ISSUE DU PROCÈS
ainsi l'autorité du proconsul lui-même, qu'a déjà irrité son attitude au début de l'affaire 1. D'ailleurs, ne Pa-t-on pas vu, peu auparavant — il est toujours en procès, cet Emilianus — se révolter contre un arrêt du préfet de la ville Lollius Urbicus, et ageraver son insolence par un faux serment? (2, 381/2). Et si l’accusateur a le mépris des lois, les témoins qu’il a cités n’ont guère plus d’égards pour la magistrature : que penser du sansgène de cet ivrogne de Junius Crassus, trop pris de vin dès le matin pour se présenter à l’audience en personne, et obligé d'envoyer son témoignage par écrit ? ?
C’est ainsi qu'Apulée profite de toutes les circonstances pour créer ou pour fortifier dans lesprit du juge une présomption défavorable à la partie adverse.
On ne peut nier d’autre part que sa dialectique ne soit habile. Les sophismes qui frappent à la lecture, échappent à l'audition, où la réflexion critique a moins le temps de s’exercer. Ajoutons-y l'esprit, quand il n’est pas gâté par la recherche et la pédanterie, la verve, un art incontestable dans les descriptions et les portraits. Le récit des inquiétudes et des savantes manœuvres de Pontianus, celui des intrigues de Rufinus, sont de petits tableaux pleins de vie et de talent dramatique. Rufinus
19, 380. On a généralement, dans ce passage, interprété à contre-sens le membre de phrase suivant (p. 2, 14 H.) : «Set iam et aduersum te contumaciter eminus calumnüs uelitatur, » La plupart des critiques construisent : « aduersum te calumniüs uelitatur. » Cf. Weyman, Sfudien s. Apuleius, p. 347. Floridus (Fleury) paraphrase : «Jactat e longinquo etiam in te maledicta », et en note: «Indirecte, oblique et e longinquo appetit te calumniis. » Bétolaud traduit : € Déjà il trouve le moyen de lancer contre vous des calomnies indirectes. » C’est détruire l'opposition entre « eminus uelita. tur » et «comminus ageret. » Et que sont ces calomnies à l’adresse du juge, auxquelles Apulée ne fait qu'une allusion rapide, sans en tirer d’autre parti contre l’adversaire ? Ce qu'Apulée veut dire, c’est qu'Emilianus persiste à se dérober, «eminus uelitatur ». En quoi il commet un acte de rébellicn envers le proconsul lui-même: «iam et aduersum te contumaciter ». (A supposer que contumaciler soit la vraie leçon). Par « calumniis » enfin, il faut entendre non des calomnies sur le compte de Claudius Maximus, mais l'accusation calomnieuse dont Apulée est l’objet. Cf. d’ailleurs la phrase suivante : «Ita
totiens .….perseuerauit, »
2 59,525/6. Cf. Tac. Ann. IT, 34 : « Ceterum Vrgulaniae potentia adeo nimia ciuitati erat, ut testis in causa quadam, quae apud senatum tractabatur, uenire dedignaretur : missus est praetor, qui domi interrogaret, cum uirgines Vestales in foro et
iudicio audiri, quotiens testimonium dicerent, uetus mos fuerit, »
lui-même, sa fille, Sicinius Emilianus, le jeune Pudens, Junius Crassus, ne s’oublient plus après qu'Apulée les a fait voir. Il les arrange cruellement, mais c’est de bonne guerre : dans une affaire de ce genre, c’est presque avoir cause gagnée que de mettre les rieurs de son côté. Pour l’émotion, c’est une autre affaire. Le sujet d’ailleurs s’y prêtait mal, et l’invective, chez Apulée, sonne faux. Par contre il amuse, et ses défauts même tournaient à son avantage. Le trait final est préparé de longue main, comme dans cette phrase : « Ego ista propterea commemoraui, non quod pinnarum formidines et fuliginis maculam te praesertim iudice timerem, sed ut ne impunitum (Crasso) foret crassum quod Aemiliano, homini rustico, fumum uendidit. » (60, 529). Il aime les antithèses précieuses, les membres de phrase symétriques à la Gorgias ; il prodigue les jeux de mots et les calembours. « Crinium crimen quodilli quasi capitale intenderunt» (4,389) est atroce : Cicéron en a fait de pires, et le « caligans mundus » de Quinte-Curce, jouant sur le nom de Caligula, (X, 9, 4), ne vaut pas mieux. On pourrait citer à foison des exemples semblables : « Em uobis, quem scelestus ille sceletum nominabat*. » « Lignum a me toto oppido et quidem oppido quaesitum » (62, 533). « (Plato) cuius legibus obedientem me uidetis » (65, 537). « Dum potiar, patiar » (9, 4o2). « Tempore tempora » (9, 4o3) : l’épigramme à Critias est faite d'à peu près du même genre. Tout cela nous paraît puéril, mais était conforme à l'esprit du temps. Soyons convaincus que ces traits remplissaient d’aise la partie lettrée de l’auditoire, et qu'ils contribuèrent par là au succès de la cause.
Le plaidoyer d’Apulée atteignait donc son but, et, comme tel, c’est un bon échantillon du genre. Considéré toutefois en luimême, il fait songer plus encore à un autre genre d’éloquence, celle qu’Apulée paraît avoir pratiquée pendant toute sa carrière. Et c’est en nous plaçant à ce point de vue qu’il convient maintenant de l’examiner.
1.63, 534. CF. Petr. 59 « argentum sceleratum », et la note de Buecheler reproduite par Friedlaender, Cena Trim. p. 264.