C. Le prologue
Celui qui, dans ce prologue, prend la parole en son propre nom, réclame d'avance l’indulgence du lecteur pour ses impropriétés et ses exotismes de langage. Le latin n’est pas sa langue maternelle ; il l’a appris, appris à grand peine, et craint de faire encore des fautes.
De Ià les conclusions les plus fantaisistes. Le latin, nous dit-on, est pour Apulée une langue apprise ; il lui fallait un séjour à Rome pour s’en rendre complètement maître; et encore son style, fortement teinté d’« africitas », trahit-il toujours son origine; les Méfamorphoses, de son propre aveu, datent d’une époque où il ne se sentait encore qu’à moitié sûr de lui; c’est donc une œuvre de début. Or chacun sait ce que valent de telles précautions oratoires. Ces protestations de modestie sont continuelles chez les auteurs anciens. Personne ne songeait à les prendre au sérieux ; c’étaient des formules, rien de plus ‘.
Il semble d’ailleurs que, pour raisonner de la sorte, il faille n'avoir pas lu une ligne des Métamorphoses, tant Apulée y déploie de souplesse et de virtuosité, tant il s’y montre au fait de toutes les finesses, de toutes les roueries d’une langue savante et compliquée.
En effet, répond Rohde, mais précisément la surabondance, la fantaisie déréglée du style des Métamorphoses trahit l'ivresse d’un écrivain qui prodigue des richesses nouvellement acquises. Apulée, manifestement, s’essaie pour la première fois
1 Par exemple le «incondita ac rudi uoce » de Tacite (Agr. 3). C’est ainsi encore que Fronton (p. 242 Naber) s'excuse d'avance de laisser échapper peut-être une ex-
pression peu attique ; carilest, dit-il, « Abo roy ABiuy toy vopaÎwY. »
en latin : l’Apologie et les Florides témoignent de bien plus de maturité. En réalité, il n’y a guère d'indications chronologiques à tirer de ces différences de style : comme Rohde le remarque lui-même, la langue littéraire, chez les anciens, était chose apprise, arüficielle, et pouvait varier, chez un même auteur, avec les genres et les sujets.
Mais le soin que prend Apulée de s’excuser d’avance des fautes qu'il pourrait commettre, ne s’explique, d’après Rohde, que si Apulée s'adresse à un public dont l'usage et le goût faisaient loi en matière de langage. Apulée, à la vérité, avait appris le latin en. Afrique; aussi dit-il seulement qu’à Rome il s’y est perfectionné (excolui) : par où il faut entendre que ce qu’Apulée à appris à grand peine (aerumnabili labore) et par ses propres forces (nullo magistro praeeunte), c’est la langue littéraire, cette langue savante et arüficielle dont le maître incontesté était alors Fronton.
On pourrait objecter qu'Apulée n’est pas un disciple authentique de Fronton, beaucoup plus puriste, et d’une plus laborieuse affectation de simplicité; que la modestie de ce début s’accorde mal avec les succès oratoires dont il se félicite à la fin du livre XI; qu'on ne voit pas pourquoi, dans les écoles africaines, n’auraient pas régné, dans une certaine mesure au moins, les modes imposées par lillustre citoyen de Cirta?; que la plupart enfin des écrivains du temps sont originaires d’Afrique, et ne paraissent pas avoir eu tant de peine à apprendre le latin de Rome.
Mais surtout, il faudrait commencer par expliquer de quel droit l’on affirme que celui qui parle ici, c’est Apulée de Madaure. Si c’est lui, pourquoi se donne-t-il comme grec? Parce que, le grec est, avec le punique, la première langue qu'il ait parlée? Mais tout au plus pourrait-on admettre qu'il apprit le grec en même temps que le latin. Né dans une colonie romaine, élève des écoles de Carthage, il a dû parler le latin de
1 C’est un point sur lequel Norden (Æunstprosa) insiste à plusieurs reprises et à très juste titre, malgré quelques conclusions un peu absolues.
2 «Cirtensis noster ». (Min. Fel. Oct. 9, 6.)
bonne heure, dès son enfance probablement. D'ailleurs, l’auteur ne se borne pas à dire que le grec est sa langue : il déclare d’une façon très précise que la Grèce est sa patrie d’origine, et que c’est en Grèce qu’il a appris le grec. « Hymettos Attica et Isthmos Ephyrea et Taenaros Spartiaca, glebae felices aeternum libris felicioribus conditae, mea uetus prosapia est. [bi linguam Attidem primis pueritiae stipendiis merui.-»
Assurément, nous répond-on; mais est-il si malaisé de distinguer ce qui s'applique à Lucius et ce qui s'applique à Apulée? Il fallait la lourdeur et l'épaisseur d’esprit des modernes1 pour confondre les deux personnages. Voilà qui est vite dit. Passe encore pour nous, qui connaissons jusqu'à un certain point la vie d’Apulée; mais les lecteurs auxquels il s’adressait n'étaient pas obligés d’en savoir autant : le moyen pour eux de comprendre et d’expliquer ces allusions voilées? Au livre XI, quand Apulée entre en scène, il a soin, tout au moins, par quelques indications discrètes, de nous mettre sur la voie : ici il aurait fait tout ce qu’il fallait pour dérouter et pour mystifier. Lucius raconte lui-même ses aventures et parle à la première personne : c’est ce qui rend facile et insensible, à la fin du roman, la transition de Lucius à Apulée, du héros à l’auteur. Mais que, dans lespace de dix lignes, certains détails s’appliquent à Lucius et d’autres à Apulée; que celui qui déclare être un latiniste novice, ce soit Apulée lAfricain, et que le même pronom « je » désigne Lucius quand, dans la phrase précédente, il explique, en disant qu’il est grec, cette ignorance du bel usage — voilà des distinctions d’une telle subtilité que, pour les accepter, il faut être décidé à considérer comme allant de soi qu'Apulée, dans le prologue des Métamorphoses, parle en son propre nom. Or rien n'est moins évident, et, pour un lecteur non prévenu, les choses s'expliquent beaucoup plus simplement.
Relisons du reste le passage controversé :
« At ego tibi sermone isto Milesio uarias fabulas conseram
Le ypapparuwn tayürns » (Rohde).
auresque tuas beniuolas lepido susurro permulceam — modo si papyrum Aegyptiam argutia Nilotici calami inscriptam non spreueris inspicere
figuras fortunasque hominum in alias imagines conuersas et in se rursum mutuo nexu refectas ut mireris. Exordior. Quis ille? Paucis accipe. Hymettos Attica et Isthmos Ephyrea et Taenaros Spartiaca, glebae felices aeternum libris felicioribus conditae, mea uetus prosapia est. [bi linguam Attidem primis pueritiae stipendiis merui, Mox in urbe Latia aduena studiorum Quiritium indigenam sermonem aerumnabili labore nullo magistro praeeunte aggressus excolui. En ecce praefamur ueniam, siquid exotici ac forensis sermonis rudis locutor offendero. Jam haec equidem ipsa uocis immutatio desultoriae scientiae stilo quem accessimus respondet. Fabulam Graecanicam incipimus. Lector intende : laetaberis. »
Apulée débute comme si, au milieu d’un entretien déjà commencé, un nouvel interlocuteur prenait à son tour la parole! : « Eh bien! moi, Je vais vous dire quelques contes milésiens, et vous émerveiller par le récit de fabuleuses métamorphoses. » « Sermone Milesio »?, Çuarias fabulas », sont deux expressions qui s'expliquent et se complètent l’une l’autre : la variété des sujets et le passage capricieux de l’un à l’autre était un des caractères de la fable milésienne.— « A qui ai-je affaire? » demande le lecteur. Et l’autre se présente. Il est grec; c’est dans la Grèce, sa patrie, qu'il a d’abord manié la langue des lettres ?; puis il est venu à Rome; il a appris le latin à grand peine et sans maître, et il s’excuse auprès du lecteur des impropriétés qui pourraient encore lui échapper. Aussi bien, ajoute-t-1l, le passage d’une langue à l’autre correspond à la variété des récits qu’on va lire 4.
1 Cf. Xenoph. Conu. 1. Rp. Lac.1.«Incipit quasi alii aliud lectori proposuerint. » (Leo, Hermes XL, 1905, p. 605.)
2 Leo (/. L.) entend iso comme pronom de la seconde personne; c’est l’histoire écrite sur le papyrus que le lecteur tient entre les mains.
8 «Linguam Attidem » = «Graecam » (Van der Vliet, Hermes XXXII, 1897, p. 80). Cf. de Mundo, 10, 311 : «Atticorum lingua. »
4 «Desultoriam scientiam.... eius dicit qui multas res sciat quarum ab alia ad aliam transiliat. » (Leo L. .)
C’est donc une histoire tirée du grec qu'il va raconter en latin 1. Et il commence.
Si maintenant nous nous demandons à notre tour : « Quis ille ? quel est donc celui qui nous tient ce langage ? » il n’est pas nécessaire, semble-t-il, d'aller chercher bien loin la réponse : c’est celui qui, prenant la parole au début, va la garder jusqu’à la fin du roman proprement dit, c’est Lucius, le héros des aventures merveilleuses qu’on nous annonce. Mais précisément parce que Lucius raconte sa propre histoire, le héros et l’auteur ne font qu’un, au moins en apparence : tout ce qui les distingue, c’est que tantôt l’un, tantôt l’autre, pourra passer au premier plan. Ici, c’est à Lucius auteur plus qu’à Lucius héros du roman que nous avons affaire. Ou, si l’on préfère, celui qui, dans ce prologue, s’adresse au lecteur, celui qui se risque à ouvrir à un genre nouveau l'accès de la littérature latine, c’est l’auteur, l’auteur considéré comme un être plus abstrait, plus imprécis que le bel adolescent changé en âne, et qui ne doit pas faire songer davantage à Apulée de Madaure, personnage réel et concret.
Rien donc ne nous contraint, et beaucoup de raisons nous empêchent d'appliquer à Apulée lui-même les déclarations de ce début ; il faut renoncer à y trouver aucune indication personnelle, aucun renseignement biographique, et, par conséquent, à en tirer aucune lumière sur la date, même approximative, de l’ouvrage*.
Avons-nous le droit maintenant de tenir pour démontré que les Métamorphoses soient postérieures à l'Apologie? Non, sans doute; mais le contraire l’est encore moins, et cela doit suffire. Jusqu'à plus ample informé, nous nous refuserons donc à admettre que ce roman, où le merveilleux le dispute à la galanterie,
1 D’après Buerger (Hermes XXIIT, 1888, p. 493) «fabula graccanica» ne signifie pas autre chose que «sermo Milesius.» Apulée n'aurait pas d'avance déprécié son œuvre en la donnant pour une traduction. Tout ce qu’on peut dire, me semble-t-il, c'est qu'Apulte ne précise pas. Celui qui parle est grec, et il va raconter une histoire de chez lui. (En y ajoutant peut-être une donnée alexandrine : cf. Lafaye, Div. d'Alex., P. 77).
2 Van der Vliet (Die Vorrede der Apuleischen Metamorphosen, Hermes XXXII, 1897, p. 77 SS.) paraît avoir entrevu la vraie signification de ce prologue. L’explication la plus plausible est donnée par Buerger (Zu Apuleius, Hermes XXII, 1888, p- 489 ss.) et par Leo (:bid. XL, 1905, p. 605 ss.).
fût au nombre des méfaits d’Apulée à l’époque où celui-ci se vit intenter un procès de magie.
Il n’en fallait pas tant d’ailleurs pour motiver et justifier une semblable accusation. Les plus légers indices constituaient des présomptions suffisantes en un temps où la croyance à la magie était universellement répandue. Il n’est pas besoin d’invoquer ici l'ignorance et la superstition : les hommes les plus éclairés et les plus indépendants partageaient sur ce point les préjugés de la foule; les plus hardis ne s’affranchissaient pas entièrement de la crainte inspirée par l’action mystérieuse des gestes consacrés et des incantations. Les témoignages en sont nombreux, et les lois qui, des Douze Tables à Justinien, punissent la magie, ne font que traduire le sentiment général. On sait quel parti les poètes grecs et latins ont tiré de la magie, surtout de la magie amoureuse : le rôle qu’ils lui prêtent est moins éloigné de la réalité qu’on ne serait tenté de le croire, et répondait à des préoccupations qu’eux-mêmes partageaient souvent?. Les maléfices dont il est souvent question dans les controverses des déclamateurs r’avaient pas seulement un intérêt
1R. Hesky (Zur Abfassungszeit der Metam. des A., Wiener Studien XX VI, 1904, p. 71 ss.) croit pouvoir fixer approximativement la date des Métamorphoses. On lit (Met. I, 6): «liberis tuis tutores iuridici prouincialis decreto dati. » Il s'agirait des iuridici qui furent institués par Marc-Aurèle, et qui comptaient au nombre de leurs attributions la nomination des tuteurs. Les Héf. auraient donc été composées après l'avènement de Marc-Aurèle. Il n’est cependant pas absolument certain que iuridicus soit pris ici dans ce sens spécial. — Si les Métamorphoses sont postérieures à l’avènement de Marc-Aurèle, elles le sont aussi, d’après H., à la mort de Lucius Vérus, et dateraient au plus tôt, par conséquent, de l’année 169. Apulée, en effet, ne dit jamais «Caesares », mais toujours «Caesar» où «princeps», au singulier. (Met. III, 29. VIL, 6; 7. IX, 42.) Cet argument est beaucoup plus faible. Pourquoi Lucius ne se servirait-il que d'expressions convenant au moment où écrit Apulée? N'oublions pas d’ailleurs qu’Apulée a un modèle. Ps. Lucien, dans le passage correspondant à Yet. III, 29 (Asin. 16) dit aussi, au singulier, Kaïoap.
3 Voy. Bruns, Der Liebessauber bei den augusteischen Dichtern (Vortraege und
Aufsaetze, p. 321).
20 GILAPITRE I — INTRODUCTION
romanesque. « Defigi diris deprecationibus nemo non metuit », dit Pline (N. H. XXVIHII, 19), au témoignage duquel un homme aussi dégagé des superstitions populaires que l'était César, ne manquait pas, quand il montait en voiture, de répéter trois fois une formule contre les accidents 1.
Sous l'empire, à mesure que se popularisent les cultes orientaux, la croyance à la magie exerce sur les esprits, toujours plus avides de merveilleux, une influence croissante ; les philosophes n’y échappent pas plus que les autres; elle s’incorpore aux doctrines professées dans les sectes d’origine pythagoricienne et platonicienne. L'Afrique paraît d’ailleurs avoir été lune des régions où les pratiques magiques étaient le plus en honneur, à en Juger par la guerre incessante que saint Augustin devait faire à cette survivance du paganisme parmi les fidèles d’Hippone.
Aussi une accusation de magie, reposant ou non sur des faits, formulée devant les tribunaux ou colportée seulement par la médisance, était-elle chose courante, et pouvait-elle compter sur un accueil facile. Le procès d’Apulée n’est pas un cas isolé. Faut-il citer des exemples ? Ils sont dans toutes les mémoires. Chacun connaît — elle est classique — l’histoire de ce Furius Crésimus, que des voisins, jaloux de la fertilité de ses champs, accusèrent de détourner leurs récoltes à son profit par des moyens magiques, « ceu fruges alienas perliceret ueneficiis. » Cité devant le peuple, le laboureur amène avec lui ses esclaves, gars solides et de belle mine, ses bêtes bien nourries, ses instruments aratoires, et les présentant à ses juges : « Voilà, Quirites, s’écrie-t-il, mes charmes et mes maléfices. Encore ne puis-je vous montrer mes sueurs et mes veilles. » Il fut, ajoute l'historien, acquitté à l’unanimité*.
Une affaire autrement grave passionna l'opinion sous Tibère : le procès de Pison, soupçonné d’avoir eu recours, pour se débarrasser de Germanicus, non seulement au poison (dont l’emploi était, depuis Sylla, assimilé à la magie), mais aux
1 « Caesarem dictatorem post unum ancipitem uehiculi casum ferunt semper, ut primum consedisset, id quod plerosque nunc facere scimus, carmine ter repetito sécuritatem itinerum aucupari solitum. » (Plin. W. Z., XXVIII, 21).
2 Plin. N. A. XVIII, 41 (d’après Calpurnius Piso).
imprécations et aux «@ défixions ». Soupçon fondé, selon toute apparence, car « on trouvait, dit Tacite, dans le palais, à terre et autour des murs, des lambeaux de cadavres arrachés aux tombeaux, des formules d’enchantements et d’imprécations, le nom de Germanicus gravé sur des lames de plomb, des cendres humaines à demi brülées et trempées d’un sang noir, et d’autres symboles magiques, auxquels on attribue la vertu de dévouer les âmes aux divinités infernales !. » « Le crime de poison, ajoute le même historien, fut le seul dont il parût s’être justifié?. »
Sous l’empire, comme nous le verrons, les consultations de Chaldéens étaient punissables au même titre que les pratiques magiques. Septime Sévère eut, sous Commode, à se justifier de ce crime : il y réussit, et, s’il faut en croire Spartien, l’auteur de la calomnie fut mis en croix.
Dans la plupart des cas cependant, tout se réduisait à des rumeurs et à des commérages ; et c'était naturellement dans la masse inculte que de tels bruits prenaient le plus facilement naissance et trouvaient le plus de crédit.
Les philosophes étaient particulièrement exposés à se voir accusés de magie. Il faut avouer d’ailleurs qu’ils y prêtaient le flanc. Au temps d’Apulée, comme aux siècles suivants, par leur genre de vie, leurs étranges spéculations, les airs de prophètes et de thaumaturges qu'ils affectent volontiers, ils semblent prendre à tâche de justifier les soupçons d’ane superstition ombrageuse — pour ne rien dire de ceux qui, tout simplement, se livrent à la magie.
Mais, sans aller jusque-là, tout savoir dépassant la moyenne, toute supériorité intellectuelle était facilement suspecte, et Von avait vite fait de lattribuer à une alliance coupable avec des puissances ténébreuses. C’est de la sorte, par exemple, que furent expliqués plus d’une fois les succès oratoires de sophistes en renom #.
1 Ann. Il, 69 (trad. Burnouf).
2 «Solum ueneni crimen uisus est diluisse. » (II, 14). 8 (Quasi de imperio uel uates uel Chaldaeos consuluisset.» (Spart. S'euer., 4, 3).
4Cf. Philostr., V. S., Il, 10, 6 (p. 94 Kayser).
Faut-il s'étonner que les chrétiens aient souvent passé pour magiciens ?1 Aux prodiges des païens ils opposaient leurs miracles ; aux oracles des faux dieux, leurs prophéties. Ils croyaient à l’existence des dieux du paganisme?, mais voyaient en eux des démons, qu’ils se vantaient de mettre en fuite et de réduire au silence 5. Ce pouvoir de troubler la religion établie, de faire taire les oracles, les païens l’attribuaient à des génies mauvais. On sait d’ailleurs que certaines sectes gnostiques pratiquaient la magie. Cyprien cherche des inspirations dans l’extase des enfants, et croit à la lécanomancie. L’exorcisme pouvait passer à bon droit pour un acte magique. L’extraordinaire endurance enfin des martyrs, où les chrétiens voyaient la preuve d’une assistance divine, était souvent mise par leurs adversaires sur le compte des sortilèges 5.
Quoi de surprenant, dès lors, si un homme comme Apulée, par son affectation de singularité, son besoin irrésistible d’attirer l’attention et d’étonner son monde, ses airs inspirés, et cette science qui s’entourait volontiers de quelque apprêt et de quelque mystère, donna prise à des soupçons, aussi complaisamment accueillis que facilement éclos? La croyance générale au merveilleux, Pignorance toujours prompte à se méfier de ce qui échappe à sa compréhension, une jalousie que ses succès oratoires, prétend-il, lui avaient déjà suscitée à Rome — c’était plus qu'il n’en fallait pour donner corps à des rumeurs qui renfermaient peut-être une part de vérité, et qui, propagées d’abord en sourdine, allèrent grossissant, pour aboutir enfin à un procès criminel devant le tribunal du gouverneur romain.
Par quel concours de circonstances il se trouvait avoir cette
1 Cf. Le Blant, Notes sur les bases juridiques des procès dirigés contre les martyrs. Paris, 1866. — Recherche sur l'accusation de magie dirigée contre les premiers chrétiens. (Mém. de la Soc. des antiquaires, t. 31, p. 2). — Suet. Nero, 16: «Superstitio malefica ».
#*Euseb. PZ., IV, ro.
8 Tert. Apolog., 28.
4 Cypr. Epist., 16, 4.
5 Passio S, Agnetis, (Acta ss., juillet ; t. II, p. 228). Cf. Allard, Perséc. pendant les deux premiers siècles ?, p. 235.
6 Melam, XI. 30.
affaire sur les bras, c’est ce qu'Apulée nous apprendra luimême. Rappelons provisoirement en deux mots lorigine du procès.
Apulée est de passage à Oea; le hasard l’a amené à y prolonger son séjour bien au delà de ses prévisions, quand le bruit se répand de son prochain mariage avec une riche veuve de l'endroit, Pudentilla, mère de son ancien condisciple Pontianus. Aussitôt, vive émotion dans la famille du premier mari, qui se croit, à tort ou à raison, menacée dans ses intérêts. Le plus acharné, c’est Sicinius Emilianus, beau-frère de Pudenülla, et, avec lui, un certain Rufinus, dont Pontianus doit épouser la fille, et qui n’entend pas laisser passer la fortune en des mains étrangères. À eux deux, ils mettent tout en œuvre pour empêcher le mariage de s’accomplir, montent la tête à Pontianus et à son frère, et vont répétant à qui veut l’entendre que Pudentilla ne dispose pas d’elle librement, qu’elle est ensorcelée, qu'Apulée a surpris et forcé par des maléfices un consentement que sans cela il n’eût jamais obtenu : ils en ont d’ailleurs entre les mains une preuve matérielle et irréfutable, une lettre où Pudentilla avoue elle-même qu’elle est sous l'empire d’une force qui égare ses sens et enchaîne sa volonté. À ces propos, les gens étaient tout disposés d’avance à prêter une oreille complaisante : on s’en doutait bien, que cet Apulée s’adonnait aux arts magiques ; et chacun, retrouvant comme à point nommé dans ses souvenirs quelque anecdote qui confirme les soupçons de tous, travaille à constituer le dossier de racontars et de commérages sur lequel se fondera l’acte d'accusation. Le mariage, cependant, avait eu lieu. Mais la médisance ne désarmait pas ; elle aggravait au contraire, en les amplifiant, les bruits perfidement semés ; Apulée n’était plus seulement un magicien malfaisant et redoutable : si Pontianus, marié de la veille, était mort au retour d’un voyage à Carthage (96, 590), son beau-père n’était pas étranger à sa fin prématurée (13 2, 378). Ce sont ces insinuations qui, produites au grand jour dans une circonstance spéciale, donnèrent naissance au procès.
Le proconsul d'Afrique, Claudius Maximus, en tournée dans
sa province, se trouvait à Sabrata pour y tenir son conuentus. C’est là que s'étaient rendus les habitants soit d'Oea, soit des autres localités de la région, qui avaient quelque intérêt à défendre ou quelque affaire à plaider?. Apulée était du nombre ; il plaïdait pour sa femme contre les Granius : le nom de la partie adverse, voilà tout ce que nous savons de ce procès, dont rien ne nous laisse deviner la nature et l’objet. Or les avocats d’Emilianus s'étaient donné le mot, et interrompant brusquement la plaidoierie commencée, les voilà qui se mettent à invectiver Apulée, en rééditant les vieilles injures : magicien, assassin de son beau-fils ÿ. Etaientils là pour soutenir les intérêts d’Emilianus dans quelque autre affaire? S'agit-il seulement des avocats ordinaires et attitrés de ce vieux paysan toujours en procès? Apulée ne le dit pas, et nous ne savons pas davantage si c’étaient eux également qui plaidaient pour les Granius contre Pudentilla. Il est probable cependant qu’ils se trouvaient dans l’assistance, et qu'Emilianus les avait postés là pour ameuter l’opinion en provoquant un scandale. Car, s’il faut en croire Apulée, Emilianus ne pensait pas aller plus loin ; content de nuire à son ennemi — Apulée va jusqu’à dire qu'on a proféré contre lui des menaces de mort#—, il n’osait pas se hasarder à le traduire en justice, bien que sans doute ce ne fût pas l'envie qui lui en manquât.
1CF. Flor. 9, 39 (au proconsul Sévérianus): «Eo tempore quo prouinciam cir-
cumibas. »
211 est hors de doute que le procès d’Apulée s’est plaidé à Sabrata. Cf. 59, 524 : «hic Sabratae», leçon des mss., que les anciens éditeurs ont corrigée sans l’ombre de raison. Tout montre d’ailleurs qu'Apulée ne prononce pas son discours à Oea. 59, 526 : «Interroga an hic Iunium Crassum Oeensem uiderint.» 63, 534: «Iussi, curriculo iret aliquis et ex hospitio meo Mercuriolum afferret, quem mihi Saturninus iste Oeae fabricatus est.» Il est vrai qu'Apulée produit 14 témoins qui ont été cités l’avant-veille seulement (nudius tertius) et qui se trouvaient à Oca (44, 5oo). Mais la distance de Sabrata à Oea par le littoral étant d'environ 49 milles (Tissot, Géogr. comp. II, p. 212/3), il était parfaitement possible en deux jours de les faire venir. Un autre témoin se trouve à cent milles du lieu du procès (44, 5or) ; aussi n’a-t-il pu arriverencore; mais on l’a envoyé chercher, ce qui semble indiquer que l’on compte encore sur sa présence avant la fin des débats.
3«De composito necopinantem patroni eius incessere maledictis et insimulare
magicorum maleficiorum ac denique necis Pontiani priuigni mei coepere. » (1, 378).