‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 44 sur 81 · MAXIME DE TYR, DION DE PRUSE · texte numérisé non relu

MAXIME DE TYR, DION DE PRUSE

particulier des oiseaux !, les mœurs des peuples, les curiosités géographiques *. C’est toujours le même fonds d’érudition, et qui, chez lui, supplée à l'insuffisance de la pensée, En somme, Maxime de Tyr, avec beaucoup moins de talent que plusieurs de ses contemporains, et un style plus laborieux, associe à des tendances philosophiques le souci de la forme et le désir de plaire; c’est un sophiste, mais un sophiste que ne contente pas l’art pour art, qui voudrait bien que son éloquence servit à quelque chose, et dont les entretiens diffèrent des discours de pur apparat par les intentions didactiques et morales.

Un cas autrement intéressant à tous égards, c’est celui de Dion de Pruse 3, un siècle environ avant Maxime. Dion avait commencé par être sophiste, et s'était ensuite converti à la philosophie : exilé sous Domitien, et réduit à mener une vie errante et cachée, il avait renoncé alors aux amusements de la sophistique, et, par une brusque réaction, avait pris les mœurs et le langage d’un philosophe cynique. Mais après la mort de Domitien, Dion rentre dans sa patrie, où il occupe, tant comme citoyen que comme orateur, une situation élevée et considérée. Ce n’est pas qu'il revienne à la sophistique: la philosophie garde son homme. Mais le Cynique s’humanise; les anciennes habitudes reparaissent; Dion n’est pas insensible aux succès oratoires, et bon nombre des discours philosophiques de cette période ne diffèrent pas sensiblement dans la forme de ceux qui précèdent lexil. Prédicateur populaire au temps de sa vie errante, Dion continue à se considérer comme chargé d’une sorte d’apostolat, développant des questions de morale générale, ou adressant aux villes des conseils politiques. Un peu monotone peut-être dans son abondance aisée, il est supérieur de beaucoup à des hommes comme Maxime de Tyr ou Apulée par le sérieux, l’élévation du caractère et la hauteur des vues. Moins superficiel et plus réfléchi qu'Apulée, il n’en a ni la riche fantaisie ni linconstante frivolité, et est trop sincèrement épris

1 Diss. 2, 3. 4.

2 Diss. 3, 3. 8.

3 V. H. v. Arnim : Leben und Werke des Dio von Prusa.

d'utilité morale pour céder au même point au désir de plaire et d’amuser.

Mais la philosophie n’est pas tout; Dion met à profit, lui aussi, les ressources d’une culture variée. Il sait, il est vrai, traiter un sujet avec une certaine suite, et ses discours n'ont pas la bigarrure de ceux d’Apulée ; il cherche moins à éblouir par son érudition, Mais tout en y mettant plus de mesure et de discrétion, il exploite le même fonds d’anecdotes empruntées à la littérature, à l’histoire et aux sciences.

Les Grecs, nous l'avons dit, vivent à cette époque une vie. idéale dans le passé ; les légendes épiques et les souvenirs glorieux de leur histoire sont plus actuels et plus vivants que la réalité présente; les écrivains prennent modèle sur les anciens ; l’'atticisme prétend fixer la langue dans une immobilité hiératique, et, comme il arrive quand la source est tarie des productions originales — comme font par exemple les écrivains qui, faute de puissance créatrice, se rejettent sur la critique — la littérature trouve un aliment dans les œuvres antérieures.

Ce parasitisme littéraire est un des caractères de Dion. Le sujet même de plusieurs de ses discours est directement emprunté à la poésie, comme par exemple le Toaixôs ", où, par un amusement de sophiste, il entreprend de prouver que Troie n’a jamais été prise par les Grecs, ou le discours sur les armes de Philoctète ?, où il compare Eschyle, Sophocle et Euripide.

Ce sont là des discours sophistiques. Mais même quand Dion expose des idées philosophiques, il lui arrive continuellement de prendre comme point de départ quelque souvenir historique ou littéraire, d'imaginer une situation fictive dont c’est le passé qui lui fournit le cadre. Dans quatre diatribes (Or. VI, VIT, IX, X), il met en scène et fait parler Diogène, lui composant une physionomie où entrent pour une bonne part des traits empruntés à la tradition. Une conversation entre Philippe et Alexandre sur les poètes dont la lecture convient aux princes (Or. Il) sert de prétexte à un peu de critique littéraire et à un grand nombre de

1°Or. XI (T. I p.115 A.) 2 Or. LII (T. I p. 104 A.)

DION DE PRUSE IOT

citations. (De même que chez Apulée, les citations foisonnent chez Dion.) Le premier discours sur la royauté (Or, 1) débute par une anecdote tirée de la vie d'Alexandre. Un mot de Socrate sert de texte au troisième discours sur la royauté, et c’est un entretien d'Alexandre avec Diogène qui fait la matière du quatrième.

Tout cela suppose beaucoup de lectures. Dion eut un jour l’occasion de révéler l’existence de Phocylide aux habitants de Borysthénis, qui ne connaissaient de poète qu'Homère‘. Il est ici au milieu de barbares, et savant à peu de frais ; sa situation n’est pas sans analogie avec celle d’Apulée vis-à-vis de ses concitoyens. Mais ailleurs même, et quand il s’adresse à des Grecs, il prend le ton, je ne dirai pas pédant, mais légèrement didactique, d’un homme qui ne craint pas de faire profiter les autres de ses connaissances ; ou s’il ne vulgarise pas pour instruire, il conte pour orner sa matière. Il n’aime pas moins qu’'Apulée les détails géographiques et ethnographiques. C’est ainsi que dans le ÆBvxûs uôÿos ?, Dion décrit un être fabuleux, moitié femme, moitié animal, qui vit en Libye, et qui séduit d’abord, puis dévore ceux qui l’approchent. L’apologue a une portée morale : ce monstre, c’est l’image de nos appétits. Mais ce qui cesse d’avoir une application pratique, c’est la digression sur la Libye, sur les animaux qui l’habitent, sur sa configuration. L’éloge de l'Egypte (mais non de ses habitants) amène une description du pays 5. Parle-t-il de la ville de Borysthénis ? ce ne sera pas sans en dépeindre l'aspect extérieur, ni en rappeler les origines #; et il nous rend à ce propos le service de nous faire connaître l’armement des Scythes 5, Ou encore il énumère une série de peuples chez lesquels les sages étaient associés aux rois dans le gouvernement 5. On s’intéressait autour de lui aux coutumes, aux croyances et

LOr. XXXNI-(L Ap.3 A)S 9855.

20Or. V, 5 ss. (T. I p. 80 A.)

3 Or. XXXII, 35 ss. (T. I p. 277 A.) 4 Or. XXXVI, 1-6 (T. Il, p. 1 s. A.) 5 zbid. 7 (p..3).

Or XEIX, 7: 80 (1.11; p::95 A:)

aux insütutions des peuples, de ceux surtout que rendaient vénérables leur réputation de sagesse ou lantiquité de leurs origines.

Pour prendre un dernier exemple, lP'Olvurixost débute par un apologue où bien des traits font songer à Apulée. Les petits oiseaux, chacun le sait, suivent Ja chouette et font cercle autour d’elle. Il est surprenant que ce soit le triste oiseau et non le paon qui produise cet effet. Là-dessus, une description, comme les aime Apulée, du plumage du paon, du paon faisant la roue. Mais non, les petits oiseaux ne se soucient pas du paon; ils ne s’assemblent pas non plus autour du rossignol, ni autour du cygne. Là, nouvelle digression sur le chant du cygne. C’est alors seulement qu'on saisit le sens de l’apologue: Dion se compare lui-même à la chouette suivie par les petits oiseaux; c’est autour de lui qu’on se presse, quand il y en a tant d’autres, et qui font si bien la roue : ce sont les sophistes, bien entendu. Mais Dion ne lâche pas sa chouette, qui peut encore lui rendre service. Pourquoi les petits oiseaux la suivent-ils ? c’est sans doute en mémoire de la chouette d’Esope, dont ils refusèrent d’entendre les sages avertissements. Mais les chouettes d'aujourd'hui n’ont plus ni le don de parole ni le don de prophétie ; elles n’ont plus rien à dire aux petits oiseaux. La chouette d’autrefois, c’est Socrate ; celle d’aujourd’hui, c’est lui-même, lui qui ne sait rien, et qu'il oppose ironiquement aux sophistes qui savent tout ?.

On le voit, la science amusante et la digression anecdotique ne sont pas absentes des discours de Dion. Il ne se donne pas, il est vrai, pour savant, comme Apulée ; il laisse cela aux sophistes #: c’est un trait d’ironie socratique. L’érudition lintéresse moins que la morale. Mais ce que les deux orateurs ont de commun, c’est que, s'adressant au grand public, ils prétendent faire servir leur éloquence à Putilité de ce publie, et unir

1 Or, XII (T. I p: 155 À:)

2 Dion reprend le même apologue, en lui donnant une application analogue, Or. LXXII, 13ss. (T. II p. 188 A.)

3 [1 se qualifie « avnp LduDTns AU advkeSy 0. » (XI M6 NOT NID NE EXT UT AIT D. 63 À)

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