IV, — JOACHIM DE FLORE ET SON ÉCOLE
Déjà, à la fin du xu° siècle, le célèbre abbé Joachim, de Flore en Calabre, avait ouvert à l'exégèse une voie toute nouvelle. Doué d’une rare érudition, d'esprit systématique et critique à sa manière, très saint dans 58 16 personnelle, il fut lui-même une sorte de prophète que ses disciples, malgré sa réserve de moine irréprochablement soumis à l'Église, considérèrent comme inspiré.
Joachim a fait la synthèse des principaux systèmes antérieurs : théories du millénarisme, des sept visions, de l’Antéchrist, de la récapitulation, se combinèrent dans son œuvre avec une apparence de profondeur et de logique qui lui assura un grand succès populaire; mais ce fut au détriment de la saine intelligence de l'Apocalypse, et, par contre-coup, de la chrétienté; car il a, sans s’en douter, fourni des armes aux précurseurs de la Réforme.
L’Abbé de Flore, dans l’ensemble de ses ouvrages, considérait la vie religieuse, depuis les promesses faites par Dieu à Abraham, comme divisée en trois périodes : l'Ancien Testament, qui avait duré 42 générations (Mat. ἡ; — la première phase du Nouveau Testament, qui devait durer aussi k2 générations, l'autorité appartenant, non plus aux gens mariés, mais au clergé; — enfin une époque de plénitude, le Millénaire, qui, d’après ce calcul, devait commencer vers 1260 (Apoc. les 1260 jours), et où le Christ reparu sur la terre, en vainqueur de l'Antéchrist, amènerait tous les fidèles à la vie contemplative, qui leur donnerait une intelligence parfaite des Deux Testaments. Ensuite viendrait l'assaut final des forces diaboliques, le Jugement, et le règne de l'éternité.
Joacmim DE FLore (+ 1202) Æxpositio in Apocalypsim (Venise, 1527). L'Apocalypse décrit en Auit visions les sept âges de l'Église (cfr. Bède, etc.), puis la consommation. Ces sept époques sont celles : 1° des Apôtres, persécutés par les Juifs, Apoc. chap. πε 2° des Martyrs, de Néron à Dioclétien, Apoc. iv-vu; 3° des Docteurs de l’Église, avec les Ariens (Byzantins, Vandales, Goths, Lombards) comme principaux adversaires. Apoc. vini-xr, 18; 4° des Vierges (contemplatifs, ascètes), dont l'institution est attaquée par le Mahométisme, Apoc. χι, 19-x1v: 5° de la lutte de l’Église contre Babylone, qui représente le Saint-Empire dégénéré, Apoc. xv-xvinr; c'est l'époque où vit Joachim; 6° de l’Antéchrist, que le HMS viendra personnellement anéantir, Apoc. xix; 7° du Millenium qui suivra, jusqu’au dernier effort des armées de Satan. — 8° Enfin aura lieu le jugement général, et les saints verront Dieu éternellement.
Joachim a poussé au dernier degré, et d'une manière absolument artificielle, le système de la récapitulation : les cinq premières sections, en plus de leur objet principal, résument chacune toutes les luttes de l'Église jusqu’au triomphe. — De plus, elles sont respectivement divisées en sept parties, qui se répondent membre à membre; mais la sixième section n'a que trois divisions, les deux dernières n’en ont pas besoin.
Ainsi l'interprétation de tous les symboles est historique; dans le détail, la précision n’a d'égale que la fantaisie. La 1'° Bête est l'Islam, dont la blessure {les Croisades) ἃ été guérie quand Jérusalem a été reprise par le sultan Saladin; la 2° Bête, ce sont les hérétiques Patarins, suspects de connivence avec les Musulmans. (Apoc. x). Mais, au chap. xvir, la Bête devient le Diable, et ses « têtes » la succession des empires païens, hérétiques, infidèles, ou mauvais catholiques; la « sixième », contemporaine de Joachim,
CET ἜΝ, μους ὙΠΕΡ UT RTE
INTRODUCTION
(on dirait ainsi que saint Jean a écrit sa Révélation tout entière du point de vue du xu‘ siècle!) semble être l'ensemble des potentats asiatiques (équivalant aux 10 cornes) qui va venir détruire l'empire germanique, l’Euphrate, cette barrière, étant déjà desséché par la destruction de l’armée de Frédéric Barberousse au début de la 3° croisade. Alors surgira un ordre de moines contemplaἐξ qui défendra l’Église contre les envahisseurs, en attendant l’'Antéchrist, sa défaite et le Miilenium.
Cette fantasmagorie si soigneusement élaborée, jointe aux autres éerits du grand Abbé, constitua pour ses disciples « l'Évangile éternel » annoncé dans l’'Apocalypse, xiv, 6-7; Joachim lui-même aurait été prophétisé par saint Jean, comme |’ Ange qui devait le promulguer. L'Église, par estime pour la vie et la foi de cet écrivain, s'abstint d'infliger aucune note théologique à ses ouvrages,
. malgré la vive agitation qu'ils causaient, surtout dans cette fraction des Fran-
ciscains Spirituels qui s'étaient mis en révolte contre Rome, et qui voulaient reconnaître leur ordre dans les moines prophétisés pour la sixième époque. Mais elle a condamné plusieurs des exégèles disciples de Joachim, après avoir fait brûler leur Liber Introductionis à l « Évangile éternel » (1255, sous Alexandre [V).
On peut mentionner d'abord, comme se ratiachant de loin à cette école
Pseupo-Tuomas D'AQuIN. Exposilio in Apocalypsim, œuvre d'un certain Thomas d'Angleterre, qui s’est introduite sous une double forme dans l’œuvre du Docteur Angélique (édition Vivès, tomes xxx: et xxx11) — Ce commentaire est orthodoxe et n’a jamais été condamné. L'importance qu'il attache aux Ordres mendiants, qu'il trouve plusieurs fois annoncés par saint Jean, révèle l'influence de l'Abbé Joachim, lequel est d’ailleurs expressément cité comme une autorité. L'ouvrage doit être du xm' siècle.
Parmi les commentateurs « spirituels » rebelles et hérétiques, il faut mentionner.
* Prerre JEAN Orziva (+ 1297) Postilla super Apocalypsi, condamné par Jean XXII en 1323. Des extraits en ont été publiés par Baluze et Düllinger. — L’Antéchrist est la Papauté et Frédéric II. — Il n'y a pas toutefois de Millenium avec présence corporelle du Christ; les « spirituels » parus au 6° âge le remplacent. Citons encore :
“UserTiN DE Casace (xiv° s.). Arbor pitae crucifitae V (Venise, 1485). — Les Deux Bêtes sont les papes Boniface VIII et Benoît XI (Βενεδίχτος — 666).
Ces commentaires révolutionnairés et délirants, qui attendaient l’arrivée prochaine d'un âge d’or, répandaient leurs idées dans les couches populaires, par des sectes comme celle des Bégards. Les précurseurs plus immédiats du protes-
tantisme, Wicleffites, Hussites, utilisèrent ces divagations anti-romaines au profit
de leur laïcisme.
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* Waczerr (1324-1389 Dialogus, et ailleurs). — Satan a été déchainé 1000 ans après l’Incarnation. — Un commentaire d'un de ses disciples ᾿ (* 1. Punvarus? 1390), édité par Luther (Wittenberg, 1528) proclame que la Papauté est devenue Fl'Antéchrist après l'an 1000.
᾿ Beaucoup des premiers protestants poussèrent dans la même direction joa-
| chimite, en s’attachant aussi au dogme que le Pape est l'Antéchrist. Leurs écrits, de même que les précédents, n’apportent, dans l’ensemble, à peu près aucune contribution à l’exégèse scientifique et raisonnable (1). Cependant il en est deux ou trois qui méritent d’être mentionnés ; ils ont abandonné le chiliasme.
* Nicoras CoLzano (1581) Methodus facillima ad explicationem sacrosanctae Apocalypseos. — Récapitulation, et parallélisme parfait entre les Sceaux, les Trompettes, et les Coupes. Le fragment d’Apoc. Χ- ΧΙ, 1% est compris sous la 6° trompette, idée juste et rare. — Par ailleurs, antipapisme de Luther.
* Davin Pararus (1618). /n divinam À pocalypsim Johannis Comment. (Genève, 1642-1650). — Très érudit. — Influences de Collado et du catholique Alcazar (vide infra, 8 σι]. — ἢ reconnaît qu’une nouvelle section commence au chap. XII. — Antipapisme, et polémique contre ν Alcazar, dont il a pourtant profité.
* Joanxes Coccrivs (1668). Cogitationes de Apocalypsi δ΄. Johannis (Leyde). — Sept périodes de la vie de l'Église ; la guerre de Trente ans constitue la sixième. — Récapitulation et parallélisme strict entre tous les septénaires, même celui des Lettres. — Coccéius a fait école.
Les idées chiliastes de Joachim ont subsisté du reste jusqu’à nos jours, et inspirent encore des sectes obscures. Elles furent particulièrement en vogue dans les cercles piétistes d'Allemagne et des pays voisins.