AGE D'APULÉE; SON PASSÉ
cation soignée qui était de rigueur dans tout l'empire pour les jeunes gens de bonne famille. Il est probable que Madaure avait dès cette époque des écoles florissantes, où Apulée put suivre au moins les leçons du grammairien. Augustin, deux siècles plus tard, après avoir appris les éléments à Tagaste, vint à Madaure s'initier à la littérature et à la rhétorique (Conf. I, 3).
Ce que nous savons par Apulée lui-même, c’est qu’après avoir étudié la rhétorique à Carthage, qui devait rester longtemps encore le centre d’une brillante culture littéraire, et où les Ælorides nous le montrent établi dans la seconde moitié de son existence, il se rendit à Athènes, qui gardait toujours son antique prestige, et qui devait alors à la renaissance des lettres grecques un éclat nouveau t.
Tout ce temps d’études dut être assez long. Le désir de savoir et l’insatiable curiosité d’Apulée ne pouvaient se satisfaire de l'instruction hâtive et superficielle dont se contentaient les jeunes gens pressés d'arriver, et dont se plaint déjà, dans le roman de Pétrone te 4), le rhéteur Agamemnon. A la rhétorique, couronnement indispensable de toute éducation complète, il ajouta la philosophie, d’abord à Carthage même, qu’il quitta probablement aux environs de sa vingtième année, puis surtout à Athènes ?, où il se livra également à des études littéraires et scientifiques, Et comme il trouva encore le temps de se faire initier en Grèce à plusieurs cultes mystérieux (Apol. 55, 517), il est vraisemblable que son séjour dans ce pays dura plusieurs années. Apulée dit d’ailleurs lui-même que ses études furent longues.
Il ajoute qu'il fit aussi de grands voyages. C’est ainsi qu’il
les fils de décurions (Marquardt, S{aatsverf. Ep. 190 sq. Rohde, Rh. M. XL, p. 70). August. Ep. 138, 19: « Ne ad aliquam quidem iudiciariam reipublicae potestatem.... potuit peruenire. »
1 Flor. 18, 86: «Ita mihi et patria in concilio Africae, id est uestro, et pueritia apud uos et magistri uos et secta, licet Athenis Atticis confirmata, tamen hic inchoata est.» Cf. 20, 97. 98. — 18, 92 (p. 184, 22 VI.)— Apol. 72, 546.
2 Cf. Flor. 20, 97 : « Ego et alias creterras Athenis bibi, etc. » Mais 18, 86 (secta.. hic inchoata est) semble indiquer qu’Apulée commença dès son séjour à Carthage à faire profession de philosophie. Nous verrons toutefois qu’en arrivant à
Athènes il n'avait sur le platonisme que des notions assez vagues.
mentionne l’île de Samos et la Phrygie en homme qui les a vues de ses yeux 1. Parcourut-il en outre les contrées de la Grèce à travers lesquelles Lucius, changé en âne, devait promener son infortune, à la recherche de linsaisissable rosier? Il ne nous Pa pas dit, mais il eût été assez naturel qu’un homme, attiré, comme lui, par les mystères, ne laissât pas à l'écart de sa route la Béotie et Samothrace ; et la Thessalie, terre classique des charmes magiques et des enchantements, avait de quoi séduire son esprit avide de merveilleux, Tout ce que nous savons, c’est qu'après avoir quitté Athènes, Apulée alla à Rome?, où il contracta des amitiés dont il devait se prévaloir dans la suite, et où il fit un séjour d’une certaine durée, s’il est vrai qu'il y ait gagné quelque argent comme avocat #.
Quand il retourna en Afrique, ce n’était point encore dans la pensée de demander à sa patrie un établissement définitif, mais de continuer ses voyages, car il était en route pour Alexandrie quand il passa par Oea, où le retinrent les circonstances imprévues qui donnèrent naissance à son procès. Pour que la ville d’Oea se trouvât sur son chemin, il fallait qu’il vint d’une région plus occidentale de la province, de Carthage presque à coup sûr, peut-être de Madaure, où pouvaient l’avoir appelé des intérêts
1 Flor, 15, 51; de mundo 17, 327 (p. 153, 11 Th.) (en admettant, comme on doit le faire, à mon avis, l'authenticité de ce traité). Si Apulée, comme le veut Sinko (p. h4 ss.) a composé le de mundo au temps de ses études à Athènes, il avait visité la Phrygie avant ou pendant son séjour dans cette ville. Mais nous verrons qu'il y a des
raisons de douter que le de mundo soit de cette époque.
2 Flor. 17, 7973; Met. XI, 26 ss. Peut-être connaissait-il déjà Rome avant de séjourner à Athènes. C’est du moins la conclusion que Sinko (p. 44) tire du de mundo (35, 366 ; p. 171, 15 Th.) Je ne crois pas cependant, même en admettant la date approximative que Sinko assigne au de mundo, que cette simple allusion au portique de Minucius suffise à prouver qu'Apulée l’eût vu de ses yeux. Sait-on d’ailleurs s’il n’y avait pas un portique de ce nom dans quelque ville d’Afrique ? Apulée, dans ce passage, paraît songer plutôt à la vie d’un municipe.
3 11 faut remarquer aussi que son amitié avec Pontianus n’est plus toute récente. «Fuerat mihi non ita pridem ante multos annos.…. conciliatus. » (Apol. 72, 546). Helm (Philologus, Suppl. IX p. 524) garde avec raison «ante multos annos », conforme aux habitudes de style d’Apulée. C'est une sorte de restriction et de correctif à «non ita pridem » : il n’y a pas très longtemps, mais cela remonte bien cependant à quelques années.
*’Apol. 72, 545; 73, 540.
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de famille. Et il devait y être resté un certain temps. Pontianus, en effet, était lui aussi allé à Rome, mais il ressort du récit d'Apulée qu'il ne s’y était pas trouvé au même moment que son ami ; il en était revenu en toute hâte en apprenant que sa mère songeait à se remarier, et c’est à ce moment que, dans l’inquiétude où le tenait ce projet, l’arrivée d’Apulée lui avait fait entrevoir un secours inespéréi. Il s’écoula donc un certain intervalle entre le moment où Apulée quitta Rome et celui où il vint à Oea ?.
C’est à qu’il remporta l’un des premiers succès oratoires dont nous ayons connaissance. Mais tout porte à croire qu'il n’en était plus à son coup d’essai quand il avait fait applaudir un discours dans la basilique d’Oea. Ses amis, en lui arrachant un consentement facile #, désiraient apparemment profiter de la présence d’un orateur en renom pour s'offrir le régal trop rare d’une de ces auditions à la mode dans les grandes villes de l'empire. Études et voyages n'avaient pas seuls rempli les années précédentes : Apulée
1 1bid. 69; 70, 5433; 71, 544; 72, 545.
2 D’après Rohde (art. cit.) Apulée, né en 124, aurait quitté sa province en 143, aurait poursuivi ses voyages d’études jusqu'en 151, serait revenu en Afrique, après son séjour à Rome, vers 155, et serait arrivé à Oea en 156. Mais il est risqué de vouloir trop préciser.
3 Antérieurement au procès, Apulée avait prononcé en présence de Lollianus Avitus un discours qu'il avait publié (Apol. 24, 445). Mais à ce moment il était déjà établi à Oea, sans quoi il faudrait admettre qu'il y était arrivé sous le proconsulat de Lollianus Avitus, c’est-à-dire moins de deux ans avant le procès; l'intervalle serait trop court. Il ne s'ensuit pas d’ailleurs que le discours en question ait été prononcé à Oea ; les adversaires d’Apulée le connaissent, semble-t-il, non pour lavoir entendu, mais pour l'avoir lu (cf. Z. {.: «meis scriptis ostendistis »}. Peut-être fut-ce là pour Apulée l’occasion de se faire entendre à Carthage avant d’y être établi. En effet, il ne séjourna pas à Oca sans interruption ; si son voyage dans les montagnes de Gétulie (Apol. 41, 494) n'avait pas eu lieu après son arrivée dans cette ville, comment ses adversaires seraient-ils aussi exactement instruits et du voyage lui-même, et du moment où illefit?
a « Dissero aliquid postulantibus amicis » (73, 547). Quoiqu'il ajoute un peu plus loin (549) qu'il était alors à Oea depuis une année, ce discours est probablement le même que celui dont il parle c. 55, 517 en disant : « Abhinc ferme triennium est cum primis diebus quibus Oeam ueneram publice disserens etc.» Le discours dont il est question c. 73 paraît bien en effet être le premier qu'il ait prononcé devant les citoyens d’Oca. On voit qu'il ne faut pas prendre à la lettre ses indications chronologiques.
avait fait aussi avec succès ses débuts dans la carrière d’écrivain et de conférencier, où il allait devenir l’une des gloires de l'Afrique ; et bien que ses courses vagabondes ne lui eussent guère laissé le loisir d'exercer d’une façon continue la profession d’avocat, on peut admettre cependant, nous l’avons vu, qu’il avait pratiqué à Rome l’éloquence du barreau. Au moment où les attaques de ses adversaires l’obligèrent à présenter sa propre défense devant le tribunal du proconsul, il plaidait pour sa femme dans une cause civile (1,378). On a prétendu aussi, mais sans preuves, qu'il fut professeur de rhétorique : c’est à titre d'ami qu'il donna quelques conseils à Pontianus et à Pudens (73,547). Ses goûts le portaient plutôt vers une éloquence d’apparat, dans laquelle se réconciliaient, comme chez quelques-uns des sophistes grecs, ses contemporains, ces deux rivales séculaires : la rhétorique et la philosophie.
Mais ce n’est pas tout. Outre un ou plusieurs recueils de petits vers, qui pouvaient n'être qu'un divertissement de jeunesse, Apulée a à son actif, au moment où nous faisons sa connaissance, des travaux scientifiques, en particulier des ouvrages d'histoire naturelle, dans lesquels il semble, à vrai dire, n'avoir fait que traduire — en les améliorant, prétend-il — les philosophes grecs, mais dont la composition représente au moins une certaine dépense de temps ?.
En somme, Apulée n’est plus un obscur débutant; il a une érudition littéraire, scientifique, philosophique, dont acquisition n’a pas été l’œuvre d’un jour, à supposer même qu’il en ait puisé une bonne partie dans des manuels et des recueils d’anecdotes ;
1 « Legerunt e ludicris meis epistolium. » (Apol. 6, 391) « Ludicra » est le titre d’un recueil que Nonius nomme également et dont il cite un vers (Ip. 93 M. Cf. Hildebrand IT p. 636). 11 est question aussi (Apol. 9, 398) de « uersus ludieri et amatorii ». Nous ne savons pas s’il s’agit là de deux recueils distincts, ou si les pièces érotiques étaient au nombre des «ludicra ».
2 Apol. 36, 478: « Prome tu librum e Graecis meis naturalium quaestionum ». On ne peut dire si « naturales quaestiones » était ou non le titre de l'ouvrage. — Il faut noter aussi (33, 472; 34, 473) la mention d’un livre dont le sujet est inconnu. Apulée devait avoir écrit d’autres ouvrages que ceux auxquels il est fait allusion dans l’A pologie. I est probable en particulier qu’il faut ajouter à la liste le de Platone, composé à Athènes, et peut-être le de Mundo (Sinko p. 43-47).
il est en relations avec des personnages de marque t; il est connu comme écrivain ; on le consulte comme médecin ; il a l’oreille du public africain ; en un mot, il est quelqu'un.
A. Arguments généraux.
Il n’a pas été question jusqu’à présent de celui de ses ouvrages qui était de nature plus qu'aucun autre à étendre sa réputation : je veux parler des Métamorphoses. Mais Apulée était-il, au moment où il prononça son Apologie, l’auteur des Métamorphoses ? On l’a dit ; il faudrait le prouver ; et cette preuve manque encore.
Un fait domine toute la question, et devrait, semble-t-il, suffire à la résoudre : pas une seule fois, dans tout son discours, Apulée ne mentionne les Métamorphoses. D'où il résulte avec évidence
que ses adversaires n’y avaient fait aicune allusion? ; et s’ils n’en
avaient rien dit, c’est qu'ils lesignoraient®. Eux dont laclairvoyance hostile et avertie ne laisse rien passer dans la vie d’Apulée, qui rent parti des faits les plus menus, qui s’ingénient à relever dans son œuvre, pour le compromettre, les phrases les plus anodines,
1 Ainsi Lollianus Avitus {Apol. 94 ; 95, 589). Cf. Ælor. 17, 77.
2 On ne saurait objecter en effet qu’Apulée jugea sans doute plus prudent de passer sous silence ce grief trop embarrassant, Tout son plaidoyer restait vain tant qu'il ne s'était pas justifié de cette accusation. Avoir l’air de l’éluder ou d'espérer la faire oublier, c'était en augmenter l’importance. Etait-il d’ailleurs si malaisé de répondre qu'un récit fictif, dont le sujet ne lui appartenait même pas, dont le héros n'avait rien de commun avec lui, ne prouvait rien, et d'appliquer d'autre part au roman la même excuse qu'aux vers érotiques (11, 410) ?
3 D’après Hesky (Wiener Studien XXVI, 1904, p. 76) qui, d’ailleurs, conclut dans le même sens que nous, même si l’on avait connu à ce moment les Métamorphoses et leur auteur, l'accusation n’en aurait pas parlé: ce ne pouvait être un grief ; la réponse était trop facile, et la partie trop belle pour l'accusé. Mais la moitié des accusations auxquelles Apulée répond sont aussi absurdes et aussi fragiles. L’adversaire avait intérêt d’ailleurs à créer une équivoque, facile à dissiper, peut-être, mais non moins facile à faire accepter. N’a-t-on pas dans la suite attribué à Apulée lui-même les aventures de son héros ? (Cf. August. ©. D. XVIIL 18). Et sans même aller jusque là, il y avait dans les #Wétamorphoses assez de licence et une connaissance assez suspecte des
pratiques magiques pour en tirer des armes contre leur auteur.
ils auraient négligé ce long récit d'aventures galantes, où la magie coule à pleins bords, et dont il était d'autant plus indiqué de se faire une arme contre lui, qu'on pouvait avec plus de vraisemblance établir un rapport d'identité entre le héros du roman, qui parle à la première personne dans les dix premiers livres, et l’auteur, qui, brusquement et sans transition, se substitue à Jui dans le dernier ? Les Métamorphoses, c'était pour accusation la preuve convaincante, décisive, et cette preuve aurait été laissée de côté? Encore un coup, si l’avocat de Sicinius Emilianus, si bien instruit de tout ce qu'avait écrit Apulée, n’a pas cité les Métamorphoses, c’est qu’il ne les connaissait pas ; et s’il ne les connaissait pas, tout le public avec lui en ignorait même l’existence. A supposer en effet qu’elles eussent échappé à sa curiosité, il se serait bien trouvé quelque âme charitable pour les lui signaler : tel ce Calpurnianus qui communiqua à l’accusation les petits vers accompagnant l’envoi d’une poudre dentifrice (6,391). L’œuvre capitale d’Apulée aurait donc été inconnue en Afrique, et luimême, toujours avide de popularité, lui dont l’amour-propre d'auteur est si vif, qui se cite à tout propos, qui s’irrite d’un de ses vers mal lu (5, 391), qui trouve comme à point nommé dans l'assistance des compères pour lui passer ses ouvrages d’histoire naturelle (36, 478), il aurait laissé perdre pour son entourage les plus précieux trésors de son art subtil et raffiné? N’est-il pas plus simple et plus vraisemblable d'admettre qu’au moment où Apulée eut à se défendre du crime de magie, les Métamorphoses n'étaient pas encore composées ?
Ceux qui persistent à voir dans les Métamorphoses une œuvre de jeunesse, antérieure à l’Apologie, s'efforcent bien de résoudre la difficulté, mais la diversité même des explications suffirait déjà à en diminuer la valeur.
Pour les unst, Apulée avait bien composé son roman, mais l’avait gardé en portefeuille, et ne devait le publier que plus tard. Admirable modestie, dont on ne nous dit pas la raison : jusqu’à présent nous l’avions vu moins réservé, et plus pressé de livrer ses écrits au public. On ajoute parfois qu’Apulée, assagi, et de diable
1 Cf. Hildebrand p. XXV sq.
s'étant fait ermite, rougissait, comme d’un péché de jeunesse, d’une œuvre dont la légèreté lui paraissait peu compatible avec sa dignité de philosophe. Il est d'autant plus surprenant qu’il ait attendu d’être philosophe pour en entreprendre la publication. Et d’ailleurs, lApologie nous le montre-t-elle si gêné de prendre à son compte des épigrammes décidément un peu lestes ?
On a dit encore : les Métamorphoses avaient paru au moment du procès, mais elles avaient paru sans nom d’auteur, ou sous un pseudonyme. C’est une hypothèse, rien de plus. Admettons toutefois qu'Apulée ait d’abord hésité à prendre ouvertement la responsabilité d’une. œuvre de début : au moment du procès, il n'avait plus les mêmes raisons de se montrer discret. On a peine à concevoir qu'Apulée, devenu un homme grave et un personnage de marque, se soit décidé à signer son œuvre, si, avant le procès, des scrupules de timidité, de prudence ou de dignité lui interdisaient de l’avouer ?.
Faut-il croire enfin que les Métamorphoses, écrites et publiées à Rome, n’avaient pas encore passé la mer? Et qu’attendaientelles pour le faire? Apulée, nous l’avons vu, avait quitté Rome depuis plusieurs mois, plusieurs années peut-être. On était curieux dans les provinces de ce qui y paraissait. Les œuvres de Pline se vendaient à Lyon, les épigrammes de Martial à Vienne‘. Un centre littéraire comme Carthage devait se tenir au courant des dernières nouveautés, et les relations étaient fréquentes entre Oea et la capitale de la proconsulaire. Au besoin, Apulée se serait
1 Cf. Rohde, Rh. M. XL, p. 87 sq. Buerger, Hermes XXIIT, 1888, p. 49b sq. — Schanz, Roem. Litt, II?, p. 107.
? Remarquons que ces explications reposent sur une pétition de principe: la jeunesse d’Apulée, au moment où il est censé avoir composé les Métamorphoses, est l'argument dont on se sert pour rendre compte des conditions dans lesquelles elles furent publiées. — A l'appui de l'hypothèse suivant laquelle les Hétamorphoses auraient d’abord paru sans nom d'auteur, on remarque que le ms. qui fait autorité (Laurentianus 68, 2 [F|) ne nomme Apulée dans aucune des souscriptions des Métamorphoses, tandis que son nom figure dans la souscription des deux livres de Mayia et des quatre livres des Florida. L’argument est plus sérieux ; mais il ne suffit pas à lui seul, et ne
saurait servir que de confirmation à d’autres arguments positifs. 3 Rohde, ibid.
# Plin. £p. IX, 11. Martial. VII, 88. Cf. VII, 72.
chargé de suppléer à l'ignorance ou à Pindifférence de ses compatriotes.
Il y a d’ailleurs des raisons de penser que c’est bien en Afrique, et non à Rome, que les Métamorphoses virent le jour. Apulée fut de son vivant et resta jusqu’à la fin de la domination romaine un des écrivains les plus populaires de l'Afrique ; c'était une gloire locale que le particularisme provincial pouvait avec orgueil opposer aux grands noms de Rome ; et dans sa célébrité les Métamorphoses entraient pour une bonne part. Quelques années au plus après sa mort, peut-être même avant, Clodius Albinus, qui avait des prétentions littéraires, charmait ses loisirs par la lecture des Métamorphoses. S'il faut en croire son biographe Capitolin (Alb. 12, 12), Septime Sévère lui reprochait, dans une lettre au sénat, de s'être laissé vieillir « nenïis quibusdam anilibus occupatus, inter Milesias Punicas Apulei sui et ludicra litteraria ». L'intention n’est guère douteuse : Septime Sévère confond dans un même mépris le général romain qui passe le temps en amusements frivoles, et les contes galants où son compatriote Apulée unit à la barbarie punique la mollesse efféminée et la polissonnerie de la fable milésienne. « Milesiae Punicae » ! Apulée en eût bondi d’indignation. Mais pour que l'expression ait un sens, il faut bien admettre que les Métamorphoses passaient pour un produit du sol africain.
Remarquons en outre que les auteurs qui parlent d’Apulée sont presque tous africains. Lactance le nomme à deux reprises, à côté d’Apollonius de Tyane, comme un magicien en renom. Augustin le cite fréquemment, le réfute ?, fait allusion, comme à des choses connues, à son procès (C. D. VIII, 19) ou à sa prétendue métamorphose en âne (CG. D. XVIIL, 18; p. 278 Domb.) et le considère comme un auteur en vogue parmi ses compatriotes : «Apuleius qui nobis Afris Afer est notior. » (Æ£p. 138, 19) Il
1Znst. diu. V, 3, 7: «dem (Hierocles) cum facta eius mirabilia destrueret, nec tamen negarct, uoluit ostendere Apollonium uel paria uel etiam maiora fecisse. Mirum quod Apuleium praetermisit, cuius solent et multa et mira memorari. » Of. & 21. Si Hiéroclès ne fait pas mention d’Apulée, ne serait-ce pas précisément qu'il ne le connaît pas ?
CMD INIT TATSS IX, 3516 sq 6roeeg NIET:
LES MÉTAMORPHOSES ÉTAIENT-ELLES COMPOSÉES ? 15 faut descendre jusqu’à Sidoine Apollinaire ! pour trouver un témoignage de sa réputation hors d'Afrique. Les textes sont donc d'accord pour attester le caractère local de la popularité d’Apulée et de ses Métamorphoses.
En tout cas, les hypothèses proposées ont le défaut commun de n’exprimer que des possibilités, et d’être uniquement des expédients dont on ne se serait pas avisé, sans le parti pris de rendre compte malgré tout du surprenant silence d’Apulée.
Y a-t-il au moins des raisons positives de voir dans les Métamorphoses une œuvre de jeunesse ?
Qu'il n’y soit fait allusion à aucun fait postérieur au séjour d’Apulée à Rome, cela ne prouve nullement que Pouvrage soit de cette époque. Apulée, qui n’écrivait pas une autobiographie, était libre d'arrêter son récit où bon lui semblait.
Les Métamorphoses, dit encore Hildebrand (p. XXV ss.), sont d’un temps où Apulée était adonné à la magie : dans lApologie il la réprouve formellement : « Magia ista, quantum ego audio, res est legibus delegata.... igitur et occulta non minus quam tetra et horribilis. » (47, 504) Et au début : « Omne peccatum semper nefas habui. » (5, 390.) Voilà des déclarations qui ne laissent subsister aucun doute sur lheureux changement qui s’est produit dans ses dispositions.
Mais Erwin Rohde, qui n’a rien de la candeur de Hildebrand,
-a cru constater, en comparant entre elles les œuvres d’Apulée, certaines différences de point de vue, et une déviation progressive dans l’orientation de son esprit. D’après Rohde (p. 86 sq.), on pourrait suivre chez Apulée une évolution intellectuelle et morale. Après ses études oratoires et philosophiques en Grèce, Apulée aurait commencé, lors de son séjour à Rome, par l’éloquence du barreau ; et cette période serait aussi celle où les préoccupations religieuses auraient tenu le plus de place dans sa vie et dans sa pensée. Le livre XI des Wétamorphoses est tout empreint d’onction mystique : Apulée est sous l’impression récente de l'initiation.
1 Ep. Il, 9,5; 10, 5. IX, 13, 3. IV, 3,1. — Chez Macrobe (Sat. VI, 3, 24), qui était peut-être africain, Eustathe fait allusion à Apuléeen disant Quester Apuleius ». Apulée est encore nommé Comm. in Somn. Sc. I, 2, 8.
Plus tard, la ferveur religieuse s’attiédit; Apulée est devenu plus curieux de philosophie et de problèmes scientifiques : c’est le moment où il prononce son Apologie. Enfin, sans abandonner ni l’éloquence ni la philosophie, il se consacre à la vulgarisation de questions morales : c’est l’objet propre des discours dont les fragments forment le recueil des Ælorides. Telles seraient les phases successives d’un développement au début duquel il faudrait rapporter la composition des Métamorphoses.
Mais cette progression correspond-elle à la réalité? Les Ælorides sont d'époque diverse; et à supposer postérieurs à l’Apologie tous les discours dont ces fragments sont tirés, Apulée en avait prononcé auparavant qui devaient être assez semblables de forme et d'inspiration à ceux que nous connaissons. (est par un éloge d’Esculape qu’il remporte son premier succès oratoire à Oea : il reprendra ce sujet plus tard, une fois établi à Carthage (For. 18, 91). S'il insiste dans l’Apologie sur ses travaux scientifiques, c’est qu’il y est amené par la nature même des faits qu’on lui reproche ; mais en même temps il s’y montre dévot ; sa conception de la philosophie y est la même qu’à d’autres époques de sa vie, et nous aurons l’occasion d’y relever le même goût que dans les Florides pour lanecdote et les lieux communs de morale. Le discours sur le dieu de Socrate, dont la date est inconnue, concilie, dans la doctrine des démons, les croyances traditionnelles et les enseignements de la philosophie, pour finir, d’une façon assez inattendue, par de simples préceptes de morale pratique. S'il y a, d’un ouvrage à l’autre, des différences de fond et de forme — et encore faut-il se garder de les exagérer — elles résultent du genre et du sujet beaucoup plus que d’un changement dans les tendances et les dispositions de l’auteur. Evitons surtout d'établir dans sa pensée des lignes de démarcation trop accusées : ce qui lui manque le plus, c'est la netteté d’esprit et le raisonnement logique. Nous le constaterons : science, religion, philosophie — et nous pouvons dès maintenant ajouter : magie — ne sont pas pour lui des domaines distincts ; les frontières en sont incertaines et flottantes, et il n’y voit en somme que des aspects différents d'un même ordre de recherches et de spéculations. En vérité, c’est peine perdue de se demander si, à tel moment de sa vie,
Apulée a été plus philosophe ou plus dévot, plus épris de science ou de morale pratique.
Dira-t-on enfin que limitation tient trop de place dans les Métamorphoses pour qu’il faille y voir autre chose qu’un essai de jeunesse? Ce serait prêter à Apulée une originalité qu’il n’a jamais eue.
B. Le livre XI.
Les arguments tirés des Métamorphoses elles-mêmes ont en apparence plus de valeur. Ils sont loin cependant d’être irréfutables.
On sait qu'à partir du livre XI, Apulée se substitue au héros du roman; une onction mystique succède au badinage licencieux, et nous avertit qu’il cesse d’imiter son modèle grec : l’objet de tant de faveurs divines, ce n’est plus Lucius dans son abjection, c’est Apulée lui-même. De fictif le récit devient, selon toute apparence, conforme à la réalité.
Plusieurs traits, en effet, sont communs au héros du livre XI et à Apulée lui-même. Le narrateur ne se donne plus pour grec, mais pour originaire de Madaure (c. 27) ; il est venu à Rome, où Apulée, nous le savons, a séjourné (Ælor. 17, 77) ; il fait allusion à ses études et à l’honneur qu’il en attend (c. 30; 27) ; comme Apulée, il passe par des initiations successives. Enfin, si le protégé d’Isis est pauvre (c. 27 sq.), tandis que Lucius est dans une position brillante (I, 3; HI, 11), ce détail peut, avec quelque bonne volonté, s’appliquer à Apulée, qui avait fait quelques brèches à son patrimoine au cours de ses études et de ses voyages (Apol. 23, 444). La situation n’est pas présentée tout à fait dans les mêmes termes dans l’un et l’autre passage. Mais, dans l’Apologie, Apulée à intérêt à ne pas paraître trop pauvre ; dans les Métamorphoses, linitié tient à faire valoir la grandeur de son sacrifice à la déesse; de plus, depuis son arrivée à Rome, il est rentré, etau delà, dans ses frais.
De tout cela l’on a conclu que l’on était en droit d’appliquer à Apulée, sans avoir besoin d’autre confirmation, tout ce qui, dans ce livret, est personnel à l’écrivain?. C’est peut-être aller
1 Au moins à partir de l’arrivée de Lucius-Apulée à Rome. 2 Cf. Rohde, art. cit. p. 76 ss.
un peu loin : Apulée écrit un roman, et il a beau, vers la fin, se mettre discrètement en scène, rien ne garantit que, même alors, il n'ait pas mêlé un peu de poésie à la vérité.
Mais quand on aurait prouvé que rien n’est inventé, qu’y aurait-on gagné ? Apulée est allé à Rome après son séjour en Grèce, il s’y est faitinitier à denouveaux mystères, il y a fait de brillants débuts dans la carrière du barreau; soit. Mais de ce qu'il rattache à cette partie de son existence l’action de son roman, quel droit a-t-on de conclure que ce soit à la même époque, pendant son séjour à Rome, qu’il ait composé ? Nulle part il ne donne à entendre qu'il y soit encore au moment où il parle. Dira-t-on que, dans la première ferveur de sa dévotion à Isis, il a voulu consacrer le souvenir de la métamorphose opérée par l'initiation? Ce serait exagérer l’importance du livre XI par rapport au reste de l’ouvrage, et supposer sans vraisemblance qu’en mettant à la portée du public de langue latine le récit des aventures de Lucius, son but principal était — tel un chrétien régénéré par l’eau du baptême — de confesser sa foi nouvelle, et de dire les bienfaits de sa divine protectrice. Au moins s'est-il bien amusé en route, et a-t-il tenu la promesse fort peu religieuse du prologue : « Et maintenant, attention : tu ne vas pas t’ennuyer, lector intende : laetaberis. »
Faire passer le temps, n'est-ce même pas ce qu'il s’est proposé avant tout? S'il a terminé par le récit de ses initiations successives, c'est sans doute que ces souvenirs personnels lui fournissaient un dénouement neuf et original, où son goût pour la galanterie, son besoin d’émotion religieuse et son amour du merveilleux trouvaient ensemble à se satisfaire 1. Mais quelle nécessité pour cela que le récit fût contemporain des faits? Est-ce le ton qui l'indique? Cest affaire d’impression : méfions-nous des impressions, et reconnaissons bonnement que le ton est celui d’une narration, et que rien n’y révèle si les faits rapportés sont anciens ou récents.
1 Bien entendu, je ne songe pas pour cela à nier la tendance religieuse du roman. Reitzenstein (Hellenist. Wunderers. p. 34) a rapproché très heureusement les caractères des Métamorphoses de ceux de l’«arétalogie», où il montre que le désir d’édifier se conciliait parfaitement avec celui d’amuser,
Un mot, un seul, peut être invoqué pour prouver qu'Apulée écrit à Rome et s'adresse à des lecteurs romains. Parlant de son arrivée à Rome, il dit : « sacrosanctam istam ciuitatem accedo. » (XI, 26.) « Iste », fait-on remarquer, est pris ici, dans son sens propre, comme pronom de la seconde personnet. Mais ce n’est pas là un usage constant : iste n’a souvent chez Apulée que la valeur d’un simple démonstratif* ; et rien n’indique qu'il en soit autrement ici. D'ailleurs, même si par «istam ciuitatem » on entend « votre cité », s’ensuit-il nécessairement que lPauteur s'adresse exclusivement aux habitants de la capitale, et soit en séjour à Rome au. moment où il écrit? Si Rome était le centre du monde civilisé, elle était plus spécialement la patrie commune de tout ce qui, dans le monde, parlait latin ; l’hellénisme conservait, du fait de sa langue et de ses traditions, une manière d'unité nationale, et restait davantage à l'écart. Or, dans ce livre XI, le passage de Lucius à Apulée est difficile à saisir ; il est impossible de toujours marquer d’une manière précise à quel moment la personnalité d’Apulée se dégage de celle de Lucius, jusqu’à quand et dans quelle mesure elles se superposent et peut-être se confondent. Le Grec Lucius, s'adressant à des lecteurs de langue latine, même s’ils ne sont pas habitants de Rome, peut fort bien appeler la capitale de empire « istam ciuitatem ». Et l'expression se comprendrait aussi de la part d’Apulée lui-même, qui présente aux Latins un roman grec, et les initie en quelque sorte à la fable milésienne. Fier de son égale facilité à parler grec et latin, Apulée, nous le verrons, aime à se poser
1 Rohde, art. cit. p. 80 sq. — Cf. Flor. 1,3: « mihi ingresso sanctissimam istam ciuitatem ». Mais là c’est de la circonstance même que se déduit le sens du démons-
tratif.
2 Voici quelques exemples pris au hasard des deux emplois de iste chez Apulée. 10 ste employé comme pronom de la 2 personne: Ælor. 1,3; 2,7 (p. 146, 13 VI); 9,31 (p. 156,9) (et encore parce qu’au style direct on dirait : quid istud est ?); 39 (p. 159, 13); 40 (p. 160, 2) ; Met. IV, 31 (p. 99,4 H). 2° 7ste simple démonstratif : For. 2,6 (p. 146, 3 VI); 8 (p. 146, 17); 3, 10 (p. 147, 16); 16, 72 (p. 173, 16); 18, 84 (p. 179, 13); de deo Socr. 6, 132 (p. 13, 19 Th.) ; Met. IV, 31 (p. 99, 7 H.). Quant au passage qui nous occupe, qu'on le relise sans parti pris: on verra difficilement, je crois, dans « sacrosanctam ciuitatem » autre chose qu’une périphrase pour « Romam»,
qui figure trois ligres plus haut.
en intermédiaire entre les deux civilisations et les deux littératures. Dans les Métamorphoses, cette intention n’est pas douteuse.
C’est ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on lit la préface de l’ouvrage, dont on à fait, bien à tort, et par une interprétation abusive, une des pièces importantes de ce débat.