‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 25 sur 81 · SACRIFICES NOCTURNES · texte numérisé non relu

SACRIFICES NOCTURNES

D'ailleurs, quand bien même on aurait pu prouver qu’il s'agissait d'instruments magiques, Apulée ne courait encore que demi-risque tant qu’il n’était pas établi aussi qu’il en avait fait usage. L'affaire, par contre, se gâtait si l’accusation réussissait à prouver qu'il avait célébré des sacrifices nocturnes (57-60). Le cas n’était plus alors de ceux dont l’interprétation était affaire d'appréciation personnelle: il s’agissait d’actes précis, prévus et condamnés par la loi, Apulée n’a même pas la ressource d’objecter, comme il l’a fait à propos de l’esclave Thallus, que tout s’est passé ouvertement et en public : le sacrifice, s’il a eu lieu, à été célébré en secret, derrière les murs d’une maison privée, en dehors des formes religieuses régulières et reconnues. Et qui plus est, dans ce sacrifice nocturne, c’étaient encore des oiseaux qui avaient été pris comme victimes t, Or il est souvent question, dans les descriptions de cérémonies magiques, d'oiseaux immolés, de plumes de «striges » ?,

Aussi, ce coup, cesse-t-il d’ergoter : il nie, et il s’efforce d’ôter tout fondement à l’accusation en ruinant l’autorité des témoins et la valeur des témoignages. En somme, que s'est-il passé? Un ami d’Apulée, Appius Quintianus (probablement un des Appius chez lesquels Apulée était descendu d’abord, lors de

est manifeste qu’à tenir compte non de l'effet, mais du mode d’action, un remède de cette nature ne saurait être qu’un remède magique. — Ajoutons qu'on enveloppait souvent dans du lin des formules ou des amulettes destinées à combattre les maladies. Cf. Marcell. p. 149,5 Helmreich (Dieterich, De Aymn. Orph. p. 42 sq.). Plin. MN. A. XXVII, 29.

1 Rien n'indique qu'il y ait là un rapport quelconque avec le culte de Saturne, comme le suppose Toutain, De Sat. der in Africa rom. cultu, p. 112.

2 Hor. ÆZpod. 5, 20. Prop. IL, 6, 29. Il est également question d'oiseaux jouant un rôle, sans qu'on voie clairement lequel, dans une curieuse scène de théurgie, où un prêtre égyptien offre à Plotin, en manière de spectacle, une apparition de son démon familier. (Porph. V. Plot. 10).

son arrivée à Oea) (792, 545), habitait chez un nommé Junius Crassus. Celui-ci, au retour d’un voyage à Alexandrie, apprend que son locataire a déménagé; il constate en même temps que le vestibule est jonché de plumes d’oiseaux et que les murs sont noircis de fumée ; un esclave, interrogé, explique que ce sont là les traces d’un sacrifice nocturne célébré par Apulée et Quintianus.

Apulée ne veut voir là qu'un tissu d’invraisemblances. D'abord, le principal témoin était absent au moment où le fait est censé s’être passé. Plus heureux qu'Ulysse, Junius Crassus, du fond du cabaret où il était at{ablé à Alexandrie, pouvait apercevoir la fumée de sa maison! Et, dans cette histoire de plumes et de suie, il n’y a rien qui tienne debout. Si Apulée voulait se livrer à des cérémonies magiques, n’était-il pas plus simple de rester chez lui? (Pas nécessairement : chez lui, c’était encore chez Pontianus. En tout cas, Apulée, déjà suspect, pouvait se sentir plus en sûreté chez l’autre ami). Mais à supposer qu’on ait immolé des oiseaux chez Quintianus, que ce soit pour un repas ou pour un sacrifice, Quintianus n’aurait pas eu un esclave pour balayer le parquet? La fumée aurait été assez épaisse pour dégrader les murs ? Quelle preuve enfin que tout s'était passé de nuit? Il y a donc une fumée diurne et une fumée nocturne, et l’esclave l’avait reconnue à la couleur ? Et cet esclave, si perspicace et si regardant, aurait souffert que Quintianus délogeât sans remettre les lieux en état? Il aurait laissé les plumes joncher le sol jusqu’au retour de son maître?

D'ailleurs, tant vaut le témoin, tant vaut le témoignage. Crassus n’est pas resté à Oea : la veille encore on la vu à Sabrata, sur le forum, en compagnie d’Emilianus. Pourquoi donc ne s’est-il pas présenté à l'audience? Pourquoi? C’est que Junius Crassus est un glouton et un ivrogne; il sent le vin à plein nez; sans doute il est déjà à cuver le sien ; aussi n’a-t-il pu venir témoigner en personne, et a-t-1l envoyé sa déposition par écrit. Ne pas être capable, dans une circonstance aussi grave, de s’abstenir de boire dès le matin! Peut-on en prendre plus à son aise avec la justice? À moins cependant qu'Emilianus ne lait empêché de paraître, de crainte que ce visage

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précocement ravagé par la débauche n’en dit trop long sur la considération due à un tel témoin. Car il a derrière lui toute une vie de désordres, il a mangé et bu presque tout son patrimoine : il ne lui reste que la maison qu’il loue, et cette maison ne lui à jamais rapporté autant que son témoignage dans cette affaire.

Crassus, en effet, a reçu trois mille sesterces pour prix de son mensonge, ce n’est un secret pour personne à Oea. Apulée a eu vent du marché avant même qu’il fût conclu, mais il s’est gardé de rien dire, riant sous cape à l’idée de jouer deux bons tours à la fois : laisser à Emilianus le ridicule d’avoir acheté, à Crassus l’odieux d’avoir vendu ce témoignage. C’est l’avant-veille, le jour où le procès s’est engagé, que l'affaire a été arrangée au su et au vu de tout le monde, dans la maison de Rufinus : Rufinus lui-même, qui a de bonnes raisons d'espérer que la plus grande partie de cet argent lui reviendra !, et Calpurnianus, ont servi de courtiers (59, 527 ; 60, 528). D'ailleurs, les accusateurs ont appris que la mèche était éventée, et eux-mêmes n’ont plus osé faire état de ce témoignage. Si Apulée en parle, c’est pour dénoncer le coup monté. Et puis, il ne faut pas qu'il soit dit que Crassus ait impunément «vendu de la fumée » à ce pauvre paysan d’Emilianus (60, 529).

N'ayant sur laffaire du sacrifice nocturne d’autres renseignements que les affirmations et les dénégations d’Apulée, nous sommes bien obligés de nous en contenter. Sans doute, Junius Crassus pouvait aussi bien se faire payer une déclaration vraie qu’un mensonge. Mais même dans ce cas, la découverte du marchandage était pour Apulée une aubaine inespérée : il était clair en effet qu’achetée, la parole de Crassus perdait toute autorité. Or, sur ce point, 1! n’est pas vraisemblable qu’Apulée ait menti : à supposer même — ce qui n’est guère probable — qu'il se fût aventuré à lancer en public une telle calomnie,

1 «Quod eo libentius Rufinus perfecit, quod erat certus ad uxorem suam, cuius stupra sciens dissimulat, non minimam partem praemii eius Crassum relaturum. » (60,528).

quelle autre raison l'accusation aurait-elle eue de renoncer à un témoignage aussi accablant ?

Par là s'explique une apparente contradiction. Apulée rappelle d’abord qu’on a donné lecture, comme d’un témoignage particulièrement grave, d’une déclaration écrite de Junius Crassus!; et il termine sur ces mots : « Eux-mêmes, malgré leur audace, n’ont osé ni le lire jusqu’au bout, ni en faire état, nec ipsi ausi sunt perlegere nec quicquam eo niti. » (60, 529). Il est probable que les choses s'étaient passées de la façon suivante. Le procès, nous l’avons vu, s'était engagé à l’improviste. Il avait fallu rapidement réunir quelques témoignages et faire venir d’Oca quelques témoins. Emilianus avait chargé deux amis de faire marché avec Junius Crassus : c’est ce qui explique que la négociation eût eu lieu dans la maison de Rufinus. La déposition de Crassus était une des pièces sur lesquelles se fondait l’acte d'accusation ; elle avait été versée au dossier, en tout cas Claudius Maximus en avait pris connaissance (60, 528; p. 68, 18 H). Mais, sur ces entrefaites, des indiscrétions avaient été commises, et, aux débats, on avait jugé plus prudent de ne pas trop insister sur ce témoignage suspect. Du même coup, nous comprenons pourquoi Junius Crassus ne se montre pas. Quand Apulée mettait son absence sur le compte d’une ivresse matinale, il déclamait : nous nous en étions bien un peu doutés.

Notons, pour finir, une inconséquence de l’accusation qu’Apulée ne pouvait pas relever sans désobliger un ami et un témoin à décharge. Quintianus, qui, disait-on, avait pris part au’sacrifice, aurait dû être poursuivi comme complice. Bien plus, sil avait prêté sa maison, c’était lui le principal coupable. Cependant les ennemis d’Apulée ne paraissent pas avoir songé à l’inquiéter. Et pourquoi l’auraient-ils fait? Ils n’avaient aucune raison de lui en vouloir. C’est le mari de Pudentilla, et nul autre, qu’ils avaient intérêt à faire passer pour magicien; c’est contre lui seul qu'ils cherchaient des preuves; et ces preuves trouvées, ils n’avaient pas l’idée de s’en servir contre un autre.

«Testimonium illud Crassi, quod.. quasi grauissimum legerunt. » (57,521).

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