C. La pauvreté, c’est le désir
Mais voici un point de vue nouveau. On m’accuse d’être pau-
1IV, 4, 11. — « Cogita illos (sc. deos) cum propitii essent fictiles fuisse. » (Sen. Zp. 31, 11).
? « Quin ex ipsis opulentioribus eos potissimum uideo laudari, qui nullo strepitu, modico cultu, dissimulatis facultatibus agunt, et diuitias magnas administrant sine ostentatione, sine superbia, specie mediocritatis pauperum similes. Quod si etiam ditibus ad argumentum modestiae quaeritur imago quaepiam et color paupertatis, cur eius pudeat tenuiores, qui eam non simulatam, sed uere fungimur ? » (19,436).
3 Les termes dans lesquels Apulée (18, 434) fait l'éloge de la pauvreté, « philosophiae uernacula», ne sont pas sans analogie, avec ceux dont se sert Cicéron en parlant de la philosophie elle-même (Tuse. V, 2, 5). Y aurait-il là quelque réminiscence ? En tout cas, Apulle paraît avoir eu présent à l'esprit ce passage de Cictron en écrivant le début du traité de Mundo.
vre, continue Apulée : qu'est-ce au juste qu'être pauvre? I faudrait s'entendre sur le sens des mots. «Possum equidem übi et ipsius nominis controuersiam facere. » (20, 436)
C’est là un procédé ancien et fort usité. On sait quelle place tenaient, dans l’enseignement des sophistes et les entretiens socratiques, les discussions relatives à la nature et à origine du langage, à la valeur des mots et à l’étymologie : nous en avons un exemple dans le Cratyle de Platon. Les écoles philosophiques, en particulier le Cynisme, dont le fondateur, Antisthène, avait fait de étymologie et de la définition une méthode d’enseignement, appliquèrent ces recherches à la lutte qu’elles soutenaient contre le préjugé. On pensait, en fixant le vrai sens des termes, déterminer du même coup la vraie valeur des choses. Définir un mot, c'était le dépouiller de son faux prestige sur l’esprit du vulgaire; c'était briser l’idole redoutée, pour détruire le respect superslitieux qui s’y attache; c’était calmer les alarmes d’un enfant en éclairant dans tous ses recoins la chambre obscure que son imagination peuple de fantômes effrayants. Sénèque ne fait pas autrement quand, dans la Consolation à Helvie, il entreprend de montrer la vanité de la crainte qu’inspire lPexil. « Videamus quid sit exsilium : nempe loci commutatio. » (Dial. XII, 6, 1). Or qu'y a-t-il de si terrible à changer de place? Le monde est plein de gens qui ne demandent pas autre chose ; des astres, aucun ne demeure : ils se meuvent sans trêve à travers les espaces célestes ; des peuples entiers émigrent d’une contrée dans une autre. Donc changer de séjour n’est pas un mal. Donc l'exil n’est pas un mal.
Lorsque le rhéteur Agamemnon expose le sujet de sa controverse : « Pauper et diues inimici erant », Trimalcion l’interrompt : « Quid est pauper? » Est-ce Ià de la part du nabab affectation ou naïveté ? ou ne serait-ce pas plutôt que Trimalcion, qui ne perd aucune occasion de montrer qu’il a des lettres, lui aussi, pense être spirituel en posant, lourdement et hors de propos, une question que l’on débattait dans les écoles ?!
1 On la traitait en tout cas chez les philosophes, Sénèque se plaint de ces stériles querelles de mots. (£p. 87, Lo).
A cette question qu’il soulève, Apulée répond à peu près ceci: on n’est pas pauvre quand on borne ses désirs au nécessaire, et le nécessaire se réduit à peu de chose, «neminem nostrum pauperem esse qui superuacanea nolit, possit necessaria, quae natura oppido pauca sunt» (20, 436). Ni l'abondance des biens ne fait la richesse, ni leur absence la pauvreté : la richesse, c’est le contentement ; la pauvreté, c’est le désir, «is plurimum habebit qui minimum desiderabit ; » richesse et pauvreté proviennent non des conditions extérieures de la vie, mais des dispositions morales.
C’est tout simplement, comme on voit, l'application à un cas particulier de ce principe bien connu, que le bonheur doit être cherché non hors de nous, mais en nous. « Vnusquisque facere se beatum potest, » dit Sénèque (ad Helu. 5,1). «Illa demum est magna felicitas, quae arbitrio suo constitit», dit Fabianus chez Sénèque le Père (Suas. 1, 9). Ces mots sont l’expression même de lavraoxeiæ, chère aux Cyniques et aux Stoïciens. Et en effet, la trace de leurs doctrines se retrouve dans tout ce développement, bien que d’ailleurs beaucoup de ces idées fussent tombées dans le domaine commun. Les Cyniques et les Stoïciens n'étaient pas seuls à proclamer, comme le fait ici même Apulée, que nos besoins sont peu nombreux; les Epicuriens sur ce point sont d'accord avec eux : il n’y a qu’à lire Lucrèce pour s’en convaincre t.
Dans les consolations proprement dites et dans les traités analogues, c'était un argument couramment invoqué. « (Paupertatis) onus disputando leuamus docentes quam parua et quam pauca sint quae natura desideret: » ainsi s’exprime Cicéron (T'usc. II, 23, 56), qui lui-même traite le sujet de ce point de vue (V, 3, 89). D’une façon générale, l’idée que c’est de nous-mêmes et non des biens extérieurs qu'il faut attendre la richesse, «id agere ut diuitias a nobis potius quam a fortuna petamus » ?, est du nombre des paradoxes qui depuis longtemps étaient tombés au rang de banalités. Aussi suffira-t:il de quelques citations pour rappe-
1 Cf. Sen. Ep. 16, 7.
2 Sen. Trang. an. 9, 2.
ler jusqu’à quel point Apulée, ici encore, reste fidèle à une tradition qui remonte à la philosophie grecque, en particulier à Penseignement du Cynisme, en passant par l’école de déclamation.
Dans le Banquet de Xénophon (IV, 34 ss.), Antisthène souüent qu'il est plus riche que le riche Callias. « Explique-nous donc, lui dit Socrate, comment toi, qui possèdes si peu de chose, tu peux te vanter de ta richesse, rois oùro Poayéa Eywv uéya goorste êmi rhoûrw. — C'est, répond Antisthène, que la richesse ou la pauvreté d’un homme n’est pas dans sa maison, mais dans son Âme, Oz vouibo toùc drŸpwrrous oÙx êv T® oÙxm Tor æAOÛTOY xai tv rreviar Eye, GÂX êv vais Wvuyais. » Ce sont presque les expressions d’Apulée : «Diuitiae non melius in fundis et in fenore quam in ipso hominis animo aestimantur » (20, 437), dont on peut rapprocher ces mots de Sénèque : «Quid enim refert, quantum illi in arca, quantum in horreis iaceat, quantum pascat aut feneret. » (£p. 2, 6)
Développant son point de vue, Antisthène décrit l’insatiable cupidité des riches : trop pauvres à leur gré (xéreodairyovvræ), ils ne reculent devant aucun tracas, aucun danger pour augmenter leur avoir. (35) Ils regorgent de biens sans jamais être satisfaits, et endurent sans cesse les tourments d’une sorte de boulimie : « Ououæ yag or doxodor nécyew woneg eÙ vis nolla Eyov xcù moll@ écdiwr urmdérore éurirhæro. » (37). Chez Apulée l'image est semblable, quoique peut-être moins pittoresque : « (Animus) si est auaritia egenus et ad omne lucrum inexplebilis, nec montibus auri satiabitur. »
Quant à lui, poursuit le fondateur du Cynisme, il possède tant de biens qu’à peine peut-il en faire le compte : il mange à sa faim, il boit à sa soif, ses vêtements suffisent à le protéger du froid, et son lit est si bon qu'il faut l’arracher au sommeil.
Bion, cité par Télès, exprime les mêmes idées, en les exagérant encore dans le sens de l’ascétisme cynique. « De quoi te privé-je ? fait-il dire à Aeviæ, s'adressant à l’homme qui maudit la pauvreté. Que te manque-t-1? Les routes te refusent-elles leurs herbes, ou les sources leur eau, et n’as-tu pas pour lit les feuilles qui jonchent le sol? Les bains en hiver, les temples en été ne ’offrent-ils pas un abri qui ne te coûte rien? » Et sans doute,
ajoute Télès, si la pauvreté nous tenait ce langage, il n’y aurait rien à répondre : mais voilà, ce sont les circonstances que nous ‘accusons, quand c’est à nos propres dispositions qu'il faudrait nous en prendre : «Ad vueis ravca ualloy airioueÿa 1 tv Éavrôv dvorçoniav xaÙ xaxodæumoviar, 10 yÿous, vÿv mreviæv, TO drevtioavre, tv uéoav, Tv Gouv, vor vomor. » (p. 5 Hense) «Comment, demande-t-il ailleurs (p. 32, 12 H.), en parlant de celui que consume le désir, comment un tel homme ne serait-il pas dans le besoin, xs OÙY Ô TOLOÜTOS OÙX évderc; » « Semper aliquid, ante parta ut augeat, mendicabit, » dit à son tour Apulée 1.
Au théâtre, il n’était pas rare que les comiques, et même les auteurs de mimes, donnassent à ces idées la forme de sentences propres à frapper l'esprit par leur énergique brièveté.
Is minimo eget mortalis, qui minimum,cupit,
Ce vers de Publilius Syrus (?), que rappelle la phrase d’Apulée : « habebit quantum uolet qui uolet minimum », est conservé par Sénèque (Æ'p. 108, 11), qui goûte cet auteur et aime à le citer.
Sénèque lui-même relève à la fois de la philosophie et de l’école de rhétorique : il est incontestable que la déclamation a laissé dans son esprit une trace ineffaçable. Or on sait avec quelle insistance il revient sur le sujet de la pauvreté; il n’en est pas, après celui de la mort, qui le préoccupe davantage. C’est qu’en effet, après la crainte de la mort, rien ne trouble plus l’âme que la crainte de la pauvreté. « Libera te primum metu mortis : illa nobis iugum imponit ; deinde metu paupertatis, » écrit Sénèque à Lucilius (£p. 80, 5).
Et cette crainte, comment la combat-il ? Toujours par le même argument, dont ses innombrables sentences sur ce point ne font que renouveler sans cesse l'expression : c’est dans la satisfaction de l’âme qu'est la vraie richesse. « Diuitiae..... in ipso hominis animo aestimantur... Quod si nihil in animo deest, de rebus extrariis quantum desit non laboro : » ainsi s’exprime
1Cf, de deo S. 22, 171 sq. — Juv. Sat. 14, 135. 328.
Apulée. De même Sénèque, mais avec la brillante concision qui est la marque de son style : « Animus est qui diuites facit. » (Ad Helu. 11, 5). La richesse, dit-il ailleurs, elle est Cin animo, non in patrimonio. » (£p. 108, 11). Ou encore : « Gui cum paupertate bene conuenit, diues est. » (Æp. 4, 11). La pauvreté, au contraire, c’est la convoitise : «€ Auaritia paupertatem intulit et multa concupiscendo omnia amisit. » (£p. 90,38). L'homme le plus riche est pauvre s’il mesure ce qu'il a à ce qu'il désire : « Si quicquid habet ei quod cupit comparet, pauper est. » (Benef. VII, 10, 6). C’est la même pensée que chez Apulée : « Si pauperem me habere uis, prius auarum esse doceas necesse est. 1 »
Dans la Consolation à Helvie, Sénèque, après s’être attaqué
à la crainte de l'exil, s’efforce de réduire à néant les maux qu’il entraîne à sa suite, et notamment la pauvreté. Il greffe ainsi une consolation sur une autre, et il y a recours aux arguments traditionnels. Nos besoins naturels se réduisent à peu de chose: être à l'abri du froid, manger à sa faim, boire à sa soif : le reste est superflu; c’est perversion que de s’en mettre en peine. Et malmenant, pour le dévergondage de gourmandise où ils sont tombés, les riches de son temps, il oppose à l'exemple illustre de quelques goinfres de marque la simplieité des ancêtres. Après la nourriture, le vêtement : c’est l'occasion d’un nouveau développement qui fait pendant au premier. En somme, pour qui sait vivre conformément à la nature, la pauvreté n’a rien de redoutable. La pauvreté est une opinion : ( (Paupertatem) nemo grauem sentit nisi qui putat.?» L'expression est toute stoïcienne, et l’idée entièrement conforme à la tradition des consolations. Apulée dit également : «Omnis cupido acquirendi ex opinione inopiae uenit. » (20, 437).
Les raisons que la philosophie opposait aux maux de la vie, et où nous sommes tentés de voir de simples clichés, avaient gardé pour les anciens leur valeur pratique. Sénèque se les
1 20, 437. Cf. de Plat. II, 21, 250: « Egestatem.., non absentia pecuniae, sed prae-
sentia immoderatarum cupidinum gignit. »
2 12, 1. Cf. Rem. fort. 10, 1: «Nescis te opinione, non relaborare : pauper es quia
uideris. »
applique avec une entière sincérité, de même que Cicéron priait Atticus de lui trouver, dans les œuvres des philosophes, des consolations qui l’aidassent à supporter la mort de sa. fille. Mais quand on songe que c’est à sa mère, la vertueuse Helvie, que Sénèque s’adresse, et que c’est de son propre malheur qu'il cherche à adoucir pour elle l’amertume, on est un peu surpris de voir avec quel luxe de détails il insiste sur des excès contre lesquels il ne semble pas qu’il dût la mettre en garde. Ce sont là des tours que joue l'habitude de la déclamation et l’abus du lieu commun. Quand on avait appris certains développements traditionnels, on les plaçait à tout propos, sans se demander s'ils étaient de saison. Or les peintures de la corruption du siècle étaient fréquentes, nous l’avons vu, dans les déclamations. Juvénal devait s’en souvenir, et Sénèque, sous ce rapport, avait de qui tenir : nous savons combien son maître, Papirius Fabianus, dont il subit fortement l'influence, et avec lequel il a de nombreuses ressemblances 1, aimait à recourir à ce procédé.
Apulée, cette fois, ne s’est pas laissé entraîner à ce genre de description ; mais on en trouve un spécimen ailleurs, dans la conférence sur le démon de Socrate (c. 21 ss.). Elle n’y est pas” amenée, il est vrai, par un développement sur le préjugé de la pauvreté et sur la vraie richesse, mais la suite montre avec évidence qu’elle est avec cette idée dans un rapport étroit. Apulée termine son discours par une exhortation à cultiver son âme par l’étude de la philosophie. Or c’est à quoi les hommes donnent le moins de soins. Ils bâtissent de somptueuses demeures ; « Omnia opulentia, omnia ornata, praeter ipsum dominum, qui solus Tantali uice in suis diuitiis inops, egens, pauper... esurit et sitit. » (22). Et pourtant, ce n’est pas ce qu’un homme possède qui en fait la valeur, c’est ce qu'il est : « In hominibus contemplandis noli illa aliena aestimare, sed ipsum hominem penitus considera, ipsum ut meum Socratem pauperem specta. » (23).
Apulée, au cours de sa carrière, a dû présenter sous tous ses
1 CF, Norden, Auns{prosa, p. 308 s.
aspects la question de la pauvreté : il avait bien profité des leçons de ses professeurs de rhétorique. ;
Car l’aphorisme classique : contentement vaut richesse, avait eu une trop belle fortune pour que la déclamation ne s’en emparât pas. Le pauvre, dont les abeilles ont été empoisonnées par son voisin le riche, trace un tableau idyllique de l’heureuse médiocrité qui lui tient lieu de richesse. « Hoc mihi paruulum terrae et humilis tugurii rusticum culmen aequitas animi regna fecerat, satisque diuitiarum erat nihil amplius uelle. » (Decl. mar. 13, 2; p. 247 Lehnert). Minucius Félix (Oct. 36, 4) n’ajoute à l’expression traditionnelle de l’idée qu’un mot d'inspiration chrétienne : «Qui potest pauper esse qui non eget, qui non inhiat alieno, qui deo diues est? magis pauper ille est, qui, cum multa habeat, plura desiderat. » Et aux confins du moyen âge, Ausone, en bon rhéteur qu’il est, met en distiques les sentences répétées depuis des siècles par des générations d'écrivains, d’orateurs et d’écoliers :
Ex animo rem stare aequum puto, non animum ex re. Cuncta cupit Crsesus, Diogenes nihilum.
Spargit Aristippus mediüis in Syrtibus aurum,
Aurea non satis est Lydia tota Midae.
Cui-nullus finis cupiendi, est nullus habendi.
Ille opibus modus est, quem statuas animo.
(De Hered. 11-16, p. 16 sq. Peiper).
Mais dès l’époque de Sylla, au moment où l’enseignement de la rhétorique s’implantait définitivement à Rome, l’auteur du traité à Hérennius, voulant montrer par quelques exemples connus ce qu'est une sentence, citait entre autres celle-ci : « Egens aeque est cui non satis est et cui satis nihil potest esse)
D'ailleurs, à quoi bon insister ? il n’est pas de lieu commun plus rebattu. « S'il est vrai, dit La Bruyère, que lon soit pauvre par toutes les choses que l’on désire, l’ambitieux et l’avare languissent dans une extrême pauvreté.? » Il n’y a peut-être pas,
1IV, 17, 24. On remarquera que le paradoxe se tempère ici de bon sens romain. La question de la pauvreté revient d’ailleurs souvent dans la Rhétorique à Hérennius et dans le de /nuentione.
2 Des Biens de Fortune.
dans tout le volume des Caractères, de maxime qui justifie mieux le « Tout est dit » du début.
D. Moins on a de besoins, plus on est indépendant.
La banalité du lieu commun n’avait pas de quoi choquer. Mais ce qui, dans le discours d’Apulée, n’aurait pas dû échapper, c’est que l'argument ne portait pas : aussi ce passage est-il, de toute la déclamation sur la pauvreté, le plus déclamatoire. A supposer même, en effet, qu’on fit vraiment un grief à Apulée de sa pauvreté, il est évident que l'expression ne pouvait être prise que dans son sens vulgaire: ce ne serait pas répondre que d’opposer à l'adversaire une querelle de mots, et faire servir à sa défense des arguments dont la vraie destination était de détruire la crainte ou d’atténuer l’effet de la pauvreté.
Apulée s’en rend bien compte, et raisonnant comme lorsqu'il discute sur le sens de magus : (Admettons toutefois, poursuit-il, que la pauvreté soit, au sens vulgaire du mot, l’absence de biens matériels : quelle raison de mesurer la valeur d’un homme à des choses qui lui sont extérieures ? » Pour lui-même, si peu qu'il ait, c’est trop à son gré : mieux on sait se passer de ces prétendus avantages, plus on est heureux ; moins on ade besoins, et plus on est semblable aux dieux : « Equidem didici ea re praecedere maxime deos hominibus, quod nulla re ad usum sui indigeant, igitur ex nobis cui quam minimis opus sit, eum esse deo similiorem » (21, 44o). Censorinus (1, 4) dit de même, mais avec plus de concision : « Nihil egere est deorum; quam minime autem proximum a diis. » C’est le mot bien connu de Socrate : « Eyo 08 vou to uèr undevoc detodar Jetoy eve, to à oc élayiotoy éyyvratw Toù Delov. 1 »
En d’autres termes, plus on restreint ses besoins, plus on est indépendant. «Namque animi ita ut corporis sanitas expedita, imbecillitas laciniosa est, certumque signum est infirmitatis pluribus indigere. Prorsus ad uiuendum uelut ad natandum is melior, qui onere liberior; sunt enim similiter etiam in ista uitae
1 Xen. Mem. I, 6, 10. Cf. Diog. L. Il, 27 : « l'Ekeyev) kaytotwy dsopevos ÉyyioTa elvar Je@v. »
tempestate leuia sustentui, grauia demersui. » (21, 439). Gette image n’est que la répétition! de celle dont Apulée s’est servi dans la première partie de son développement. Il en est de la fortune comme d’une tunique : « Ea si non gestetur sed trahatur, nihil minus quam lacinia praependens impedit et praecipitat. » Et encore : « Immodicae diuitiae uelut ingentia et enormia gubernacula facilius mergunt quam regunt, quod habent irritam copiam, noxiam nimielatem. * » Un vêtement trop long qui fait trébucher, un gouvernail trop lourd qui fait chavirer, un poids qui empêche de nager librement: autant de comparaisons qui devaient être courantes, comme l’idée qu’elles servaient à illustrer, et qu'il était facile de varier à l'infini. Minucius Félix écrit, par exemple: « Vt qui uiam terit eo felicior quo leuior incedit, ita beatior in hoc itinere uiuendi qui paupertate se subleuat, non sub diuitiarum onere suspirat. # » L'image est indiquée seulement dans ce passage de Sénèque : « Pecuniam perdidi. — Eris nunc in uia expeditior..…. Exonerauit te fortuna. # »
E. Exemples classiques.
Si les arguments d’Apulée sont traditionnels, les exemples dont il les illustre sont de ceux qui se présentaient presque immanquablement toutes les fois qu'il s'agissait de désintéressement, de vie simple, de mépris des richesses. Chez les Grecs, c’est Aristide, c'est Phocion, c’est Epaminondas, c’est Socrate, c’est Homère lui-même. « Les meilleurs d’entre les Grecs furent tout à fait pauvres, xevéovarot éyévoyro ot œ@gioror toy ÆEllivor,» dit Elien (V. Æ. IT, 43). Homère manque à sa liste : en revanche nous l’avons trouvé nommé chez Sénèque. Dans
1 Avec cette nuance toutefois que dans l’un des cas il s’agit de l'indépendance que donne l’absence de besoins, dans l’autre, de l'embarras des richesses et de la liberté que procure la médiocrité.
2 19, 435/6. Image analogue pour exprimer une idée un peu différente chez Sénèque (Æp. 22, 12) : « Nemo cum sarcinis enatat, »
3 Oct. 36, 6. Fleury (Floridus) cite comme étant de Xénophon la sentence suivante: « At pèy nodnpec dodÿres Ta cupata, ai DE Omépyetpor Teprouatar tas Yuyas éurobt- Cour. »
# Remed. fort. 11, 3. CF. 10, 1. Ep. 17, 3 : « Paupertas expedita est. »
les déclamations, les noms d’Aristide et de Phocion se rencontrent presque aussi souvent que ceux des Romains auxquels on les comparait parfois : Ménénius Agrippa, Atilius Régulus, Cn. Scipion, et, plus que tous, Manlius Curius, et ce Fabricius dont Rousseau évoquait encore la grande âme dans la déclamation qui le rendit célèbre. C’étaient là des héros quasi légendaires, dont les noms étaient passés en proverbe, et personnifiaient l’époque où les mœurs romaines avaient gardé intacte la pureté et la simplicité des premiers âges.
On aurait tort assurément de n’y voir que des types conventionnels : l’idée qu’on se faisait d’eux était assez juste!. Mais les traits du personnage historique concret avaient dû s’effacer dans beaucoup d’esprits, pour ne laisser subsister qu’une sorte d’abstraction, et comme le symbole de telle ou telle forme de la vertu. Ce qui semble l'indiquer entre autres, c’est qu'il était d'usage d’accompagner chacun de ces noms d’une épithète, d’un trait caractéristique, qui résumait probablement tout ce que les élèves des rhéteurs savaient sur ceux qui les avaient portés; c'était en quelque sorte l’étiquette sous laquelle ils se présentaient ; c’était ce qui, dans la tradition scolaire, constituait la personnalité de ces ombres vénérables.
Apulée a gardé de l’école l’habitude de noter d’un mot chacun de ceux qu'il cite à titre d'exemples. Les Grecs connus pour leur pauvreté ajoutent chacun, à ce caractère commun, une qualité qui leur est propre. « Eadem est paupertas apud Graecos in Aristide iusta, in Phocione benigna, in Epaminonda strenua, in Socrate sapiens, in Homero diserta. » (19, 434). La justice d’Aristide, en effet, était aussi proverbiale que sa pauvreté, et la bonté de Phocion n’était pas moins célèbre ?. Chez les Romains, Publicola, c’est : celui qui a chassé les rois, «regum exactor » ; et Agrippa : celui qui a fait l’union entre les partis, « populi reconciliator ». (19, 435).
De même, Apulée relève, pour chacun d’eux, le fait saillant auquel se mesurait sa pauvreté ou la simplicité de ses mœurs.
1 Cf. Guiraud, La propriété primitive à Rome (REA, 1904, p. 2508.)
? Corn. Nep. Phoc. 1, 2. Valer. Max. IL, 8, Ext, ».
Tel avait su se contenter d’un petit nombre d'esclaves. Scipion n'ayant pas de quoi doter ses filles, c’est le sénat qui y avait pourvu; Publicola et Agrippa n'avaient pas laissé de quoi célébrer leurs funérailles, et il avait fallu une souscription publique pour en couvrir les frais ; le champ d’Atilius Régulus serait resté en friche si, pendant son absence, l’Etat n’en avait pris l'entretien à sa charge t. C'était, en effet, sur chacun d’eux, l'anecdote classique.
Tite-Live dit d’Agrippa, en une antithèse oratoire qui n’est pas sans graudeur : « Huic interpreti arbitroque concordiae ciuium, legato patrum ad plebem, reductori plebis romanae in urbem, sumptus funeri defuit : extulit eum plebs sextantibus collatis in capita.? ». Ammien Marcellin écrit d'autre part (XIV, 6, 1) : « Collaticia stipe Valerius humatur Publicola ; » et Valère Maxime, rapportant le même fait, ajoute cette réflexion : « Abunde patet quid uiuus possederit, cui mortuo lectus funebris et rogus defuit. » (IV, 4, 1). Atilius Régulus ne pouvait manquer à la liste d'exemples de Valère Maxime, qui raconte avec plus de détails (IV, 4, 6) l’anecdote à laquelle Apulée fait allusion. Sénèque, lui aussi (Æelu. 12, 5), évoque, toujours dans des termes analogues, le souvenir de Ménénius Agrippa, d’Atilius Régulus et de Scipion 5.
A ces édifiants exemples de pauvreté s’opposait celui de Cras-
118, 435. Krueger et van der Vliet rapprochent Plin. A. 4. XVIII, 20, comme si g'agissait d’Atilius Serranus. Chez Cicéron (Pro Roscio Am. 18, 5o), que cite Hildebrand, c’est également d’Atilius Serranus qu'il est question. Sénèque dit assez clairement, en racontant la même anecdote : « Atilius Régulus, cum Poenos in Africa funderet. » (Hel. 12, 5). Valère Maxime distingue Atilius Régulus (IV, 4, 6) d’Atilius Serranus (IV, 4, 5), qui reçut comme il ensemençait son champ la nouvelle de son élection au consulat. « Vnde ei et cognomen », ajoute Pline. Serranus était d’ailleurs cité au même titre que Régulus: Cf. Apol. 10, 407 : Causterior.. Serranis et Curiis et Fabriciis. » j
2 II, 33 in fin. Cf. Val. Max. IV, 4, 2.
3 Valère Maxime remarque ingénieusement que le sénat assuma envers les filles de Scipion le rôle de père : «patris sibi partes desumpsit. » (IV, 4, 10). Il devait arriver que l’on renchérit sur ce joli trait et découvrit que le sénat avait été le beau-père de leurs maris. On n’y manqua pas. « O felices uiros puellarum, quibus p. R. loeo soceri fuit, »s’écrie Sénèque, qui dut être enchanté de cette trouvaille,’ car bien des années plus tard, faisant allusion au même fait, il se sert de la même expression : « Quisquis
ille erat, cui soceri loco senatus fuit, » (N. Q. E, 17, 9).
sus, le Crésus romain, qui représente ici le riche toujours trop pauvre à son gré, et dont on citait aussi, de même que celle du roi de Lydie, la fin lamentable, quand on voulait rappeler l’ins-
tabilité de la fortune t.
F. Traits d'inspiration cynique.
Il faut mentionner enfin les exemples de Cratès, de Diogène et d'Hercule, où se trahit l’origine cynique d’une partie au moins des idées dont se compose ce morceau. Reprocher à un philosophe, dit Apulée en terminant (c. 22), de n’avoir pour tout bien qu’une besace et un bâton, c’est lui reprocher son plus beau titre de gloire. Une besace et un bâton, c’est tout ce que voulut garder Cratès, quand il eut abandonné ses richesses; c’est ce dont Antisthène et Diogène ont fait l’insigne de la profession de philosophe ; Hercule lui-même, quand il parcourait la terre en accomplissant les travaux qui lui méritèrent le ciel, n’était vêtu que d’une toison et ne portait qu'un bâton, « neque una pelli uestitior fuit neque uno baculo comitatior. » On peut s’étonner de voir un disciple de Platon se réclamer ainsi de Pautorité des Cyniques, et Apulée lui-même en fait la remarque: « Non sunt quidem ista Platonicae sectae gestamina, sed Cynicae familiae insignia. » Mais Cyniques ou non, c’étaient des philosophes, et c’est plus comme philosophe que comme platonicien qu’Apulée se défend ici. Et puis, n’oublions pas qu’il déclame 3. Apulée raconte encore dans deux passages des Ælorides #, où il traitait probablement de la pauvreté ou de lindépendance du sage, comment Cratès se dépouilla de tout son patrimoine comme d’un fumier plus pesant qu’utile, « uelut onus stercoris magis labori quam usui, » et trouva la liberté dans ce sacrifice: « Dein coetu facto maximum exclamat : Crates, inquit, Crates te manu mittit. »
La pauvreté volontaire de Cratès et de Diogène était sans cesse
1 Cf. par exemple Sen. Contr. II, 1, 7.
? On sait que la légende donne comme attributs à Diogène une besace et un bâton. V. là-dessus Leo, Diogenes bei Plautus (Hermes XLI, 1906, p. 441).
# Ailleurs il marque pour les Cyniques de l'éloignement; leur mépris pour la science devait en particulier l'irriter. Cf. 39, 482/3.
4 14, 47. Cf. 22, 102.
offerte en exemple dans la prédication cynique. « Qu’y a-t-il d’insupportable dans la pauvreté, demande Télès? Cratès et Diogène n'étaient-ils pas pauvres? Ka vé Eyeu duoyegès À érxéxovor d) rrevie; 1) où Kodrinc xaù Aoyévns mrévmres noay ;1» Dans la diatribe sur la richesse et la pauvreté (p. 24 ss. Hense), il invoque encore à plusieurs reprises l’autorité des deux philosophes. Quant à Hercule, il occupait une place d'honneur dans l’enseignement des Cyniques. Il personnifiait la vertu, conquise par la souffrance et l’effort?; il était aussi (ceci en particulier quand on traitait la question de l'exil), le type de l'éternel vagabond — « lusirator orbis», dit Apulée — et du cosmopolite. Cest ainsi qu’on lit encore dans un fragment de Télès: «‘Hoaxléa uèr wc Goiotov &ÿÔga yeyorôta Tauwomer, TO dè mérorxor ebrar Oveidoc yovueda; Hoaxkic d 8£ Agyovs éxrrecwv OrjBnor permxer. 3 »
Mais le personnage d’Hercule avait été popularisé par la poésie ; quant à Diogène, une légende universellement répandue avait de bonne heure consacré la réputation de loriginal excentrique qui vivait dans un tonneau et buvait dans le creux de sa main. Nous savons par Cicéron que son exemple était invoqué couramment, à côté de celui de Socrate et de Fabricius (Tusc. III, 23, 56), et lui-même le cite avec eux (16. V, 32, 91 sq.). Ces noms ne prouveraient donc pas à eux seuls que le passage fût, même indirectement, d'inspiration cynique, s’il ne s’y ajoutait quelques détails caractéristiques, et d’abord le développement donné aux anecdotes biographiques relatives à Cratès et à Diogène, alors que pour les autres « philosophes » 4 cités, Apulée se contente d’un simple trait ou d’une allusion rapide : il y a ici plus de précision que n’en comportent d'ordinaire les exemples classiques des déclamations.
Rien de plus connu d’autre part que le mot de Diogène à Alexandre : « Ote-toi de mon soleil. » Mais dans cet entretien
1 p. 9, 10 Hense. Comp. d’ailleurs tout le morceau Dept adTapxelag. 2 Cf. Flor. 22, 102, où Hercule est représenté comme le modèle de Cratès. 3 ept guys (p. 20, 8 H.)
# «Hi philosophi quos commemoraui » (20,437 ; p. 24, 13 H.). Helm conserve avec raison la leçon des mss. (Cf. Quaestiones Apul., Philologus. Suppl. IX, p. 522.)
célèbre, Apulée songe à autre chose: c’est de la besace et du bâton qu’il entend tirer tout son effet. « Diogenes quidem Cynicus cum Alexandro magno de ueritate regni certabundus baculo uice sceptri gloriabatur. » « De ueritate regni » : ce mot-là est marqué au coin du Cynisme. La notion de commandement a pour les Cyniques une importance capitale. ’Aoyi, Ggyeur, éoyixôs sont des expressions qu’ils ont sans cesse à la bouche. L'indépendance à l'égard des choses extérieures, l'avrégxerx, tel est, nous l’avons rappelé, pour le Gynique, le bien suprême et idéal. Mais pour l’'acquérir, il faut commencer par se dompter soi-même: est le rôle de lexercice, de l’&oxnois. Réaliser la vertu, c’est développer et porter à leur plus haut degré les qualités par lesquelles on est digne de commander aux autres, et dont la première est d’être maître de soi. Le Grand Roi, avec tous ses trésors, est un misérable esclave. Celui qui s’est affranchi des préjugés, de tout ce que le Cynisme résume sous le nom: de sügos, celui-là seul est libre, et son indépendance lui confère parmi les autres hommes une véritable royauté, qui ne doit rien, celle-là, aux vaines conventions sociales t.
Ces traits spécifiquement cyniques semblent indiquer qu’Apulée ajoute ici, aux lieux communs et aux arguments traditionnels des déclamations, quelques souvenirs ÉRPRIRES à son érudition philosophique.
Voici enfin qui relève encore du Cynisme et és la déclamation. Apalée remarque qu’il n’est ni juste ni raisonnable de reprocher à un homme l’absence de biens extérieurs : sa valeur, en effet, se mesure non à ce qu'il a, mais à ce qu’il est. Cette idée, nous l'avons déjà rencontrée dans le discours sur le dieu de Socrate. Chez un cheval, dit Apulée, ce qui compte, ce ne sont pas ses ornements, c'est lui-même. « Neque enim in emendis equis phaleras consideramus êt baltei polimina inspicimus, et ornatissimae
1 Dion de Pruse a mis en scène Diogène et Alexandre s’entretenant de l’art de commander ét de la vraie royauté. Cf. notamment Or. III, 72 (T. I, p. 67, 27 A.) : & AX dv anakkaye Toÿ tÜpou at ty voy mpayuétuv, ëon Bastheos. où ÀGyw toyov, dAN ëpyw. » Il pourrait y avoir comme une réminiscence de cette idée cynique dans l’antithèse inspirée par Fabricius refusant Por de Pyrrhus : Sen. Contr. If, r, 29; Vi RS eh 7 pier2 0,40.
ceruicis diuitias contemplamur... ; sed istis omnibus exuuiis amolitis equum ipsum nudum et solum, corpus eius et animum contemplamur. » (c. 23). Même comparaison dans l’Apologie : « Hocine homini opprobrari, pauperiem, quod nulli ex animalibus uitio datur, non aquilae, non tauro, non leoni ? Equus si uirtutibus suis polleat, ut sit aequabilis uector et cursor peruix, nemo ei penuriam pabuli exprobrat. » (21, 438.)
Ces rapprochements avec les animaux ne sont pas rares. Sénèque reproche à Marcia pleurant son fils de se consumer dans un deuil éternel : les génisses oublient plus vite leur veau, et les femelles des animaux se consolent bientôt de la mort de leurs
petits. (c. 7.) Admirable raisonnement, et qui fait songer au mot de Voltaire écrivant à Rousseau : «Il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage.» Mais tout ce que Sénèque veut dire, c’est qu’un regret prolongé n’est pas conforme à la nature ; et il se sert pour cela d’un procédé classique 1.
Les Cyniques, en particulier, aimaient à tirer ainsi des leçons de l’exemple des bêtes, et cela précisément parce que les animaux, plus rapprochés de l’état de nature, permettent de mieux mesurer par contraste tout ce qu'il entre dans la vie humaine, faussée par la civilisation, de convention, d’artifice et de préjugé. Le Cynismé pouvait dire comme le fabuliste : « Je me sers d’ani- .maux pour instruire les hommes. » Mais il n'avait fait que s’approprier, en lui imprimant sa marque, un genre plus ancien que lui; et c'était d'autre part une méthode d’enseignement trop populaire pour qu'il en conservât longtemps le privilège. Les déclamateurs, entre autres, avaient recours à cette sorte d’exemples ?. Nous ne nous écartons donc pas, comme on voit, des traditions de l’école de rhétorique.
1 [1 s’en fallait d’ailleurs que tout le monde eût l’âme assez docile pour se laisser prendre à de tels arguments. On sait la verte réplique que Rabelais (Gargantua I, 3) prête à Populie, d’après Macrobe (Sat. IT, 5, 10).
2 Cf. Sen. Contr. Il, 1, 10. — Iuu. Sat. 15, 159 ss. On a relevé à juste titre la ressemblance de certaines satires de Juvénal avec la diatribe cynique, Voy. Schuetze, luuenalis ethicus (Diss. Greifswald, 1905). Mais on sait d'autre part tout ce que Juvénal doit à la déclamation, et cette influence suffit à rendre compte chez lui de bien des
traits qu'on a attribués à l’étude de la philosophie, — V. aussi Ovid, Aer. IX, 7266,
Les remarques qui précèdent s’appliquent en partie au passage, d’ailleurs beaucoup plus court, où Apulée répond au reproche qu'on lui fait, prétend-il, d’être à moitié numide et à moitié gétule (c. 24). Qu'on s’informe de l’origine d’un vin ou d’un légume, dont la qualité est déterminée par l’influence du sol et du climat, rien de plus naturel; mais chez l’homme, ce qu'il faut considérer, c’est le caractère, dont la valeur est indépendante du lieu de sa naissance. «Non ubi prognatus, sed ut moratus quisque sit spectandum, nec qua regione, sed qua ratione uitam uiuere inierit, considerandum est. » C’est toujours la même chose : rien ne mérite d’être apprécié que ce qui dépend de nous, que ce qui est en nous, la sagesse et la vertu; fortune, rang, naissance : autant d'accidents qui n’ont de prix que ce queleur en attribue l’opinion. Cet argument, nous lavons vu, l’ascétisme cynique l’opposait à la crainte de la pauvreté, l’anarchisme cynique au préjugé social, le cosmopolitisme cynique au préjugé national, de même d’ailleurs que le stoïcisme édifiait la cité des sages au-dessus des barrières dressées par l'esprit de caste et des frontières élevées entre les peuples. Le sage est toujours assez riche, le sage seul est noble, le sage est partout chez lui.
Le paradoxe cynique de la vraie noblesse, et le principe stoïcien de légalité essentielle des êtres humains, qui reparaît à chaque page des écrits de Sénèque, étaient devenus, eux aussi, des lieux communs à l'usage des déclamations '. Il était facile d'étendre cette façon de voir de lafcondition sociale à la nationalité. Dans la péroraison du de deo Socratis, Apulée insiste sur l’idée que tout, en dehors de l’âme, et en particulier la naïssance et la fortune, est chose accessoire et extérieure. Ce qu'il dit là des avantages de la naissance au point de vue social, ici il l’applique à la notion de patrie.
Tout cet étalage de philosophie ne sert d’ailleurs qu’à établir une vérité de sens commun : l'esprit souffle, ou plutôt l'esprit
où l’on peut reconnaître assurément une influence’de la poésie alexandrine (Wilhelm,
Rh. M. LXI, 1906, p. 105). Mais si Ovide imite les Alexandrins, il est aussi élève des rhéteurs.
1 Sen. Contr. I, 6,3s. VII, 6, 18. Quint. Decl. Mai. 13, 8 (p. 254 Lehnert). luu. Sat. 8.
naît où il veut: Anacharsis le Scythe fut un sage, Mélétides d'Athènes était un sot. Juvénal dit d’une façon analogue (10,49): (Democritus),
..cuius prudentia monstrat Summos posse uiros et magna exempla daturos Veruecum in patria crassoque sub aere nasci.
Mais surtout, il est probable qu’Apulée enfonce laborieusement des portes ouvertes, et que ce développement, comme le précédent, n’est qu'une déclamation. Quelle était au juste la portée de cette allusion à la patrie d’Apulée, et quel parti cherchait-on à en tirer contre lui? Nous avons vu qu'il n’était guère possible de le déterminer avec précision. Que la haine et l'envie des habitants d’Oea lui jetât à la tête, comme une injure, quelqu’une des épithètes familières au particularisme borné des petites villes : étranger, barbare, Numide mâtiné de Gétule, rien de plus vraisemblable. Mais de là à compter son origine au nombre des charges relevées contre lui, il y avait loin.! Si nous tenions entre les mains le réquisitoire, peut-être verrions-nous qu’Apulée grossit outre mesure l’importance d’un mot méprisant, et s’en autorise pour opposer à ses adversaires des lieux communs appris, sans rapport avec la situation.