et l’histoire de chaque ville, on concédera bien qu'il lui avait fallu pour cela un certain nombre d'années d'expérience; et cela nous éloigne assez du temps de la mort de saint Paul, qui précéda d'assez peu celle de Néron.

Ainsi pous croyons que le critique interne corrobore le témoignage d’Irénée, et la tradition commune; que, par conséquent, l'exil à Patmos et la composition de l’Apocalypse ont eu lieu au cours des deux dernières années de

Domitien.

S'il en est ainsi, le problème de la distance qui sépare l'Apocalypse de l'Evangile, au point de vue grécité, devient vraiment ardu. Car on ne saurait mettre au maximum qu'une dizaine d'années entre les deux écrits. Il faut renoncer à l'hypothèse d’un long intervalle qui eût permis à l’auteur, entre deux époques de sa vie, de perfectionner sa connaissance du grec; c'était la solution, hélas! la plus commode. Mais si saint Jean, en 95, ne savait pas encore bien manier cette langue après un séjour déjà long dans des villes où on ne parlait qu'elle, ce n’est pas en quelques années de plus, à son âge, qu'il pouvait perfectionner beaucoup ses connaissances linguistiques. Ceux-là ne me contrediront pas qui connaissent 165 milieux bilingues ou polyglottes.

(1) Revue archéologique, 1901, nov.-déc., et Cultes, Mythes et Religions, τι, Pp. 356-380.

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Mais d’autres solutions demeurent. Nous pouvons en imaginer deux.

L'une est que saint Jean n'aurait pas su ΧΡ UP mieux la grammaire grecque quand il composa l'Évangile et les Épîtres qu'au- temps où il écrivit l’Apocalypse. Seulement, vivant tranquille à Éphèse, il y aurait trouvé le secrétaire, qui lui manquait à Patmos, dont le calame eût corrigé les principales incorrections sortant de la bouche du maître qui faisait la dictée. Aimsi la I: Petri a été écrite élégamment par Sylvanus. Cette solution n’a rien d'artificiel étant donné les usages de l’époque. Plusieurs auteurs l’indiquent aujourd’hui comme une possibilité. Ainsi Swete (pp. ezxxxur-crxxxiv). « Early tradition elxxxii-clxxxiv. explicitly states that the Gospel was written from dictation, and underwent some kind of revision at the hands of those who received it », etil cite le prologue du Codex toletanus et un anonyme grec de la Catena de Corderius qui nomment tous deux Papias lui-même comme ce secrétaire. Moulton croirait pour sa part à la dualité d'auteurs; pourtant il pose cette alternative. -au Cas où l’auteur serait unique : « Ou bien ἢ nous faudra accepter pour l’Apocalypse la date la plus ancienne... , ou bien admettre que quelqu'un (mettons l'auteur de Jon. XX, 24) a corrigé pour lui sa grammaire tout le long de l'Évangile. » (Introd. à la langue du Nouveau Testament, ο. 1°" Apocalypse, note). Jacquier (ἢ L'N T.1v, p. 18) : « Peut-être les deux écrits n’ont pas été rédigés par le même ot be auquel 11 faudrait attribuer ἀπὸ certaine influence dans la facture du style. » Radermacher (Neutestamentliche Grammatik 183 À 1, cité avec faveur par Weinertz (Einl., p. 457, note 1, 1913) : La supériorité de l'Évangile pourrait « durch eine literarische Beihilfe erklärt werden », « s'expliquer par une aide littéraire ».

Une autre conjecture est celle-ci : Saint Jean, quoique pensant en araméen, aurait été capable depuis de longues années d’écrire en assez bon grec (bien qu « iletiré » ἀγράμματος, Act. 1v, 31, il pouvait avoir acquis quelque connaissance de cette langue, dès sa jeunesse, en Galilée, et l'avoir développée plus tard); mais il ne parlait spontanément qu’un grec populaire, mêlé de sémitismes, et, pour rendre littéraire son élocution, il lui eût fallu de la réflexion et des loisirs. Il les trouva à Éphèse pour composer l'Évangile; il ne les avait point à Patmos, d'où il dut envoyer aux églises d'Asie un écrit rédigé à la

hâte, à peine relu, imparfait pour la composition comme pour la langue, et

que, n'ayant pas l’amour-propre d’un homme de lettres, il n'a pas jugé nécessaire de corriger plus tard.

Quel pouvait être, en effet, le genre d’ existence que lui faisait son « exil » ?

Dans quelles conditions lui était-il permis de travailler? Les idées de Ramsay (1)

sur ce point-là paraissent fort plausibles ; nous n'avons qu’à nous en inspirer (2). Patmos a bien pu servir de lieu d’exil, ainsi que d’autres îles de la mer Égée. La pénalité romaine de la deportatio in insulam avaït été fréquemment appli-

quée sous Domitien à des chrétiens : ainsi aux deux Domitilles, — et à

(1) W. Ramsay, The Letters to the Seven Churches, 1909, ©. ὙΠ; l’auteur s'appuie lui-même Sur MOMMSEN, Rômisches Sitrafrecht, 18%.

(2) Rapprocher l'avis du grammairien A. T. ROBERTSON, cité R. B. 1915, p. 589 : « L'Apocalypse a été composée à Patmos sous l'influence d’une certaine excitation, et peut-être aussi na-t-elle pas été revisée avec soin, tandis que l’évangile et la première épître ont probablement recu les soins et l'assistance d'amis cultivés ».

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CCXII INTRODUCTION

d'autres fidèles encore, d'après notre interprétation du texte de Dion Cassius). Elle n’entraiînait point, par ailleurs, de contraintes personnelles trop dures. Mais cet exil pur et simple, avec confiscation des biens, était réservé à des. personnages de marque, tels que ces parents de l'empereur, des patriciens, des citoyens notables; Paul, à la rigueur, aurait pu être condamné à une pénalité de ce genre, mais saint Jean, aux yeux des autorités, n'était qu'un Juif obscur. Or, la déportation des « humiliores » avait, dans le droit pénal romain, un caractère beaucoup plus rigoureux. C'étaient les travaux forcés, notamment dans les carrières et les districts miniers, où tant de chrétiens furent enfermés au cours des persécutions ultérieures ; ils entraînaient la flagellation préalable, les chaînes, le logement dans une prison commune, la surveillance de gardes-chiourme pendant le travail. Il est vrai qu’il n’y avait pas de mines à Patmos, et que l'on ne sait pas si l’on y envoyait des forçats pour y exploiter par exemple des carrières. Cependant, croyons-nous, l'affirmation de Victorin et de Primasius, que Jean était condamné ad metalla, peut être l'écho déformé d’une tradition vraie. 11 y avait, dit Ramsay, bien des formes de hard labour parmi les pénalités romaines, et d’ailleurs nous connaissons très peu de chose au sujet des lieux destinés spécialement à ces pénalités; Patmos, îlot sans importance, pouvait être du nombre (p. 85).

Mais si saint Jean, pour avoir rendu témoignage au Christ, avait été ainsi condamné par quelque proconsul (car il est peu probable que César se soit jamais occupé directement de lui) à l'état de forçat, comment eût-il pu composer un parfait ouvrage de style, même faire aussi bien que pour l'Evangile? Ecrivant en de rares moments dérobés au labeur, en proie à la fois à l'émotion violente des révélations surhumaines, et aux peines, aux craintes du dehors, obligé peut-être de profiter de la première occasion pour envoyer son livre en cachette à Éphèse, comment aurait-il fait à soigner sa diction? Il faudrait plutôt admirer ce qu'il a pu y mettre d'art, dans des circonstances si défavorables pour un écrivain; nous ne jugerons pas qu'il ne pouvait faire mieux s’il avait travaillé en liberté et en repos.

Pour notre part, c'est vers cette seconde conjecture que nous inclinerions. L'Apocalypse, en effet, avec la part d’incohérence, ou du moins d'imparfaite harmonie qu'il faut reconnaître dans son symbolisme, avec ses ‘grossières fautes grammaticales, qui ne peuvent cependant masquer sa puissance d'évocation et de structure, ni la finesse de quelques-unes de ses nuances, ni la bonne grécité de certains passages, est une œuvre littéraire si extraordinaire, elle offre des aspects si contradictoires qu'on ne peut la croire sortie d’un travail accompli dans des conditions normales. L'ignorance, ou l’inexpérience littéraire, ne suflisent pas à rendre compte de ses défauts, puisqu'aucune faute n'est constante, et que sa structure est à la fois si subtile et si ferme. Elle porte des traces de gêne, de précipitation, par-ci par-làa même de véritables distractions, dans le désaccord des genres et des cas. C’est l'œuvre d'un génie contrarié, que des circonstances extérieures ont contraint à livrer à la publicité, pour ainsi dire, son brouillon.

Quand Nerva eut fait casser par le sénat les actes du tyran, saint Jean, avec les autres bannis, put retourner à sa résidence. Dans ses chères églises, il trouva son Apocalypse déjà lue en public. Son génie à la fois systématiqué et fougueux | les avait dotées, sous l'inspiration d’en haut, d'une œuvre imparfaite si on la considère en critique littéraire, mais admirable au point de vue religieux, le plus

puissant manifeste de guerre à Satan et d'incoërcible espérance où 1" Église pût psiser la certitude de sa victoire sur le monde. Rentré dans une existence normale, et, comme a su bien l’exprimer Ramsay, müri définitivement par l'épreuve, élevé à la plus haute sérénité de contemplation par les douleurs et les visions de l'exil, le disciple bien-aimé devait, peu d'années après, donner à l'Église et au monde une œuvre plus sublime encore, son Évangile.

Comme appendice à cette discussion, il est juste de tracer brièvement l’histoire des péripéties que traversa l'Apocalypse avant d’être admise universellement dans le canon des écritures inspirées (1). Nous en avons donné ci-dessus le plus important, à propos de l'apostolicité du livre, qui entrainait la reconnaissance de son inspiration. Les objections de Caïus, réfutées par saint Hippolyte, n’eurent pas de succès en Occident, où l’Apocalypse fut toujours admise comme inspirée dans toutes les Églises. Après le Canon de Muratori, ce témoignage romain du u° siècle, tous les auteurs ecclésiastiques qui eurent à en parler, la catalogue Mommsenianus (359? témoignage probablement africain), le Claromontanus, les conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397 et 419), la lettre d’Innocent [°° à Exupère (405), et le fameux décret de Damase-Gélase sont tous d'accord.

ΠῚ n’en était plus de même en Orient. Si l’église d'Alexandrie, malgré les critiques et les doutes de saint Denys, a toujours retenu l'Apocalypse dans son canon, nous avons vu que les écrivains d’Antioche, saint Jean Chrysostome, Théodore de Mopsueste et Théodoret, ne la citent point. Ainsi en fut-il de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Grégoire de Nazianze, qui l’omet dans son poème, de saint Amphiloque, qui dit dans ses /ambes à Séleucus que la plupart la regardent comme apocryphe, νόθον ; parmi les autres Cappadociens, saint Basile et saint Grégoire de Nysse l’admettent; si ce dernier (Oratio in ordinationem suam), en citant un passage, dit qu’il l'a appris ἐν ἀποκρύφοις... δι᾽ αἰνίγματος, 16 mot ἀποχρύφοις signifie sans doute « paroles au sens caché ». On sait les doutes et l'embarras d'Eusèbe. Le canon du concile de Laodicée en Phrygie, vers 360 (s’il est authen* tique), et le 85° canon des Constitutions apostoliques n’en parlent pas davantage. Dans la Syrie Euphratéenne, il est certain que l’Apocalypse n’est entrée que tardivement au canon des Écritures : la Doctrine d'Addaï (rn° ou 1v° siècle), Aphraates (337-345) AE ainsi que toutes les épîtres catholiques, et saint Ephrem (+ 373) ne la cite qu'une seule fois, v, 1, dans ses œuvres dont le texte syriaque nous est parvenu. La version Psitta, officielle dans l'Église syrienne, ne la possédait pas, non plus que la version arménienne faite au v° siècle. Ce n est que dans la version philoxénienne, probablement (νι s.), qu'elle s’introduisit dans le syriaque et elle ne fut traduite qu'au x° siècle en arménien. Au Moyen Age,

(1) N'ayant pas cru nécessaire d’entrer dans aucun détail de cette histoire, ni même d'indiquer les sources dans un si bref résumé, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages qui traitent ces questions et particulièrement à Jacquier, Le N. T. dans l’Église chrétienne, t. 1°", 1911, section 11-vu, et, surtout pour ce qui concerne les protestants, à Bousset, Offenb.6, pp. 19-34.

| (CCXIV INTRODUCTION

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les Nestoriens s’en sont tenus au canon d'Antioche et au contenu de la P&itta Ebed Jesu de Nisibe (+ 1318) ne mentionne pas l'Apocalypse au catalogue des Livres Saints. Mais, chez les Monophysites, Denys bar-Salibi (+ 1171) l'a commentée, etpartagé à son sujet l'opinion de saint Hippolyte; Bar-Hebraeus (+ 1286) a le canon complet du Nouveau Testament. — Les Arméniens aussi possèdent tous nos livres, quoique Mechithar d'Aïravank (vers 1290), ne considère encore l'Apocalypse que comme un antilégomène que l’on peut laisser passer.

L'Église grecque, dans son ensemble, fut assez lente à se déterminer. La Synopse dite de saint Athanase {vi* s.?) reconnaît, d’après les Pères, la canonicité de J'Apocalypse. Mais en Égypte, à la même époque, le bon Cosmas Indicopleustès, cet ancien marchand et voyageur aussi sévère en fait de canonicité qu'hostile à la science d’origine profane, l’exclut ainsi que toutes les épîtres catholiques; ce devait être un cas individuel; pourtant le diacre alexandrin Euthalius a négligé d'en diviser le texte en chapitres, ce qu'il a fait pour tous les livres du N. T.autres que les Évangiles; Anastase le Sinaïte omet aussi bien l’Apocalypse dans le canon des livres saints que dans la liste des apocryphes. Les

doutes orientaux avaient donc dû se communiquer à certains milieux égyptiens.

— Par ailleurs, le livre de Sectis (fin du vi‘ 5.) admet l’Apocalypse au catalogue

des livres canoniques ; l'évêque André de Césarée en Cappadoce l'avait commentée

avec beaucoup de piété un demi-siècle auparavant; il fut suivi dans cette voie

par Œcumenius (1) (vers 600) et Aréthas de Césarée (vers 901-940). Enfin le con-

cile ir Trullo (691-692) l'admet, puisqu'il reconnaît, à côté des canons de Laodicée et d'Amphiloque, et du 85° canon apostolique, l'autorité de ceux d’Athanase et de Carthage. Saint Jean Damascène {+ 750) la reçoit aussi; si danslecatalogue ajouté à la Chr OnOgT aphie de Nicéphore de Constantinople (+ 828), l’Apocalypse est rangée parmi les « antilégomènes » avec celle de Pierre, etc., ce peut bien être une interpolation dans une liste plus ancienne. Photius (vers 870) ne l'inscrit cependant pas dans son VNomocanon; les canonistes grecs, après lui, continuent à manifester quelques hésitations. Enfin Micéphore Calliste (xiv° s.) donne une codification définitive (Histoire ecclésiastique 45, Migne P. G. exzv, col. 880- 885), où l’Apocalypse tient la place qui lui est due. Et, au xvu° siècle, la profession de foi du patriarche de Constantinople Cyrille Lukaris la range dans le Nouveau Testament comme 1" « Apocalypse du Bien-aimé ». L’ Église grecque, malgré des hésitations qui se prolongèrent, s'était done mise peu à peu d'accord avec les Latins,

En Occident, au Moyen Age, on ne trouve pas trace de doute ni de discussion. Au xv° siècle, la Bulle d'union avec les Grecs d'Eugène IV, et le Canon du concile de Florence, contiennent tous les écrits du Nouveau Testament. Mais, à la Renaissance, le souvenir des anciennes contestations se réveilla. Le cardinal Cajetan n'ose rien dire contre l’Apocalypse, tout en avouant ne pas en pénétrer le sens littéral. Érasme, lui ({ 1536), reprend les objections d'autrefois, et veut distinguer « Jean le Théologien », ainsi que le prophète de Patmos est nommé en tête de certains a de « ee l'Évangéliste » ; il ne voudrait accorder à l'Apocalypse, ainsi qu'à d'autres deutéro- -canoniques, qu'une canonicité de second ordre. Les réfutations d'Érasme ne firent pas défaut. :

(1) A moins qu'Æcuménius ne soit le premier en date; voir au chap. suivant.

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sis IDENTIFICATION DE «ΕΑΝ », AUTEUR DE L'APOCALYPSE. CCXV Les premiers protestants furent divisés. Luther, dont le critérium de canoni- τὰ cité était plus subjectif qu'historique et traditionnel, exclut du Canon l’Apocalypse | — qu'il a pourtant traduite et commentée dans un sens anti-papal — ainsi que Heb., Jud. et Jacques. Les églises et les théologiens luthériens, en grande partie, suivirent les mêmes errements touchant l'Apocalypse, ainsi que Zwingli. Mais Calvin la tient pour une écriture inspirée, ainsi que Théodore de Bèze (qui croit qu'elle pourrait être de Jean-Marc); de même après eux l'Église calviniste, | l'Église arminienne (Grotius) et l'Église anglicane. Au xvnr° siècle, l’ensemble des luthériens eux-mêmes s'était rangé à l’opinion commune. Au xvir* siècle, avec Abauzit (1770), Hermann Oeder et Semler qui l’édita (1769), les discussions “ reprirent, puis la naissance du protestantisme libéral vint LPS dans | l'ombre les questions de canonicité. Quoi qu’il en soit, l’Apocalypse n’est exclue d'aucune Bible protestante. Re Les débuts du protestantisme, et les doutes d’érudits tels qu'Erasme, avaient rendu nécessaire à l'Église de définir solennellement l'extension du Canon, - comme une vérité de foi que nous devons admettre sous peine d’anathème. C’est » ce qu'a fait le Concile de Trente, dans son Decretum de Canonicis scripturis (Sess. IV, promulgué le 8 avril 1546). L'Apocalypse y est nettement appelée « Apocalypsis Johannis Apostoli ».

L'histoire de l’Apocalypse, on le voit, fut mouvementée, à cause de l'obscurité de ses prophéties, et des interprétations fausses où extravagantes de certains commentateurs. En considérant toutes les discussions passionnées qui ont. entouré ce livre, on doit conclure ceci : il fallait que la croyance à son origine johannique füt bien ancrée dans la conscience chrétienne, pour que sa canonicité ait pu, même dans les églises séparées, s'affirmer malgré la défaveur imméritée qui l’a poursuivi en tant de lieux.

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Pas un livre au monde n'a été plus commenté que l’Apocalypse, mais en des sens si divers qu'on ne peut, sans faire une certaine provision de courage, se mettre à tracer l'historique des interprétations.

Il fallait, évidemment, que le symbolisme et les principales idées en fussent, avec quelques explications orales de l’anagnoste, intelligibles aux chrétiens d'Asie, ses premiers lecteurs (1). Autrement la Révélation n’eût pas atteint son but: car l’auteur n’entendait pas seulement tracer les grandes lignes de l’histoire future, convergeant toutes vers le triomphe final de l'Église ; il voulait en premier lieu fournir à des communautés déterminées les indications divines propres à orienter leur conduite au milieu de difficultés actuelles. Cela est vrai non seulement des Lettres, mais de la deuxième section prophétique en général : ainsi le fameux chiffre de la Bête (xrnr, 18), à voir la façon pleine à la fois de mystère et d’insistance dont il est amené, devait évidemment leur apprendre, sans donner prise contre eux aux ennemis entre les mains de qui le livre aurait pu tomber, quel était, parmi les réalités présentes et futures, le grand adversaire auquel il leur fallait résister. Mais si l’Apocalypse était relativement claire (v. le « livre ouvert» de x, 2) pour les premiers destinataires, dont les besoins spirituels en avaient rendu la publication urgente, le sens s’en obscurcit bien vite, la où les circonstances n'étaient pas les mêmes, et où les fidèles n'avaient pas la clé des symboles, faute d’un commentaire autorisé qui eût été transmis de vive voix ou consigné par écrit pour éclairer la lecture des chrétiens aux siècles suivants.

Quand un enseignement, en effet, revêt cette forme allégorique, chacun est porté ἃ en interpréter les détails suivant ses préoccupations personnelles, ou les idées qui ont eu cours jusque-là dans son milieu. L’Apocalypse est un écrit passionnant, qui devait surexciter les esprits portés à l’exaltation; l'imagination des commentateurs, qu'aucune explication officielle n’était là pour guider, s’est donc donné assez librement carrière au cours des âges, depuis les millénaristes jusqu'aux sectaires illuminés de nos jours; et plus d'un exégète, même orthodoxe, paraît avoir été lui-même une sorte d'Apocalyptique — non inspiré — à qui les visions de saint Jean fournissaient un bon prétexte pour exposer les siennes propres. De fait, on reconnaît trois ou quatre systèmes d'explication, absolument divergents et mêlés de subjectivisme, qui se prolongent depuis des siècles; au milieu de cet amas confus de paille et d'or, il est bien difficile d'isoler les éléments d’une véritable « tradition » explicative. Elle existe pourtant, mais à l'état de « disjecta membra ».

(1) Ainsi les Thessaloniciens étaient au courant de l’eschatologie non écrite de saint Paul, 11 T'hess. 11, 5-6.

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Quelques raisons faciles à saisir rendent compte de cet état chaotique de l’exégèse :

1° Ce sont d’abord les conditions intellectuelles du milieu primitif. L’Apocalypse johannique n'était pas le premier écrit du genre. L'Église possédait le livre de Daniel, qui était en grand honneur, et de plus les chrétiens faisaient grand cas de quelques apocalypses apocryphes; nous n’en chercherons pas ici d'autre preuve que la faveur accordée à Hénoch, et à l'Assomption de. Moïse (ou à quelque autre récit légendaire sur le législateur) dans l’Épître de saint Jude elle-même. Dès que le sens de l'Apocalypse se sera un peu obscurci, par le fait du temps ou de la distance, — car il s’est écoulé environ soixante ans entre sa composition et la première mention que l'on trouve d'elle, chez saint Justin, — il sera assez naturel de la faire rentrer dans le courant de l’eschatologie populaire très vivace qui avait occupé les esprits avant elle, d’atténuer ou d'oublier ce qui l'en distingue, et de l’interpréter soit au moyen des chapitres vit et x1 de Daniel, que l’on appliquait exclusivement à la fin des temps, soit des traditions extracanoniques sur le Millenium, Élie et Hénoch, l'Antéchrist, etc. Il est certain, par exemple, que le chiliasme s'était introduit dans les communautés chrétiennes vers le tournant du τ οἱ du r°siècles. Ce n’est pas seulement l’hérésiarque Cérinthe qui attendait un Millenium matériel, mais Papias, avec cet esprit peu exigeant que lui reproche Eusèbe, disait tenir de traditions orales la révélation du Millénarisme (ὡς ἐκ παραδόσεως ἀγράφου εἰς αὐτὸν ἥκοντα... καί τινα ἄλλα μυθιχώτερα, ἐν οἷς καὶ χιλιάδα τινά φησιν ἔτων ἔσεσθαι μετὰ τὴν ἐχ νεκρῶν ἀνάστασιν, σωματιχῶς τῆς χριστοῦ βασιλείας ἐπὶ ταυτησὶ τῆς γῆς ὑποστησομένης. Eus. III, χχχιχ, 11-12), Eusèbe pense qu'il avait mal compris les récits et les métaphores des apôtres, mais ne met pas cette illusion du vieil évêque d’Hiérapolis en rapport avec l'Apocalypse; il est plus probable qu’elle venait tout simplement d’une tradition juive. Plus tard, saint Hippolyte (Περὶ τοῦ ᾿Αντιχρίστου, ch. 15 et 54) décrira l’activité de l’Antéchrist d'après une source extracanonique complètement inconnue qu il appelle « un autre prophète ». On pourrait multiplier ces exemples (1); ils établissent suffisamment que d'anciens écrivains ecclésiastiques cherchaient lexplication des obscurités de l'Apocalypse, soit dans des passages de Daniel qui n'ont avec elle qu'une ressemblance générique, soit en des écrits nullement inspirés.

2° La Révélation johannique, étant destinée d’abord aux contemporains, contenait naturellement un certain nombre de traits ou d’allusions relatifs à l’histoire de l’époque, à Rome, à ses ennemis les Parthes, aux persécutions récentes ou actuelles, indépendamment de la grande prophétie spirituelle et universelle. Les lecteurs, sans faire les distinctions dues, prirent l'habitude de rapporter le tout à des événements imminents, ou du moins prochains, ce qui était d'autant plus facile que les indications chronologiques pour l'avenir y faisaient défaut, et que l'attente de la Parousie prochaine n'était pas encore tout à fait découragée. Les générations postérieures continuèrent dans la même voie, et cherchèrent aussi l’accomplissement des prophéties de saint Jean dans la succession des événements particuliers qui s'étaient déroulés jusqu’à leur époque, remettant seulement à l'avenir la venue de l’Antéchrist et la consommation.

(1) Voir Bousser, Der Antichrisl, 1895, pp. 15 et suivantes.

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ee: | INTRODUCTION.

‘3 Enfin, par réaction, d'autres äuteurs, envisageant l'indéniable caractère eschatologique et spirituel de l'Apocalypse, en vinrent à oublier que c'étaient les circonstances d’une époque déterminée qui lui avaient donné occasion. Les uns rejetèrent aux dernières années du monde l’accomplissement de tout ce qui y était prédit, d'autres allèrent jusqu'à ramener l’ensemble des visions à de pures ailégories morales, ne faisant plus qu'une part aussi parcimonieuse que possible à l’annonce d'événements particuliers.

Ces diverses tendances, parfois combinées dans un enchevêtrement inextricable, expliquent les divergences irréductibles qui ont séparé les plus vénérables interprètes dans l'Église catholique, et les fantaisies échevelées qui remplissent maint commentaire des hétérodoxes.

Les plus anciens auteurs ecclésiastiques qui ont donné des explications sur l'Apocalypse avaient gardé très net le sentiment que ce livre dévoilait les secrets

des derniers temps. Mais ces derniers temps pour eux n’embrassaient que la

période des luttes ultimes, aussi n'ont-ils guère mis en rapport les visions prophétiques avec des événements précis de leur époque. Les premiers étaient chiliastes (par la faute sans doute des « traditions » dont s'inspira Papias), et ils ne se croyaient pas séparés par un bien long intervalle de ce Millenium, début des âges bienheureux. Ils étaient tributaires aussi de la tradition juive sur l’Antéchrist personnel; ils combinent les données des chapitres xn et xvn avec des prédictions apocryphes et le livre de Daniel, dont les passages relatifs à Antiochus Épiphane, aux chapp. vir et x1, sont compris comme une pure eschatologie de l’Antéchrist, au sens littéral et non typique. Malgré tout, 115 gardent le sentiment de l’élasticité de certains symboles, et font une assez large part à l'allégorie spirituelle. Ce mélange de principes vrais et de systèmes étrangers au Nouveau Testament donne une impression assez confuse; on peut appliquer aussi à leurs interprétations ce que dit joliment le P. Lagrange à propos des apocryphes juifs, qu’elles ont l'air d’un cliché photographique tiré plusieurs fois. Mais, un peu plus tard, l'influence de l’allégorisme alexandrin se fait sentir, et donne au contraire à l'Apocalypse un sens trop abstrait. Nous allons nommer ces auteurs par ordre de date, en indiquant très brièvement leurs idées principales.

Saint JusriN Marryr (+ 163). Dans son Dialogue avec Tryphon, 81, il attribue le millénarisme à saint Jean. C’est sans doute à cause de cela seulement que saint Jérôme, De Vir. ül. 9, et Chronique, le

‘range parmi les interprètes de l'Apocalypse; car il n’y. a pas trace d'un commentaire écrit par lui. ;

SaiNT InéNée (fin du n°s.). ἀν. Huer. On ne peut, lui non plus, l'appeler, avec saint Jérôme, un commentateur; toutefois, surtout au 1. V, il interprète beaucoup de passages. — Les 4 Animaux expliqués au sens mystique d’attributs du Christ, ou des 4 Évangélistes. — L'Antéchrist sera Juif, de la tribu de Dan. — Le nombre 666 défendu contre 616, d'après les manuscrits; le sens en est perdu; saint

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᾿ Irénée propose, entre autres possibles, les mots τειτάν et Δατεῖνος: le dernier indique qu'il comprenait la portée de la lutte entre l'Église et l'Empire romain. — Les « 10 rois » de xvir apparaîtront à la fin des temps; par une combinaison avec Daniel, [rénée explique que l'Antéchrist en anéantira itrois, et règnera avec les 7 autres comme huitième; il brouille ainsi la perspective apocalyptique. — Le Millenium arrivera, comme sabbat du monde, quand cet univers aura duré six milliers d'années, par analogie aux six jours de la création.

MéLiron de Sardes (vers 170-180) composa un traité {dont le titre est peutêtre à dédoubler) intitulé περὶ, τοῦ διαδόλου καὶ τῆς ἀποχαλύψεως Ἰωάννου. Le fait nousest connu par £us. τν, 26, mais on ignore le contenu de ce livre.

Saint Hrprozyre (+ après 235). [Il avait écrit un Commentaire sur l'Apocalypse, qui est perdu (δ. Jer. De Vir. ill. 61); on a cru en retrouver des fragments dans un commentaire arabe de la Bibliothèque mationale; cette identification est très douteuse. Mais il donne des aperçus et des explications partielles de l’Apocalypse en plusieurs de ses ouvrages : 1° ᾿Απόδειξις ἐκ τῶν ἁγίων γραφῶν περὶ τοῦ χριστοῦ καὶ περὶ τοῦ rte ro, 2° dans son Commentaire sur Daniel; 3° dans ses. κεφάλαια χατὰ 'œiou, fragments dans Bar-Salibi, publiés par Gwyn en 1888; 4° « ὑπὲρ τοῦ χατὰ Joivvny εὐαγγελίου καὶ ἀποχαλύψεως » est perdu (1).

Hippolyte aussi est millénariste; le monde attend son sabbat après 6.000 ans d'existence. — L’Antéchrist apparaitra à la fin du 6° millénaire; les « 7 têtes » et les « 10 rois » sont compris, comme chez [rénée, par une combinaison avec Daniel; cet Antéchrist est la 2° Bête, non la 115. — Les « Deux témoins » seront Élie et Hénoch. — L'Antéchrist sera de la tribu de Dan, il guérira la blessure de la 1" Bête {c. xm), laquelle blessure est le partage futur de l'Empire romain en dix royaumes. — Hippolyte comprenait donc la relation de l’Apocalypse à l'Empire romain; juste aussi est son

interprétation de la « Femme » du chap. χα, où il voit l’Église qui

engendre sans cesse des fils à Dieu.

TERTULLIEN (+ après 220) ἃ cité beaucoup l’Apocalypse. D’après mt Adp.

Marcionem, 24, il y trouvait le Millénarisme. /bid. 13, Babylone représente Rome; la Bête de la mer est l’Antéchrist (De res. carnis, 25) etc. — Peut-être idée de la « Récapitulation οὐ en germe. Ésroe CLÉMENT D'ALEXANDRIE (+ avant 215) a peut-être donné une onto de

l’Apocalypse dans ses Æypotyposes (Eus. H. E. νι, 14). Il est

probable qu'il la comprenait à l’alexandrine, dans un sens purement spirituel. Du moins c’est de la sorte qu'il interprète ailleurs les « 24 vieillards », les « sauterelles », etc.

(1) Swete suppose que c'était là le « Commentaire » dont parle saint Jérôme; en tout cas le mot ὑπέρ montre que c'était d’abord une apologie, un ouvrage polémique.

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CCXX INTRODUCTION

OmIGÈNE (185?-253) qui se proposait d'écrire un commentaire sur l'Apocalypse (fragment latin du Comm. sur Matthieu xxiv), a sans doute réalisé son intention; Æarnack a publié en 1911 un petit commentaire grec, sans nom d’auteur, trouvé par Diobouniotis dans un maauscrit du cloître de Météoron, où il reconnaît la main du grand Alexandrin. (Der Scholien-Kommentar des Origenes zur Apokatypse Johannis, Leipzig, Hinrichs). Il ne s'étend que jusqu’au chapitre xiv et se borne à expliquer dans des scholies le sens spirituel. À propos de l'Antéchrist et du chiffre de la Bête il cite saint Irénée. Origène n'est plus millénariste.

Méraoprus d'Olympe (+ vers 311) dans son Συμπόσιον τῶν δέχα παρθένων À περὶ ἁγνείας, dialogue à la Platon, explique quelques passages de l'Apocalypse dans un sens purement spirituel. Les « 7 têtes » du Dragon sont les péchés capitaux, les « dix cornes » l’antithèse des dix commandements divins, la « Femme » est l’Éolise qui, jusqu'à ce que soit entrée la plénitude des nations, est en travail pour enfanter les hommes psychiques à la vie de l'esprit (Symp. vin, 6, 13; etc.). Il resta pourtant millénariste, 1x, 1, 5, comme Irénée.

Ces derniers auteurs, qu'ils aient cru ou non à des réalisations historiques des prophéties de Jean, ont au moins été peu enclins à les préciser. Quant aux premiers, Irénée, Hippolyte, ils offrent bien de précieuses indications, mêlées d'erreurs, mais n’exposent pas de système général d'interprétation.

IT. __ PREMIERS COMMENTATEURS PROPREMENT DITS, DE VICTORIN A SAINT AUGUSTIN.

51 nous faisons abstraction des ouvrages perdus de Méliton et de saint Hippolyte, il faut descendre jusqu'au rv°siècle pour rencontrer des commentaires suivis de l’Apocalypse, ceux de Victorin et de Tyconius. Ils furent rédigés en Occident, et en latin. Ils offrent un principe d'interprétation scientifique : c’est la Théorie de la récapitulation. Le millénarisme, encore maintenu chez Victorin, est définitivement rejeté par T'ycontus, saint Jérôme et saint Augustin. Ce dernier Père, sans être à proprement parler un commentateur, a compris cependant d’une manière exacte et profonde l'esprit général de l’Apocalypse, et établi les lignes les plus sûres de l’exégèse catholique.

Vicrorix (évêque de Pettau en Styrie, mort martyr sous Dioclétien). Il a écrit un commentaire de l’Apocalypse, édité au xvi‘ siècle en deux recensions, l’une plus courte, qui est un remaniement opéré par saint Jérôme, l’autre plus étendue et basée sur la précédente (Migne, P. L. V,281-344; Gallandi, Bibl. vet. Pat., 1v, 49-64). Une partie du texte original a été publiée en 1895 par Haussleiter, dans le Theologisches Lititeraturblatt, 192-199. Le même savant croit avoir retrouvé l'original à peu près pur (1) et l'a publié en 1916 dans le Corpus de Vienne, xxx1x.

(1) Dans le Codex ottobonianus latin 3288 A du Vatican. — Corpus, 1916.

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Victorin était chiliaste; mais saint Jérôme l'avait corrigé. Son commentaire est remarquable en deux points. D'abord il interprète la Bête par Néron, lequel sera le 8*roi de’ xvir (les 7 premiers sont comptés de Galba à Nerva, Domitien, sous lequel Jean a écrit, étant le 6°); Dieu le ressuscitera pour le laisser reparaître, sous un faux nom, comme Antéchrist et roi des Juifs — naturellement des siècles après le 7°, Nerva. Cette interprétation est fort intéressante : elle mêle la légende juive avec la tradition du Vero redipipus. Victorin n'a guère pu inventer cela de lui-même: il restait donc un souvenir traditionnel que la 155 Bête avait quelque chose à faire avec Néron. Au reste, il n'avait pas interprété le chiffre : l'explication par "Avrepos, Γενσηρικός et DICLVX de la recension, ne pouvant être que postérieure.

Ceciest plus important encore. Victorin, le premier, a expliqué la théorie de la récapitulation d'après laquelle l’Apocalypse n’expose pas une seule série continue d'événements futurs, mais répète les mêmes successions d'événements sous diverses formes. Ainsi les « coupes » ne font que compléter ce qui a déjà été révélé par les « trompettes » : « Licet repetat per phialas non quasi bis factum dicitur.…. Nec aspiciendus est ordo dictorum, quoniam saepe Spiritus Sanctus, ubi ad novissimi temporis finem percucurrerit, rursus ad eadem tempora cedit et supplet ea quae minus dixit. Nec requirendus est ordo in Apocalypsi, sed intellectus. » — Ce principe, qui est juste et très fécond pourvu qu’on l'applique avec discrétion, n'a pas été inventé non plus par Victorin; Tertullien l'énonce peut-être en termes plus vagues, quand il dit (De Resurrectione carnis, 25) : in Apocalypsi Joannis ordo temporum sternitur. Car Victorin, chiliaste, paraît s'être attaché à d'anciens modèles; ainsi pour lui les Animaux désignent les Évangélistes, comme dans lrénée; les « 2 Témoins » sont Élie et Jérémie, etc.

Commonrex (Africain, 251-258, donc antérieur à Victorin) n'a pas expliqué l'Apocalypse, mais, dans son violent Carmen Apologeticum, le poète chrétien donne une terrible eschatologie qui est un mélange des traditions sibyllines et d’autres apocryphes. Il est d’une utilité à peu près nulle pour l’éxégèse, et n’intéresse que l'histoire des idées.

Lacrance (sous Constantin), au livre VIT de ses /nstitutiones divinae, emploie les mêmes sources et l’Apocalypse; son eschatologie est tout à fait fantastique, mais il conserve quelques points de contact avec Irénée et Hippolyte. — Il est chiliaste (les 6000 ans et le sabbat). — Signes de la fin : chute de l'empire romain, les dix rois, l’Antéchrist qui sera un roi du Nord, et voudra détruire le « Temple de Dieu», lequel est évidemment un temple allégorique, comme chez saint Jean. — Commodien et Lactance marquent l'apogée du mélange des traditions. Après eux, l’exégèse apocalyptique se purifiera en grande partie des scories judaïques.

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(1) Nous faisons précéder d’une astérisque le nom des commentateurs hétérodoxes.

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+. * Tyconius (1) (vers 380? le nom est d'orthographe incertuine). Il a écrit un

comméntaire fort important, qui malheureusement ne nous est pas parvenu dans le texte original. Mais il peut être reconstitué, grâce aux exégètes postérieurs qui l'ont pris comme guide, notamment Primasius, Beatus, les homélies pseudo-augustiniennes de Migne P.L. XXXV (Homiliae in Apocalypsim Beati lohannis), ainsi qu’au moyen de citations chez Bède et Ansbert. Recension catholicisée dans la Spicilegium Casinense, 111, 1, sous le titre Tyconit Afri fragmenta Commentari in Apocalypsim ex codice Taurinensi.

Tyconius était un Africain donatiste, et même assez sectaire; il applique à son église schismatique tout ce que dit saint Jean de l'Eglise véritable, qu’il considère comme l’alliée de la Bête. Pourtant des autorités catholiques, telles que le Vénérable Bède, lui ont décerné de vifs éloges pour son intelligence et sa pénétration, une fois écartées les applications polémiques que son schisme lui dictait. Aussi il a fait autorité dans l’exégèse latine.

Tyconius a tout à fait rompu avec le Millénarisme; il interprète Apoc. xx, 1-suivants par la victoire du Christ dès l’'Incarnation (Mat. χιι, 29, « Le Fort lié »). Les « 2 Témoins » c’est l'Église munie des Deux Testaments, et non des personnalités. Les « 7 têtes » et les « 10 cornes » sont {ous les rois et tous les royaumes ennemis

du Christ, le « huitième » de XVI est le sacerdoce mondain. Sa:

méthode est donc spiritualisante, et même à l’excès. Cependant il voit une prophétie très précise dans Apoc. χε: le jugement final aura lieu 3 ans 1/2 — 350 ans après la Passion du Sauveur. 11 en était donc tout proche, et contemporain de l’ultime persécution. L’'Antéchrist (pour qui il admet /e chiffre 616, et non 666) est l’ensemble des pouvoirs hostiles au christianisme, qui vont se condenser dans un « dernier roi » de la « Cité du Diable » suscité par Satan. — I] pose sept règles d'interprétation, suivies plus tard par Bède, etc. et donne une forme très précise à la « {héorie de la récapitulation » « Advertendum praeterea est et ante oculos cordis habendum narrationis genus, quod spiritus sanctus in isto libro in omni periocho servavit, uwsque ad sextum enim numerum ordinem custodivit; et praetermisso sepiimo recapitulat ...…. sed ipsa recapitulatio pro locis intelligenda est... Tamen fixum servat, ut a sexto recapitulet » (d’après Bède, ep. ad Eusebium, en tête de son commentaire, Beatus, 314, οἷν. Primasius). Cette récapitulation n'aurait d’ailleurs pas toujours le même point de départ. Il l'étend d’une façon trop générale, et en cherche des applications compliquées et arbitraires. Ilatrès bien saisi un caractère essentiel du symbolisme johannique : « In speciem genus abscondens (spiritus sanctus).. dum... speciem narrat, ita in genus transit ut transitus non statim Hiquido appareat » : ainsi passage de « Babylone » au monde hostile, etc. (Burκί, Regulae, p. xv, 34, cité par Swete, p. cex). É

Saxe Papi (331-420) n'a pas commenté personnellement l’Apocalypse malgré

son intention, ou bien sôn ouvrage est perdu. Mais il a retravaillé

À Victorin qu’il a fait précéder d’un Prologue, et dont il a transformé

Ε΄. la conclusion pour en exclure le millénarisme (v. ci-dessus).

4 Les opinions personnelles du grand Docteur se trouvent dispersées à travers ses œuvres. Îl faisait grand cas Ce l'Apocalypse : « Tot habet sacramenta quot verba. Parum dixi pro merito voluminis. Laus omnis inferior est; in verbis singulis multiplices latent intelligentiae » (Ep. Lux ad Paulinum, 8). 1] tendait certainement lui-même à cette interprétation spirituelle dont ses grandes disciples Paula et Eustochium donnent des spécimens (parmi les Lettres de Jérôme, Ep. xzvi). Il expose d’ailleurs assez ouvertement ses préférences dans l’Introduction au livre XVIII de son Commentaire sur [saïe (Migne, P.L. XX1V, 651) : « Nec ignoro quanta inter

-homines sententiarum diversitas sit. Non dico de mysterio trinitatis.. sed de aliis ecclesiasticis dogmatibus... et gua ratione intelligenda sit Apocalypsis Johannis, quam, si juxta litteram accipimus, jJudaïzandum est; si spiritualiter, ut scripla est, disserimus, multorum veterum videbimur opinionibus contraire: Latinorum. Tertulliani, Victorini, Lactantii ; Graecorum... Irenaei, etc. » Il con-

É sidérait donc les anciens auteurs comme ayant « judaïsé », ce qui ‘4 est vrai dans une certaine mesure. —- Saint Jérôme rejette absolu-

ment le Millenium comme une « fabula » (ir Danielem VII, 17) ainsi que l'explication néronienne (#bid. xr, 30). Pour les « 2 Témoins », il flotte entre Élie-Hénoch et les Deux Testaments (77 Zach. ἫΝ 11 s.; in Amas 1x, δον

SawT AuGusrix (354-430) s'est occupé particulièrement de l'Apocalypse dans le livre XX de la Cité de Dieu, où il traite du dernier Jugement,

Il reste fidèle à la tradition de l'Antéchrist personnel, à cause surtout, semble-t-il, de IT Thess. 11, où il lit refuga, ἀποστάτης, au Me v. 3, au lieu de ἀποστασία. Ce sera l’impie par excellence, en rapport avec la 4° Bête de Daniel; il règnera 3 ans 1/2. Augustin rejette les

rêveries de ceux qui l’attendent comme Néron ressuscité. Il penche, à cause de Malachie, à admettre le retour personnel d’ Élie, qui convertira les Juifs : « Noninimenti speratur esse venturus, quia etiam nune vivere non immerito creditur » (Cie. xx, 29). — Mais il faut. remarquer qu’il ne fonde ces opinions sur aucun passage de FApocalkypse, ni sur les chapitres ΧΠῚ et xvix, ni sur le chapitre xx, Et il ne prend pas Daniel à la lettre à la façon d’Irénée ou d’Hippolyte. En parlant des « 10 rois » de ce prophète, qui sait, dit-il, si ces 10 rois ne sont pas tous les rois qui doivent précéder l'avènement de l’Antéchrist? (23). |

‘C'est que la δέξο d'Apoc. xur et xvn ἃ une signification très vaste; elle représente toute la Cité du Diable, y compris les mauvais chrétiens (9, $ 3), et Gog et Magog ne sont pas des

2. peuples déterminés, mais toutes les nations infidèles qui en font

k partie (11).

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CCXXIV INTRODUCTION.

L'Apocalypse décrit la lutte des Deux Cités. Autrefois, Augustin attendait le millénaire sabbatique (Sermon 259), mais il se rétracte dans la Cité de Dieu, 7, 8 1, et traite le chiliasme de « fables ridicules ». Désormais, il interprète la « Première résurrection » par Jean v. 25-26 (Cv. 6). Les « Mille Ans » correspondent en chiffre rond au règne spirituel de l'Église, inauguré par le Premier Avènement du Sauveur. Les « trônes » d’Apoc. xx, sont ceux des chefs qui gouvernent l'Église, car les saints règnent déjà, sans quoi l'Église ne serait pas appelée le « Royaume des cieux ». Ceux « qui n'ont pas adoré la Bête » sont tous les vrais fidèles, vivants aussi bien que morts. Satan est enchainé dans « l’Abîme », c'est-à-dire dans les cœurs des infidèles, parce qu'il ne peut plus séduire les nations catholiques. Il sera déchaïné à la fin pour un temps très court, 3 ans 1/2, qui font partie encore des Mille Ans (ἵν. xx, 8,9, 11, 13). La Jérusalem céleste, ou Cité de Dieu, établie par la grdce, est descendue du ciel dès que le Saint-Esprit en a été envoyé; le baptème augmente de jour en jour le nombre de ses citoyens, jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement glorifiée après le Dernier Jugement (17).

Enfin saint Augustin admet en gros la « Récapitulation » : « Sic eadem multis modis repetit, ut alia atque alia dicere videatur, cum aliter atque aliter haec ipsa dicere vestigatur » (Cv. 17).

Ainsi le plus illustre des Docteurs de l'Église n'a expliqué que certains points de l'Apocalypse, les principales figures de la Deuxième section prophétique et de la 3° partie. Mais ce sont justement les principales du livre, celles qui en déterminent l'esprit. Ce qui peut rester chez lui delittéralisme contestable, ce n'est pas dans l'étude même de l’Apocalypse qu'il l’a puisé.

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