RÉDACTION DE L'APOLOGIE
les trois demi-heures auxquelles il avait encore droit. Quand il soutint contre Marius Priscus les intérêts des Africains, il lui fallut quatre clepsydres supplémentaires : « Duodecim clepsydris quas spatiosissimas acceperam sunt additae quattuor.» Et pourtant il parla moins de einq heures : « Dixi horis paene quinque. » (Il, 11, 14). Mais il s’agit Ià d’affaires importantes, comparables dans une certaine mesure aux grandes causes politiques de l’époque républicaine. Le sénat, appelé à les juger, avait des loisirs, et se donnait volontiers, quand l’occasion s’en présentait, l'illusion de jouer toujours un grand rôle dans l'Etat.
Les avocats qui, sous Trajan, plaidaient devant le tribunal dés centumvirs étaient plus brefs, et les juges eux-mêmes plus impatients encore, qu'au moment où est censé avoir eu lieu le dialogue sur les orateurs ?. Un proconsul en tournée, obligé d’expédier plusieurs affaires à la fois, devait, lui aussi, être pressé, et ne pouvait consacrer sans doute qu’un temps assez restreint à un procès criminel qui s'était accidentellement greffé sur une cause civile, et dont la notoriété locale de laccusé faisait presque tout l'intérêt.
Ce qui est certain, c’est que l’Apologie passe en longueur la plupart des discours du même genre qui nous sont parvenus. Les manuscrits la divisent en deux livres, et si cette division n’est plus admise par personne, elle semble indiquer au moins que lon trouvait au discours d’Apulée des dimensions inusitées 3.
On peut objecter, il est vrai, que la loi proportionnait la
1Cf Plin. Ep. Il, 11, 1. 18.
2 cd, VI, 2, 4.
3 Le Laurentianus 29, 2 (eg) porte la suscription suivante : « Madauren(sis) apulej Platoniei de magia liber prim(us).» Dans F (Zaurentianus 68, 2) on lit après le ch. 65 : « Apulei.. de magia lib. I explicit incipit lib. IT lege feliciter », — Dans les deux mss., à la fin : «..de magia lib. IT expl.» — Mais August. €. D. VIII, 19: «Huius.. philosophi Platonici copiosissima et disertissima exstat oratio, qua crimen artium magicarum a se alienum esse defendit. » Casaubon (édition de 1594, p. 127 sq.) et avant lui Scaliger avaient déjà vu que ces deux livres ne devaient en r‘alité en
faire qu'un. V, la lettre de Scaliger à Casaubon, citée par Krueger p. XIX n. r.
durée de la défense à celle de l'accusation ?. C’est ce qui ressort d’ailleurs de lApologie elle-même, où Apulée fait remarquer que la longueur du réquisitoire lui donne toute liberté d’en prendre à son aise2. Mais cela prouve du même coup qu'il ne disposait pas d’un temps illimité.
Dans le discours écrit, par contre, nulle gène, nulle entrave, nulle autre limite que la fantaisie ou le goût de l’orateur.
Il faut convenir d’ailleurs que, même à supposer prouvé ce qui n’est après tout qu’une hypothèse, il serait téméraire de vouloir distinguer les morceaux ajoutés après coup de ceux qui figuraient dans le plaidoyer primitif. Et ce serait même un peu vain, car cette analyse ne nous apprendrait pas grand chose sur la méthode de composition d’Apulée : s’il pouvait indéfiniment enrichir son discours de développements nouveaux, il n'avait pour cela qu’à continuer d’appliquer le procédé dont il fait un usage constant. La matière, il faut le reconnaître, était infertile et petite, et la personne même du principal intéressé n'aurait pas suffi peut-être à lui donner toute Pampleur désirable, s’il n’avait eu à sa disposition le réservoir intarissable où viennent puiser les orateurs en mal de développement : les lieux communs et ce qui s’y rattache, les rapprochements, les anecdotes, la digression enfin sous toutes ses formes. Dès lors, ce qui était une gêne devient un stimulant, et la pauvreté du sujet ne fait que mieux mettre en lumière l’ingéniosité à en tirer parti. Apulée trouve son plaisir à se jouer des difficultés ; il se grise de son triomphe ; il plaide sa cause, mais n’oublie jamais la galerie. Et du reste, ce n’est pas seulement affaire d'habitude et besoin d’amour-propre : il assure aussi par là le succès de sa cause, en fortifiant chez ceux qui l’entendent. l'impression de sa supériorité sur l'ignorance de ses accusateurs, et 1l apporte une preuve de fait à l’appui de sa thèse, en s’affirmant dans son rôle de philosophe méconnu.
Ainsi, chaque argument, ou peu s’en faut, sert de prétexte à un développement qui forme en général un tout indépendant, et
1 L’accusation et la défense paraissent avoir été entre elles dans le rapport de 2 à 3. V. Tac. Ann. UE, 13. Plin. £p. IV, 9, 9. Cf. Mommsen, Strafr. p. 427 s.
2 « Quoniam mihi pro accusationis longitudine largiter aquae superest. » (28,455).
qui est souvent à lui seul une véritable déclamation ; on peut le détacher de l’ensemble comme une pièce rapportée : la place reste vide, mais rien n’est brisé.
Ce procédé de composition n’est pas propre à Apulée : il lui est commun, au contraire, avec la plupart des écrivains de l'empire, prosateurs ou poètes, et chez lui comme chez eux, il procède de la même source : l’enseignement de l’école de rhétorique.
Ce qu'était cet enseignement est chose connue, et nous n'avons pas à en faire le tableau!. Rappelons-en seulement en deux mots les résultats les plus caractéristiques ; on verra plus nettement peut-être à quel point Apulée se montre l’élève de ses maîtres, jusque dans ce moment critique où il veille à sa propre sécurité, et combien ce discours, tout plaidoyer qu’il est, reste à certains égards un exercice d'école.
« Amplificare rem ornando », telle est, d’après une définition célèbre de Cicéron ?, la mission souveraine de léloquence. Et c’est à cela, en effet, qu’en un certain sens, toute éloquence peut se ramener. Gagner l’auditoire à sa manière de voir, inspirer des décisions et provoquer des actes en faisant naître des convictions ou en excitant des passions; pour cela, présenter les choses sous le jour le plus favorable à sa thèse, mettre les unes en lumière et reléguer les autres dans l’ombre, en changer, par un ingénieux groupement, l'importance relative et les proportions, transfigurer, en un mot, le fait brut, et ajouter à la réalité toute nue ce qui lui manque par elle-même (c’est précisément ce qu'exprime ornare), de façon à modifier dans un sens ou
1 V. surtout Boissier, Fin du paganisme ; Bornecque, Déclamation et déclamateurs, avec la bibliographie étendue qui figure en tête.
? « Summa .. laus eloquentiae est amplificare rem ornando, quod ualet non solum ad augendum aliquid et tollendum altius dicendo, sed etiam ad extenuandum atque abiciendum. » (De Orat. II, 26, 104).
dans un autre l'impression qui s’en dégage, n'est-ce pas là, en somme, le propre de l’orateur? Pour grandir ainsi un fait, au détriment d’autres faits savamment réduits à des proportions infimes, et lui faire produire en quelque sorte tout son effet, on en mettra en relief tous les aspects, on en exprimera tout Île contenu, on en tirera toutes les conséquences ; amplifier, au vrai sens du mot (æb£raic), ce sera développer.
Et le procédé qui se présente le plus naturellement est celui qui consiste à replacer chaque fait dans la série à laquelle il appartient, à passer du cas particulier à l’idée générale, à élever le débat à la hauteur d’une discussion de principes. Mais les multiples aspects de la réalité se laissent aisément ramener à un nombre relativement restreint de catégories. De là des arguments d’une portée générale s'appliquant aux divers cas particuliers ; ce sont les lieux communs. Décrié comme tout ce que l’abus dénature ou corrompt, le lieu commun n’en est pas moins légitime et nécessaire. Si l’éloquence est par-dessus tout (action mise à part) la faculté et Part de développer, le lieu commun est lun de ses moyens essentiels !.
Or on sait comment, à Rome, l’éloquence étant toujours plus indispensable, on en vint à ramener toute éducation à l'éducation oratoire. Et c’est ainsi que, pendant des siècles, en Gaule comme en Italie, en Espagne comme en Afrique, la formation de l’esprit, dans les classes cultivées, se réduisit à lPapprentissage et à l'exercice de l’art du développement.
Cette méthode avait ses dangers, indépendamment des abus auxquels elle donna lieu. Mais la pratique des affaires, auxquelles les jeunes Romains étaient de bonne heure initiés, et l'apprentissage de la vie par la vie, corrigeait ce qu’elle pouvait avoir de trop formel et de trop abstrait. Par malheur, au moment même où l’étude de Part oratoire s’est si bien généralisée et estsi bien entrée dans les mœurs,qu’elle est désormais le type ordinaire et obligé de toute éducation un peu soignée, à ce moment, ce qui en était la raison d’être disparait : l’établisse-
1 Cicéron n’a pas tort quand il soutient que le véritable orateur, c’est avant tout celui quisait d’un cas particulier s'élever aux id‘es générales. Cf. de Orat. II, 30, 120, Oral, 14, 45. Brut. 21, 82 ; 93, 322.
ment de lPempire porte un coup irrémédiable à la parole publique ; l'éducation oratoire cesse de répondre à son objet; l'éloquence se réfugie dans les écoles, devient à elle-même son propre but, échappe à l'épreuve de lactivité pratique, et perdant, avec le contact de la vie, le sens de la réalité, dégénère et s’abâtardit dans des conditions artificielles et fausses.
Développer en demeure la fonction propre, de même que le lieu commun reste le moyen de développement par excellence. Mais les déclamateurs, les élèves des rhéteurs et les rhéteurs eux-mêmes, également dénués d’expérience et d'étude, sont également incapables de s’élever des cas particuliers aux considérations générales, et de tirer des faits concrets la philosophie qu'ils comportent. Autant les sujets traités sont fictifs, romanesques et faux, autant les procédés sont artificiels : les lieux communs, en particulier, se réduisent à un certain nombre de tirades apprises d'avance, où des idées rebattues et banales s’expriment au moyen d'images traditionnelles, et s’accompagnent de leur cortège obligé d'exemples classés et inventoriés. Rien par conséquent qui tienne au fond même des questions et s’en dégage naturellement, comme le voulait Cicéron‘; les lieux communs sont traités pour eux-mêmes, surajoutés et comme plaqués ? ; ce sont des digressions morales et anecdotiques; le développement devient amplification au sens défavorable que le mot a pris dans l’usage courant.
De là des habitudes de composition qui ont pour effet de rompre l'unité du sujet; de là l’absence de vues d’ensemble larges et nettes, le manque de proportion et d'harmonie, la méconnaissance et l’oubli de ce que la situation commande. Cest là un caractère commun à toute la littérature de l’époque impériale; les plus grands esprits gardent l’empreinte de l’école de déclamation. A
1 « Consequentur... ill loci, qui quamquam proprii causarum et inhaerentes in earum neruis esse debent, tamen quia de uniuersa re tractari solent, communes a ueteribus nominati sunt. » (De Orat. LI, 27, 100).
2? Les rheteurs, à l’occasion, s’en rendaient bien compte eux-mêmes. Cf. Quint. Decl. 316, Sermo (p. 244 R.) : « Nolo quisquam me reprehendat, tamquam uobis locos non dem. Si ampliare declamationem uoletis et ingenium exercere, dicetis quod ad causam huius nullo modo, ad delectationem aurium fortasse pertineat. » (Suit un développe-
ment sur les larmes). Ce professeur était un homme d’esprit.
partir du moment où ce mode d'éducation s'implante et se généralise, « on ne trouve plus un ouvrage dont les différentes parties soient subordonnées à une idée fondamentale.t» Disons «presque plus», et nous serons dans le vrai. Apulée, sur ce point, procède comme les autres : l'éducation n’a fait que développer en lui les effets d’une indiscipline d’esprit et d’un dévergondage d’imagination qu’il avait de nature.
Nous connaissons déjà, pour les avoir rencontrés chemin faisant, un certain nombre de développements qui n’intéressent que de fort loin la défense, et dont il y avait à attendre moins de profit pour l’accusé que d’applaudissements pour l’orateur. Plusieurs de ces morceaux sont de purs hors d'œuvre. À quoi bon, par exemple, cette longue digression sur les poissons et sur leurs noms, qui remplit les chapitres 38 et 39? Apulée, je ne l’oublie pas, veut prouver que la curiosité scientifique inspire seule ses recherches, que la magie n’y a rien à voir, et il multiplie d'autant plus les arguments qu’il en sent mieux la fragilité. Il fait même donner lecture d’extraits de ses ouvrages, et pendant cette lecture, on arrête l’eau, comme on faisait quand l’orateur s’interrompait pour la production d’une pièce ou l’audition d’un témoin. N'importe : nous voilà édifiés ; tout ce qui vient après, histoire naturelle ou terminologie scientifique, n’a de raison d’être qu’une certaine intempérance de langue et le besoin immodéré de faire étalage de ses connaissances. On peut en dire autant de la pédante dissertation sur lorigine des maladies, notamment de l’épilepsie, d’après le Timée de Platon.
D’autres morceaux, développements généraux pour la plupart, lieux communs illustrés de souvenirs classiques et d'exemples, ont plus nettement le caractère de déclamations d’école. Si parfois ils semblent tenir à la cause, c’est d’une manière extérieure
! Bornecque, Déclam. p. 124.
et factice, et souvent ils ne s’y rattachent que par le lien trompeur d’une équivoque créée à dessein et entretenue à plaisir : c’est à se demander parfois si Apulée ne plaide pas «à côté » à seule fin de faire un sort à une tirade érudite ou brillante dont il cherche le placement.
Ilest peu probable, nous l’avons vu, que ses accusateurs fissent vraiment un crime, même à un philosophe, de se laver les dents. Mais peu importe : un sujet se présente, Apulée le traite, et le traite selon la formule (c. 7. 8). La bouche a droit à des soins particuliers : voilà la matière. Quant aux développements, il n’était pas malaisé de les trouver, et Apulée aurait pu en faire un usage beaucoup moins discret. La bouche a dans le corps humain une place d'honneur ; elle est toujours en évidence, qu’il s'agisse : 1° de donner un baiser; 2° de parler : a) dans la conversation, b)en public, c) pour adresser une prière aux dieux. C'est le «rempart des dents », comme l’appelle le poète, qui donne passage à la parole ; la bouche est donc «le vestibule de l’âme, la porte du verbe, le rendez-vous des idées, animi uestibulum et orationis lanua et cogitationum comitium. » La parole articulée, expression de la pensée, privilège de l’homme et indice de sa supériorité sur les bêtes, voilà un lieu commun souvent traité. « Ce qui nous distingue surtout des bêtes, observe Cicéron, c’est la faculté de converser entre nous et d'exprimer notre pensée au moyen de la parole. » (De Orat.T, 8, 32.) Remarque judicieuse, dont Apulée, à son tour, ne pouvait guère ne pas s’aviser, tant lantithèse était de circonstance, mais qu’il s’efforce de renouveler quelque peu. À la place de la bouche dans le corps humain se reconnait, dit-il, la noblesse de l’homme. Voyez les animaux leur museau, penché vers le sol, pour y saisir la pâture qui git à leurs pieds, ne se montre que quand ils sont morts ou s’apprêtent à mordre : chez l’homme, la bouche est ce qu’on aperçoit d’abord quand il se tait, ce qui attire surtout les regards quand il parle. Voilà l’idée méthodiquement présentée dans la richesse de ses applications. Pour finir, un exemple qu’Apulée emprunte, comme il aime à le faire, à la vie, réelle ou fabuleuse, des bêtes : le crocodile, ce monstre né des eaux du Nil, étant privé de langue, s’installe par moments sur le rivage, et ouvre
une gueule inoffensive à un oiseau complaisant, qui travaille à l'aise sa mâchoire, et la débarrasse des petits animaux qui s’y sont pris.
Je laisse de côté le passage où Apulée dresse la liste des poètes et des philosophes qui ont commis des vers lascifs, et celui où il oppose la Vénus céleste et l’amour platonique à la Vénus vulgaire et aux passions grossières de la foule. On pourrait y relever, surtout dans le second, les mêmes procédés ou les mêmes habitudes de composition. Mais Apulée y perd moins de vue les circonstances présentes, et ne s’y écarte pas sensiblement de la cause.
L'avocat disparaît au contraire derrière le rhéteur épris de curiosités scientifiques, tout au plaisir de disserter et d'enseigner, dans ce long développement sur les miroirs, où la morale se mêle à la physique, et qui est construit, lui aussi, à la manière d’un exercice d'école. Est-ce un crime de chercher à connaître sa figure ? Et quoi de plus ressemblant que l’image qu’on aperçoit dans un miroir? N’a-t-elle pas en effet, sur les portraits qui fixent dans le marbre ou sur la toile une attitude et un moment, le double avantage de la vie et de la mobilité? Voilà les arguments. Voici les exemples : Socrate exhortait ses disciples à se regarder fréquemment en un miroir, pour se bien pénétrer du devoir ou de ne pas déshonorer leur beauté par une conduite indigne, ou de faire oublier par leur vertu l’absence d’avantages physiques: tant il est vrai que d’un miroir on peut tirer même des leçons de morale. Celle-ci d’ailleurs n’était pas nouvelle, et le conseil de Socrate à ses disciples paraît être devenu un lieu commun assez usité!. C’étaient également des anecdotes classiques que celle de Démosthène répétant ses discours devant un miroir, ou d’Agésilas défendant qu’on fit son portrait ?.
Mais ce n’est pas tout; un philosophe a d’autres motifs pour posséder un miroir. Ne faut-il pas savoir qui a raison, d’Epicure, de Platon ou d’Archytas, dans sa façon d'expliquer
1 CF, Sen. N. OL, 17, 4. De Tra Il, 36,11: — Galen.Protr. 8 p.18 K.
2 Favorinus ([Dio Prus.] XXX VIT, 42/3) rapporte le trait d’Agésilas, mais avec une application différente, Cf, Porphyr. Vit. Plot. 1. — V. aussi Apul. Flor. 7, l'anecdote
du même genre relative à Alexandre, — Pour Démosthène, cf. Quint. XI, 3, 68.
la formation des images? pourquoi certains miroirs grossissent et d’autres rapetissent les objets ? les réfléchissent en avant ou en arrière? Bref, toute loptique y passe. Miroir admirable et vraiment magique! que de choses on apprend avec un simple miroir! Mais soyons de bon compte : Apulée ne prétend pas qu'il se livre vraiment à ces expériences, ni surtout qu’il les fasse à l’aide du miroir trouvé en sa possession. Il développe un argument d’une portée toute générale : un philosophe doit connaître les lois de loptique, il est donc naturel qu’il se serve de miroirs, instruments indispensables à ses recherches scientifiques. C’est encore de la déclamation, et l’argument lui-même pourrait bien être traditionnel. En tout cas, on s’en était servi avant Apulée. Sénèque, dans un passage que nous avons signalé (NW. Q. I, 17), oppose des raisons du même genre à ce qui paraît avoir été une accusation ou une plaisanterie courante à l’adresse des philosophes; seulement, pour Sénèque, les motifs qu’a le philosophe d'étudier les miroirs sont d’ordre moral plus que scientifique. Il vient de conter avec une complaisance indignée l’histoire d’un certain Hostius Quadra, lequel faisait de miroirs un usage - qui n’est pas fort honnête; puis, comme conclusion à son anecdote scabreuse : « Qu’on raille maintenant, s’écrie-t-1l, les recherches des philosophes sur les miroirs, derideantur nunc philosophi, quod de speculi natura disserant, quod inquirant quid ita facies nostra nobis et quidem in nos obuersa reddatur, quid sibi rerum natura uoluerit, quod, cum uera corpora edidisset, etiam simulacra eorum aspici uoluit. » Si la nature nous a donné des miroirs, c’est pour nous instruire, en nous permettant d'observer le soleil sans en être éblouis, c’est pour nous rendre vertueux (ici le précepte de Socrate), non pour favoriser nos vices ou pour nous encourager au luxe et à la mollesse. Sur quoi, pour finir ce livre, une tirade sur la corruption du siècle et la simplicité des ancêtres.
Il n’est pas impossible qu’Apulée se soit souvenu de ce passage. Nous aurons l’occasion, à propos du thème de la pauvreté, de faire encore entre les deux auteurs un certain nombre de rapprochements. Ces rencontres, pour la plupart, doivent être fortuites, et s'expliquent suffisamment, comme nous le verrons, par les
traditions de lPécole de rhétorique. Mais ici, toujours à propos de miroirs, Sénèque rappelle les filles de Scipion dotées par le sénat, et saisit ce prétexte pour faire l’éloge de la pauvreté. «An tu existimas auro inditum habuisse Scipionis filias speculum, cum illis dos fuisset aes graue ? O felix paupertas, quae tanto titulo locum fecit! Non cepissent illam dotem, si habuissent. » (8. 9.) Nous allons retrouver le même exemple chez Apulée. Et cette double concordance avec Sénèque, dans deux développements qui se suivent immédiatement, paraît devoir être attribuée à une réminiscence plus vraisemblablement sans doute qu'à un simple hasard. Apulée aurait donc connu Sénèque, et aurait consulté les Questions naturelles, où était fait pour lui plaire le mélange de science anecdotique et de réflexions morales. Il est vrai qu'Apulée, qui fait si volontiers parade de ses vastes lectures, ne nomme jamais Sénèque. C’est peut-être parce que, de son temps, il était mal porté d'avoir Pair d’en faire cas. On sait en effet que la faveur de Sénèque fut suivie au second siècle d’une assez forte réaction. Fronton et ses contemporains affectent de l’ignorer ou ne parlent de lui que pour le dénigrer.
La dernière partie de PA pologte, presque entièrement consacrée à la discussion de faits matériels et à des questions d’intérêt pratique, se prêtait moins aux lieux communs et aux digressions étendues. Apulée ne manque pas cependant de saisir au passage, quand elle se présente, l’occasion de déclamer quelque peu. C’est ainsi que l’invective contre Sicinius Pudens, le mauvais fils qui abuse des confidences et trahit les secrets de la vie intime de sa mère (c. 85), a tous les caractères d’une déclamation, et fait Peffet d’un morceau indépendant. Pour commencer, une amplification oratoire, où la conduite du jeune homme dépravé et dénaturé est envisagée sous tous ses aspects : « Tune, ultime, parentis tuae animum.….. Scrutaris, oculos obseruas, suspiritus numeras, adfectiones exploras, tabulas intercipis, amorem reuincis, ete.?» Après le fils, comme contre-partie, la mère. Le procédé est le même : l’infortune de lune est détaillée et comme décomposée en ses éléments, de même que la perversité de l’autre. «O infelix uterum tuum, Pudentilla, o sterilitas liberis potior, o infausti decem menses, Oo ingrati quattuordecim anni uiduitatis! » L'idée ainsi
retournée dans tous les sens, en une série d’exclamations indignées, Apulée l’illustre par des exemples. Le premier est emprunté à l’histoire naturelle : la vipère, en naissant, dévore le sein maternel, et vient au monde en causant la mort de celle qui lui donne la vie. Le second est une anecdote historique : les Athéniens, ayant mis la main sur la correspondance de Philippe de Macédoine, interdirent la lecture d’une lettre adressée à Olympias, et se privèrent de lPavantage qu’ils pouvaient en tirer sur un ennemi, plutôt que de profaner le mystère des relations conjugales. D'où l’antithèse toute trouvée : (Tales hostes aduer-
sum hostem : tu qualis fililus aduersum matrem. » (86, 572)
Mais c’est encore dans la longue déclamation sur le « thème » de la pauvreté que soit le sujet même, soit les arguments, soit les procédés de développement, révèlent certaines habitudes d'esprit dont l’origine n’est pas douteuse. L'exemple est assez caractéristique pour qu'il vaille la peine de s’y arrêter.
À. Origine et développement de quelques lieux communs traditionnels.
Parmi les lieux communs d’école, il en est qui sont particulièrement classiques, et dont le retour est d'autant plus fréquent qu'ils s’adaptent plus facilement à toute espèce de sujets; des développements tout faits qui ont leur histoire, leur tradition, et dont le type était si bien fixé, les « exemples » et les images si bien consacrés par l’usage, que c’est tout au plus si l’on pouvait espérer, par quelques détails d'expression, en rajeunir la banalité.
Dissertations morales mal déguisées sous un vêtement oratoire, ce n’est pas de l’école de rhétorique qu’ils étaient originaires, c’est l’enseignement des philosophes qui leur avait donné naissance, Comme il avait d’ailleurs, jusqu’à un certain point,
créé le lieu commun lui-même. « Puisque, dit Cicéron, qui n’a jamais pu prendre son parti que la vraie philosophie, ce ne fût pas l’éloquence, puisque nous nous sommes laissé chasser de notre domaine et enfermer dans les étroites limites d’un champ qui même nous est contesté, et puisque, défenseurs des autres, nous n'avons pas su garder et maintenir ce qui était à nous, empruntons, si humiliant que ce soit, à ceux qui ont envahi notre patrimoine, les moyens dont nous ne pouvons nous passer »!, à savoir précisément les lieux communs de morale. Conseil excellent, mais peu suivi! L'école du philosophe et celle du rhéteur étaient deux maisons rivales, entretenant des rapports peu cordiaux, et affectant volontiers de s’ignorer. On eût fort embarrassé les élèves des rhéteurs de lempire en leur demandant de s'inspirer d’une: culture philosophique qui leur manquait, eux dont une éducation extérieure et formelle visait surtout à faire le plus rapidement possible des virtuoses de la parole.
Mais la distance n’était pas si grande, ni la séparation si tranchée, qu'entre l’école de rhétorique et l’école de philosophie il ne püt y avoir d'échanges. Si l’on vit des rhéteurs, dégoûtés du monde et de ses vanités, chercher un refuge dans la philosophie, et y porter, comme un reste du vieil homme, les habitudes de la déclamation, 1l y eut aussi des orateurs pour appliquer, avec des vues un peu bornées peut-être, comme Quintilien, idéal oratoire de Cicéron, et pour:comprendre quel parti l’éloquence pouvait ürer de l'étude de la philosophie.
Mais surtout, à mesure que la philosophie grecque, moins exclusivement spéculative, répondit davantage à des besoins pratiques, elle cessa de s’adresser à une petite élite d’intellectuels, elle se laïcisa pour ainsi dire, et se mit à la portée de la moyenne, de la foule travaillée par un sourd malaise et la recherche inquiète du «salut ». Plus son enseignement devenait une règle de bonne vie, plus il devait se vulgariser et se populariser.
Dans les écoles philosophiques postérieures à Socrate, les
De Oral. All 27-108.
préoccupations morales et pratiques, comme chacun sait, lemportent toujours plus sur la théorie, et leurs préceptes étaient assurés d’une diffusion d'autant plus facile et plus large, qu’ils étaient plus applicables aux circonstances ordinaires de la vie et plus accessibles au grand nombre. La littérature du temps en atteste la vogue et l'influence ; les pièces de la comédie nouvelle, en particulier, sont pleines de maximes philosophiques, qu’elles contribuèrent à répandre dans le public, et les rhéteurs à leur tour, à Rome principalement, recueillirent et développèrent sous forme de lieux communs, sans toujours en connaître la source, les idées que les philosophes avaient proclamées en cherchant à guider les hommes dans la poursuite du bonheur, et à renverser les préjugés.
Paradoxe d’aujourd’hui, banalité de demain. Les affirmations qui avaient commencé par s'imposer à l’attention en heurtant les opinions reçues, finirent par s’émousser dans la pratique quotidienne des exercices d’école, et n’étonner plus personne à force d’être répétées. Qui même peut mesurer quelle influence elles exercèrent sur l’esprit public et sur les mœurs par ce nouveau moyen de diffusion? Le déclamateur Albucius soutint un jour, reprenant un lieu commun d’origine cynico-stoïcienne, que la distinction entre esclaves et hommes libres n’a pas de fondement dans la nature, et n’est qu’une pure convention. Sénèque le Père, qui rapporte le fait, ne veut voir là qu’un jeu d'esprit philosophique : « Albucius et philosophatus est. » (Contr. VII, 6, 18). Le vieux conservateur ne se doutait pas que beaucoup des lieux communs de son recueil, après avoir été ainsi d’inoffensifs paradoxes, puis des formules sans conséquence, devenaient, avec le temps, de ces vérités qu’on accepte les yeux fermés, à force de les entendre soutenir ou de les défendre soi-même, et qu'ils contribueraient par là, dans une certaine mesure, à ébranler les bases de la société antique.
Mais cette monnaie courante que les écoles de rhétorique mirent à leur tour en circulation, portait en particulier l’empreinte de deux sortes de discours et d’écrits, qui paraissent en avoir, plus que d’autres causes, favorisé la diffusion, et avoir ménagé la transition de l’enseignement philosophique à l’ensei-
gnement oratoire : je veux parler des consolations et de la prédication populaire des Cyniques.
Au problème du bonheur qui se posait devant elle, chaque philosophie pratique apportait sa solution. Mais aucune ne pouvait échapper à cette constatation de sens commun, qu'un bonheur à la merci des circonstances est chose rare et toujours précaire. Aussi les voit-on toutes plus ou moins ramenées, quelle que soit leur notion du souverain bien, à chercher dans les dispositions morales, qu’elles recommandent de régler en conséquence, des armes contre les accidents ordinaires de la vie. De là ces développements tout faits, applicables à toutes les circonstances communément appelées calamités, « de omni casu in quo nomen poni solet calamitatis » (Cic. Tusc. TH, 34, 81), et dont les arguments les plus usuels, en quelque sorte démarqués, n’appartenaient plus en propre à. aucune doctrine philosophique.
Il existait déjà des développements de cette sorte quand les consolations, au III* siècle, constituèrent un genre, et il était naturel qu’elles s’en emparassent. Ce qui distinguait une consolation d’un traité de morale pratique, c’est qu’elle s’adressait à une personne déterminée dans une circonstance spéciale : la différence n’allait guère plus loin. Conçues en général en dehors de tout système, faisant leurs emprunts tantôt à une doctrine, tantôt à une autre, et le plus souvent, avec l’éclectisme ordinaire aux conseils de la sagesse pratique, à plusieurs à la fois, les consolations partent presque toujours du même principe : les conditions extérieures ne dépendent pas de nous, il n’est pas en notre pouvoir d'y rien changer ; seules notre raison, notre volonté nous appartiennent ; c’est sur nos dispositions morales qu'il faut agir, ce sont elles qu’il faut modifier.
Mais ce principe, ce sont les Cyniques qui l’ont proclamé avec le plus de force. Faut-il rappeler, en effet, qu’ils n’ont cessé de proposer comme but suprême aux efforts de l’énergie humaine la possession de soi, l'indépendance à l’égard des choses extérieures, accidents {du sort ou conventions sociales, l’'arégxetæ enfin, dans laquelle se résume tout l'idéal cynique? « N’essayons pas, dit Télès, dans le discours que l’abrégé de Théodore intitule
Heoù avvayxesiæs, n’essayonspas de modifier les circonstances, mais mettons-nous dans les dispositions qu’elles comportent. ! »
Il est juste de dire que c’est un des points sur lesquels les Cyniques étaient d'accord avec les Stoïciens ; mais ils s’en distinguaient dans la pratique par une intransigeance encore plus grande, et par leur actif prosélytisme. Aussi n’est-on pas surpris de retrouver si souvent linfluence de la philosophie cynique dans les raisonnements, les maximes et les conseils par lesquels on s’efforçait d’amortir le choc de tout ce qui, pour le commun des hommes, est une source d'inquiétude, de trouble et de douleur. Entre telle diatribe cynique (les discours de Télès sur la pauvreté et sur l'exil, par exemple), et telle consolation, il y a une étroite parenté.
Les consolations (ou les traités de morale ayant un but semblable) présentaient avec les déclamations plus d’une analogie. Il n’était pas rare que les arguments y fussent présentés sous la forme d’un plaidoyer. Les Cyniques se plaisaient à imaginer des scènes dramatiques, où ils faisaient figurer comme acteurs des personnages allégoriques. Télès, par exemple, fait parler Heviæ, présentant elle-même sa défense. Ce procédé, d’ailleurs, n’est pas spécial aux Cyniques : il suffit de rappeler la prosopopée de la Nature au livre IT de Lucrèce. En de tels discours, comme en de vrais plaidoyers, on se payait de raisons d’avocat. À qui s’effrayait des atteintes de l’âge, on répondait par les arguments qu'a rendus classiques le de S'enectute de Cicéron, et l’on représentait la vieillesse comme la fin paisible d’un beau jour. Gémissait-on sur l’amertume d’une mort prématurée? On évoquait aussitôt, comme Juvénal dans la ro° Satire, le spectre hideux de la décrépitude, et l’on rappelait le souvenir de ceux dont le malheur fut d’avoir trop vécu. Consolations et déclamations étaient des plaidoyers « in utramque partem. »
Elles se ressemblaient encore en ce qu’elles appliquaient à des
Le Auo Dei pi Ta mpdyuara meupacdar metariBévar, dÂV abtoy mapasxeudoat mpos tadta TÜc Éyovra x. 7. À. » (p. 6, 7 Hense). Il est juste d’ajouter que tout, dans ce morceau, n’est pas d'inspiration purement cynique; il s’y mêle des éléments empruntés à la philosophie cyrénaïque ; mais Hense en exagère peut-être un peu l'influence (p. XXXIV s.)
cas particuliers des arguments d’une portée générale : dans Îles unes et dans les autres, on faisait du lieu commun le même usage. Il faut en dire autant des « exemples », dont l'emploi, nous l'avons rappelé, est étroitement lié à celui du lieu commun. S’agissait-il de la pauvreté? on citait l'exemple de Socrate, de Diogène. «Le poids de la pauvreté étant partout et toujours le même, de quel droit prétendra-t-on que ce qu’un Fabricius a supporté soit intolérable pour d’autres ? 1 » Et ainsi du reste. Sénèque, écrivant à Marcia pour la consoler de la mort de son fils, s'excuse de commencer par les exemples pour continuer par les préceptes, quand il était d’usage de suivre l’ordre inverse ? : tant il est vrai que ces écrits de circonstance euxmêmes n’échappaient pas à la tyrannie des conventions et des traditions littéraires.
Pas plus dans les consolations que dans les exercices oratoires, les catégories générales où l’on pouvait ramener la diversité des cas particuliers, n'étaient en nombre illimité. La maladie, la vieillesse, la mort, l’exil, la pauvreté, infortunes banales, souffrances inséparables de l’humaine condition : ce sont là les maux auxquels les consolations se proposaient le plus communément de porter remède, et contre lesquels la philosophie, le cynisme en tête, s’efforçait de prémunir les hommes. Cest à propos de la mort d'une personne aimée qu’on avait le plus fréquemment l’occasion d’adresser des consolations. Quant aux Cyniques, ils n’ont cessé de répéter que la mort, la maladie, la vieillesse ne sont ni des biens ni des maux, et qu’ils ne doivent, comme tels, inspirer ni crainte ni désir. Mais ils avaient des raisons spéciales de traiter la question de l’exil et celle de la pauvreté. Toujours en lutte, au nom de la nature, qu’ils présentaient comme idéal, contre l’opinion courante et les conventions, dégagés, dans la mesure du possible, de toute attache
Ci Tusc Il -23, 5720133170; 2 Dial. VI, 2, 1. Cf. XII (ad Helu.) 1, 2. Volkmann (Plut. I p. 135) rappelle que les règles du Acyos tapauwdnrixcs S'enseignaient dans les écoles.
3 Aussi sont-ce là les « calamités » dont il est fait mention le plus souvent. Cf. Teles p. 8, 4 Hense. — Cic. Tusc. III, 34, 81 ; V, 10, 29. — Sen. FD 82, 010, Al binus, AÔaczaktoc, 27 (Platonis dial. ed. Hermann, VI, p. 187, 11).
LE THÈME DE LA PAUVRETÉ 139 sociale, et prenant à la lettre le nom de citoyen du monde, de xoouormokiine, que revendiquait Socrate, se prétendant chez eux partout et ne l’étant nulle part — des «hors cadre », en un mot, et des « déracinés », les Cyniques combattatent le préjugé national dans la crainte qu’inspirait l'exil, le préjugé social, dans celle qui s’attachait à l’ignominie et à la pauvreté.
D'une façon générale, la question de la pauvreté, toujours actuelle, est une de celles que soit chez les philosophes, soit chez les rhéteurs, soit dans les ouvrages littéraires qui portent la marque de l’un ou l’autre enseignement, nous voyons reparaître le plus souvent. Dans les discussions sophistiques ou dans : les dialogues socratiques, on traite de la richesse et de la pauvreté, de leurs avantages et de leurs inconvénients dans la vie des cités et dans celle des individus. Mais la question avait un intérêt trop immédiat pour rester longtemps confinée dans les disputes académiques, et pour n'être pas envisagée surtout dans ses applications à la réalité. Les philosophies pratiques en cherchèrent toujours de préférence des solutions individuelles : à l'inverse de ce qui se passe de nos Jours, les anciens ramenaient volontiers les questions sociales à des questions morales. Le lieu commun de la pauvreté, tel qu’il passe de l’enseignement des philosophes dans les déclamations, est un lieu commun de morale.
Et il ne manquait pas d’occasions de le traiter. Le Riche et le Pauvre étaient devenus dans les déclamations des types convenus, des abstractions romanesques comme le Tyran ou les Pirates. « Un riche et un pauvre étaient en guerre »: ainsi commence Agamemnon (Petr. S'at. 48) quand Trimalcion linvite à exposer la donnée de sa controverse de ce jour. La même situation se retrouve chez Sénèque (Contr. V, 2)t. Ailleurs, c’est un riche qui veut adopter un jeune homme pauvre?. Il serait oiseux de multiplier ces exemples, d’autant plus qu’à propos de n'importe quel sujet on trouvait Den d'amener n'importe quel lieu commun.
1 Au contraire, Quint. Decl. 269 (p. 97 Ritter): «Pauper et diues amici erant. » Cf. la note de Friedlaender (Cen. Trim.) sur Petr. 48.
2 Sen. Contr. Il, 1; VIII, 6. Quint. Decl. Mai. 13.
Et c’est ainsi qu'Apulée, dépositaire, avant comme apres beaucoup d’autres, d’une double tradition philosophique et oratoire, reprend à son tour, dans toute son ampleur, le thème de la
pauvreté {.
B. Eloge de la pauvreté.
Le sujet lui était familier. Il l’a traité ailleurs, et à plusieurs reprises : ses exercices d'école lui en avaient sans doute fourni mainte occasion, et il dut y revenir avec une prédilection marquée dans ses conférences publiques, si l’on en juge par quelquesuns des fragments qui constituent le recueil connu sous le nom de Florides ?.
Dans l’Apologte, il est vrai, Apulée cherche à faire croire que ces considérations lui sont imposées par les besoins de sa défense, et que ses adversaires lui font de sa prétendue pauvreté un opprobre et un grief. Mais en réalité, nous l'avons vu, sous couleur de se défendre d’un crime dont personne ne l’accuse, il saisit, bien plus : il crée l’occasion d’insérer dans son plaidoyer un développement étranger à son sujet, et qui n’a d’autre utilité pratique que d’opérer une diversion. Et cette prétendue accusation, dont nous avons essayé de déterminer quelle était au juste la portée, il s'amuse encore à la décomposer, comme s’il avait à répondre à deux reproches distincts : celui d’avoir peu d’esclaves et celui d’être pauvre.
Sur le premier point, Apulée se contente d’opposer à ses accusateurs l'exemple de Romainsillustres, quin’eurent à leur service, même dans l’exercice des plus hautes fonctions, que huit ou sept ou cinq ou même deux esclaves. C'était là, dans une société où la possession de quelques esclaves ne passait pas pour un luxe, où il n’y avait si pauvre homme qui ne trouvât moyen d’en entretenir un, ou beaucoup d’esclaves même avaient leur vicaire, la preuve ou d’une profonde indigence ou d’une extrême simpli-
1 J'essaie, dans les pages qui suivent, de montrer par quelques rapprochements à quel point Apulée reste dans la tradition par sa façon de traiter le thème de la pauvreté, Il ne serait peut-être pas sans intérêt de faire pour ce lieu commun, et pour d'autres encore, une étude analogue à celle que Helm (Lucian u. Menipp p. 4A4ss.) a faite de la comparaison fréquente entre la vie humaine et une pompe th‘âtrale,
2 Flor. 14, 47 sq; 22, 101 sq. -- de Deo $, 22, 170 sq.
cité de mœurs!. Aussi, quand on citait des exemples de pauvreté allégrement supportée ou de mépris des richesses, ne manquaiton guère de faire figurer dans la liste quelques hommes connus pour avoir su se contenter d’un petit nombre d’esclaves. Sénèque nomme Homère, Platon, Zénon (Helu. 12, 4). Valère Maxime (IV, 3, 11) rappelle les trois esclaves qu'avait Caton la veille de son départ pour l'Espagne. Apulée ne fait en somme qu’anticiper ici sur le développement qui suit.
La première partie de ce développement se’réduit en substance à ceci : on croit me faire injure et me discréditer en me jetant à la face ma pauvreté; en réalité, rien n’est plus honorable pour un philosophe. Pauvreté fut de tout temps la compagne assidue de la philosophie ; elle est la source de toutes les vertus ; mère des arts et de la civilisation, c’est elle qui a veillé sur le berceau de la capitale du monde. Sensualité, gloutonnerie, indolence, abus de pouvoir, tels sont au contraire les fruits ordinaires de la richesse. Les hommes les plus célèbres, tant en Grèce qu’à Rome, pour la pureté de leurs mœurs et l’intégrité de leur conduite, furent pauvres. Et ce qui montre en quelle estime on tient la pauvreté, c’est qu’on fait honneur aux riches d’une vie simple et modeste,
Cette opposition n’était pas nouvelle. Dans les discussions dont l’enseignement des sophistes développa le goût chez les Grecs, on mettait en parallèle la richesse et la pauvreté. C’est ainsi que Callias (£ryxias, 396 E) soutient que la richesse est un mal pour l’injuste usage qu'on en peut faire. « On voit des tyrans, dit Antisthène dans le Banquet de Xénophon (IV, 36), piller des maisons, faire périr des multitudes d'hommes, réduire en esclavage des villes entières, le tout par cupidité. »
Ce sont d’ailleurs là des idées banales et des remarques de sens commun. Chacun sait que la disette développe l'esprit d’in-
! Le nombre des gens qu’un homme «nourrissait » était un des signes extérieurs de la richesse les plus propres à donner une idée de sa fortune. « Protinus ad censum, de moribus ultima fiet Quaestio. quot pascit seruos ? quot possidet agri Jugera ? quam multa magnaque paropside cenat ? » (luu. S. IT, 140). Apol. 21,438 (...quod uiuo gracili lare, quod pauciores habeo, parcius pasco, ete. ), «pasco » n’a probablement
pas le même sens.
vention, et que «nécessité lingénieuse » est fertile en stratagèmes. (Artium'repertrix » dit, en parlant d’elle, Apulée. «Artes omnes perdocet, ubi quem attigit», lit-on chez Plaute (S#ch. 178).« Hevia copier Elæye » avait écrit Euripide dans une pièce perdue. (Fr. 642 N.) Et Théocrite (21,1) : € ‘4 mrevia pôva vas téyvac Eyeloel. » 1
De tout temps, d’autre part, l’envie trop naturelle des déshérités a attribué aux riches des vices inhérents à leur condition : jugement confirmé plus d’une fois par la littérature et la morale courante. Dès la fin de la période républicaine, à Rome, orateurs, historiens et poètes semblent s'être donné le mot pour flétrir les excès du luxe et l’amour des richesses, «auri sacra fames », comme. une cause de décadence et de ruine.
Les rhéteurs s’en sont souvenus, et ont largement exploité une matière d'autant plus appropriée à la déclamation, qu’elle se prètait mieux aux effets toujours goûtés de l'éloge et de l’invective, ainsi qu’à ces descriptions forcées auxquelles se plaisaient les Romains. Parmi les déclamateurs dont Sénèque a conservé la mémoire, Papirius Fabianus paraît s'être fait une spécialité de dénoncer la corruption du siècle, le faste insolent des riches et les caprices de leurs sens blasés. Dans un morceau célèbre, il montrait deux armées en présence, prêtes à s’égorger. Quelle cause arme ainsi l’homme contre l’homme? C’est l’amour des richesses. « Y a-t-il quelque chose que les richesses n’aient pas corrompu ? » Et décrivant les palais luxueux que les riches se plaisaient à édifier, il s’écriait pour finir, avec plus d’enthousiasme encore qu'Apulée : «O pauvreté, que tu es un bien peu
1 Bossuet, dans le parallèle entre la ville des riches et la ville des pauvres, qu'il emprunte à $, Jean Chrysostome, dit en parlant de la seconde : « Au contraire, dans l’autre ville où il n’y aurait que des pauvres, la nécessité industrieuse, féconde en inventions et mère des arts profitables, appliquerait les esprits par le besoin, les aiguiserait par l'étude, leur inspirerait une vigueur mâle par l'exercice de la patience, et n'épargnant pas les sueurs, elle achèverait les grands ouvrages qui exigent nécessairement un grand travail. » (Sermon sur l’éminente dignité des pauvres dans lEglise, 1* point.) Si Bossuet doit cette pensée, par l'intermédiaire de Chrysostome, à la rhétorique ancienne, il faut reconnaître que c’est la seule ; il renouvelle le sujet ea le
traitant d’un autre point de vue et avec des arguments tout différents.
connu ! O paupertas, quam ignotum bonum es! » ! «Ce sont les richesses, dit-il ailleurs, qui attisent les discordes entre citoyens et qui poussent le monde entier à la guerre, elles qui excitent aux ruses, aux crimes et à la haine le genre humain, naturellement uni par le sang. » (IE, 6, 2.) Porcius Latro avait dit, traitant l’autre controverse (IE, 1, 1) : « Nous avons coulé des jours plus tranquilles, tant que nous avons été pauvres : les guerres civiles ont éclaté seulement quand le Capitole a été couvert d’or. » Et Pompeius Silo, à son tour, avait dénoncé les vices des riches ($ 21). Apulée va plus loin encore : dans sa belle ferveur, il déclare que, parmi les grands criminels, on ne trouverait pas un seul pauvre. En véritable orateur d’école — à supposer toutefois que ce trait soit de lui — il renchérit sur ses devanciers 2.
Les déclamateurs aimaient à rappeler, comme tout à l’heure Porcius Latro, la pauvreté de Rome à ses débuts. Il y avait eu un temps où ce souvenir était moins flatteur pour l’amour-propre des Romains ; où les Grecs # rappelaient dédaigneusement le repaire de brigands qu'avait été l’asile de Romulus. Mais quand le peuple romain fut devenu le peuple roi, et Rome elle-même une ville de marbre et d’or, ce dont on avait voulu faire un opprobre devint un sujet de gloire ; l’orgueil romain s’exaltait à la pensée de ces humbles origines, et des cabanes de bergers qui avaient servi de berceau à la capitale du mondet. Il semblait que la simplicité des mœurs d’autrefois fût pour Rome un gage et une condition de grandeur 5; et comme le sentiment national prenait volontiers chez les Romains un tour religieux, on se
1 Contr. Il, 1, 1o ss. ; 25. — Ces citations, de même que celles qui suivent immédiatement, sont empruntées à la traduction de Bornecque.
2 On voit en outre qu’Apulée confond la richesse et l'amour des richesses. Cette confusion est fréquente chez ceux qui ont traité la question de ce point de vue. —
Sur les méfaits des riches, v. aussi Helm, Zucian u. Menipp, p. 35 s. 8 Cf. Boissier, Nouv. promenades archéol. (P. 1886) p. 168.
4 «Nudi hi stetere colles, interque tam effusa mocnia, ubi nunc fastigatis supra tectis auro puro fulgens praelucet Capitolium, nihil est humili Romuli casa nobilius.» (Sen. Contr. I, 6, 4).
5 «..(effecturi) ut populus Romanus paupertatem, fundamentum et causam imperii sui, requirat ac laudet, diuitias autem suas timeat.» (Sen. Zp. 87, 41). — «Nullum
crimen abest facinusque libidinis ex quo Paupertas Romana perit. » (luu. S. VI, 294).
plaisait à retrouver, dans les formes du culte, léguées par le passé, une simplicité qui donnait à l'antique pauvreté un caractère vénérable et sacré. Valère Maxime, qui essaie d'enrichir d’un peu d’éloquence la sécheresse de son catalogue d’« exemples », s’écrie à la fin du chapitre sur la pauvreté : « Per Romuli casam perque ueteris Capitolii humilia tecta et aeternos Vestae focos fictilibus etiam nunc uasis contentos, iuro nullas diuitias talium uirorum paupertati posse praeferri. » ! Apulée exprime à peu près la même pensée dans des termes analogues : « Eadem paupertas etiam populo Romano imperium a primordio fundauit, proque eo in hodiernum dis immortalibus simpulo et catino ficuli sacrificat. » (18, 434)
Enfin, l'argument dont se sert Apulée à la fin de ce développement?, pourrait bien avoir été introduit dans les déclamations à l’époque où ce fut la mode, parmi les Romains riches et blasés, de s’offrir de loin en loin, comme diversion à leur ennui, le luxe d'une journée d’indigence, et où toute maison qui se respectait avait sa chambre du pauvre. La même idée se retrouve chez Sénèque (Æ'p. 17, 4) : « Quid est... quare hanc recuses contubernalem, cuius mores sanus diues imitatur ? »
En somme, on voit qu’Apulée n’avait guère à se mettre en frais d'invention ni d'originalité : l’école, à laquelle il était redevable de ses procédés de développement, lui fournissait aussi la matière 3.