‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 53 sur 81 · VALEUR DES TRAITÉS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

VALEUR DES TRAITÉS PHILOSOPHIQUES

tinus était un jeune Romain (je dirais plus volontiers un Africaint) venu à Athènes pour y étudier la philosophie, et qui avait été confié, comme Pontianus, aux soins et à la direction d’Apulée. Cest pour «débrouiller » ce débutant, qui probablement savait encore mal le grec, qu’Apulée, plus âgé et plus avancé dans ses études, aurait rédigé, d’après les leçons de Gaius, un résumé de la doctrine platonicienne ?; et c’est dans une intention semblable qu’il aurait traduit à l’usage du même Faustinus le traité pseudo-aristotélicien du Monde. L'hypothèse est ingénieuse. Elle soulève cependant quelques objections. Il est douteux, par exemple, qu'Apulée, au temps de ses études à Athènes, ait pu avoir connaissance même du livre IT des Vuits Attiques d’Aulu-Gelle : or c’est un passage de ce livre qui a servi de source à deux chapitres du traité du Monde. Il n’est pas démontré non plus que Gaius ait bien été le maître d’Apulée, et que ce soit de son enseignement que le de Platone donne la substance. Mais ce qui paraît bien établi, c'est que l’on ne saurait trouver dans le de Platone, pas plus que dans le de Mundo, l'expression d’une pensée personnelle. Il faut y voir plutôt un recueil de dôyuaræ, de placita. Apulée y prélude au rôle de traducteur‘, d’interprète de lesprit grec auprès des Latins, et l'intérêt de cet écrit est presque tout

1 Cf. supra p. 8 n. 2.

2 V. Sinko p. 44. 47. Cf. p. 39 sq. un certain nombre d'arguments, qui ne sont pas sans valeur, en faveur de l’authenticité du rep} Éppnvetas.

8 Apulée a dû quitter Athènes au plus tard en 153 ou 154, Aulu-Gelle, qui y commença ses Muits attiques (praef. 4) y était-il déjà venu ? D’après Friedlaender (S. G, IS p. 505) son séjour serait postérieur même à 160. De Mundo, c. 13 et 14 sont tirés de Noct. att. I, 22. D’après Sinko (p. 44), Apulée aurait utilisé soit Aulu-Gelle, soit sa source. Mais cette source ne peut être que Favorinus lui-même, avec lequel Aulu-Gelle était en relations personnelles, et dont il n’est pas croyable qu’il n’ait connu les œuvres qu'indirectement, Or la citation de Caton, corrigeant un renseignement de Favorinus, et qui se trouve à la fois chez Aulu-Gelle (II, 22, 28 s.) et chez Apulée (14, 321), ne permet pas d'admettre que Favorinus ait servi de source à Apulée. Remarquons enfin que de Mundo 32, 361 semble bien indiquer que Faustinus est à Athè: nes, mais ne prouve rien pour Apulée, sinon qu’il connaît cette ville.

4 La préoccupation, que nous connaissons, de donner aux termes grecs des équivalents latins, se manifeste déjà dans le de Platone. A noter le fait qu'Apulée, qui a également eu recours au T'imée de Platon, paraît avoir ignoré la traduction de Cicéron. Cf. Sinko p. 8 sq.

entier dans l’idée qu’il peut donner de l’enseignement de la philosophie platonicienne au second siècle.

On pourrait objecter, il est vrai, qu'Apulée faisant profession de platonisme, la doctrine exposée dans le de Platone est aussi celle qu’il a adoptée pour son compte, etque c’est même dans ce traité qu’on a chance de trouver de sa philosophie l’expression la plus exacte et la plus complète.

Ce raisonnement ne serait qu'à moitié juste. Parmi les idées qu’on emprunte à autrui, il s’opère souvent un départ. Il en est auxquelles on donne une valeur pratique, et qu’on fait entrer, pour ainsi dire, dans les cadres ordinaires de sa pensée; les autres, on leur donne une adhésion théorique, mais elles restent extérieures ; on y a recours en cas de besoin, mais elles ne sont pas essentielles à explication — forcément incomplète et fragmentaire en pareil cas — que l’on se donne à soi-même de l’univers. Ce qui nous intéresse, chez Apuléè, ce sont, si l’on peut dire, les idées de tous les jours, celles qui répondent pour lui à des préoccupations habituelles, sont inséparables de sa conception du monde, expliquent au besoin sa conduite dans la vie. Et pour nous en rendre compte, ce n’est pas quand il récite une leçon que nous devons l’écouter, c’est quand il parle en homme qui s’en est approprié le contenu. D’ouvrages didactiques et impersonnels comme ses traités philosophiques, nous n’aurons à faire usage que pour compléter à l’occasion ce que nous savons par ailleurs qu’il a fait vraiment sien.

Quels sont dès lors les ouvrages dont nous avons le droit de nous servir ? Les Métamorphoses une fois mises de côté, à part le dernier livre, il reste l’Apologte, les Florides, le de deo S'ocratis. Cest peu de chose, et encore tout n’y a-t-il pas la même valeur. Aussi n’avons-nous peut-être pas, dans les œuvres d'Apulée, de quoi nous faire une idée complète de ce que, faute d’un autre mot, nous appelons sa philosophie. Il est probable néanmoins que, malgré l'insuffisance des sources, nous en connaissons l’essentiel.

Cest qu’en effet, Apulée n’embrasse pas le platonisme tout entier; il fait un choix, et retient ce qui est en rapport avec ses goûts, ses tendances naturelles et sa notion de la philosophie.

ECLECTISME 1)

Mais si ce choix était dicté par des préférences personnelles et instinctives, les études d’Apulée avaient contribué de leur côté à la formation de son esprit. Aussi peut-on tirer malgré tout de ses traités philosophiques quelques indications générales qu'on aurait tort de négliger.

de ECLECTISME

Un premier trait de ce qu'Apulée donne comme l'expression de la doctrine platonicienne, c’est, nous y avons déjà fait allusion, le mélange d’éléments d’origine étrangère. De parti pris ou inconsciemment, la philosophie du temps est éclectique. Les quatre grandes écoles qui jouissaient d’une sorte de reconnaissance officielle s’étaient fait sur bien des points des concessions et des emprunts réciproques, sans parler de ce qui leur venait d’ailleurs. Le platonisme s’était renouvelé par son alliance avec le néo-pythagorisme, et le stoïcisme, au contact, entre autres, du platonisme néo-pythagoricien, avait revêtu, chez plusieurs de ses adeptes, une certaine religiosité tendant au mysticisme. D’autre part, la morale stoïcienne avait déteint sur les autres doctrines; elle s'était d’ailleurs vulgarisée, et, sous une forme adoucie, était devenue une sorte de règle de vie à l’usage des honnêtes gens; on en constate l'influence, au temps de l'empire, chez beaucoup d'hommes d’instincts élevés, mais ne faisant nullement profession de philosophie.

On ne s’étonnera donc pas de trouver dans le de Platone la trace d’une inspiration étrangère, et surtout d'idées stoïciennes. Sans vouloir relever tout ce qui n’y est pas purement platonicien (je renvoie sur ce point à la brochure de Sinko), notons en particulier le portrait du sage ([l, 20-23), qui est conforme à l'idéal stoïcien. Supérieur aux autres hommes en intelligence et en pureté, jouissant d’une pleine indépendance, n’attendant de personne un bonheur qu’il sait être entre ses mains, il ne se laisse pas plus enfler d’orgueil par la prospérité qu’abattre par le malheur, car il est pourvu de ressources dont aucune force

n’a le pouvoir de le priver. Il s’abstient non seulement de faire le mal, mais même de le rendre. Car il ne peut être atteint par aucun outrage, et il porte gravée dans l'âme cette vérité, que rien ne saurait nuire au sage de ce que le vulgaire regarde comme des maux ‘. Fort de sa conscience, il goûte à travers la vie une sécurité et un calme inaltérables, et interprète les accidents dans le sens le meilleur, convaincu que le soin de sa destinée est l’affaire des dieux immortels. Il est bon et sensé, car sa vie s’inspire d’un idéal de justice ; il est courageux et prêt à tout affronter. Le sage seul est riche, puisqu’en possédant la vertu, il possède un bien plus précieux que tous les trésors ?. Il ne manque de rien, et est au-dessus de ce que les autres hommes jugent intolérable.

Sans doute, tout cela n’est pas exclusivement stoïcien, et l’on trouve chez Platon des pensées semblables, Socrate, dans le Criton (49 D), déclare déjà qu’il ne faut pas rendre le mal pour le mal. Le sage, avait dit Platon (Phaedr. 279 C), est riche; le sage n'attend pas son bonheur des autres, mais de lui-même (Menex. 247 E sq.). Ces ressemblances de détail, d’une philosophie à l’autre, sont inévitables 3. Mais entre Platon et Apulée se dresse l’image du sage stoïcien et la notion de l'avraoxsie : idées qui s’imposaient d'autant plus aux esprits qu’elles étaient tombées dans le domaine public. Apulée lui-même ne retrouvait-il pas, sous forme de vérités philosophiques, des lieux communs de rhétorique qui lui étaient familiers? « Egestatem non absentia pecuniae sed praesentia immoderatarum cupidinum gignit. » Cette sentence du de Platone (II, 21, 250) dit exactement ce qu'exprime en plus de mots, dans l’Apologie, le long développement sur la pauvreté, tout imprégné, nous l’avons vu, des souvenirs de l’école de déclamation.

1 «Non enim eam contumeliam putat, quam improbus faciat, sed eam [non] putat, quam <non> patientia firmiter toleret, qua<ndo> quidem naturae lege in animo eius sculptum sit, quod nihil horum possit nocere sapienti, quae opinantur ceteri mala esse.» (II, 20, 248. Texte de Kroll : v. Sinko, p. 36).

? «Diuitem hunc solum quidem recte putat, quippe cum thensauris omnibus pretio-

siorem solus uideatur possidere uirtutem. » (II, 21, 250).

3 Cicéron (Acad. pr. 11,44, 136) marque la différence, en signalant lexagération

des paradoxes stoïciens.

ECLECTISME b17

Si l’enseignement qu’il reçoit à Athènes fait d’Apulée un platonicien quelque peu éclectique, le tour naturel et la formation de son esprit l’ont préparé d’avance à le rester. Jusque-là, sa culture a été avant tout oratoire et formelle : nous avons vu qu’il devait garder de cette éducation une empreinte ineffaçable. On ne s’habitue pas impunément à ne songer, quand on développe, qu’à l'effet immédiat, à ne s'inspirer que d’analogies accidentelles, purement verbales parfois, en perdant de vue la vraie nature des choses; on est entraîné presque fatalement à être victime des apparences, et à mêler aux idées qu’on expose des considérations d’un autre ordre.

Pour ne pas transporter dans lPétude de la philosophie les habitudes contractées à l’école de rhétorique, il eût fallu un tout autre tempérament. Or la pratique de la déclamation n'avait fait que développer chez Apulée des dispositions naturelles. Intelligence vive, mais superficielle, curieuse, mais fragmentaire, plus apte à saisir les ressemblances extérieures qu’à discerner les rapports profonds, et trop prompte à se payer de mots pour s’embarrasser beaucoup des difficultés et des contradictions, comment Apulée aurait-il porté dans l’analyse de la pensée d’autrui plus de rigueur logique que dans Pexercice de la sienne propre, plus de suite dans l’étude de la philosophie que dans celle des autres sciences ? Il n’était pas homme à s’efforcer de pénétrer l'esprit d’une doctrine par une étude patiente et approfondie, à suivre un philosophe dans la construction de son système, de façon à pouvoir ensuite assigner à chaque pièce de Pédifice sa place et sa valeur: c’est par le dehors qu'il prend contact avec la philosophie de Platon, comme avec toute chose ; il néglige l’enchaînement des parties entre elles ; et s’il se glisse dans les interstices des éléments de provenance étrangère, il en est d'autant moins averti qu'il a, sur le platonisme, des notions trop rapidement acquises pour ne pas commettre de contre-sens. Il ressemble aux gens qui, dans la conversation, trop mobiles et trop impatients pour écouter jusqu'au bout, interrompent leur interlocuteur, et achèvent eux-mêmes sa pensée, en la dénaturant le plus souvent d’après une idée préconçue. Rien n’est dangereux comme de comprendre à demi-mot.

Apulée procède déjà de la sorte dans le de Platone. On pourrait y relever, en assez grand nombre, des obscurités, des confusions, des redites et des erreurs, indice d’incohérence dans les idées et de précipitation dans le travail.

Si done dans la suite nous rencontrons chez Apulée des incertitudes et des contradictions, il ne faudra pas s’en étonner, ni vouloir à toute force le mettre d’accord avec lui-même. Nous l'avons appelé un platonicien éclectique. Il serait peut-être plus juste de le considérer comme un homme de lettres épris de philosophie, et qui se déclare disciple de Platon, sans en avoir ni

une connaissance approfondie ni une intelligence nette.

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