‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 27 sur 81 · LES PREUVES · texte numérisé non relu

LES PREUVES

Nous arrivons à la troisième partie de |A pologtet. I ne reste plus qu'un seul point, mais le point capital : les prétendus moyens magiques mis en œuvre pour séduire Pudentilla. C'était d’ailleurs aussi ce qu’il y avait de plus facile à réfuter ; la seule preuve directe était un texte falsifié; ceci établi, et cette preuve réduite à néant, Apulée n'avait plus qu’à dissiper les derniers soupçons dont il pouvait être l’objet, en montrant qu’il n’avait à ce mariage aucun intérêt matériel. Car c'était là le fond de laffaire. C’est la jalousie, dit Apulée — et cette fois il est dans le vrai — qui a été le seul mobile de la poursuite, car personne ne soupçonnera Emilianus d’avoir porté plainte pour le plaisir de se lancer dans un procès retentissant, ou par amour désintéressé de la justice : il a si peu la haine du crime qu’il n’en a même pas la notion. Mais cette jalousie même, Apulée prouvera qu’elle n’a aucune raison d’être. En somme, la discussion va porter de plus en plus sur des questions d'argent. La magie passe au second plan, pour laisser s’agiter au premier la passion et les convoitises personnelles auxquelles elle a servi de prétexte.

L’accusation s’était fondée sur cinq arguments principaux :

1. Pudentilla avait toujours déclaré qu’elle était décidée à ne pas se remarier; il avait donc fallu, pour ébranler sa résolution, une force supérieure à sa volonté.

1 Du c. 66 à la fin. Les mss. font commencer ici un second livre.

2. Cette force, c’est celle de la magie : une lettre de Pudenülla contient à cet égard l’aveu le plus formel et le plus explicite.

3. Pudentilla a soixante ans : elle n’a pu se remarier que par libertinage.

4. C'est à la campagne, loin de tous les yeux, qu'a été signé le contrat.

5. Mais le plus grave, c’est l'affaire de la dot : Apulée avait profité de l’absence de tous témoins gênants pour extorquer une forte somme à sa femme, dans les premiers temps de leur mariage.

Sur ces cinq points, Apulée se fait fort d'établir son innocence d’une façon si éclatante qu’on pourrait croire qu’il a eu intérêt à provoquer lui-même ce procès, pour couper court aux calom-

nies. (67, 540)

Et d’abord, est-il vrai que Pudentilla ait toujours refusé de se remarier? Présentée sous cette forme, la chose est inexacte; il faut rétablir les faits, en reprenant d’un peu plus haut, et dans l’ordre des temps, les circonstances qui ont amené le mariage d’Apulée. (68, 541 — 69. 542)

Si Pudentilla, devenue veuve à la fleur de l’âge, l’était restée pendant quatorze ans, ce n’était pas pour son plaisir, mais par dévouement à ses fils, Pontianus et Pudens. Leur aïeul paternel, en effet, sous la puissance duquel les avait laissés la mort de leur père, voulant faire épouser à Pudentilla son second fils, Sicinius Clarus, éloignait tous les prétendants, et menaçait, si elle prenait un mari hors de la famille, de déshériter ses petitsfils. Et il faut croire que le vieux aurait tenu parole, car Pudentilla, feignant de céder, avait amusé Sicinius Clarus par des promesses dont, sous un prétexte ou sous un autre, elle retardait l'exécution (68, 541), jusqu’au jour où son beau-père était

mort, laissant un héritage, d’ailleurs modeste (71, 544), à Pontianus et à Pudens, dont l’aîné devait servir de tuteur au cadet.

C’est alors que Pudentilla, devenue libre, et ayant le choix entre les partis les plus honorables, s’était décidée, pour des raisons d'ordre physiologique sur lesquelles Apulée insiste avec une complaisance pleine de délicatesse, à conclure un nouveau mariage. La famille approuvait, à commencer par ce même Emilianus qui maintenant protestait que jamais Pudentilla n’avait songé à se remarier avant d’y être forcée par les maléfices d’Apulée. C’est qu'il croyait que Pudentilla accorderait sa main à Sicinius Clarus (et les engagements pris par la digne matrone Jui en donnaient bien un peu le droit). Ainsi donc, ricane Apulée, si elle avait épousé ce rustre décrépit, il n’y aurait rien là que de naturel! Mais elle a pris un homme jeune, et qui, de l’aveu même des accusateurs, n’est pas trop mal fait de sa personne : voilà qui ne peut s'expliquer que par une influence plus forte que sa volonté !

De la mauvaise foi d'Emilianus Apulée tient d’ailleurs une preuve matérielle : c’est une lettre que celui-ci a jadis écrite à Pontianus pour l’encourager à donner son approbation aux projets de sa mère, et dont il a étourdiment oublié l'existence f. En tout cas, à en juger par son trouble et sa confusion, il ne s'attendait guère à la voir exhumer, ni surtout à la trouver entre les mains de lPaccusé. C’est que Pudentilla, chargée apparemment de la transmettre, avait jugé plus prudent de lintercepter : «maluit retinere quam mittere, » dit ingénument Apulée.

Voilà donc Emilianus convaincu par son propre témoignage : c'est d'elle-même, et avant de connaître Apulée, que Pudentilla a résolu de se remarier. La préférence accordée à Apulée est tout à son honneur; et d’ailleurs, si quelqu'un avait lieu de se plaindre, ce seraient les prétendants évincés : or ils ne disent rien, et ceux qui se fâchent, ce sont Emilianus et Rufinus. (71, 544)

Ici se place une vraie scène de comédie. Si Pudentilla avait gardé par devers elle la lettre d’Emilianus, elle avait en revanche écrit elle-même à Pontianus pour le mettre au courant de ses in-

1269-70, 543. « Ponliano auctor adsentiendi fuisti. » (p. 78,23 H.)

tentions : elle lui expliquait ses raisons tout au long, et lui donnait l’assurance que ce mariage ne menaçait en rien ses intérêts ni ceux de son frère : « qualis uidua eis fuerit, talem nuptam futuram. » (70, 543). Mais le désintéressement et la confiance mutuelle sont décidément rares dans cette famille : médiocrement rassuré par les promesses de sa mère, Pontianus accourt précipitamment, « Roma aduolauit » : et le voilà qui se constitue le gardien du trésor, tremblant que la fortune de sa mère (quatre millions de sesterces), qui doit constituer un jour le plus clair de son avoir, ne sorte de la famille, mais forcé de dissimuler ses inquiétudes, et n’osant pas s'opposer au mariage, pour ne pas laisser paraître sa méfiance.

Les choses en étaient 1à : d’un côté la mère, se disposant à consoler par un honnête mariage un veuvage dont la prolongation ruine sa santé, d'autre part son fils, anxieux, épiant tous ses mouvements. (c. 72) C’est sur ces entrefaites (« inter procationem matris et metum fili, » dit notre orateur, avec une gravité peu sensible, et pour cause, au comique de la situation) qu’Apulée vient donner dans ce nid d’intrigues de famille. Il était en route pour Alexandrie, lorsqu'une indisposition lobligea à s'arrêter à Oea, chez ses amis Appius. Quand Pontianus, qui avait connu à Athènes, le sut là, ce fut pour lui un trait de lumière : cette arrivée providentielle allait tout concilier: le voilà, le mari souhaité, attendu, qui devait combler les désirs de la mère sans porter préjudice aux intérêts des fils : « Videbatur sibi peridoneum maritum matri repperisse, cui bono periculc totam domus fortunam concrederet. » (72, 546)

Aussitôt il accourt, l'entoure de prévenances, est aux petits soins. Puis il tâte habilement le terrain, et quand il voit que son ami ne songe qu'à voyager, et point du tout à prendre femme, il cherche à gagner du temps : il désire accompagner Apulée, mais la saison est mauvaise; plutôt que de traverser le désert brûlé par des chaleurs torrides et infesté d'animaux sauvages, mieux vaut attendre le retour de l’hiver. Enfin il installe Apulée chez sa mère,”sous prétexte que la maison est plus saine et a vue sur la mer; pour mieux resserrer les liens (nous dirions :

pour mieux le compromettre), il confie à Apulée sa mère et son

jeune frère ; on travaille en commun ; c’est une intimité qui s'établit.

Cependant Apulée, remis sur pied, fait, à la demande de quelques amis, une conférence dans la basilique d’Oea. Le public enthousiasmé l’applaudit, l’acclame, le supplie de devenir citoyen d’Oea. (73, 547) C’est pour Pontianus l’occasion guettée : ce cri unanime d’une ville entière, n’est-ce pas un signe certain de la volonté divine? Et, se démasquant brusquement, il révèle à son ami ses secrètes espérances. (Cc. 73)

On se rappelle où Apulée veut en venir : non seulement Pudentilla n’était pas décidée à ne jamais se remarier, mais avant même de connaître Apulée, elle en avait ouvertement annoncé l'intention; et, d'autre part, Apulée a été si peu obligé de vaincre ses résistances que c’est lui, au contraire, qui a été sollicité de l’épouser, et qui n’a cédé qu’à grand peine. Il est fort possible que son récit soit véridique, encore que tout moyen de contrôle nous fasse défaut. Mais quand il en vient à l'offre de Pontianus, on sent percer quelque gêne, et il est facile d’en deviner la cause : trop empressé à épouser, il paraîtra intéressé, et précisément il s’efforce de prouver qu’il n’avait aucun intérêt à ce mariage; trop facilement convaincu par les instances de son ami, il à l'air ridicule; et de fait, il n’est pas dit qu’il n’ait pas été l’un et l’autre à la fois, et qu'il n’en ait pas vaguement conscience.

On voit d’ici la scène : Apulée, pris au dépourvu par une proposition aussi inattendue, ne sait que répondre ; Pontianus en profite pour livrer un assaut en règle, fait valoir ses raisons, combat d’avance les objections de son interlocuteur : les prétendants ne manquent pas, mais Apulée seul inspire confiance (voilà pour flatter son amour-propre); se réserve-t-1l pour un parti plus reluisant, qui réunisse la beauté, la jeunesse et la fortune? éprouve-t-il de léloignement pour la femme qu’on lui propose parce que ses charmes ont souffert des atteintes de l’âge? voilà des motifs indignes d’un ami, indignes surtout d’un philosophe. (Pontianus connaît son homme, et sait par où il faut le prendre). Apulée oppose des raisons polies : ce n’est pas qu’au bout d’une année iln’aitsu apprécier Pudentilla, et les solides qualités qu’elle

apportera en dot à celui qu'elle épousera t, Mais il ne songe pas à se marier, 1l veut rester indépendant, pour continuer ses voyages. Enfin, tout ce qui de part et d’autre pouvait être dit, fut dit; mais Pontianus, bien décidé cette fois à en finir, n’abandonne pas la lutte qu’il n’ait remporté la victoire; et bientôt Apulée en vient à désirer ce mariage avec autant d’ardeur que s’il en avait lui-même eu l’idée: « mox talem feminam nihilo segnius uolui quam si ultro appetissem. » (73, 549) Pudentilla, de son côté, se laisse persuader par son fils; le mariage est décidé : on attendra seulement, pour le célébrer, que Pontianus soit lui-même marié, et que Pudens ait revêtu la toge virile.

Apulée ne veut donc pas avoir l’air d’un jouvenceau naïf qu’on mène à sa fantaisie : il faut, pour épouser, des raisons positives, il n’en faut aucune pour s’abstenir. Aussi bien n’a-t-il pas cédé passivement, par inertie et manque de volonté; non : les arguments de Pontianus lui ont donné à réfléchir, et, en vrai philosophe, plus sensible aux qualités morales qu'aux avantages extérieurs, il s’est rendu compte que cette union, après tout, avait des chances de faire son bonheur. Mais même en admettant que Pudentilla fût la vertueuse matrone que décrit son mari, et qu’elle mérite la place d'honneur que le discours d’Apulée lui a assurée dans la galerie des Romaines illustres ?, l’estime, l’affection raisonnable et éclairée que lui valait son caractère suffisent-elles à tout expliquer? Passe encore pour Apulée : il est philosophe. Mais les autres prétendants ?, était-ce du seul amour de la vertu qu'ils étaient tous animés? Pourquoi, alors, tant de défiance à leur égard, pourquoi tant de précautions? Il faut croire malgré tout qu'un mariage avec Pudentilla n’était pas une mauvaise affaire, et toutes les explications d’Apulée ne nous ôteront pas de l'esprit qu’il comptait y trouver quelque avantage matériel.

En tout cas, de quelques pressantes sollicitations qu’Apulée eût

1 «Virtutium eius dotes » (73, 549).

2 Apoll. Sidon. Zp. II, 10,5:

3 « Cum a principibus uiris in matrimonium peteretur. » (69,542). « ….matrem suam cui plurimi inhient. » (73, 547).

été l’objet, il ressort de son propre aveu qu’à un moment donné il avait lui-même désiré ce mariage. Etcomme sa parole ne suffisait pas à prouver que Pudentilla eût cédé à la seule force de la persuasion, on pouvait objecter qu’il avait eu recours alors à des moyens plus efficaces (74, 549-550).

On était d'autant plus fondé, en apparence tout au moins, à le soutenir, que Pontianus lui-même, qui avait emmanché toute l'affaire, n’avait pas été le dernier à regretter ce qu'il avait fait, ni le moins acharné à détruire son œuvre.

HERENNIUS RUFINUS

C’est ici qu'entre en scène un nouvel actèur, dans la personne de cet Herennius Rufinus, que nous avons déjà vu jouer un rôle équivoque dans un marché assez louche, dont il a été l’un des principaux négociateurs.

Triste sire, ce Rufinus, même si l’on fait la part de l’exagération dans le portrait qu’en trace Apulée‘. Un homme taré, dont la jeunesse a été souillée de vices infâmes, qui a les mœurs d’un histrion sans en avoir les talents, et qui, trafiquant de sa femme et de sa fille comme ïl à jadis trafiqué de luimême, a fait de sa maison un bouge, et de honteux chantages le plus clair de ses revenus ; aimant avec cela les querelles, et semant la zizanie : tel est celui qui a pris sur l'esprit faible de Pontianus un détestable empire. Au surplus, chassant de race: son père lui a laissé pour tout bien trente mille sesterces, qu’une faillite frauduleuse a soustraits à ses créanciers.

Ce petit avoir, Joint aux apports quotidiens dus à linconduite de sa femme, «praeter quod ei uxor sua cotidianis dotibus quaesiuit » (75, 555), Rufinus l’eut bientôt mangé et bu, ne voulant rien garder, l’honnête homme, du produit de lescro-

174, 560 — 75, 557. Les exagérations et même les calomnies étaient déjà un habitude courante chez les orateurs de l’époque républicaine. (Cf. Boissier, Conjura-

tion de Catilina, p. 36).

HERENNIUS RUFINUS 99 querie paternelle, et estimant qu'un bien honteusement acquis devait être honteusement dilapidé. Aussi ne lui reste-t-il rien « praeter ambitionem miseram et profundam gulam » (75, 557).

Or c’est lui, Rufinus, l'âme damnée, dirions-nous, de Pontianus et de son frère, c’est lui l’auteur de toute cette machination; c’est lui qui a eu l’idée de l’accusation, lui qui a payé les avocats, soudoyé les témoins ; lui qui est «la torche et le fouet d'Emilianus, Aemiliani huius fax et flagellum » (74, 550). Mais comment avait-il été amené à intervenir, et quel intérêt y trouvait-il ?

La femme de Rufinus — nous suivons toujours Apulée — commençait à vieillir, et les revenus du ménage s’en ressentaient. Elle avait bien une fille, mais cette fille, offerte à tout venant, prêtée même à l’essai à plusieurs prétendants, était d’un placement malaisé, étant de celles dont on s’amuse et qu’on n’épouse pas : et elle serait infailliblement demeurée pour compte, si l'humeur accommodante de Pontianus t, qui, malgré les efforts d’Apulée pour tout rejeter sur d’autres, joue dans toute cette affaire le rôle le plus piteux, n’avait consenti à accepter les restes de prétendants rassasiés. L’épousée va pour s'installer dans sa nouvelle demeure, s’offrant à tous les yeux dans sa litière ouverte, le regard provoquant, peinte et fardée comme une courtisane, digne fille enfin de sa mère. Rien d’ailleurs sur elle qui fût à elle : sa dot même avait été aux trois quarts prêtée par un usurier?. Mais Rufinus avait son idée ; et déjà il dévorait en espérance le million de Pudentilla. Cest à ce moment qu'Apulée était venu à la traverse. Aussitôt Rufinus, travaillant adroitement Pontianus, qui n’était pas difficile à convaincre : « C’est folie, lui dit-il, de laisser passer à un étranger une fortune qui vous revient. Arrangez-vous à rompre ce mariage, ou Je reprends la fille. » Affolé par cette menace, Pontianus va trouver sa mère, cherche à ébranler sa résolution,

1 &Nisi in facilitatem Pontiani incidisset. »(76, 557). Cf. 77,559 : :« Pontiani facili-

tatem. » C’est évidemment le trait essentiel de son caractère.

le tout en vain : Pudentilla lui reproche sa légèreté et son inconstance ; elle n’a pas de peine d’ailleurs à deviner Rufinus derrière son fils; aussi a-t-elle besoin plus que jamais d’un mari qui la défende contre la cupidité de cet homme (c. 796.77). Quand il voit ses manœuvres vaines, Rufinus, hors de lui de fureur, vomit l’injure, en présence de son fils, sur la plus chaste dés mères, déclare à qui veut l'entendre qu’Apulée est un magicien, un faiseur de maléfices, qu’il le tuera de sa main.

Cependant Pudentilla part pour la campagne, et écrit à son fils la fameuse lettre qui, au dire de l'accusation, contient aveu explicite et la preuve manifeste de l’ensorcellement (78, 560— 84, 570). Cette lettre, Rufinus l'avait montrée à tout venant, bien avant que le procès fût engagé et qu’on l’eût versée au dossier ; et l’on aurait pu voir l’infortuné Pontianus, toujours plus faible et plus méprisable, escorter son beau-père au forum et exhiber en larmoyant le témoignage écrit de l’infortune maternelle (82, 566). Pudentilla le déclarait elle-même : Apulée, disait-elle, est magicien; je me suis laissé prendre à ses charmes, je l’aime ; viens donc à mon secours pendant que J'ai encore ma raison: (€ Aæodéios u&yos, xaÙ yo Ü7T œutov ueudyevuar xaÙ ëgo. EÂ9È voitvvy rooc êué, Eos Etr cogowvo. » (82, 565).

À cela, que va répondre Apulée ?

À supposer d’abord (79, 561/2) que la lettre de Pudentilla ait bien le sens qu’on lui prête, cela ne prouverait rien encore. Pudentilla pouvait, pour s’excuser auprès de son fils, mettre sur le compte d’un ascendant irrésistible une décision qu’elle ne voulait pas laisser attribuer à sa propre volonté. Ne sait-on pas que la femme, même quand elle se donne, veut avoir Pair d’être conquise ? Enfin, supposons que Pudentilla ait vraiment tenu Apulée pour magicien : la belle raison! Alors il suffirait

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qu'elle eût écrit « Apulée est consul », ou Qil est peintre », ou «il est médecin » — ou enfin : « Apulée est innocent », pour qu'aussitôt il le fût ?

On dit encore qu’elle ne se possédait pas, qu’elle était folle d'amour. Singulière preuve d'amour que cette lettre accusatrice‘! D'ailleurs, de deux choses l’une : ou elle était dans son bon sens en écrivant, ou elle n’y était pas. Si elle y était, que parle-t-on encore de magie ? Si elle n’y était pas, elle ne savait ce qu’elle disait, et sa parole est sans valeur. On n’a pas conscience de sa folie, pas plus qu’on ne peut voir sa propre cécité?

Le dilemme est faible. Pudentilla pouvait, sans cesser de raisonner juste ni de se rendre compte de ce qui lui arrivait, se sentir sous la domination d’une puissance supérieure qui enchaïnait sa volonté. Et d'autre part, si éop&r, comme nous l'avons vu, désigne, au sens où Apulée lentend ici, non un sentiment d'ordre moral, mais un trouble des sens et une sorte de possession, indépendante du consentement de celle qui en est victime, Apulée joue encore sur les mots quand il objecte que Pudentilla ne laimait pas, si vraiment elle avait écrit une lettre capable de lui faire du tort, Mais à quoi bon s’engager à sa suite dans ce dédale de raisonnements subtils? Ces arguties sans intérêt seraient plutôt pour nous mettre en défiance, « Trêve de dialectique, mitto dialectica », dit Apulée en terminant. — Eh! que n’y a-t-il renoncé d’emblée ? Etait-il nécessaire de tant ergoter, quand il avait, pour confondre ses ennemis, une preuve de fait, simple, nette, irréfutable?

Cest qu’il tient à ménager son effet (80, 563 — 8r, 565). La lettre accusatrice, la voici tout entière : Pontianus lPavait heureusement conservée, et, la veille, Apulée en a pris, en même temps qu'Emilianus, et en présence du secrétaire de l’ami défunt,

1 «Credo nunc quod Pudentilla me in co tempore non amabat, siquidem id foras

scripsit, quod palam erat mihi obfuturum. » (79, 562).

2 80, 562. — «Igilur Pudentilla compos mentis fuit, si compotem mentis se non putabat. » (vbid).

une copie authentique‘. Qu’on en donne lecture. Là, halte! « Sustine paulisper quae secuntur, nam ad deuerticulum rei uentum est. » (80, 563).

Jusqu'ici, pas un mot de magie : le simple récit des circonstances qui ont amené le mariage, telles qu’Apulée les a exposées. Continuons : nous voici arrivés au passage essentiel, celui qu’on exploite contre Apulée, et qui précisément a pour but de le Jjustifier.

Faire dire à une lettre exactement le contraire de ce qu’elle dit en réalité, transformer, sans y changer une syllabe, en une preuve accablante, un document qui établit au contraire l’innocence de laccusé : voilà un prodige dont ni un Palamède, ni un Sisyphe, ni un Eurybate n’aurait conçu la pensée, et dont seule était capable la rouerie de Rufinus. Apulée s’indigne copieusement de tant d’astuce : le tout pour dire cette chose très simple, c’est que la lettre a été adroitement tronquée, de façon à donner au passage cité un sens diamétralement opposé à sa signification véritable. C’est cette phrase, perfidement isolée de son contexte, que Rufinus avait montrée à tout le monde, prétextant que le reste était trop inconvenant pour être lu. Et tout le monde s'était laissé prendre, sans avoir l’idée d’insister pour voir le commencement et la fin. Apulée seul s’est avisé de se faire montrer la lettre tout entière ; la voici, il va la lire pour la plus grande confusion de ses adversaires :

« Je voulais, pour les raisons que je t'ai dites, prendre un

1 «Quas tamen litteras tabulario Pontiani praesente et contra scribente Aemiliano nudius tertius tuo iussu, Maxime, testato descripsimus. » (78, 61). CF. 83, 567 : « At tu, Aemiliane, recognosce, an et haec mecum testato descripseris. » (Ce membre de phrase confirme dans l’autre la construction: tabulario praesente; Aemiliano contra scribente), Comme l'explique Helm, le éabularius dont il est ici quuestion, c’est le secrétaire de Pontianus, l’esclave ou l’affranchi ab epistulis, lequel, depuis la mort, d’ailleurs récente, de son maître, est resté chargé par conséquent du soin de ses papiers. Apulée dit du bibliothécaire de Pontianus (peut-être le même que le tabularius dont il est ici question) : « libertus eccille, qui claues eius loci in hodiernum habet, » (53,513) Il ne semble pas, en tout cas, qu’il s'agisse ici d’un fabularium (archives), etla conjecture de Casaubon «< e > tabulario publico » est aussi contraire au sens de la phrase qu'est inutile la correction proposée par Mommsen (Strafr. p. 420): « Quas litteras tabulario < inlatas as Pontiano, praesente etc.» Quant à la leçon « Pontiano praesente » (Krueger), elle est d’une assez jolie étourderie.

mari; c’est toi qui m'as engagée à choisir celui-là, de préférence : à tout autre : tu ne me parlais de lui qu'avec admiration, tu n’aspirais qu’à le faire entrer dans la famille par son union avec moi. Mais voilà que de perfides calomniateurs t'ont tourné la tête : et aussitôt Apulée est devenu un magicien, et moi je suis ensorcelée et en proie au délire de Pamour! Viens donc vers moi, pendant que je conserve encore ma raison." ».

En d’autres termes, Pudentilla n’exprime pas un jugement personnel, elle répète les absurdes propos des adversaires de son mariage, pour faire honte à son fils de l’inconséquente crédulité avec laquelle il y a ajouté foi, puis l’engage plaisamment ? à venir vers elle, tandis qu’elle est encore en possession de son bon sens. Pudentilla était alors à la campagne, où le mariage devait avoir lieu, et invitait son fils et sa bru à y faire un séjour auprès d’elle (70, 560; 87, 574/5).

Ainsi, cette lettre, sur l’effet de laquelle on comptait pardessus tout, était au contraire une protestation contre les calomnies des envieux.

D'ailleurs, poursuit Apulée, à supposer même que Pudentilla eût fait à son fils l’aveu secret de sa passion, quelle profanation, quel oubli des sentiments les plus naturels, que de jeter une telle confidence en pâture à la curiosité publique! (84, 569 s.). Et comme Apulée s’efforce, par un scrupule naturel et honorable, de ménager la mémoire de Pontianus, il se rattrape en donnant libre cours à son indignation dans une invective déclamatoire (c. 85. 86) contre Sicinius Pudens, le mauvais fils, dont la perversité précoce ignore les plus élémentaires délicatesses de la piété filiale, et qui ose lire une lettre qu’il croit déshonorante pour sa mère devant un Claudius Maximus, devant les statues de l’empereur qui mérita d’être surnommé le Pieux.

Déclamation à part, le reproche devait être fondé, car on avait

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cuppwv®. > (83, 567.)

? «Dissimulamenti causa et deridiculi. » (87, 574).

lu à l'audience une lettre que Pudens lui-même avait écrite à Pontianus, quand il était encore auprès de sa mère et l’entourait de caresses hypocrites !; et cette lettre ne devait être ni des plus respectueuses, ni des plus discrètes : le gamin vicieux avait fait, à part soi, ses observations sur sa mère, et s’était empressé de les communiquer à son frère. Apulée se garde d’ailleurs de nous rien faire connaître du contenu de cette lettre : est-ce délicatesse ou embarras? Toujours est-il qu’il se borne à lui refuser toute autorité, comme venant d’un enfant, qui se trouve être en même temps l’accusateur. (87, 573).

On produisait enfin (87, 573/4) une lettre assez brülante d’Apulée lui-même à Pudentilla. Mais à quoi bon de tels moyens de séduction, demande Apulée, quand on dispose du secours de la magie : « Cur ego blandirem, si magia confidebam? » Au reste, cette lettre est un faux :, l’incorrection du style, la barbarie du langage, les galanteries d’estaminet dont elle est pleine suffisent à en démontrer l’inauthenticité. Il est regrettable qu'Apulée ne nous ait pas conservé ce document : la comparaison pourrait être curieuse.

Un dernier mot sur la lettre de Pudentilla (87, 574/5). Après avoir écrit à Pontianus la phrase ironique : « Viens vers moi pendant que je suis encore dans mon bon sens », Pudentilla avait fait venir auprès d'elle, à la campagne, ses fils et sa bru. Eh bien, qu'il dise, celui des deux frères qui est encore en vie, qu'il dise, ce fils pieux, si, pendant le séjour de deux mois qu’il y fit, il a surpris chez sa mère un geste, un mot qui pût donner à penser qu'elle n’était pas dans son bon sens. Ne revoyait-elle pas, en femme entendue, les comptes des employés de son domaine ? Ne mit-elle pas Pontianus en garde contre les intrigues de Rufinus? Ne lui fit-elle pas de vifs reproches d’avoir colporté sa lettre en en dénaturant le sens? Et quand enfin elle avait épousé Apulée à la campagne, n’était-il pas convenu depuis longtemps que ce serait là que le mariage aurait lieu ?

1 «Cum adhuc in eius sinu alerere. » — «Etiam cum matri blandirere. » (86, 573).

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