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LES FAITS

Ces faits sont de deux sortes : d’une part, une série de maléfices sans rapport avec le mariage d’Apulée, et, d’autre part, — c’est le point capital — l’ensorcellement de Pudentilla. De là, après les questions préliminaires qui remplissent près du premier tiers de PApologte, deux autres parties, correspondant probablement à une division semblable dans le réquisitoire.

Cette discussion, il faut le reconnaître, finit par devenir fastidieuse et écæœurante, moins d’ailleurs par la faute d’Apulée que par celle de ses ennemis. Tout ce que la malignité soupçonneuse et la jalousie venimeuse d’une petite ville va recueillir avidement, jusque dans les rangs de la plus basse valetaille, de commérages et d’ineptes racontars ; tout ce qu’ont coutume d'enregistrer les rapports de police; tout ce qu’une sagesse inculte et bornée trouve à gloser sur la conduite de quiconque a le malheur de trancher sur la médiocrité générale, l'accusation l'avait accumulé comme à plaisir. Mais il n’est pas jusqu’à ces fadaises qui n’offrent quelque intérêt, par ce qu’elles nous laissent deviner de la physionomie du procès, et par les indications

qu’elles nous donnent sur les mœurs et l'esprit des gens de condition moyenne dans une province de lempire romain. D'ailleurs, ces accusations ont pour nous le mérite de provoquer de la part d’Apulée des révélations souvent curieuses sur son propre compte, et des aveux involontaires dont les réticences même ne sont pas ce qu’il y a de moins instructif.

Car l'absurde, en cette affaire, côtoie parfois le vrai, et l’on ne parvient pas toujours, en écoutant Apulée, à se défendre de l'impression que l'adversaire y a presque vu clair et n’a pas été loin de rencontrer juste.

Rien de plus ridicule, semble-t-il, que la première preuve de magie alléguée par l’accusation. Apulée affecte de la juger telle, ce qui ne l'empêche pas de consacrer, à la réfutation de ce seul argument, douze chapitres (29-41) sur cent-trois dont se compose son discours.

En deux mots, voici l'affaire : Apulée, disait-on, avait acheté à des pêcheurs certains poissons, dont il se servait pour des opérations magiques. À quoi l'accusé répond en substance : 1° Jamais magicien, dans ses enchantements, n’a eu recours à des poissons (ce qu’il s'efforce d'établir à grand renfort de citations poétiques) (c. 30. 31). 2° À supposer que des poissons soient employés en magie, on peut en avoir sans être magicien (c. 32). 3° S'il cherche des poissons, c’est en vue d’expériences, à titre de savant et de médecin (c. 36-41). Il termine donc, comme à propos du miroir, en retournant l’argument contre ses adversaires, dont l'ignorance, une fois de plus, s’est montrée complètement étrangère à ce qui fait la supériorité du philosophe.

Tout cela, semble-tl, est simple, plausible, et devrait suffire. Les recherches scientifiques d’Apulée avaient paru suspectes et avaient fait crier à la magie. Mais ces expériences mêmes proclament son innocence. Toute autre explication paraît superflue.

Si Apulée s’attarde à de plus amples développements, c’est que, de son côté, l’accusation était entrée dans des détails plus circonstanciés. Comment ses preuves étaient-elles groupées, comment ses arguments s’enchaïînaient-ils? Non seulement Apulée ne le dit pas, mais il cherche manifestement à le dissimuler. Par un procédé qui lui est familier, il disloque, il émiette l'argumentation de l’adversaire, et met aisément à néant chacune des preuves ainsi isolées, moins préoccupé de convaincre par de solides raisons que d’étourdir ses auditeurs en les traînant à sa suite, sans leur laisser le temps de souffler ni de se reconnaître, dans un dédale de raisonnements captieux. Mais la souplesse d'esprit du trop ingénieux sophiste a beau n'être jamais prise en défaut, on sent percer par moments un certain embarras : manifestement, l'affaire des poissons l’ennuie.

Et d’abord, il y à dans sa réponse une inexactitude matérielle. N’en déplaise aux poètes dont il invoque le témoignage, les poissons pouvaient jouer un rôle dans les opérations magiques.

Héphestion rapporte que dans le corps d’un certain poisson se trouvait une pierre nommée æ@ovegiris, qui servait à combattre l’action des philtrest. Aristote mentionne l’usage fait en magie de la remora (éyevnis) ?. Elien* parle d’un poisson qu’il appelle belette de mer (sir dar xai tydès yæli), et dont les vertus, bien connues des pêcheurs épirotes, étaient utilisées en magie amoureuse comme celles de son homonyme la belette terrestre. Bien plus, Pun des poissons dont Apulée va nous parler

1 « [ava œaauv tyDdv eivar Jakaogtov xnTHÔN, ouorov T® [avt zarà ryv Gbiv * ëv roërw Moy ebptoresda, tuv dorspirnv, Ov st mliov Tedévra dvantéoba, roriv DE xat Tpos piktpoy. » (Photius 190, 493 R.)

2 «'Eor à Eyduduv T1 T@Y Tetpalwy, à xakodot Ttvss Spevnièa, xat XPHYTAL TIVES adr® rpos diras ai @tArpa. » (Hist. an. IL, 14, 4). Cf: Plin. N. H. IX, 79:

3 Nat. an. XV, 11. « Xpovrai D adtÿ ès Tà Ououa GAteiÇ Ooot xarà roùç Hrerpotas Gaphhaxedovot Tovnpot za opTot coptatal xax@v. » Cf: supr. (ibid) : « Paot DE xat-dpyets aMis yovauxt rar” èmiBouknv 7 éxouoy mepragdévras émtoyeuw Toù tt prépa Yivecdat, Hal avastré Aer ptésuwc. » — La mustela marina est nommée dans les vers d’Ennius

cités par Apulée (39, 484).

ici même, le lepus marinus, avait des propriétés magiques redoutables t.

Apulée, qui avait lu les auteurs grecs d'histoires naturelles, Aristote, Théophraste, les @rgraxé de Nicandre (41, 494), Pline PAncien peut-être, devait être au courant de ces détails ; ét dans ce cas, le parti pris d’induire en erreur serait Pindice d’une certaine inquiétude, Mais passons : qu’il mente ou qu'il se trompe, l’accusateur, sans doute, ne se mettait guère en peine de savoir si l’on reconnaissait généralement aux poissons des propriétés magiques, ni s'ils étaient, en magie, d’un usage courant. Apulée seul était en cause : il avait acheté des poissons, et ces poissons étaient destinés à des opérations magiques. Ou sinon, qu'en voulait-il faire ? Cette question, Apulée déclare très justement qu’il n’a pas à y répondre : c’est à l’accusateur qu’il incombe de faire la preuve.

Reste à savoir si celui-ci ne s’y était pas efforcé.

Apulée demande d’abord en raillant : « Sur quoi prétendezvous fonder vos soupçons ? Sur ce que ces poissons m'ont été fournis par des pêcheurs? Il fallait apparemment prendre un menuisier ! Ou sur ce que je les ai payés? Sans doute, pour les manger, je les aurais eus pour rien! » (29, 457). On pourrait être tenté de croire, pour peu qu’on ait suivi Apulée depuis le commencement, que ce sont encore là questions saugrenues d’homme qui feint de ne pas comprendre, et prête à ses adversaires des sottises qui lui assurent un succès facile. Ce serait une erreur. Ce qui paraît ressortir des explications volontairement confuses d’Apulée, c’est que l'accusation avait vraiment insisté, comme y attachant de l’importance, sur le fait que ces poissons avaient été achetés. Et il faut croire que l’argument

E «Non sunt minus mira quae de lepore marino traduntur. Venenum est aliüsin potu aut cibo datus, aliis etiam uisu, si quidem grauidae, si omnino adspexerint feminam ex eo genere dumtaxat, statim nausiant et redundatione stomachi uitium fatentur ac deinde abortuin faciunt... Homines quibus impactus est piscem olent, hoc primo argumento ueneficium id deprehenditur. Cetero moriuntur totidem in diebus quot uixerit lepus, incertique temporis ueneficium id esse auctor est Licinius Macer. » (Plin, N. 4. XXXII, 8. 9). — D’après les médecins du 17° siècle, «la vue ou même l’odéur du lièvre marin

tuait l'individu le plus robuste ». (« La petite histoire », Temps, 11 décembre 1907).

ACHAT DE POISSONS Gr.

n'était pas sans portée, car il y revient. Où sont-ils, les pêcheurs qui lui ont vendu des poissons ? On serait bien en peine de les montrer : ils n'ont jamais existé. Il ajoute que son esclave Thémison lui a apporté de lui-même un des poissons en question (33, 471). Bref, il ne veut pas qu’il soit dit qu’ils ont été achetés.

Et l’on voit bien pourquoi : s’il les avait payés cher, c’est donc qu'ils étaient bien rares ?? Et s’il y tenait tant, c’est donc qu'ils avaient quelque vertu particulière? Aussi Apulée avoue-t-il bien que, toujours par désir de s’instruire, il est à l’affût de poissons rares, et qu'il demande à tout le monde, tant à ses amis qu'à des pêcheurs, de lui en procurer (ibid.); mais pour les poissons désignés dans le réquisitoire, c’est un fretin vulgaire et de vil prix, que la mer abandonne en tas sur la plage, et que personne n'aurait l’idée de payer (34; 35, 474/5).

Car laccusation ne s’en était pas tenue à des généralités, elle avait précisé et donné des noms : les préférences d’Apulée, dans le choix des poissons, trahissaient évidemment quelque arrière-pensée coupable. Mais, s’il faut l’en croire, ses adversaires n'avaient guère eu la main heureuse. D’une part, en effet, ils avaient appelé /epus marinus le poisson que Thémison avait apporté à son maître : grave erreur! Le /epus marinus,. Apulée cherchait depuis longtemps à se le procurer, et, sur ce point, leurs renseignements étaient exacts. Mais il ne l’avait pas encore trouvé, et le poisson faussement désigné de la sorte présentait des particularités singulières qui ne lui avaient pas permis jusque-là de lidentifier (33, 471 ; 40, Ag»).

Laissons donc là le lièvre de mer, suspect à la fois pour sa rareté et pour les propriétés magiques qu'on lui attribuait : mais pour les deux autres poissons qu’on prétendait avoir servi à des opérations magiques, le cas était plus délicat. Ils portaient, ceux-là, de ces noms, naïvement obscènes, qu’une ressemblance

1 « Quos tamen nullos ad testimonium produxere, quippe qui nulli fuerunt. » (29, 458).

2 «Videamus.. quae fuerint piscium genera tam necessaria ad habendum tamque

rara ad repperiendum, ut merito statuto praemio quaererentur.» (33, 471).

plus ou moins frappante suggère à l'imagination populaire, pour désigner certains animaux ou certaines plantes ; et Tannonius Pudens avait éprouvé, à les nommer, une angoisse comique. Pour lun, dont le nom était synonyme d’organe viril, il s’était tiré d’affaire tant bien que mal; mais pour l’autre, désespérant, à en croire Apulée, de trouver dans son vocabulaire un terme convenable, il avait eu recours, pour se faire entendre, à un passage tiré des œuvres de l’accusé lui-même, et où celui-ci, décrivant une statue de Vénus, avait dit entre autres : « Interfeminium tegat et femoris obiectu et palmae uelamento. t » Encore une obscénité à l’actif du grave philosophe!

Comme si un langage décent, répond Apulée, pour parler d'objets même bas, ne valait pas mieux qu’une maladresse de mauvais aloi à désigner des choses honorables, quand il était si facile de trouver le mot propre. Car, en réalité, l'embarras de Tannonius Pudens venait moins, semble-t-il, d’un scrupule de convenance, que de l’absence d’équivalents latins à des noms grecs où puniques. Ces équivalents, Apulée les lui fournit charitablement : aussi bien met-il sa gloire, comme nous le verrons, à avoir le premier traduit en latin toute une série de termes scientifiques, dont seule la forme grecque était usitée jusque-là. « Veretilla » et Quirginal » : voilà comment, en bon latin, et sans tant de façons, il fallait appeler les animaux marins dont on accusait Apulée d'avoir fait un emploi coupable.

Mais pourquoi tant d’affaires à propos de ces noms, et que prouvaient-ils ? L’accusation ne s’était pas contentée de dire qu’Apulée avait eu recours aux vertus magiques des poissons, elle avait spécifié qu'il s'agissait de charmes d’amour*. Et voilà pourquoi il avait choisi à dessein ces animaux à noms fâcheux3. Cette

133, 472. CF. Met. II, x7. Notons en passant le goût d’Apulée pour les descriptions d'objets d’art, qui étaient à la mode chez les Grecs de son temps. (Apol. 63, 534/5. — Élor. 15, 5158.)

2 «Quid enim competit ad amoris ardorem accendendum piscis etc.» (30, 458). «…. ab aestibus fretorum ad aestus amorum...» (31,468).

3 «Et fortasse an peracute repperisse uobis uidebamini, ut quaesisse me fingeretis ad illecebras magicas duo haec marina, ueretillam et uirginal. » (34, 473). « Posse di-

citis ad res uenerias sumpta de mari spuria et fascina propter nominum similitudinem. » (35, 475).

fois notre homme a beau s’efforcer de railler : il n’est pas loin de s’échauffer pour de bon. Ses adversaires en ont menti : il est faux qu'il ait acheté les animaux dont ils parlent. Mais surtout, comment ces poissons auraient-ils pu servir à assurer le succès d'entreprises galantes ? N’est-il pas insensé de conclure d’une similitude de noms à un rapport réelt? autant dire qu’on prend un peigne marin pour arranger sa chevelure, un poisson volant pour attraper des oiseaux, un sanglier de mer pour chasser les monstres des forêts, des crânes marins pour évoquer les morts ; autant se servir, à ce compte, de cailloux pour guérir la pierre, de testacés pour les testaments, de cancres contre le cancer, et d'algues comme remède aux frissons de la fièvre (alga ad quercerum) (34 sq.).

C'est parler d’or, ces jeux de mots sont absurdes; mais la magie est faite d’absurdités de ce genre. Elle repose sur l’idée de causalité, mais une causalité à elle, qui n’est pas toujours fondée sur lexpérience, et encore moins sur la logique. L’axiome en vertu duquel le semblable engendre le semblable, expression d’une croyance universellement répandue, est trop connu pour qu'il soit nécessaire d’y insister. C’est un principe fondamental de la magie dite sympathique que l’effet ressemble à la cause qui l’a produit*. Mais ce rapport peut être tout extérieur, et cette similitude toute verbale; il suffit même que de lun à l’autre, — d’un acte, par exemple, ou d’un engin donné, à l’acte qu’il s’agit de provoquer — s’établisse sans trop de peine le lien d’une simple association d'idées. D’autre part, en vertu d’un principe tout voisin du premier, posséder une parcelle d’un objet assure une influence sur l’objet lui-même 3. L'image, elle aussi, d’un être ou d’un objet, a une vertu évocatrice, et donne prise sur cet être ou sur cet objett. En éffet, «l’image est à la chose ce que la partie

1 « An quicquam stultius quam ex nominum propinquitate uim similem rerum coniectam ? » (34,473). $

2 Frazer, Le rameau d’or, trad. fr. I p. 4. 5.

3 id. ibid.

4 V. Salomon Reiïinach, L'art et la magie (L’Anthropologie, 1903, p. 257 ss. — Cultes, mythes et religions, I p. 125 ss.) « Une peinture, une sculpture représentant

est au tout... Mais... ce n’est pas simplement la notion d’image qui fonctionne ici. La similitude mise en jeu est, en effet, toute conventionnelle; elle n’a rien de la ressemblance d’un portrait. L'image et son objet n’ont rien de commun qui les associe... On peut d’ailleurs se passer d’images proprement dites; la seule mention du nom ou même la pensée du nom, le moindre rudiment d'association mentale suffit pour faire d’un substitut arbitrairement choisi... le représentant de l’être considéré 1, » Et de même, un objet n’ayant avec un autre de commun que le nom pourra être le représentant de cet autre.

Ce mode d’assimilation était d’une application particulièrement fréquente en médecine? : médecine et magie sont deux rameaux issus d’un même tronc. La thérapeutique par calembour a fait des guérisons sans nombre. Tantôt le nom du remède présente quelque analogie avec celui du mal qu’on se propose de guérir, comme dans cette recette de Marcellus de Bordeaux (VIIL, 128) : «Ad oculos scabros... saluber est scarabaeus pilosus. » Apulée raille, commeétant le comblede l’absurdité, le raisonnement d’après lequel on se servirait de cailloux pour guérir la gravelle. Ne savaitil donc pas, lui qui était médecin, qu’on recommandait, dans les cas de ce genre, un remède tout semblable ? C’est Pline qui nous l'apprend : « Eiectus lapillus calculoso alligatus supra pubem leuare ceteros dicitur ac iocineris etiam dolores5. » Parfois aussi le jeu de mots reposait sur une similitude de son entre le nom de l'agent de la guérison et le terme désignant l’action qu'il était censé exercer. Les habitants d’Ariminum appliquaient du réséda comme remède aux abcès et aux inflammations de la peau,

des animaux comestibles assurait le succès de la chasse ou de la pêche non moins que les harpons barbelés ou les sagaies. » On sait que la découverte, dans une caverne de l’Ariège, de dessins représentant sept bisons entourés de flèches, a apporté une confirmation nouvelle à cette théorie. Cf. C. R. de l’Acad. des Inser. 19 octobre

1 Hubert et Mauss, Æsquisse d'une théorie gén. de La magie, p. 66.

2 Cf. Heim, Zncantamenta p. 484ss.

3 N. H. XXVIIL, 42 (cf. 212). Wellmann /(Hermes XLII, 1907, p. 622) rapproche Galien XIT, 290 : « l'evvarar D xat 0 èv xôoter LiBoc, UtÈp où rivès ÉVpabav we eimeiv

: ; : CUS tt Dpünter AMdous robe èv xUaTet. »

en prononçant une formule qui commençait par ces mots : « Reseda, morbis reseda t. » Les agriculteurs connaissaient des receltes du même genre. C’est ainsi que, pour détruire l’orobanche, qu'on appelait en grec doxçgolsor, on disposait en quinconce des Ooroaxæ, sur lesquels on avait dessiné à la craie Hercule étouffant le lion de Némée*.

Il n’est donc pas surprenant que la magie amoureuse eût recours à des objets évoquant d’une façon quelconque, et par voie d'association, l’idée de sexe. Pour reprendre un exemple déjà cité, les testicules d’une belette étaient portés en guise d’amulette, pour empêcher la conception et supprimer le désir$. Il ne

-faut pas oublier, en effet, que l'amour est presque toujours considéré par les anciens, sous sa forme la plus matérielle, comme un trouble des sens, un véritable état pathologique. C’est ce que rappellent en particulier, pour ne rien dire des textes littéraires, les formules d’incantation : il y est moins question de sentiments que d’actes 4. De là l'usage si répandu des philtres. Nous touchons ici à cette limite incertaine où la médecine etla magie ne se distinguent plus nettement : un breuvage d'amour modifiait l’état physiologique et mental du patient 5 à la façon d’un remède ou d’un poison, et, inversement, on se représentait les aphrodisiaques ou leurs contraires comme agissant à la façon de charmes magiques pour produire lamour ou laversion.

On voit du même coup, pour en revenir à Apulée et à ses poissons, que ce n’était pas sans raison qu’on insistait sur des noms. Les formules, les paroles, les noms avaient une influence toute-puissante, et qui, dans les incantations, s’exerçait indé-

1 Plin. MN. H. XXVII, 131.

2a Ei 0ë déhetc pnè - Ghwe pavivar rautv tv Poravnv, Xafby évre Gorpara Cwypapnoov év ados am 2pyrapiou 7 dmo ao» zivos Xeuxod toy ‘Hparxkéa nviyovra Xéovra xa amodoù êv Tais Yuviaiç zai ar éoov. » (Geopon. II, 42, 2).

3 Aelian, W. À. XV, 11 (1, p. 375, 23 Hercher).

# Cf. par exemple Wessely, Z. P. p. 53, 1. 351 ss: « Mn Bwndnre, un ruyLSÈ TE, pnde npôs Moovnv mouoy pet ko dvÜpos ei pi pet pod pévou vod Deivos, (va ph Dovndn m deiva pre meiv pire Gayeiy, Uh otépyewv, ph zaprepeiv, lY edbataDiou, un ünvou tuysiv 7 deiva EXTOS EULOU TOÙ Dsivos. »

5 Cf. Apol. 80,562.

ot

pendamment même d’une signification précise*. Ici, le nom Joue le rôle de l’image évocatrice. Peu importait en somme que les poissons comme tels eussent ou non des propriétés magiques. Ce qui conférait à ceux dont il était question une vertu efficiente, ce n’était pas leur qualité de poissons, c'était leur nom.

Mais nous pouvons tenter d’aller plus loin et de préciser davantage. On donne {en français le nom de pucelage à un petit coquillage de l'espèce des porcelaines : le nom se passe de commentaire?. Or la représentation des parties sexuelles, soit de l’homme, soit de la femme, était un des moyens les plus usités pour détourner le mauvais œil, et, d’une façon générale, pour combattre les influences funestes®. Mais tandis qu’on voit très fréquemment le phallus employé comme &rorçoraæor, l'organe féminin était ordinairement figuré sous une forme moins réaliste, et remplacé par un substitut de nature à en évoquer l’idée : une femme nueÿ, une main faisant le geste bien connu de la « figue » 5, ou encore le coquillage dont il vient d’être question‘. Ne serait-ce pas ce:même coquillage, la yon des Grecs, qu’Apulée appelle «uirginal », et que Tannonius Pudens avait désigné en empruntant à l’accusé l’expression d’« interfeminium » ? $ Et s’il s’agissait d’emblèmes de cette sorte, comment s’étonner que les poissons d’Apulée parussent suspects?

Car si, à l’exemple d’Apulée, nous nous sommes servis jusqu’à

1 Cf. Heim, Zncantamenta, p. 465.

2 C’est presque certainement le même que celui ‘qui se nomme en grec Xotpivn Xoïpoç (comme en latin porcus : cf. Varro,*R. R. 2, 4, 10) désigne parfois les parties

sexuelles de la femme. Il est pris fréquemment dans ce sens par les comiques.

8 Jahn,"Boeser Blick, p. 67 ss. (avec les planches correspondantes). Sittl, Gebaerden

p. 121 ss. — Cf. le double’sens de fascinum, qu'Apulée rappelle indirectement 35, 475 : «Posse dicitis ad res uenerias.. spuria et fascina, »

4 Jahn, ibid. p. 79 ss.

5 sd, ibid. p. 80. 93. Heim, Zncantamenta, p. 57.

6 Jahn /. /. Cf. Ouid. Fast. V, 433: « Signaque dat digitis medio cum pollice iunctis, Occurrat tacito ne leuis umbra sibi. »

T Jahn L. {. et pl. V, 6.

$ «Si ego de Veneris statua nihil dixissem neque interfeminium nominassem, quibus tandem uerbis accusasses etc. » (34, 473).

présent du terme de poissons, il est probable cependant qu’il faut donner à pisces un sens plus large. On trouve, dit-il, en quantité sur la plage ce qu’à en croire ses adversaires, il a payé si cher : « Haec enim friuola quae nominastis pleraque in litoribus omnibus congestim et aceruatim iacent et sine ullius opera quamlibet leuiter motis flucticulis ultro foraseuoluuntur. » (35,474) Voilà qui s’applique à des coquillages beaucoup mieux qu’à des poissons. Quelques lignes plus haut, d’ailleurs, Apulée avait dit, employant une expression plus vague : « duo haec marina, ueretillam et uirginal. » On voit que par pisces il faut entendre toute espèce d'animaux de mer, qu’il s’agisse de poissons, de crustacés ou de mollusques.

Mais on objectera peut-être que les images et les emblèmes dont nous avons parlé étaient des moyens de défense, des æroteoraic où des qgulaxviotæ. Pour Apulée, il s'agissait évidemment de pratiques devant avoir un effet positif. D'accord. Mais le même objet pouvait servir soit à combattre une influence, soit à én exercer une. C’est ainsi qu’on rencontre assez fréquemment, comme amulette, l’image d’un lézard jou d’une salamandre; la peau du lézard était usitée en médecine’; la salamandre enfin est du nombre des animaux que l’on faisait entrer dans la composition de philtres amoureux? : mais il convient de remarquer que le nom de oavga s’applique tant au lézard qu’à la salamandre #. Une fois qu’un objet passe pour avoir une vertu magique, cette vertu peut s’exercer de:façon différente dans”des cas différents. Et peu importent alors les conceptions premières par lesquelles cette action ’s’explique.

Assurément, le choix d’Apulée pouvait n’être dicté par aucune arrière-pensée suspecte. Il n’en reste pas moins que les « poissons », objet de cette discussion, étaient utilisés, selon toute apparence, à titre de symboles magiques. Et une fois qu’on y attachait une signification magique, leur forme aussi bien que

1 Apul. Apol. 51, 511. Plin. N. A. XXX, 87 ss. 2 Theocr. II, 58.

3 V. d’ailleurs encore, sur le rôle des lézards en magie, l’oracle cité par Porphyre (Œuseb. PEN, 12,11)1v. 2 sq. — Plin. NV. HYXXIX, 73; XXX, "T7.

leur nom devait leur faire attribuer une efficacité particulière en magie amoureuse.

Quoi qu'il en soit, et en dépit des railleries d’Apulée, le raisonnement de ses adversaires était conforme aux idées du temps: on ne saurait prétendre que, comme il cherche à nous en donner l’impression, l'accusation ne tint pas debout.

Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’elle fût justifiée en fait. Apulée, pour son compte, lui oppose un démenti formel. Mais devons-nous le croire sur parole ? Plus laccusation était gênante, plus il avait intérêt à nier : qui nous garantit qu'il dît vrai ? L’avons-nous vu si scrupuleux jusqu’à présent ?

Nous n’en avons pas fini, d’ailleurs, avec l’« argument poissonnier, piscatorium argumentum » (42, 495). En terminant, d’un air négligent, et comme une chose dont il s’aviserait au dernier moment, Apulée signale une contradiction dans les affirmations de ses adversaires : à la date où l’on voudrait faire croire que, pour séduire une femme, il a eu recours à la vertu magique d'animaux de mer, il voyageait en pleines terres, dans les montagnes de Gétulie, en quête sans doute de poissons laissés là par le déluge de Deucalion (4r, 494).

Mais alors, l’accusation ne s’était pas contentée de dénoncer d’une façon générale des opérations de magie amoureuse ? Elle avait relevé un fait précis : Apulée avait essayé sur une femme ses talents magiques ; et voilà pourquoi, sans doute, il avait eu besoin de ces poissons, qu’un nom trop significatif prédestinait à pareille besogne. Jusqu'à présent il n’en a soufflé mot. Et quand enfin il se décide à y faire allusion, ce n’est pas pour discuter le fait, mais pour invoquer un alibi. Réfutation insuffisante : la date ne prouverait rien, l’action magique pouvant s’exercer hors de la présence du magicien. Qui sait même si l’on n'avait pas insinué que ce voyage avait été imaginé bien à propos, et pour détourner les soupçons ?

Tout se ramenait donc à une question de fait : si les faits étaient reconnus exacts, les choses pouvaient prendre pour Apulée une mauvaise tournure. La loi avait pour la magie amoureuse des rigueurs particulières, et ce précédent était de nature à créer, en ce qui concerne l’ensorcellement de Pudenüilla, une présomption accablante pour l’accusé.

Pour pouvoir juger de la valeur de cette nouvelle accusation, il faudrait savoir sur quelles preuves elle se fondait, quels témoignages elle invoquait. Ces preuves, ces témoignages, nous ne les connaissons pas, et seul l’embarras que révèle la défense d’Apulée pourrait faire supposer qu’ils n'étaient pas sans force. Mais ce n’est pas sur une simple impression que nous avons le droit de décider s’il était innocent ou coupable. Pour lui, il se contente de nier, et, s’il n’est pas prouvé qu'il dise vrai, il ne l'est pas davantage qu’il mente.

Notons cependant, parmi ses dénégations, un aveu qu’il laisse échapper chemin faisant, et qui vaut la peine d’être retenu. S’il est à la recherche de poissons rares, c’est pour les disséquer : il agit donc par curiosité scientifique (41, 493; 4o, h92). Mais cette raison n’est pas la seule : Apulée, qui se pique de médecine, nous apprend qu’il trouve dans le corps des poissons des vertus salutaires. Connaître les remèdes, est-ce être magicien ou médecin? Les appliquer, non par esprit de lucre, mais pour rendre service, y a-t-il rien de plus digne d’un philosophe ? (40, 4gt).

Non, rien, assurément, et le raisonnement est irréfutable. Mais rapprochées du contexte, ces déclarations inspirent quelque inquiétude. Apulée poursuit immédiatement en écartant une objection, Pourquoi, lui demande-t-on, si ce n’est dans une intention coupable, a-t-l disséqué le poisson que lui a apporté Thémison? — « Eh, n’ai-je pas dit à l'instant, répond-il, que je cherchais à m'instruire de l’anatomie de ces bêtes? Ce n’est pas

1 Cf. Cod. Theod. IX, 16, 3 (loi de Constantin, maïs dont les dispositions ne sont nouvelles qu’en ce qu’elles précisent la distinction entre les actes illicites et les pratiques permises) : « Eorum est scientia punienda, et seuerissimis merito legibus uindicanda, qui magicis adcincti artibus, aut contra hominum moliti salutem, aut pudicos ad libidinem defixisse animos detegentur. »

le premier poisson que j’examine ainsi. Reprocherez-vous à un philosophe ce que vous trouveriez tout naturel de la part d’un cuisinier?» Il résulte cependant de ce qui précède que l’amour désintéressé de la science n’était pas seul en cause. Apulée vient d’avouer qu’il demande aux poissons le secret de certaines propriétés curatives. Il reconnaît d’autre part qu'il a disséqué celui que lui a apporté Thémison. Ne serait-ce pas qu’il avait fait entrer dans quelque breuvage, potion salutaire ou philtre magique, peu importe ? Il y avait donc une circonstance précise où Apulée s'était rendu particulièrement suspect par l’exercice de ses talents de médecin. Et comme aussitôt après il est question de la femme qu’on l’accusait d’avoir ensorcelée, on est presque forcément amené à conclure que c’est à elle qu’il avait prodigué ses bons soins. Libre là-dessus aux mauvaises langues de parler d’intrigue galante; rien n’oblige à les croire; mais la chose, après tout, n’a rien d’impossible. Moins discret, Apulée nous apparaï(rait peut-être, comme médecin, sous un aspect assez moderne qui ne manquerait pas de piquant. En tout cas, ce qui paraît ressortir de ses demi-aveux, c’est qu'il s'était bien « passé quelque chose ».

Ce «quelque chose » relevait-il de la médecine ou de la magie? Apulée croit devoir nous rappeler, à propos de sa propre pratique médicale, que de tout temps les médecins ont ajouté les incantations aux remèdes, et qu'Ulysse déjà connaissait les formules au moyen desquelles on arrête le sang qui s'échappe d’une blessure. Et pour conclure : « Rien de ce qui se fait pour sauver la vie des hommes ne saurait passer pour coupable, nihil quod salutis ferendae gratia fit, criminosum est. » (Go, Ag).

Or que venait faire ici ce malencontreux souvenir homérique ? Nous le savons bien, que de tout temps la médecine a eu recours à l’influence salutaire des mots et des formules; mais nous savons aussi que ces mots et ces formules ne sont autre chose en réalité que des incantations magiques. Médecine et magie, dans l’antiquité, se confondent perpétuellement. Le but pouvait différer : les moyens étaient les mêmes. L’usage simultané des breuvages et des incantations était aussi courant en

magie amoureuse qu'en médecine. Apulée avoue qu’il oppose à l’action de la maladie la vertu des incantations : cet aveu suffit à confirmer, pour nous du moins, le soupçon de magie ?.

Mais la distinction qu’il fait entre les charmes nuisibles, coupables par conséquent, et les charmes bienfaisants, n’était pas sans fondement juridique.

Sans doute, la limite était trop indécise, le délit de magie était trop malaisé à définir, il y entrait une trop grande part d'appréciation personnelle, pour qu’il n’y eût pas, dans la pratique, des hésitations et des variations. Mais le principe de la distinction subsista dans la législation presque aussi longtemps que dura lempire. Cest ainsi que la loi tolérait les moyens magiques de faire tomber ou d’arrêter la pluie à propos, et surtout de détourner la grêle. L’exception qu’elle faisait en faveur des incantations salutaires, s’appliquait également à l’exercice de la médecine. Ce n’est pas que, même dans ce domaine, la distinction fût acceptée par tout le monde. Les moyens magiques employés pour guérir, qui garantissait qu’à l’occasion ils ne serviraient pas à faire du mal? L'homme qui détenait un tel pouvoir était, par cela seul, dangereux : la bouche qui a le pouvoir de bénir peut aussi s’ouvrir pour maudire. L'opposition venait d’ailleurs des médecins eux-mêmes, qui ne

1 Cf. Sen. Æp. 9, 6: « Hecaton ait: Ego tibi monstrabo amatorium sine medicamento, sine herba, sine ullius ueneficae carmine. »

2 Notons aussi les termes dont se sert Apulée en parlant du poisson qu'il a disséqué. «Si cocto uentrem rusparer, hepatia suffoderem... » «An hariolis licet iocinera rimari, philosopho ‘contemplari non licebit. » (41, 493).1Le foie est en effet le siège des révélations mantiques, qui touchent de près à la magie. Cf. Philostr. V. A. VIIL 7, p- 323, 16 Kayser. Petr. S. 137 in fin.

8 Cf. Mommsen, Strafr. p. 639 n. 3. — Les pratiques des ëmmissores tempestatum sont connues. Il en est encore question dans les capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, Agobart, évêque de Lyon, composa un traité contre cette croyance en 833. (Cf. Naudé, Apologie pour les grands hommes accusés de magie, p. 117). — Empédocle avait des moyens magiques pour commander aux vents et à la pluie (Diog. L. VIII, 5g). Sénèque (W. Q. IV b, 6 7) fait allusion à l'institution des yalaGopÜhaxec et raille ceux qui croient « posse fieri ut cum grandine aliquis paciscatur et tempestates munuseulis redimat. » (7,1). Pline met sur le même rang les incantations contre la grêle et contre les maladies (N. 4. XXVIIL, 29. Cf. XVII, 267). Cf. Verg. Georg. 1, 335 ss., et d’une façon générale les traités d'agriculture.

72 CHAPITRE Il — L'ACCUSATION. LA DÉFENSE

tenaient pas à être confondus avec la foule des charlatans et diseurs de bonne aventure : les protestations qu’ils élevèrent maintes fois, au nom de leurs intérêts professionnels menacés, peuvent avoir agi sur l'opinion, et, par là, sur le législateur. Caracalla, que son biographe nous représente, il est vrai, comme cruel à plaisir, condamna (à mort, semble-t-il, d’après le contexte) ceux qui portaient au cou des amulettes contre la fièvre tierce et quarte (Spart. Car. 5, 7). Les Pères de l'Eglise, pour lesquels toute magie, quels qu’en soient les effets, est d’origine démoniaque, condamnent l’usage, en médecine, des qulæxrioua, des negianræ, des incantations; et les empereurs chrétiens, dans la pratique, s’inspirèrent souvent de ce principe. Constance prononça, contre de pauvres diables dont le seul crime était d’avoir usé de sortilèges innocents ou d’avoir eu recours à des amulettes contre la maladie, des peines aussi sévères que S'il se fût agi d’empoisonnement ou d’évocation des morts 1 Sous Valens, une vieille qui traitait les fièvres par des incantations fut mise à mort, après avoir, par ce moyen, guéri la fille de l’empereur en présence de son père, et un jeune homme périt dans les supplices parce qu’il avait eu limprudence, pour combattre des maux d’estomac, de réciter dans un bain public, avec les gestes prescrits, les sept voyelles de l’alphabet ?. Ces mesures odieuses (nefanda) révoltent à juste titre Ammien Marcellin, d'autant plus, remarque-t-il, que ces moyens de guérison avaient pour eux l’autorité des médecins. Et cette protestation était d’accord, non seulement avec la conscience publique et lopinion, mais avec la loi, qui, sur cé point, est très explicite. « Nullis.… criminationibus implicanda sunt remedia humanis quaesita corporibus, aut in agrestibus locis, ne maturis uindemiis metuerentur imbres, aut ruentis grandinis lapidatione quaterentur, innocenter adhibita suffragia,

1 Amm. Marc. XVI, 8, 1. 2. XIX, 12, 14.

? id. XXIX, 2, 26. 28. La vertu magique des lettres de l'alphabet, et notamment des sept voyelles grecques, est chose connue. Cf, Dieterich, ABC Denkemaeler (Rh. M. 1901, p. 77). Quant à l’action magique de la parole écrite (cf. Berger, Hist. de l’écriture dans l'antiquité, p. 348 ss.), elle est amplement attestée, entre autres, par les tabellae defixionum.

quibus non cuiusque salus aut existimatio laederetur, sed quorum proficerent actus, ne diuina munera et labores hominum sternerentur ‘.» Godefroy, dans son commentaire, cite, à propos de ce texte, le mot d’Apulée : «nihil quod salutis ferendae gratia fit criminosum est, » et il ajoute : « Quae postrema uerba diceres Constantini quaestorem in animo habuisse. » On voit donc que la distinction d’Apulée n’était pas illégitime, et qu'il pouvait probablement invoquer en sa faveur une jurisprudence établie?. Il ne l’a fait d’ailleurs que dans ce seul cas.

1 Cod. Theod. IX, 16, 3. Zust. IX, 18, 4. Cette loi de Constantin ne devait être abrogée que par l’empereur Léon (Wou. 65). Il faut bien remarquer d’ailleurs (cf. note suivante) que l’exception prévue par la loi tient compte, pour la médecine, des conséquences matérielles plus encore que des intentions. Cf. Paul, Sent. 5, 23, 19 (Girard, Textes, p. 425): «Si ex eo medicamine, quod ad salutem hominis uel ad remedium datum erat, homo perierit, is qui dederit, si honestior sit, in insulam relegatur, humilior autem capite punitur. »

? Mais la distinction n’avait, remarquons-le, qu’une valeur légale. Entre le point de vue de la loi romaine et celui de l’Eglise, il y a une différence fondamentale qui est instructive. La distinction établie par la loi est fondée, d’une façon tout empirique, sur l’effet produit. Les docteurs chrétiens considèrent le mode d’action ; leur intransigeance à l'égard de toute espèce de magie (malgré ce qui avait passé dans le culte et dans les croyances de pratiques et d’esprit magiques) repose en somme sur une notion plus conforme à la vraie nature des choses. Augustin ne nie pas que les incantations, amulettes, ete. ne puissent avoir sur le malade un effet salutaire ; mais le chrétien refusera une guérison obtenue au prix d’un pacte avec les puissances diaboliques. (S'erm. 318, 3). Mais les remèdes, eux, sont permis. Où sera la limite ? La différence entre le mode d’action de la magie et celui des techniques est bien mise en lumière par Hubert et Mauss (Théor. gén. de la magie, p. 14 ss.): «Dans les techniques, l'effet est conçu comme produit mécaniquement. On sait qu'il résulte directement de la coordination des gestes, des engins et des agents physiques. On le voit suivre immédiatement la cause ; les produits sont homogènes aux moyens... Quand une téchnique est à la fois magique et technique, la partie magique est celle qui échappe à cette définition. Ainsi, dans une pratique médicale, les mots, les incantations, les observances rituelles ou astrologiques sont magiques; c’est là que gitent les forces occultes, les esprits, et que règne tout un monde d'idées qui fait que les mouvements, les gestes rituels, sont réputés avoir une efficacité toute spéciale, différente de leur efficacité mécanique. » Augustin a entrevu cette distinction ; quant aux moyens dont le mode d'action reste douteux (et c’est sur ce point peut-être que son attitude est le plus intéressante) il déclare que le caractère en est subordonné à l’idée que s’en fait le patient : « Aliud.. est dicere : Tritam istam herbam si biberis, ueater non dolebit ; et aliud est dicere : Istam herbam collo si suspenderis, uenter non dolebit. Ibi enim probatur contemperatio salubris, hic significatio superstitiosa damnatur. Quamquam ubi prae-

cantationes, et inuocationes, et characteres non sunt, plerumque dubium est utrum

Pour ses autres malades, il déclare ou s’efforce du moins de

faire croire qu'il n’a eu recours ni aux incantations ni à aucun

moyen magique.

L'ESCLAVE THALLUS

Ce n'était pas, en effet, la seule occasion où ses essais de cure médicale lui eussent valu des désagréments. On racontait (c. 42-47) qu’une nuit Apulée avait emmené un jeune esclave en un lieu écarté ; et là, devant un petit autel, à la lueur d’une lampe, et en présence de témoins peu nombreux, il l'avait fait tomber à terre par ses incantations. L'enfant s’était évanoui, puis avait repris ses sens. L’histoire ne disait pas si, en cet état, le sujet s'était mis à vaticiner : c’est dommage, remarque Apulée, le conte aurait été complet, et l’on s’expliquerait au moins le but de ces incantations. L’opinion courante et l’histoire sont en effet d’accord pour nous apprendre qu’on peut provoquer, chez des enfants, l’inspiration prophétique, et obtenir d’eux des révélations et des oraclest.

Sur la possibilité de tels faits, Apulée ne veut pas se prononcer : il sait qu'il est prudent de ne pas avoir l’air trop bien renseigné sur tout ce qui touche à la magie; que la connaissance de certains secrets est, à elle seule, tenue pour coupable *. Tout à l’heure encore, il disait à Emilianus : « Tu es donc au

res quae alligatur, aut quoquo modo adiungitur sanando corpori, ui naturae ualeat, quod libere adhibendum est, an significatiua quadam obligatione proueniat, quod tanto prudentius oportet cauere christianum, quanto efficacius prodesse uidebitur. Sed uhi latet qua causa quid ualeat, quo animo quisque utatur interest, dumtaxat in sanandis uel temperandis corporibus, siue in medicina, siue in agricultura, » (De doctr. chrisliana IX, 45.)

1 42, 496/7. Les enfants passaient en effet pour particulièrement propres à Ja lcanomancie, Cf, Spart. Did. Jul. 7, 10. Le prêtre dont parle Jean de Salisbury (Polycr. IT, 28. Cf. supra p. 52 n. 1) a recours au ministère d'enfants qui lui sont confiés. L'idée que les enfants sont plus aptes à fournir, dans l’extase, des révélations mantiques, est également répandue, On la trouve même chez les chrétiens. Cf. Cypr. Æp. 16, 4.

2 Paul, Sent. 5, 23, 17. Cf. Mommsen, Strafr. p. 641 n. 2.

L'ESCLAVE THALLUS 75 courant des propriétés magiques des poissons? Mais alors tu es toi-même magicien! »'! Aussi évite-t-il de rien affirmer pour son compte.

Il a appris toutefois de son maître Platon qu’il existe, entre les dieux et les hommes, des puissances intermédiaires, qui président à la divination et aux miracles de la magie ; et lui-même ne tient pas pour invraisemblable que l’âme humaine, plongée, par des charmes ou des parfums, dans un sommeil extatique, et délivrée des entraves du corps, ait la vision de secrets qui échappent aux sens, et puisse présager l’avenir (43, 497/9).

Mais cet enfant prophète, si l’orateur est bien informé, doit être beau, sain de corps et d’esprit2. Or Thallus, dont il est question, est un pauvre être repoussant, un misérable épileptique, qui tombe à terre trois ou quatre fois le jour, en se meurtrissant cruellement. Il a la face couverte d’ulcères, le front et la tête abîmés de contusions, les narines béantes, la démarche chancelante : beau sujet, en vérité, pour en faire l’instrument de révélations divines. Il est tombé en présence d’Apulée, c’est vrai; mais de quel droit attribuer sa chute à des incantations ? Le miracle eût été de le faire tenir sur ses pieds. Les témoins sont là pour le dire; des quinze esclaves cités comme tels à la requête de l’accusation, un seul fait encore défaut : c’est précisément Thallus ; et s’il n’a pu arriver à temps, c’est qu’on l’a relégué à la campagne, comme un pestiféré, par crainte de la contagion. Mais les quatorze autres sont présents : pourquoi ne veut-on pas recourir à leur témoignage ? Qu'on les interroge, qu’on interroge les esclaves de la partie adverse : tous vous diront que depuis longtemps Thallus est sujet à des crises d’épilepsie, et que bien avant l’arrivée

1 «Hoc si scis quid sit, magus es profecto. » (30, 458). Il est à peine besoin de relever ce que le raisonnement a de sophistique: on peut savoir que ces propriétés

existent, sans savoir quelles elles sont ni comment on les utilise.

243, 499 — 44, 5oo. Ceci est encore conforme à une idée généralement répandue. Une tare physique rend impropre à l’exercice d’un sacerdoce. Cf. May, REA, 1905, p. 12 ss. — «Ambitiosa lex est : ad sacerdotium nullas nisi integrae non sanctitatis tantum, sed felicitatis admittit; inquirit in maiores, in corpus, in uitam.» (Sen. Contr. 1,2, 11. — Cf. IV, 2).

d’Apulée à Oea on l'avait souvent montré à des médecins !.

Mais si l'accusation renonce à entendre les témoins dont elle

a elle-même exigé la comparution, qu’à son tour elle produise les siens : le compte en est vite fait ; elle en a un, pas davantage, c’est Sicinius Pudens : et celui-là, à supposer même que son jeune âge ne lui ôtât pas toute autorité, ne saurait être à la fois, dans le même procès, partie plaignante et témoin (45, 5o2).

Tannonius Pudens, il est vrai, s’était fait fort de produire d’autres esclaves, également victimes des sortilèges d’Apulée ; puis il avait passé outre, et il n’en avait plus été question. Que sont-ils devenus, ces témoins, auxquels, dit-on, on a promis la liberté pour prix de leur déposition ? Que laccusateur les montre, qu'il les nomme au moins, Apulée l’en conjure; il consent à ce qu’on prenne sur le temps qui lui est accordé. Ou si l’avocat d’'Emilianus s’est trompé, qu’on interroge au moins les quatorze esclaves qui sont là, sur les quinze qu’il a assignés. (46, 503) Quinze esclaves comme témoins d’une cérémonie magique! Apulée ne peut que se féliciter de ce luxe. Qui prouve trop ne prouve rien. Car la magie punie par la loi évite les regards, s’entoure de mystère et a besoin de la complicité des ténèbres : dire que quinze esclaves ont pu être présents, c’est dire que tout s’est passé comme au grand jour, c’est établir l’inanité de l’accusation. (47, 504)

De tous les arguments d'Apulée, le seul qui soit vraiment concluant, c’est le fait que l’esclave Thallus était épileptique : celui-là paraît reposer sur des preuves sérieuses. Apulée ne nie pas que l'enfant soit tombé à terre en sa présence, il en donne seulement une autre explication que ses adversaires. Ce qui ressort de plus clair de cette discussion, c’est qu’après beaucoup

144, 500 — 45, 5or. Dans ce passage je crois qu'il faut lire (p. 51,7 ss. H.): «Et quid ego de seruis ? Vos ipsi, <si> audetis, negate Thallum... medicis saepe numero ostensum. Negant hoc conserui eius ? <negant> qui sunt in ministerio uestro ? omnium rerum conuictum me fatebor, nisi, ete, » Thallus appartient à Apulée ; de même, par conséquent, ses «conserui »: ce sont les quatorze esclaves en question. Cf. d’autre part 44, box (p. 51, 21 H.): «interroga.. XIV seruos quos exhibemus.... interroga

seruos accusatorum meorum, »

L'ESCLAVE THALLUS Fu

d’autres, Apulée avait été consulté ou s’était offert comme médecin, et que le malade, coïncidence assurément fâcheuse, avait eu une crise en sa présence. De là à parler de magie il n’y avait qu'un pas, et les aveux que nous avons recueillis précédemment de la bouche d'Apulée lui-même invitaient à le franchir. « Cest d’un médecin et non d’un magicien, dit-il, que Thallus a besoin. » Mais du médecin au magicien il n’y avait pas loin.

Aussi la mise en scène romanesque qui avait, disait-on, accompagné la consultation, et qui fait songer aux messes noires du moyen âge et des temps modernes : l'autel, la clarté incertaine d’une lampe, le sacrifice nocturne, les paroles magiques récitées à mi-voix?, tous ces détails peuvent bien avoir été amplifiés par la rumeur publique ou forgés de toutes pièces par les ennemis d’Apulée. C'était l'accompagnement ordinaire des cérémonies magiques, lesquelles étaient pleines d'emprunts à l’appareil usité dans le culte des morts et des divinités chthoniennes. On offrait à celles-ci des sacrifices nocturnes ; de là, dans ce culte, l’usage de lampes et de flambeaux #, qui fait également partie des rites cathartiques ou divinatoires, assimilés ou assimilables à la magie : le terme de Avyros revient sans cesse dans les papyrus magiques, dont toute une série de

1 «Nullas hostias nisi gallinas nominastis, » (47, 505). Le choix de la victime n’est pas indifférent. Le coq, que l’on sacrifiait aux vents (Paus. IT, 34, 2) est aussi l'oiseau consacré à Hermès, le vent (Roscher, Hermes der Windgott, p. 101). Hermès préside entre autres à la magie. Le coq était aussi sacrifié en Grèce aux divinités chthoniennes, et servait également de victime dans le culte des morts (Stengel, Griech. Kultusaltert.?, p. 108) et dans les sacrifices magiques (Dieterich, Papyr. mag. 185, 3). Mais ce qui est applicable au mâle ne l’est pas nécessairement à la femelle. Aussi devons-nous surtout retenir qu'il s'agissait de sacrifices d'oiseaux. Nous aurons à revenir sur Ce-point. Quant au fait même du sacrifice, il est probable qu'il faut n’y voir, dans les cas de ce genre, qu’une imitation ou une utilisation de rites religieux. Le sacrifice en lui-même a cependant sa raison d’être dans une cérémonie destinée à procurer une guérison, étant donné le rapport originel entre la notion de désordre organique et celle d’impureté rituelle.

2 Cf. Apol. 47, 504 : «carminibus murmurata. » — Lucan. V, 104: « Haud illic tacito mala uota susurro concipiunt, » — Iust. Znstit. IV, 18, 5: «(qui) susurris magicis homines occiderunt. »

8Diels, Sibyll. Blaetter, p. 47 ss. — Rohde, Psyche, IP p. 107.

prescriptions sont comprises sous la rubrique lvyrouaærtia 1. Quand Pamphila, dans les Métamorphoses (UK, 21), se transforme en hibou, la lampe est aussi de la partie. On pourrait multiplier ces exemples.

Les médisants n’avaient donc pas besoin de se mettre en frais d'imagination pour décrire le drame nocturne dont Thallus avait, disait-on, été le héros, et le mensonge, si c’en était un, n'avait rien d’invraisemblable en lui-même ?.

D'autre part, une mise en scène de ce genre ne serait contraire ni au caractère d’Apulée, ni à ses préoccupations, ni à l’idée qu'il se faisait de la médecine. Et cela d'autant plus que le mal était de ceux qui impressionnent le plus vivement l’esprit et se montrent rebelles à tout traitement.

D'ailleurs, Apulée, quoique traitant toute l’histoire de « mendacium» et de « fabula » (42, 496), ne nie pas catégoriquement ; il conteste seulement que des faits qui se sont passés devant un aussi grand nombre de témoins aient rien de secret, partant rien d’illicite. Car ce sacrifice nocturne, ces apprêts mystérieux dans le silence et les ténèbres ressemblaient trop aux cérémonies secrètes, prévues etcondamnées par la loi, pour qu’il fût prudent de les faire passer simplement sous le couvert de la médecine, en les mettant au bénéfice de la distinction faite tout à l’heure entre les actes magiques nuisibles et ceux auxquels l'intérêt des malades assurait*l’impunité. La loi punissait même ceux qui, sous prétexte ou avec l’intention de sauver le malade, administraient des remèdes dont les suites étaient funestes #. Aussi comprend-on qu'Apulée tint à bien établir que l’accident de Thallus n’était pas dû à des sortilèges, et n’avait aucun rapport avec les actes auxquels on l’accusait de s’être livré.

1 Wessely, Z.=P., Indices. — Deubner, De incubatione, p. 26. 2 Cf. 42, 495 : « Ad praescriptum opinionis et famae confinxere, etc. »

3 Paul, Sent. 5, 23, 19. Cf. Supra, p. 73 n. 1.

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