‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 41 sur 81 · TRAITS COMMUNS AVEC LES SOPHISTES GRECS · texte numérisé non relu

TRAITS COMMUNS AVEC LES SOPHISTES GRECS

On sait quelle fut en Grèce, à cette époque, la vogue de l’éloquence d’apparat connue sous le nom de seconde sophistique. Applaudis par les foules qui se pressaient pour les entendre, populaires et fêtés dans tout le monde grec, célèbres et considérés à Rome même, comblés d’honneurs et de richesses, les Hérode Atticus ou les Polémon étaient au nombre des plus grands personnages de l’empire; quand ils se déplaçaient, leurs voyages avaient des allures de marche triomphale. Ce prestige vraiment royal, ces succès, comparables à ceux que peut remporter de nos jours, dans ses tournées, un acteur ou un artiste fameux, Apulée les a-t-il rêvés pour lui-même ? Il semble bien avoir devant les yeux l’exemple des sophistes qu’il avait pu entendre en Grèce, et s'être proposé de jouer le même rôle, d'occuper la même situation, de cultiver la même éloquence. Et, dans un milieu plus restreint, comme dans des proportions beaucoup plus modestes, il y est arrivé. Il s'adresse à Carthage, comme les sophistes aux villes helléniques. Les grands auditoires, les acclamations de la foule ne lui font pas défaut. Quand il parle à Oea, c’est dans la basilique ; à Carthage, c’est dans le grand théâtre que des fouilles récentes ont remis au Jour. Il n’a jamais, que nous sachions, pris la parole devant les empereurs ; mais quand il s’agit d’adresser un compliment au proconsul, c’est lui qui en est chargé, Bien plus : il a obtenu l’honneur le plus envié des sophistes grecs, celui qu’ils regardent comme la consécration de leur gloire t : les

1 V, notamment le discours de Favorinus ([Dio Prus.] XXXVII), sur lequel nous

aurons à revenir tout à l'heure.

Carthaginois ont décidé de lui élever une statue. Et il vient en remercier ses concitoyens comme s’il la voyait déjà se dresser sur une place de Carthage : il sait ce que l’usage et le bon ton commandent en pareille circonstance. Ces actions de grâces paraissent être devenues pour les sophistes un thème ordinaire et presque un genre!. En toute occasion d’ailleurs, il flatte son public pour entretenir sa popularité ; et puisqu'il en est connu et aimé, pourquoi ne pas parler de lui? C’est même là le sujet auquel tous les autres se ramènent : les circonstances de sa vie, ses études et ses talents, ses voyages, ses maladies, et surtout l’envie des rivaux contre lesquels il est obligé de se défendre — sous quelque forme que ce soit, il ne craint Jamais de se mettre en scène.

C’est encore un trait commun avec les sophistes, entre lesquels régnaient d’âpres jalousies, et qui ne se privaient pas d'apporter devant le public leurs querelles et leurs inimitiés.

Comme eux, Apulée cherche à faire admirer son esprit, les élégances et les grâces de son style, sa connaissance de la langue — des deux langues, car il se vante d’être aussi éloquent en grec qu’en latin ?. Et pour le fond, ses discours ne sont pas sans analogie avec les leurs. Sans doute, la parole était pour les sophistes grecs un but en soi; mais on a beau parler pour parler, encore faut-il dire quelque chose. C’est à quoi leur servait leur culture littéraire. Les souvenirs poétiques, les traits empruntés soit à la biographie, soit à l’histoire et à la légende — ces derniers bien à leur place surtout quand, s’adressant à une ville, on voulait rappeler ses origines et les épisodes glorieux de son passé —, tout cela leur fournit une matière, et semble justifier en même temps la prétention qu’ils ont de posséder, comme les sophistes anciens, une culture universelle. Il y a une érudition à l’usage des sophistes, comme il y en avait une à l’usage des poètes alexandrins et de leurs imitateurs latins.

Mais ce qui nous est parvenu des œuvres d’Apulée révèle une curiosité peut-être plus étendue, une préoccupation plus mar-

1 Cf. For. 16, 7o.

2? Apol. 4, 386. [De deo S, prol.] 5, 113. For. 9,37.

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