CHAPITRE IV
la proie sur laquelle il va fondre, rapide comme Péclair. Il serait piquant de savoir par quel ingénieux détour il quittait ces hauteurs pour revenir à son sujet. Mais avait-il un sujet? Dans ce morceau même, quel est l’essentiel, la pensée du début, ou l'exemple de l'aigle, qui la fait bientôt oublier? Ni lun ni l’autre sans doute : anecdotes et apologues devaient se suivre, entreméêlés de quelques réflexions, sans autre règle que la fantaisie de l’orateur, sans autres limites que le bon vouloir et la patience de l’auditoire. t
Apulée s’entend à l’entretenir dans ces dispositions ; il a Part de prévenir les désirs et de stimuler sans cesse la curiosité. Voici tout un développement sur la géographie de l'Inde {Flor. 6), pays fantastique dont le sol fécond en merveilles recèle des richesses inouïes, dont les habitants, chose singulière, quoique vivant où le jour se lève, sont cependant noirs comme la nuit, où des dragons monstrueux et des éléphants colossaux se livrent des combats héroïques ; mais le plus admirable de tout, ce sont ces gymnosophistes, qui, dédaignant tout commerce et tout art pratique, consacrent exclusivement leur vie à l’étude de la sagesse. Ici, l’application morale vient s’ajouter à l’anecdote fabuleuse ou curieuse : le conteur se souvient qu’il est philosophe.
C’est parce qu'il est philosophe qu’il tient à répudier toute fâcheuse compromission, et à prévenir toute confusion avec ceux qui usurpent ce titre. Ceux-là donnent malheureusement de la philosophie une image qui la déshonore en la défigurant. Alexandre fit défense à tout artiste, sauf Apelle, Pyrgotélès et Polyclète, de reproduire ses traits : aussi n’a-t-on de lui que des portraits fidèles et authentiques. Que ne peut-elle, la philosophie, se mettre au bénéfice d’une interdiction semblable! Le rapprochement est forcé? c’est possible, mais qu'importe, si l’histoire fait plaisir? Et comme Apulée cherche avant tout à plaire, il fait précéder ce trait d’une digression assez étendue sur les belles actions qui ont valu à Alexandre le surnom de Grand, et qui ont inspiré un poëme — un poëme épique probablement — à son
! Le genre des Métamorphoses (cf. 1, 1, 10 : desultoria scientia) convenait bien à l'humeur capricieuse d’Apulée. Une certaine unité ext‘rieure paraît régner dans le
de deo Socralis ; mais le manque de logique n’en est que plus sensible.
ami Clemens : il faut toujours saisir l’occasion d’obliger ses amis. (/lor. 7)
Apulée ne se dissimule pas, du reste, les responsabilités de la profession de philosophe. Noblesse oblige: il sait ce que le public attend de lui et ce qu’il doit au public. Aussi, comme il lui faut être attentif et scrupuleux, quel que soit le genre qu’il aborde! Car ses talents dans les travaux des Muses sont plus nombreux encore que ceux d’'Hippias dans les arts manuels. Et voilà amenée une petite conférence sur cet homme extraordinaire, qui, non content d’être le plus habile sophiste de son temps, se plut à étonner ses contemporains par son savoir-faire universel. Mais ce n’est là qu’une digression. Apulée parle devant le proconsul Sévérianus; pour lui adresser son compliment, il lui faut une transition : c’est encore Hippias qui en fera les frais. Sans doute, c'était un habile homme, cet Hippias, mais combien supérieure à tout le reste sa science et son éloquence ! Car pour les métiers manuels, Apulée en fait bon marché, et les abandonne volontiers aux artisans !, ne mettant sa gloire qu’à exceller dans les ouvrages de lesprit. Poëmes épiques, poëmes lyriques, comédies et tragédies, histoires variées, dialogues philosophiques, aucun genre ne lui est étranger, et il voudrait faire concourir toutes les Muses ensemble à célébrer la gloire de Sévérianus : c’est à faire son éloge et celui de son fils Honorinus qu’est consacrée toute la fin du morceau. (Flor. Q)
Nous avons déjà constaté dans l’Apologie le goût d’Apulée pour les anecdotes biographiques, et notamment les traits relatifs aux philosophes et aux écrivains, ses confrères. Dans les Ælorrdes, il peut s’y abandonner plus librement encore. Une conférence interrompue lui remet en mémoire l’aventure du comique Philémon, qui fut trouvé mort, tandis que le peuple assemblé l'attendait pour écouter la fin d’une lecture commencée la veille. Cest l’occasion d’une petite notice littéraire sur le poète, et d’un tableau plein de verve et d’esprit des circonstances qui accompagnèrent sa mort. Or peu s’en est fallu qu’à Apulée lui-même il n’en arrivât autant. Un accident où il a pensé rester la em-
1Cf. Dio Prus. LXXI, 1-6. (T. IT, p. 181/2 À.)
pêché de reprendre la conférence laissée en suspens. Mais tandis qu’il achève sa convalescence, voilà qu’il apprend quel bienfait lui octroient ses concitoyens : ils lui ont voté une statue. Aussitôt il accourt pour leur rendre grâces, et il le fera par un discours, comme il convient à un philosophe. (Flor. 16)
C'était là une démarche intéressée : il fallait s'assurer que la décision des habitants de Carthage serait exécutée. Mais Apulée ne marchande jamais à ses auditeurs les compliments et les remerciements. Dans le 18° fragment des Ælorides, début d’un discours prononcé à Carthage, il consacre un long exorde, plein de précautions oratoires et de flatteries, à chanter les louanges de Carthage, et à proclamer sa reconnaissance envers la glorieuse cité au sein de laquelle s’est formé son esprit. Aussi célèbre-t-il partout et toujours ceux qui, avant d’être ses concitoyens, furent ses parents et ses premiers maîtres, leur donnant pour prix de leurs bienfaits non le paiement que réclama Protagoras, et qui lui échappa, mais celui que reçut Thalès sans avoir fait ses conditions. Voilà la curiosité mise en éveil : «Je vois ce que vous demandez, dit Apulée. Entendez donc l’une et l’autre histoire. » Et usant d’un innocent stratagème auquel il a souvent recours, il feint de se laisser arracher les deux récits que depuis un moment il tient en réservet. La morale de lhistoire, c’est qu'on s’acquitte de sa dette en la proclamant. Voilà tout simplement où Apulée voulait en venir. Mais entre temps, nous avons eu l’anecdote de Protagoras avec Evathlus, et celle de Thalès avec Mandrayte de Priène ; nous avons appris quelque chose sur le sophiste intéressé et sur les découvertes du sage, et surtout nous avons passé un moment.
Mais Apulée en revient aux protestations de reconnaissance. «Partout, Carthaginoïis, je me proclame votre disciple, je dis votregloire, et, pour vos dieux, j'ai une pieuse vénération, uestros etiam deos religiosius ueneror. » (18, g1) Quand, à la fin d’un développement, surgit une idée nouvelle, il est bon de se tenir en garde. Et en effet, l’allusion aux dieux de Carthage n’est qu’une façon de ménager la transition entre le panégyrique de la
1 Cf. 16, 62 ; [de deo S., prol.] 5;°rrr (p. 5,1 Th.)
capitale africaine et un hymne à Esculape, précédé d’un dialogue en grec et en latin (lun et autre perdus).
Ailleurs enfin, l’anecdote biographique est amenée par la description, faite d’après des souvenirs personnels, de Pile de Samos. (Flor. 15). Dans cette île, non loin du célèbre temple de Junon, s'élève une statue représentant un beau jeune homme qui chante en s’accompagnant de la cithare. On s’explique qu'on lait prise parfois pour une image de Pythagore. Cest pourtant une erreur : la statue a été dédiée par Polycrate; or le tyran et le philosophe étaient en mauvais termes, à telles enseignes que Pythagore quitta Samos à l’avènement de Polycrate. Là-dessus Apulée raconte tout au long les voyages de Pythagore, ce que.chacun d’eux lui apprit, caractérise les maîtres dont il suivit les leçons, et rappelle enfin la fondation de son école, son enseignement, et ce que cet enseignement a de plus remarquable : la règle du silence. Mais cette règle, encore faut-il savoir linterpréter : parler à propos, se taire quand les circonstances l’exigent, voilà dans quel esprit, à l’école de son maître Platon, disciple lui-même de Pythagore, il a appris à l’appliquer : judicieux discernement qui, non moins que son éloquence, lui a valu les bonnes grâces des prédécesseurs du proconsul devant lequel il parle : « Qua moderatione uideor ab omnibus tuis antecessoribus haud minus opportuni silentii laudem quam tempestiuae uocis testimonium.» (15, 61) 1.
On le voit, les procédés de développement, dans lApologie et dans les Ælorides, ne diffèrent pas essentiellement. Sans doute, les nécessités de la défense obligeaient Apulée, dans V’Apologie, à les appliquer avec plus de discrétion que dans les Florides, où les sujets lui laissaient une latitude presque illimitée. Mais on s’attendrait à un écart beaucoup plus grand. Ce qui, au contraire, est frappant et caractéristique, c’est que, plaidant pour lui-même dans une cause criminelle, obligé de réfuter l’un après l’autre les arguments de l’accusateur, et de suivre un
1 Dans ce qui nous est parvenu de ce discours, Apulée ne nomme pas le personnage auquel il s’adresse, et ne lui donne pas son titre. Mais il est vraisemblable qu'il s’agit du proconsul en charge, et qu'il en faisait l’éloge, comme il avait fait ou devait faire celui de Lollianus Avitus, de Sévérianus, de Scipion Orfitus.
plan qui lui est presque imposé, Apulée reste aussi fidèle aux habitudes contractées au cours de ses études et de sa carrière d’orateur. C’est un cas intéressant de persistance du pli professionnel. S'il y avait dans la corona qui entourait le tribunal de Claudius Maximus quelques-uns des auditeurs ordinaires d’Apulée, ils durent retrouver sans peine, dans l’avocat qui hier plaidait pour sa femme et aujourd'hui pour lui-même, le conférencier qu’ils connaissaient : même désir de plaire, même facilité à passer, sans effort apparent, d’un sujet à un autre, et à parler de tout à propos de n’importe quoi, même goût pour la vulgarisation de questions philosophiques, même étalage de connaissances variées, même richesse d’anecdotes.
L’anecdote, voilà la ressource ordinaire d’Apulée, voilà la matière dont il nourrit et enfle ses développements. De quoi ne parle-t-il pas dans PApologie ? Et de quoi n'est-il pas question dans les Florides ? Le vol de laigle, les hauts faits d'Alexandre, les talents d’Hippias, les voyages de Pythagore, la cupidité trompée de Protagoras et le désintéressement scientifique de Thalès, la mort de Philémon, les merveilles de l'Inde et les curiosités de Samos, le tout sans oublier, quand l’occasion s’en présente, une appréciation littéraire ou l'indication des traits essentiels de telle ou telle doctrine philosophique : voilà pour les fragments dont nous avons parlé. Mais ce n’est rien encore auprès de ce que nous avons laissé de côté : l'invention de la flûte par Hyagnis, père de ce Marsyas, à jamais célèbre et à jamais ridicule par son inepte défi à Apollon ; un mot d’Antigénidas, autre joueur de flûte ; les gages d’amour qu'Hipparchè donna publiquement à Cratès ; la résurrection par Asclépiade d’un prétendu mort, dont on célébrait déjà les funérailles : voilà pour les hommes. Veut-on des traits empruntés à la vie des bêtes ? Apulée décrit minutieusement le plumage du perroquet, et explique comment il se fait que cet oiseau singulier puisse imiter le langage humain. Il s'amuse à nommer de son vrai nom le cri de chäque animal, à caractériser d’un mot le chant des divers oiseaux (au nombre desquels il met les cigales) (For. 13) : ce sont là les petits tours de force où se complaît l’érudition du savant et l’ingéniosité du rhéteur. Bref,
les discours d’Apulée, ce sont, comme on les a définis très Justement, des conférences, ou mieux encore des causeries. La solennité et l’apparat ne sont que dans les circonstances : conter avec esprit, offrir au public le passe-temps d’une récréation scientifique, instruire en amusant, divertir tout en instruisant, tel est le rôle qu'il s’est assigné : avec celui de plaire, il n'a pas de plus constant souci.
Le savant vient ici en aide à l’orateur. Apulée a gardé de ses lectures un ample trésor de souvenirs. Cependant n’exagérons rien. Son érudition est surtout littéraire. Poètes et prosateurs, tant grecs que latins, lui sont familiers. Dès qu'il parle, dès qu’il écrit, les réminiscences se présentent en foule, sous forme d’imitations ‘, d’allusions, de citations (on lui doitla conservation de plusieurs fragments d’auteurs perdus).
Mais la multitude des petits faits qui viennent à tout propos égayer sa matière ne dépasse guère, somme toute, le niveau d’une culture moyenne. Beaucoup de ses anecdotes sont monnaie courante. Lui-même peut-être serait souvent embarrassé d’en indiquer la provenance, et du reste, qu'importe ? Les traits empruntés à l’histoire ou à la légende, à la vie des bêtes ou aux mœurs des peuples, il n’était pas le premier à en avoir fait son profit. C’étaient des notions qu’avaient vulgarisées les recueils d'extraits, les abrégés et les manuels.
De même les anecdotes biographiques, pour lesquelles il a un penchant marqué. La biographie, et notamment la biographie littéraire, est un genre en honneur au second siècle ?. Suétone peut nous en donner une idée. On sait comment il procède. Qu'il s'agisse d’empereurs ou d'hommes de lettres, les faits sont distribués sous un certain nombre de rubriques et catalogués
1 V. Gatscha, Quaestionum Apul. c. I, (c. 1) (Dissert. Vindob. VI, 1898). — Pour Lucrèce : Thomas, Rem. crit. 4° série, 1900.
2V, Leo, Die Biographie, p. 1858.
dans un ordre qui ne varie guère. Du reste, nul effort de composition : ce sont des fiches classées d’une façon plus ou moins méthodique. Apulée paraît avoir puisé assez largement à des sources de cette nature. Un je ne sais quoi de scolaire laisse fréquemment deviner la leçon apprise, et fait songer à un élève récitant un mémento.
Mais c’est surtout dans les renseignements — de beaucoup les plus nombreux — relatifs à la vie des philosophes t qu'est sensible chez lui influence d’une double tradition, biographique et doxographique. Il à sur chacun d’eux les notions indispensables : naissance, origine, études, circonstances importantes ou curieuses de son existence, voyages, œuvres, principaux points de sa doctrine. Le plus souvent il évite la sécheresse par l'agrément de la narration; mais quand il n’a pas le temps de s’attarder aux développements, il se contente d’une brève indication, écho des livres ou de Pécole. Les miroirs lui donnent l’occasion de rappeler les hypothèses d’Epicure, de Platon, d’Archytas et des Stoïciens, sur la formation des images. À propos d’une parole d’Aristippe, il apprend à son auditoire (la précaution d’ailleurs n’était probablement pas superflue) que ce philosophe fut disciple de Socrate et fondateur de la doctrine cyrénaïque : « Aristippus, ille Cyrenaicae sectae repertor, quodque malebat ipse, Socratis discipulus. ? » Il caractérise d’un mot les maîtres de Pythagore : « Fertur... et Cretensem Epimeniden inclitum fatiloquum et piatorem disciplinae gratia sectatus. » « Quin etiam Pherecydes Syro ex insula oriundus, qui primus uersuum nexu repudiato conscribere ausus est passis uerbis, soluto locutu, libera oratione, eum quoque Pythagoras magistrum coluit. » (Flor. 15, 59; 57).
Notons ce € qui primus » : c’est une formule. De Platon, par exemple, Apulée dira qu’il est le premier qui ait réuni en un seul tout les trois parties de la philosophie : « Primus tripertitam philosophiam copulauit.# » De même pour Pythagore et
1 Sur les traditions relatives aux philosophes, v. Wilamowitz-Moellendorff, Antigonos v. Karystos (Philol. Unters. IV), e. IE,
2 [de deo S., prol.] 2, 106.
8 De Plat. 1, 3, 187. Cette division remonte en réalité à Xénocrate. Cf. Sext. Emp. Adu. dogm. V' (Math. VH), 16 (Xenoecr, fr. #1, p. 199 Heinze, Cf, Heinze p. 1).
pour Zénon d’Elée : « ...Pythagoram, qui primus se esse philosophum nuneuparit.. ; Zenonem illum antiquum Veliaoriundum, qui primus omnia sollertissimo artificio ambifariam dissoluerit...‘ » ei, ce renseignement est hors de saison : on n’y peut voir qu'un effet de lhabitude. Non sans raison : car c’est une tradition du genre biographique, et en particulier des biographies de philosophes, de marquer pour chacun d’eux quelle est son originalité, en quoi il a été un novateur, un initiateur. C’est ce qu’on appelle les sÿonuare ?. Diogène Laërce (chez qui, pour le dire en passant, on trouve plusieurs des détails rapportés par Apulée) en offre de nombreux exemplesÿ, Mais le compilateur est dans son rôle. Chez Apulée, c'est un pli : il cite un nom,et le fait suivre d’une légende explicative. Cela ne donne pas une haute idée de la culture moyenne de ses auditeurs. Mais n’est-ce pas aussi chez Apulée Pindice d’une demiscience et d’un savoir acquis de troisième main ? De nos Jours, on s’accorderait à y reconnaître la marque de Pesprit « primaire », au sens fâcheux du mot.
Un autre trait que révèle le choix des anecdotes, et dont on ne saurait être surpris chez l’auteur des Métamorphoses, c’est le goût du merveilleux, ou du moins de l’extraordinaire, du détail curieux. Mais Apulée à de qui tenir. On a dit parfois des Grecs — on disait déjà dans l’antiquité — qu’ils étaient des enfants, Il est une circonstance, en tout cas, où ils se conduisirent comme de grands enfants, ou, pour mieux dire, comme de vieux enfants. Les recherches d’Aristote sur la nature, et en particulier sur le monde animal, avaient ouvert à la science grecque une magnifique carrière : elle ne s’y est pas engagée. Aristote
1 Apol. 4, 387. Les mss. donnent : «...Zenonem, ...qui primus omniumetc.» Helm : « qui primus omnium.. <argumentaÿ ambifariam dissoluerit.»[J’ai préféré laconjecture de Bosscha, qui correspond mieux à la forme consacrée TpÔTOs (v. note suiv.) Cf. Cic, N. D. I, 11, 26: « Anaxagoras.. primus omnium rerum discriptionem et modum mentis infnilae ui ac ratione dissignari et confici uoluit. » Pour :Pythagore, cf, Ælor. 15,
6o : «primus philosophiae nuncupator et conditor. »
? Cf. Leo (Die Biographie, p. 45 ss.), qui reconnaît là une tradition d’origine péripatéticienne.
3 Par exemple prooem. 12 : « Diocoptav dE Tp@TOS WvOpLAGS HŸayopas LOL ÉGUTOY gtkogowoy. » Et de même en beaucoup d’autres passages. Cf. Leo, /. Z,
reste la source et l’autorité incontestée 1 ; la trace de lAÆrstoire des animaux se retrouve dans une série d’écrits, pendant les siècles suivants; mais ce qu’on retient de ses découvertes, ce sont les faits singuliers, c’est ce qui peut amuser la curiosité. Les auteurs de Javuaotæ, d'ärmioræ, de magu'doËæ, s’en emparent, et v mêlent un alliage suspect de fables souvent puériles, que recueillent à leur tour des esprits probes et sérieux, mais dépourvus de sens critique. C’est pour la science un recul de plusieurs siècles?. D'autre part, les conquêtes d'Alexandre attiraient l’attention sur les contrées éloignées, en particulier sur l’Inde. Mais les relations de voyages et les descriptions de pays étranges deviennent des thèmes à fictions romanesques. On ne sait plus où finit la réalité et où commence la fantaisie. La crédulité se repaît de mensonges, et le scepticisme rejette parfois des vérités. Le merveilleux envahit tout. Il alimente toute une littérature, où le désir de plaire se mêle à celui d’édifier : c’est ce qu’on à appelé l’arétalogie {. Un cynisme à tendances religieuses évoque le lointain mirage des pays de légende où s’est conservé intact le patrimoine des vertus, de la sagesse et de la piété. Il y a de tout cela chez Apulée. I] dit les merveilles de l’Inde, les combats des dragons et des éléphants ; après quoi, passant aux hommes, il vante, pour en tirer une leçon, la sagesse des Brachmanes et des Gymnosophistes ; car, dit-il, en fait de merveilles, il préfère encore ce qui concerne les hommes : « libentius de miraculis hominum quam naturae disseruerim. » (Ælor. 6, 20). Mélange singulier et caractéristique de goûts scientifiques, d’esprit romanesque et de préoccupations philosophiques.
1 CF. Wilamowitz, Antig. v. Karystos, p. 18.
2 Voy. Lafaye (Les Métam. d'Ovide, p. 12 ss; p. 204), ainsi que les travaux anté-
rieurs auxquels il renvoie.
3 On citait comme un menteur Ctésias, chez lequel il y avait une bonne part de renseignements justes, V. Lucian. Ver, nar. I, 3 (V. I, p. 130 Nilen). Cf II, 13, et la note du scholiaste : «Etc tà ünèp @obkny teparokoyoüpeva émioxumrer. » (p. 21, 23 Rabe).
# Voy. Reitzenstein, Hellenistische Wunderersaehlungen. H y aurait eu peut-être quelques rapprochements à faire avec les Florides d'Apulée.
Mais on pourrait objecter qu'Apulée, vulgarisateur et conférencier populaire, s’accommode au goût du public et se met à sa portée; que, sous ce léger vernis d’anecdotes faciles, se dissimule un fond plus solide de connaissances plus sérieuses. Ou il n’en est rien, et alors Apulée fait beaucoup de bruit pour peu de chose.
Nous avons vu, en effet, de quelles railleries il poursuit Pignorance de ses adversaires. Lui-même se dit fort savant, et, en un sens, il en a le droit. Il a bu, comme il dit, à toutes les coupes de la science. Aux éléments des lettres, à la grammaire et à la rhétorique, il a ajouté la poétique, la géométrie, la musique, la dialectique et la philosophie universelle, «uniuersam philosophiam. » (Flor. 20, 97/8). En somme, il a la prétention d’avoir appris tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, et il n’est guère de question sur laquelle il nait écrit. Luimême mentionne et cite ses ouvrages de zoologie. Les auteurs postérieurs nous parlent en outre de ses traités d’arithmétique, de musique, d'astronomie, de médecine, d'agriculture. Et comme on prête aux riches, on lui a encore attribué, dans la suite, une Physiognomia, et deux livres dont on faisait honneur à l’herboriste et au médecin, l’un sur les vertus pharmaceutiques des plantes (de herbarum medicaminibus), Vautre sur les remèdes salutaires (de remediis salularibus). On a supposé! que ses ouvrages scientifiques constituaient une vaste encyclopédie, comme les Romains les ont toujours aimées : il suffit de rappeler Caton l'Ancien, Varron, Pline et surtout Celse. C’est une hypothèse qui n’est confirmée par rien. En tout cas, si Apulée a l'esprit encyclopédique, c’est seulement par la variété et la diversité des objets qui sollicitent sa curiosité. Mais ne nous laissons pas éblouir : voyons si ce luxe n’est pas de surface, si les connaissances d’Apulée reposent sur des études personnelles un peu approfondies, et forment dans son esprit un tout cohérent et lié.
L'observation directe de la nature y a peu de part. Il dit bien,
1 Jahn, Ueber roem. Encyclopaedien (Ber. der saechs. Gesellsch. der Wissensch. 1850, :p. 282). V, là-dessus (et d’une façon générale sur les ouvrages scientifiques perdus d’Apulée) Schwabe (Pauly-Wissowa, IT, 249) ; Schanz, Roem. Litt. IL, p. 136.
par exemple, qu’il est en quête de poissons peu connus, et, d’une façon générale, d'animaux marins; il en étudie les caractères, les compare aux descriptions qu’il a lues dans les livres ; il en a même trouvé un qu’il n’est pas parvenu à identifier, et qu'Aristote certainement ne connaissait pas : c’est celui que ses adversaires ont confondu à tort avec le lièvre de mer. Il ne faudrait pas voir là, à la vérité, une étude méthodique et suivie, au contraire : s’il s'agissait surtout, comme il y a lieu de le croire, de découvrir dans le corps des poissons des propriétés curatives, la science d’Apulée sur ce point était probablement tout aussi empirique que celle d’une bonne femme de la campagne essayant les vertus des simples. Ces recherches-là ont un caractère assez spécial, sur lequel il y aura lieu de revenir. Il reste qu'Apulée a l'esprit curieux ; il sait ouvrir lPœil sur les réalités du monde extérieur — la vivacité de ses impressions de voyage et ses descriptions en font foi — : donnons-lui acte de ses recherches sur les poissons, et admettons même, si l’on veut, qu'il avait rapporté, de son excursion dans le Djebel Aurès (Apol. 41, 494), une ample collection de fossiles.
Mais là se borne, si je ne me trompe, tout ce que nous savons de ses observations sur la nature. Car, s’il prétend avoir vérifié la justesse des expériences de Thalès {Ælor. 18, 90), il ne dit pas comment il s’y est pris, et l’imprécision de son langage trahit une égale incertitude dans ses connaissances sur le sujet. Quant aux expériences d’optique, personne apparemment ne s’avisera de prendre au sérieux la déclamation sur les miroirs. Le fait qu'Apulée y traite comme étant de même ordre le phénomène de la réflexion et la perception visuelle montre qu'il ne sait guère ce dont il parle. Tout se réduit en réalité à une énumération des hypothèses des divers philosophes, telles qu’il a pu les trouver énoncées dans les livres.
Les livres, voilà toujours, pour Apulée, la grande autorité, et la source presque unique de son information : «Lis, et tu verras... Si tu avais lu, tu saurais... » dit-il à tout propos à l’accusateur. Cest un refrain. Sans doute, il y entre bien un peu
1 Apol. 33, h71. Cf. supr. p. 67.
ÉRUDITION VARIÉE 127 de
de pose et de cabotinage. IT n’est pas certain qu’il ait lu tous les ouvrages dont il parle, et il a presque l’air de se moquer du juge, quand il lui dit avec une gravité de pince-sans-rire : « Pro tua eruditione legisti profecto Aristotelis xepi Cguwv yevéoewc, repi Cowv avarouÿs, rmepi Coov iorvogias, multiiuga uolumina, praeterea problemata innumera eiusdem, tum ex eadem secta ceterorum, in quibus id genus uaria tractantur. » (36, 477). Mais enfin, Apulée est un grand liseur, et un homme qui a tant lu, qui a parcouru tout au moins ou connu par des abrégés les traités scientifiques, les encyclopédies et les compilations d’Aristote et de ses disciples, de Nicandre, de Varron, peut-être de Pline !, doit bien en savoir un peu plus long que les autres.
Mais quel usage Apulée fait-il de ses lectures? Nous ne lui reprocherons pas d’y porter peu d’esprit critique : ce serait un anachronisme. Un défaut peut-être plus grave, c’est de devoir à un travail hâtif un savoir qui lui demeure toujours assez extérieur. Car ses ouvrages scientifiques non seulement n’ont rien d’original?, mais ne supposent, de ses sources, qu’un usage assez superficiel. C’est ainsi que ses travaux zoologiques en latin n'étaient que des traductions, et ce qui paraît en faire aux yeux d’Apulée le principal mérite, c’est de donner des équivalents latins à des noms qui jusqu'alors n’existaient qu’en grec %; il les apprécié en lexicologue plus qu’en naturaliste : en science comme en littérature, comme en philosophie, Apulée joue son rôle d’interprète des choses grecques auprès du public de langue latine. Quant à ses ouvrages d'histoire naturelle en grec (36, 478), que pouvaient-ils être? Moins encore sans doute que des traductions : de simples notes, des extraits. Et le reste
1 Apol. 41, 494; 42, 497. — Pline, N. Æ., X, 117 paraît avoir indirectement servi de source à FÆlor. 12. Cf. Solin? p. XVIII ss. Mommsen. On retrouve chez Pline bien des détails rapportés par Apulée,
2 « Audisti, Maxime, quorum pleraque scilicet legeras apud antiquos philosophorum.» (4 pol. 38,480).
8 «(Animaduertes) nomina... Romanis inusitata et in hodiernum quod sciam infecta, ea .nomina labore meo et studio ita de Graecis prouenire, ut tamen Latina moneta percussa sint, » (38,481) Cf. 39,491.
à l'avenant. Nous avons d’ailleurs d’Apulée un résumé de la vie et de la philosophie de Platon, qui paraît avoir été composé dans des conditions analogues : ce sont très probablement, comme nous le verrons, des « notes de cours », complétées à l’aide de quelques lectures personnelles. L'intelligence du platonisme y est courte, et la connaissance insuffisante.
D'une façon générale, pas une seule fois peut-être Apulée ne donne l'impression de s’être assimilé la substance d’un livre. II ne lit pas, il dépouille. Nous le retrouvons là tel que nous le connaissons.
« Savoir composer, a-t-on dit, c’est presque savoir penser. » Apulée lit et apprend comme il compose : aussi peu exercé à pénétrer la pensée d’autrui qu’à diriger et ordonner la sienne. Son savoir reste morcelé, décousu, et c’est ce qui le condamne à n’être malgré tout qu'une érudition de pacotille. C’est la science des grammairiens, des philologues et. des polygraphes du temps : anecdotique et fragmentaire d’une part, et d’autre part sentant la compilation et le manuel — peu supérieure, en somme, à l’impression qu’en laissent lApologie et les Florides. |
Telle qu’elle est, non seulement elle convient à l’éloquence d’Apulée, mais elle en fait partie intégrante et en est un élément indispensable. Le savant ne se distingue pas chez lui de lorateur, et l’un ne se conçoit pas sans l’autre. Littérature et philosophie, fables et récits de voyages, biographes, doxographes et paradoxographes, il a scruté d’un œil curieux l'épaisseur de cette végétation touffue, qui recouvre de ses ronces et de ses herbes folles les ruines de la pensée antique. Il est en cela de la famille des Aulu-Gelle, des Athénée, des Elien : ce qu'ils entassent pêle-mêle dans leurs notes érudites, leurs histoires variées et leurs propos de table, il en nourrit son éloquence.
Et c’est ce qui donne à ses discours un caractère par où ils diffèrent des déclamations en usage dans les écoles des rhéteurs.
Sans doute, par suite de la disparition de l’éloquence proprement dite, ces exercices étaient devenus à eux-mêmes leur raison d’être; mais enfin, c’étaient des exercices, et le souvenir du but primitif ne s’était jamais complètement perdu. Théoriquement, il s'agissait toujours d’une préparation à la carrière oratoire et à l’éloquence du barreau ; que les élèves fussent ou non destinés à y arriver, c’étaient des avocats qu’on était censé former ; la préoccupation dominante était celle de la cause à plaider : la controverse était le genre d’exercice le plus en faveur, parce qu'il passait à la fois pour le plus impor:ant et le plus difficile.
Pour y réussir, que fallait-11? des qualités personnelles: d’abord : de l'invention, de l'imagination, de Pingéniosité, du feu; beaucoup d’exercice ensuite ; de culture de lesprit, fort peu. Tout leffort portait sur la forme. Quant à la matière, elle se réduisait à un maigre bagage de notions vite acquises; les situations ne se renouvelaient guère : on reprenait sans cesse les mêmes sujets, en y introduisant au plus quelques légères variantes !,
La connaissance du droit était luxe superflu : on invoquait dans les controverses des dispositions qui n’existaient pas dans la loi romaine, et qui souvent étaient purement imaginaires ; en fait de philosophie, il suffisait, nous le savons, de quelques lieux communs de morale; quant aux exemples, la tradition scolaire en fournissait une provision amplement suffisante, et des recueils comme celui de Valère Maxime les présentaient classés d’avance, et dispensaient de plus longues recherches. A plus forte raison pouvait-on se passer de cette érudition de détail, multiple et variée, qui, de plus en plus, sous l'empire, remplace la science.
1 Cf. Bornecque, Déclamation et déclamateurs, p. 75 ss.
Il faut reconnaître d’ailleurs qu’on n’en aurait eu que faire, même si l’enseignement des rhéteurs avait vraiment préparé à la carrière oratoire. Un orateur n’est pas un savant, et un avocat n’est pas un professeur ; la science qu’on est en droit d'exiger de lui, ce sont les clartés de tout, qui permettent d'aborder n'importe quelle question, sans être pris au dépourvu par aucune 1, Il raisonne, il discute, il n’enseigne pas; il parle pour convaincre, non pour faire parade de ses connaissances, et son savoir, à se montrer, dégénère vite en pédanterie.
C’est précisément ce genre d’érudition qui fait le fond de l’éloquence soit des Florides, soit de lApologie. Si le hasard à voulu que le plaidoyer nous parvint en entier, on aurait pu cependant tout aussi bien lui faire subir le même traitement qu'aux discours d’apparat : nous aurions une série d’extraits? dont le lien nous échapperait, et où nous verrions défiler les sujets les plus divers. Apulée, même quand il plaide, ne renonce pas à enseigner, à exercer son apostolat scientifique et moral, à accumuler de menus détails, curieux ou piquants si possible, qu'il fait briller et miroiter comme une verroterie ; l’auteur de l'Apologie, comme celui des Ælorides, est bien avant tout un conteur d’anecdotes.
Mais ces anecdotes, on pourrait objecter que, dans lApologie tout au moins, elles n’ont pas d’autre but que les «exemples » dont on faisait usage dans les déclamations, et dont Apulée a lui-même reproduit les plus usités. Le savoir, plus étendu que celui des rhéteurs, qu'il a acquis au cours de ses études et de ses voyages, lui permet de les multiplier et de les varier, de sortir du cercle étroit des rapprochements traditionnels ; c’est un déclamateur érudit, pourrait-on dire, mais un déclamateur. Il y a cependant une différence. Sans doute, en fait, dans les déclamations, lieux communs et exemples étaient plaqués comme des pièces rapportées, et trop souvent le sujet en
1 «Is orator erit mea sententia-hoc tam graui dignus nomine, qui, quaecumque res inciderit quae sit dictione explicanda, prudenter et composite et ornate et memoriter dicet. » (Cic. de Orat. I, 15, 64).
? Au point de vue de la composition, c'est l'idéal d’Aper (Dial. 22), qui dit de Cicc-
ron, en le critiquant : « Nihil excerpere, nihil referre possis. »
était le prétexte plus que l’occasion naturelle. Mais, en principe, ils répondaient toujours à leur vraie destination, qui était de raisonner sur un Cas particulier à un point de vue général, et de donner à la situation envisagée ou à la question traitée, au moyen d'un rapprochement illustre, la valeur et la portée qu'elle n'avait pas par elle-même. Quand un déclamateur invoquait l’exemple de Fabricius, de Scipion ou de Caton, il ne prétendait ni instruire ni faire briller sa science ; il savait que ces noms étaient connus de tout le monde. Et non sans raison. IL fallait que l'exemple fût significatif, qu'il éveillât certaines idées par une association naturelle et spontanée, et, pour cela, qu’il fût en quelque sorte le type consacré de tous les faits de même ordre ou de tous les individus placés dans des conditions analogues. Aussi bien, quand Abpulée cite Ménénius Agrippa, Régulus ou Diogène, sa science ne dépasse pas le niveau moyen de n'importe quel élève de Pécole : ces exemples n’ont que la valeur d'arguments généraux appliqués à un cas particulier. Mais le plus souvent, ce que cherche Apulée, c’est la leçon, ce sont les détails inédits et nouveaux, tout au moins pour le public, par lesquels il pourra à la fois divertir ses auditeurs, et mettre en relief la supériorité de l’homme qui a beaucoup lu et beaucoup appris ; à tout moment, il semble oublier qu'il parle pour prouver et pour convaincre : il raconte, il cause, « il s'amuse à tout autre chose qu’à la gageure »; lanecdote n’est pas un moyen, elle est le but.
Cette préoccupation d’instruire, ces habitudes de professeur et de conteur se réflètent dans certaines nuances de langage. Le ton, rarement pathétique, est volontiers didactique ou sentencieux. On à fait remarquer à juste titre que les éditeurs d’Apulée ont trop souvent rejeté, comme provenant d’interpolation, des mots qui leur paraissaient inutiles, et dont la présence s'explique fort bien par ses habitudes de style. Ces redondances et ces répétitions doivent être attribuées moins à une imitation du langage populaire, qu’au souci d’être clair et d'éviter toute équivoque :,on reconnaît l’homme façonné à mettre à la portée des gens des notions qu’il suppose leur être peu familières, et qui sait que l’on ne prend jamais trop de
précautions pour se bien faire entendret. L’éloquence des déclamateurs, elle est ou elle veut être uneéloquence de combat, entraînante, véhémente, pathétique. Apulée a le ton plus calme d’un homme qui enseigne, qui expose des idées et des faits; il s’exprime avec l'abandon au moins apparent et l’enjouement qui conviennent à une narration familière. Et cela dans PApologie aussi bien que dans les Ælorides.
Erudition attrayante et variée, enjolivée de mots d'esprit et agrémentée de quelques applications philosophiques, voilà donc la matière qu'Apulée, en orateur à la fois savant et populaire, vulgarise à l’usage des gens du monde et d’un public de culture médiocre. Et cela ne donne pas seulement à son éloquence un caractère qui la distingue de celle des déclamateurs et des rhéteurs romains, cela le range dans un genre qu'il est à peu près seul à représenter dans la littérature latine.
En dehors des discours politiques et judiciaires ou des exercices d'école, les orateurs romains n’ont guère connu que le panégyrique. Parmi les contemporains d’Apulée, Fronton, la plus haute autorité littéraire du temps, s’amuse à des riens qui n’ont même pas le mérite d’être jolis, et jamais ce pauvre esprit ne sut élever son idéal au-dessus d’une pédante affectation d’archaïsme et des scrupules puérils d’un purisme timoré. Loin de lui, d’ailleurs, la pensée de s’adresser au vulgaire : c’est aux gens de son espèce qu'il veut plaire: «Nos qui doctorum auribus seruituti seruiendae nosmet dedimus, » écrit-il à son élève Marc-Aurèle (IV, 3 p. 65 N.). Apulée s’est fait de son rôle une conception exactement opposée. La foule qui se presse pour Pentendre, il en prétend être, en quelque sorte, le philosophe attitré; 1l lui appartient jusqu’à lui devoir compte de tous ses instants; c’est de son jugement, de sa bienveillance qu’il dépend ?.
! Cf. Helm, Philologus, Suppl. IX p. 515 sq. — Ainsi, lorsqu'un substantif, ou encore, de préférence, un nom propre, placé au commencement d’une proposition, est séparé de son verbe par des incidentes, Apulée aime à le reprendre au cours de la phrase, (P. ex. 3, 387 : item Zenonem illum.. eum quoque Zenonem...) Le procédé
est d’ailleurs oratoire autant que didactique. (Cf. Vahlen, Hermes XXXIIL, 1898, p. 260 ss.) IT ne faut donc pas exagérer la portée de cette observation.
? Flor. 9; 16, 62. [De Deo S. prol.] 1,105 (p. 2,4 Th.)
Si l’on voulait à toute force trouver à Apulée des pareils parmi les Latins, on pourrait être tenté de songer à Sénèque et à son maître Papirius Fabianus. Fabianus, qui se consacra à la philosophie, sans jamais pourtant abandonner tout à fait la rhétorique, aimait déjà, nous le savons, à développer dans ses déclamations des idées philosophiques. Deux fragments de suasoria, conservés par Sénèque le Père, confirment d’autre part les témoignages d’après lesquels il avait de la curiosité et du goût pour les recherches relatives aux phénomènes naturels. Il est même assez vraisemblable qu’il était plus porté par tempérament à enseigner qu'à déclamer, et, dans ce cas, ce serait peut-être à cette tendance moralisante et didactique qu’il faudrait attribuer les caractères de son style et de son débit, qui, au témoignage des deux Sénèque, avaient, avec de la noblesse et de l’élévation, plus d’aisance et d'abandon que de chaleur, de véhémence et de force?. Mais, en somme, nous savons peu de chose sur ce Fabianus, qui nous intéresse surtout par son influence sur Sénèque, et rien n'autorise à penser qu'il fût vulgarisateur de profession. S’il ouvrait au public la porte de son école, son auditoire devait être, malgré tout, relativement restreint ;iln’était pasdeces philosophes qui recherchaientles applaudissements de la foule, et qui, sous prétexte d’exhortation morale, voulaient surtout faire admirer leur éloquence et leur esprit#; les entretiens philosophiques de Fabianus n’avaient certainement rien de commun avec les séances dans lesquelles Apulée avait coutume de se produire.
Quant à Sénèque, l'influence de la déclamation se fait sentir à chaque page de ses œuvres; c’est d’autre part un infatigable conteur d’anecdotes ; ses Questions naturelles témoignent de son
1 Suas. 1, 4. 9. 10. — Cf. Sen. Ep. 4o, 12; N. O. II, 27,3. Pline le cite à plusieurs reprises comme une autorité ; parfois il le contredit, Cf. N. A. IL, 191 ; 224. — XV, 4. — XVII, 276. — XXII, 62. — XXVII, 54. Et notamment XXXVI, 125: « Inter plurima alia Italiae ipsius miracula, marmora in lapidicinis crescere auctor est Papirius Fabianus, naturae rerum peritissimus. » Fabianus ne dédaignait donc pas non plus les « miracula ».
2Sen. Contr. Il, praef. 2 sq. — Sen. Ep. 4o, 12 ; 100, 5. 10.
3 Sen, Ep. 52, g — 12.
goût pour les curiosités scientifiques. Mais Sénèque ne fait pas œuvre d’érudit ; il n’est même vulgarisateur qu’en apparence ; il est presque exclusivement moraliste : histoire, physique ou astronomie, il ramène tout à la leçon ou à l’exhortation morale. Surtout, Sénèque s’adresse non au public, mais à quelques amis; il n’est pas orateur, mais écrivain; en somme, s’il unit à des préoccupations philosophiques une culture variée, et s’il présente par là avec Apulée certaines analogies, son genre et son rôle social sont entièrement différents.
Apulée toutefois n’est pas un isolé; mais ce n’est pas parmi les orateurs de langue latine, c’est chez les Grecs qu’il faut aller chercher ceux avec lesquels il a le plus de rapports.