LE TALISMAN MAGIQUE
Mais alors, demandera peut-être l’accusateur (54, 514/5), s’il ne se dissimule là-dessous aucune intention coupable, expliquez-nous ces circonstances singulières : du lin, pourquoi du lin? pourquoi ces pieux égards? pourquoi avoir choisi les Lares de Pontianus comme gardiens du précieux dépôt? — Décidément, ces gens-là ne savent qu'interroger. Depuis quand accusé est-il tenu, sur de simples soupçons, de faire la preuve de son innocence, de répondre à l’accusateur et d’éclairer son ignorance ? Si l’on admettait, pour toute preuve, des présomptions et des doutes, il n’est rien qui ne pût devenir cas pendable. Entrer dans un temple, prier les dieux à voix basset, offrir un sacrifice, tout servirait de prétexte à une accusation de magie.
Mais après tout, pourquoi ne pas satisfaire les curiosités mises en appétit? Vous tenez à savoir ce qu’il renferme, ce linge qui vous intrigue ? Voici : « J’ai été initié en Grèce à un grand nombre de cultes mystérieux. Des signes, des symboles m'en ont été donnés par leurs prêtres, et je les conserve avec soin. Je ne dis rien là d’insolite, rien d’inouï. Vous, par exemple, qui, dans cette assemblée, êtes initiés aux mystères du divin Bacchus, vous savez quel objet vous gardez, caché à la maison, et vénérez en silence loin de tous les profanes. » Est-il surprenant dès lors que j'aie conservé avec un saint respect ces souvenirs sacrés, et que, pour les envelopper, j'aie choisi le lin
pur, réservé par les Egyptiens à des usages religieux, de préfé-
rence à une matière animale, impure, comme la laine ? (55, 5x7; 56, 518).
En somme, malgré lironie avec laquelle Apulée s’écrie : « Eh ! sans doute, c’étaient des instruments de magie que renfermait ce linge! et voilà pourquoi je le laissais traîner à la portée du premier venu » (53, 513), il avoue qu’il dérobe cet objet à la vue des profanes, qu’il l’a déposé tout près des Lares de Pontianus, et il lui reconnaît expressément un caractère sacré.
1 CF. Sudhaus, Lautes und leises Beten (Archiv f. Religionsw. 1906, p. 185): la prière faite facile, c’est-à-dire à voix basse (la prière muette, dit S.,"serait sans efficacité : v. toutefois Cie. Diu. T, 57, 129) est exceptionnelle et quelque peu suspecte ; c’est à voix basse que sont prononcées les prières etfles formules magiques. Cf. supra
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Mais si lon comprend aisément que la curiosité et la méfiance aient prononcé le mot de magie, ce qui suffit à réduire laccusation à néant, c’est l'absence de preuves : des soupçons, des présomptions, elle ne s’appuie pas sur autre chose. Et si vraiment le talisman qu'Apulée gardait dévotement était le symbole de quelque initiation, le soupçon de magie était écarté. Les mystères étaient chose reconnue et respectée ; les cultes orientaux eux-mêmes gagnaient du terrain et conquéraient de jour en jour une place quasi-officielle à côté de la religion nationale : nous sommes loin du sénatus-consulte des Bacchanales.
Apulée oppose donc ici la religion à la magie; il se fait un mérite de sa dévotion, et, par un trait bien caractéristique des idées du temps, il prend vivement à partie Emilianus sur son impiété, si connue d’ailleurs que, par un souvenir classique, (on n’est pas si illettré dans ce milieu qu’Apulée veut bien le dire) elle lui a valu le surnom de Mézence (56, 518/9). Retenons ce détail. Apulée répète sans cesse qu'Emilianus ignore même ce qu'est un philosophe : c’est du même ton, du même accent qu’il lui reproche de ne rien entendre aux délicatesses d’une âme pieuse. Ignorant et savant, profane et philosophe, impie et dévot : ces oppositions de termes ont pour Apulée le même sens et la même valeur.
Les explications d’Apulée sont plausibles en elles-mêmes, et devaient satisfaire la justice. Ce n’est pas une raison cependant pour que nous nous en contentions aussi facilement. Non, sans doute, que la possession des objets qui avaient éveillé de superstitieuses méfiances doive suffire à nous inspirer les mêmes doutes et les mêmes soupçons ; mais ce n’est pas de lui avoir été laissés en souvenir d’une initiation qui leur ôterait tout caractère magique. Il y a trop de rapports, dans les croyances du temps, entre les mystères et la magie, et la magie, d’autre part, faisait trop d'emprunts aux rites religieux et aux instruments du culte, pour qu'il ne parût pas naturel d’attribuer une vertu spéciale aux symboles matériels de linitiation 1.
1 Apulée reconnaît d’ailleurs implicitement qu'un tel objet peut être considéré
comme ayant une vertu efficace. Cf. 54, 514: « Dicerem... remediofacceptum. » Or il
SAGRIFICES NOCTURNES 83