QU'EST-CE QU'UN MAGYS
Les adversaires, on le voit, ne se sont encore livré que des escarmouches : c’est maintenant seulement qu'Apulée en vient à l'accusation même de magie : « Aggredior iam ad ipsum crimen magiae. » (25, 450). °
Mais d’abord, une question préalable (25, 450-27, 454). Puisqu'on parle de magie, il faudrait au moins savoir ce que ce mot veut dire. Se le sont-ils seulement demandé, les doctes avocats d’Emilianus ? Un magus, dans la langue des Perses, n’est autre chose qu’un prêtre; et la magie, nul ne l'ignore qui a lu Platon t, c’est la sublime et divine science que les prêtres de la Perse tenaient de Zoroastre et d’Oromasde, et qu’ils révélaient aux princes comme le privilège par excellence de la royauté.
Le français distingue en effet le mage, ou prêtre de la religion de Zoroastre, du magicien : en latin, l’une et l’autre notion était exprimée par le terme de magus. Apulée en profite pour essayer de créer une confusion. En fait, et sur le sens premier de magus, il a parfaitement raison. Mais si le nom des prètres de la Perse est celui que, vers la fin de la république, on donne d’une façon générale, à ceux que l’on appelait aussi des zeneficr, et auxquels on devait, dans la suite, appliquer plutôt le terme
plique d’Apulée ne nous permet pas de mesurer la portée de ce reproche, ni d’en déterminer le rapport avec le reste de l’accusation. (On ne saurait songer ici, bien entendu, à l’idée, répandue chez nombre de peuplades sauvages, que l'étranger est un magicien et un sorcier. Cf. Frazer, Le rameau d'or, trad. fr., 1, p. 231). Après avoir répondu, en empruntant au cosmopolitisme stoïco-cynique un de ses lieux communs, que la patrie d’un homme importe peu, et qu'il n’y a que sa valeur personnelle qui compte, Apulée ajoute. qu’il est-originaire d’une illustre colonie romaine (on sait que c’est Madaure), où son père a exercé les plus hautes magistratures municipales.
1-Alcib. I, 121 E. Cf. Dio Chrys. XXXVI, 41 (T. IL, p. 11/12 A); XLIX, 9 (T. IL p:100; 174A).
de malefici, c’est précisément parce qu’on attribuait aux uns les pratiques que l’on condamnait chez les autres.
Eh bien! poursuit Apulée, admettons avec le vulgaire que le maqus tienne, de son commerce avec les dieux, la puissance d'accomplir des prodiges et d’enchaîner les choses à sa volonté par la vertu des incantations : comment ose-t-on s'attaquer à quelqu'un d’aussi redoutable? Traîner un tel homme en justice, c’est montrer qu’on ne croit pas à ce dont on l’accuse,
L’inconséquence qu’Apulée signale en passant a été souvent relevée à l’occasion des procès de magie et de sorcellerie : s’il est vrai que le magicien ait le pouvoir qu’on lui prête, comment peut-on s’imaginer qu’on aura prise sur lui? La magie fournissait bien des armes contre la magie. Plus tard, le christianisme eut, contre les démons, la ressource de l’exorcisme : opposant rites à rites et formules à formules, il faisait appel à la puissance divine pour conjurer et mettre à néant la puissance de Satan. Mais se servir contre le magicien, ouvertement et au grand jour, des moyens ordinaires de la justice humaine, c'était, semble-t-il, lui dénier le pouvoir même pour l’usage duquel on le punissait. L'esprit populaire ne se met guère en peine de semblables manques de logique; et d’ailleurs, la contradiction est moins forte qu’elle n’en à l’air au premier abord : le magicien ne pouvait exercer son art en dehors de certaines conditions déterminées et sans le secours de certains moyens matériels, dont la privation le laissait désarmé.
A la notion vulgaire de magie, Apulée en substitue donc une autre : la magie n’est, à le bien prendre, que la forme la plus haute de la philosophie. L’accuser de magie, c’est lui reconnaître la qualité de philosophe.
Reste à savoir si le raisonnement ne pourrait pas se retourner contre lui. Qui dit magie, dit philosophie? Soit, aurait-on pu lui répondre, nous retenons cet aveu, et nous serons en droit de vous demander s’il n’y aurait pas lieu de renverser les termes, et si le philosophe tel que vous le concevez ne serait pas précisément une manière de magicien.
À quoi bon d’ailleurs ces querelles de mots? Ce n’est pas sur des mots qu'Apulée doit être jugé, mais sur des faits. Sans