CONSÉQUENCES DU PROCÉDÉ : MANQUE D’UNITÉ ET DE MESURE
On le voit, si Apulée, comme il annonce au début et le répète chemin faisant, se contente de reprendre et de réfuter point par point le discours de Tannonius Pudens, il s’en faut que la discussion soit conduite avec la rigueur dont ce plan pourrait donner lillusion; tout prétexte lui est bon pour sortir de la question ; il s'engage en des sentiers de traverse, il vagabonde ; l’Apologie est faite d’un assemblage disparate de morceaux rattachés entre eux par un lien plus artificiel que réel ; ce qui lui manque le plus, c’est l’unité.
Apulée a d’ailleurs bien conscience qu’il se laisse entrainer — Je n'ai pas dit égarer: il sait où il va, et retrouve toujours son
chemin — à des digressions qui l’éloignent de son sujet. Après avoir récité des épigrammes galantes de Platon, il ajoute : « Mais sont-ce là des choses à dire devant un tribunal?» Cest, il est vrai, pour en rejeter aussitôt la faute sur l’accusation (11, 410). Lui-même appelle cette partie de son discours, ainsi que le développement sur l’amour platonique et les deux Vénus, des hors d'œuvre, « appendices defensionis » ; il remercie le juge d’avoir si patiemment supporté ces longueurs, et il le prie d'écouter avec la même bienveillance ce qu’il a encore à dire avant d’en venir à la question, «quod mihi ante ipsa crimina superest » (13, 415). Après de copieux renseignements sur ses recherches relatives à l’anatomie des poissons, il remarque en finissant : « Mais en voilà presque trop sur ce sujet, sed de hoc paene plura quam debui. » (41, 494.) Observation pleine d’à-propos ; mais «paene » est trop modeste. Quand il fait d’après Platon, Aristote et Théophraste, la théorie des maladies, c’est, prétendil, pour montrer qu’il appartient au philosophe de connaître les maux et leurs remèdes (51, 5r1). Mais lexplication ressemble beaucoup à une excuse. Apulée se rend si bien compte que cet exposé est étranger à la cause, inutile et déplacé, qu’il sent le besoin de se justifier : « Dicam... non tam purgandi mei gratia.… quam ut ne quid dignum auribus tuis et doctrinae tuae congruens reticuerim. » (48, 506).
Mais ce qui révèle mieux encore combien peu de tels développements se dégagent naturellement du sujet, c’est le soin que prend l’orateur de masquer les fissures par d’ingénieux trompeœil. Il y aurait toute une étude à faire sur les transitions chez Apulée. La première fois, le lecteur non prévenu suit l’auteur sans défiance ; puis tout à coup, à un brusque tournant de route, il aperçoit où on veut le conduire; il se rend compte que tout était préparé de longue main par un savant travail d'approche.
Au début, par exemple (c. 5), Apulée déclare qu’il n’a d’autre éloquence que celle dont Cécilius dit qu’elle est innocence: il n’a rien fait dont il ait à rougir de parler en public : « Eundem me aio.. disertissimum, quod nullum meum factum uel dictum exstet, de quo disserere publice non possim, ita ut iam de uorsibus dissertabo quos a me factos quasi pudendos protulerunt. »
Cette apparente justification n’avait donc pour but que d'amener les vers à Calpurnianus et la poudre dentifrice.
Mais il y a des transitions plus savamment ménagées encore. Le plaisir d’étaler ses connaissances en optique a entraîné Apulée un peu loin de la cause. Il y revient cependant (16, 426-8), et par le même procédé: « Si tu connaissais ce livre (il s’agit de l'optique d’Archimède), dit-il à Emilianus, malgré ce masque de Thyeste qu'est ton visage, le désir d’apprendre t’aurait décidé à regarder un miroir, et à laisser la charrue pour contempler sur ton front les sillons creusés par tes rides. » Mais ce n’est pas tout: il faut, du miroir, passer à un autre sujet: «Et tu me sauras gré, continue Apulée, de ne parler que de la difformité de tes traits, et de ne rien dire de ton caractère, plus grossier encore. C’est qu’à la vérité je C’ai toujours ignoré, et ne me suis jamais soucié de savoir si tu étais blanc ou noir (albus an ater esses : on sait que c’était une locution proverbiale.) Tu es au courant de toutes mes affaires : moi j'ignore tout des tiennes. C’est ainsi que je ne sais ni ne me préoccupe de savoir si tu às des esclaves pour cultiver tes terres ou si tu fais échange de services avec Les voisins; mais oi, tu sais que le même jour, à Oea, j'ai affranchi trois esclaves. » (17, 429.) A la bonne heure, nous y voilà! Un ingénieur ne se livre pas à de plus longs calculs pour jeter un pont sur une vallée.
On pourrait montrer par d’autres exemples du même genre avec quel soin Apulée s’efforce de dissimuler tout ce que l’enchaînement de ses idées à de factice. Peine inutile d’ailleurs : Vartifice est trop visible; on se rend compte malgré tout qu’Apulée raccorde entre eux, avec une adresse qu’on ne saurait méconnaître, des développements indépendants, que souvent il devait avoir tout prêts sous la main. On dirait des bassins creusés les uns à côté des autres, qu’on aurait reliés ensuite par des canaux ménagés après coup.
Mais s’il obtient par là une certaine unité extérieure, rien, en revanche, plus que ce mode de composition, ne nuit à l’unité interne, à l'harmonie naturelle et logique des parties entre elles et avec le tout. A traiter ainsi chaque point pour lui-même, à recourir à des amplifications forcées, au lieu de tirer du sujet
même les développements qu’il comporte, et de subordonner les détails à une vue d’ensemble, presque fatalement on tombe dans l’un des défauts les plus communs aux écrivains de l’empire : la disconvenance du ton aux circonstances, la disproportion entre l'expression et la pensée, qui est précisément ce qu’au sens le plus général du mot nous entendons par déclamation.
La déclamation, chez Apulée, il n’est pas besoin de laller chercher dans les longues digressions qui interrompent la plaidoierie. Le point particulier qu’il traite, le lieu commun qu'il développe, la phrase qu’il balance, le trait qu’il aiguise, Apulée les considère en eux-mêmes et comme isolément, en vue d’un effet immédiat. Aussi perd-il le sentiment juste de ce que commande la situation; il lui manque la hauteur de vues qui embrasse un sujet dans son ensemble et le domine tout entier. De là des incohérences, des contradictions et un désaccord souvent choquant et parfois ridicule entre le fond et la forme, les considérations générales et les circonstances présentes, les exemples qu’il invoque et le cas particulier auquel il les rapporte.
C’est ainsi que, du commencement à la fin de son discours, Apulée accable Emilianus du mépris de l’homme de lettres pour le paysan; il ne cesse de railler sa rusticité, son ignorance, l'air d’atticisme qu’on respire à Zarath sa patrie. Mais qu’on lui reproche de s’être marié à la campagne: le voilà tout débordant d’enthousiasme pour la paix des champs, où les unions se concluent sous de plus heureux auspices, au sein de la fécondité universelle et de la nature, source de toute vie. C’est que ce tableau idyllique était de tradition. L’éloge de la campagne était un sujet consacré par la poésie et par la déclamation !. Iei Apulée déclame, et comme il n’est bonne déclamation sans exemples, il termine par ces mots : « Romanorum maioribus Quintis et Serranis et multis aliis similibus non modo uxores, uerum etiam consulatus et dictaturae in agris offerebantur », oubliant que ce qui fait ici son admiration pour les Quintus et les Serranus est ce qui valait tant d’épigrammes au rustre Emi-
1 Quint. Decl. Mai. 13, 2 (p. 247 Lehnert). Decl. 298 (p. 179 Ritter). Sen. Contr. Il,
lianus. Ou plutôt il s’en avise en finissant, et s’en tirant par une pirouette : « Mais je n'arrête, dit-il, cohibeam me in tam prolixo loco, ne tibi gratum faciam si uillam laudauero. » (c. 88).
Apulée voit la réalité à travers les livres. D’encombrants souvenirs poétiques assiègent sa mémoire, lui tiennent lieu d’arguments ou lui suggèrent des rapprochements, bizarres ou disproportionnés, soit avec les héros de la fable, soit avec des personnages historiques.
On se rappelle la lettre où Pudentilla déclare, au dire de l'accusation, qu'Apulée est magicien, Et quand elle l'aurait dit, répond-il? On sait bien que les femmes feignent volontiers de s'être laissé ravir les faveurs mêmes qu’elles ont accordées de leur plein gré. « An sola Phaedra falsum epistolium de amore commenta est?» (76, 561). Compromettant voisinage pour la chaste Pudentilla! Mais qu'importe ? Apulée se propose seulement d'exprimer une idée générale : les femmes dissimulent volontiers leurs vrais sentiments. Il à sous la main un exemple classique, et il s’en sert, sans songer au peu de rapport des caractères et des situations.
De même, Rufinus est comparé tout à la fois à Palamède, à Sisyphe, à Eurybate, à Phrynondas. C’est beaucoup pour un seul homme. Et encore ces fourbes illustres ne sont-ils auprès de Rufinus que des marionnettes de théâtre. L’exagération est telle qu’on pourrait la croire voulue, et destinée à produire un effet comique. Mais non: Apulée, cette fois, ne songe pas à rire, il s'indigne tout de bon. Et l’invective, chez lui, n’a ni la gravité d’une émotion profonde, ni la force d’une passion vraie. Quand un orateur fait tant d'esprit, quand il s’écoute avec tant de complaisance, quand il étale, avec une satisfaction si épanouie, tant de frivole érudition, il risque de w’être plus pris au sérieux, et tout mouvement pathétique sent facilement le calcul et lapprêt; on est en défiance, et le langage, chez Apulée, n’est guère propre à modifier cette disposition : il a trop l'air d’attendre son effet, non des sentiments, mais des mots. Ce n’est pas qu'il n’éprouve pour ses ennemis une haine très sincère. Mais les circonstances sont trop médiocres, les
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personnages sont d'essence et de condition trop inférieures ; entre les expressions dont il se sert et la situation réelle, la disproportion est trop grande; il dépasse le but, et, cherchant l’éloquence, c’est la déclamation qu’il rencontre.
D’autres passages montrent combien lhabitude de la déclamation pouvait ôter à Apulée le sentiment du ridicule. Pour produire un échantillon de ses travaux de naturaliste, Apulée demande la permission de faire lire quelques extraits d’un ouvrage sur les poissons dont il est l’auteur. Pendant qu'on cherche le livre, il racontera une anecdote appropriée à la circonstance, « exemplum rei competens dixero. » Cet exemple, c’est l’histoire bien connue de Sophocle accusé de démence par ses fils, et lisant à ses juges un chœur de lÆdipe à Colone. L’intention d’Apulée n’est pas douteuse : « Voyons, dit-il, si, moi aussi, mes œuvres parleront en ma faveur, experiamur an et mihi possint in iudicio litterae meae prodesse. » (c. 37). Quand le bon Ballanche, faisant allusion à son Antigone, dit: « Sophocle et moi »t, le mot prête à sourire. Mais Sophocle et Apulée! Œdine à Colone et une compilation sur l'anatomie des poissons! Le rapprochement cette fois est cruel, cruel à force d’être comique. Soyons sûrs cependant qu'Apulée n’y voit pas malice; si vaniteux qu'il soit, il n’entend pas se comparer à Sophocle. Tout ce qu’il veut dire, c’est que ses écrits vont fournir la preuve de son innocence : et aussitôt, par une habitude de rhéteur, il cite un exemple classique que lui remet en mémoire une analogie tout extérieure avec sa propre situation.
Cet oubli de la réalité peut avoir pour effet de regrettables manques de tact. C’est ainsi qu'Apulée énumère, avec la plus délicate complaisance, les avantages d’une femme qu’on épouse vierge, sur celle qui a déjà appartenu à un autre. Quand on songe que c’est à propos de la veuve de Sicinius Amicus, devenue sa propre femme, qu'il se livre à ces considérations, que Pudentilla peut-être était présente à l’audience, on ne peut se défendre d’éprouver pour elle quelque gêne. Espérons cette fois qu'Apulée déclame, et qu’il fait Péloge de la virginité,
1 Herriot, Mme Récamier et ses amis, IL, p. 7.
comme il développerait un lieu commun, sans souci des applications directes Î.
Le défaut dont nous venons de donner quelques exemples est encore un héritage de l’école de rhétorique, bien que chez Apulée une naturelle intempérance d’imagination suffit déjà à affaiblir beaucoup le sens de la juste mesure. Il est général sous lembpire, c’est-à-dire précisément chez les écrivains dont l'esprit a été formé par la déclamation. L’habitude de traiter des sujets fictifs et romanesques, d’appliquer à l’art du développement des recettes empiriques, de raccorder tant bien que mal des lieux communs appris d’avance, était funeste au sentiment de la réalité et à la notion des vrais rapports des choses.
1 La question devait être souvent traitée dans les écoles, en particulier à propos des Vestales, qu'on aimait à mettre en cause dans les déclamations. Cf. Sen. Contr. I, 2. — Quint. Decl, Mai. 3, 11 (p. 50 Lehnert).